‹ Études sur le beau dans les artsChapitre 14 sur 47 · ÉTUDES SIR LE BEAI · texte numérisé non relu

ÉTUDES SIR LE BEAI

obéissent aux divers sentiraens qui pénètrent Jean-Jacques. Né pour l'éloquence , tantôt il rend ses discours impétueux , tantôt il leur donne une onction persuasive; quelquefois, dans son enthousiasme , il s'élève et semble chanter des hymnes. On le voit, dans la carrière polémique , lancer de redoutables sarcasmes ; et quelle naïve élégance , quelle grâce ineffable il répand sur le premier chant du Lévite 1

Les beaux -arts empruntent aux oppositions des effets enchanteurs ou terribles. On pourrait tlire qu'un contraste est la variété devenue plus . saillante, en se concentrant sur deux objets; et que la variété est une suite de contrastes affaiblis. L'artiste le mieux instruit par la philosophie à toucher notre cœur, le Poussin, près d'une fête, place un tombeau. A la vue de cette scène mélancolique, on se rappelle des vers du chantre de Tibur, qui connut aussi le pouvoir de ces rapprochemens; et l'imagination prolonge, dans une douce rêverie, les idées qu'insprent le peintre et le poète.

Le délicieux^épisode d'IIerminie doit son char-

DANS LKS ARTS. 8c)

me ajix oppositions qu'il présente. Cette femme délicate qui revêt une armure; les bergers effrayés à son abord, mais rassurés lorsqu'elle ùte son casque; ce vallon tranquille, au milieu des fureurs de la guerre; la jeune amante de Tancrède nourrissant les peines de son cœur, sous le toit hospitalier où respirent l'innocence et la paix ; tous ces tableaux sont remplis d'intérêt et de grâce.

Accoutumés par notre raison éclairée et notre goût sévère, à demander dans la tragédie le développement des caractères, le langage des passions et l'harmonie des vers, occupés de tant de beautés réunies, nous dédaignons une pompe stérile introduite pour le plaisir des yeux. Toutefois, si la pompe du spectacle ajoute à l'effet produit par l'action , elle mérite qu'on l'admire en cédant aux émotions qu'elle rend plus profondes. Où trouverai-je un exemple pathétique et frappant? A l'opéra!... Agamemnon, rassuré par l'ordre qu'il a donné, promet de livrer sa fille aux dieux , s'ils l'amènent en Aulide; et toulà-cou|), dans le lointain, ou entend le chœuir

go ÉTUDES SUR LE BEAU

des soldats qui célèbrent l'arrivée d'Iphigénie. Quelle effrayante manière d'annoncer sa présence! Le chœur continue, il approche; Iphigénie paraît sur un char, avec sa mère heureuse du triomphe qui l'environne. Le contraste de cette fête avec la situation terrible des personnages objets de tant d'allégresse, déchire l'âme, exalte l'imagination. Il me semble qu'à la vue d'un pareil spectacle , le poète tragique doit éprouver un sentiment d'envie, et le regret que la sévérité de la scène française ne permette pas d'y transporter cette pompe et ces chants dramatiques.* Je pourrais citer encore Alceste mourante , assistant aux jeux donnés pour célébrer le retour de son époux à la vie. Opposition sublime qui fut imaginée par Jean-Jacques.

* Est-il bien certain que le goût les repousserait de notre scène tragique ? Si Racine eût placé des chœurs dans Iphigénie , pourquoi ce spectacle n'eùt-il pas terminé le premier acte? Je n'aurais vu contre ce projet qu'une objection très forte , tirée de la difficulté de faire croître l'intérêt et les émotions dans les actes suivans.

Occupé de la variété, j'ai dû parler des contrastes. L'auteur médiocre en abuse aisément : ils perdent leur pouvoir s'ils ne «ont très naturels; et notre esprit les juge alors avec d'autant plus de rigueur, qu'ils annoncent la prétention de causer une impression vive. Nous sommes de même fatigués bientôt de tous les petits contrastes, de ces antithèses qui laissent voir un travail minutieux, indigne de la grandeur des arts. Lorsqu'on cherche les moyens d'obtenir des effets durables, on est sans cesse ramené à sentir le prix de la simplicité.

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