II. — CHANGEMENT DANS LES- CONDITIONS GÉNÉRALES
Émancipation des gens de lettres, grâce à Voltaire. (Cf. Leçofi sur la jeunesse de Voltaire.)
292 ETUDES SUR LE XVIir SIÈCLE.
Passage intéressant de Duclos à ce sujet. (Considérations, p. 110, dans Téd. Belin ^.) Que Duclos n'en dit pas encore assez, et que les gens de lettres sont devenus vraiment un pouvoir. De là leur rôle en France, et une situation qui même aujourd'hui n'a son égale nulle part en Europe.
En même temps, et par une conséquence naturelle de cette importance, le pouvoir se relâchait de ses rigueurs.
Il s'était toujours intéressé aux choses de la librairie (Cf. Code de la Librairie, 1723), en raison de leur importance commerciale, et des considérations de cette nature avaient de tout temps modéré sa sévérité. (Cf. Archii^es de la Bastille, p. 295, volume des gens de lettres. 1715-1772.)
Elles deviennent prépondérantes, à mesure que les entreprises de librairie deviennent ellesmêmes plus importantes et qu'on y engage plus d'argent. Quand, en 1749. on met Diderot à
1. [(( Les lettres ne donnent pas précisément un état, mais elles en tiennent lieu à ceux qui n'en ont pas d'autre et leur procurent des distinctions, que des gens qui leur sont supérieurs par le rang n'obtiendraient pas toujours.... De tous les empires, celui des gens d'esprit, sans être visible, est le plus étendu. Le puissant commande, les gens d'esprit gouvernent, parce qu'à la longue ils forment l'opinion publique qui, tôt ou tard, subjugue ou renverse toute espèce de despotisme. » (Duclos, /. /.).]
Vincennes, pour des raisons d'ailleurs mal connues, ce sont les librairies de V Enqjclopédie qui le feront remettre en liberté et afin qu'il puisse travailler à V Encyclopédie.
D'un autre côté, de profondes modifications se sont produites dans l'opinion publique. Elle est devenue, d' « aristocratique », — en tant que formée jusqu'alors presque uniquement de gens de cour et de gens de lettres, — « bourgeoise », — en tant qu'anonyme et impersonnelle. C'est, en passant, une des causes de l'abaissement de la littérature et de l'art. Des bourgeois de Paris n'ont que faire des catastrophes de la famille des Atrides ou des Labdacides. (Cf. Diderot, et surtout Beaumarchais, Essai sur le drame sérieux. )
Cette opinion est devenue, en même temps, de soumise et de déférente à la Compétence, indépendante et « autonome ». Elle n'attend plus ses jugements que d'elle-même. Et ce qu'elle demande désormais aux auteurs, ce n'est plus qu'ils l'instruisent, la guident ou rélèvent, mais [qu'ils lui représentent] ce qui lui est analogue à elle-même, et qu'ils la flattent dans ses passions, bourgeoises et déjà démocratiques comme elle.
Une conséquence s'ensuit : qui est que, la nature de l'intérêt qu'on prend aux choses littéraires ayant changé, l'esprit de la littérature a
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changé lui aussi. Écoutons Diderot (dans l'article Art de V Encyclopédie). C'est la glorification des arts mécaniques. Le véritable artiste, c'est V artisan. En conséquence, toute littérature, drame ou conte, va devenir désormais une littérature « pratique », c'est-à-dire sociale, sociologique, populaire, ouvrière de progrès, inspirée de l'intérêt public, réformatrice, en attendant qu'elle devienne révolutionnaire. Ce qu'on peut exprimer d'une autre manière, et en développant un autre de ses caractères, si l'on dit que d'un art la littérature est devenue désormais une arme. (Cf. les tragédies de Volfaire, ses contes, les drames de Diderot.) Il s'agit de combattre et de renverser. Et quant à savoir ce qu'il s'agit de combattre ou de renverser, quelques écrivains vont nous le dire.