DE L ORIGINALITE
Je voulais choisir un titre différent : le mot originalité, clans le langage vulgaire, réveille l'idée de bizarrerie, ou même de ridicule; mais ce mot, rappelé à son véritable sens, désigne seul une qualité que le génie imprime à ses œuvres. C'est elle qui rend les autres qualités puissantes sur notre âme. En vain , réunirezvous, dans une grande composition, la vérité, la simplicité et la variété; ^ vous les employez comme elles l'ont été mille fois, si vous ne savez leur donner une empreinte nouvelle , n'espérez })oint un éclatant succès. C'est par des émotions que les arts excitent notre amour et charment notre vie. Lorsque les hommes qui les cultivent ne produisent que des sensations faibles et cou-
nues, nous nous réveillons à peine pour examiner les pâles esquisses de ces imitateurs.
On pourra mériter l'estime, si l'on essaie de marcher fidèlement sur les traces d'un auteur célèbre; mais, pour créer des monumens durables, il faut nous révéler des jouissances que les chefs-d'œuvre laissaient encore ignorées.
Un ouvrage original porte l'empreinte particulière du talent qui l'a conçu. Ses beautés nouvelles nous étonnent et nous enchantent; elles répandent des plaisirs que notre âme saisit avec avidité : l'habitude ne les a pas encore émoussées par son triste pouvoir, qui décolore à nos yeux les objets, éteint nos sentimens, et nous lasse de l'existence. .
Les productions qu'enfante le génie sont toujours originales. Les grands hommes ne se ressemblent que par leur supériorité sur le vulgaire ; chacun d'eux a son caractère qui se communique à ses œuvres. La flamme d'un cœur pur anime les pages de Fénélon, ses douces vertus y respirent , leur grâce négligée est celle de la sagesse. Bossuet imprime au langage, l'altière
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élévation de sa pensée; et dans son étourdissante hardiesse, il contraint des expressions triviales à devenir gigantesques. Supposons Jean- Jacques moins irritable ; ôtons-lui son orgueil et sa timidité, rendons-le heureux; son style pâlit, son éloquence est éteinte.
C'est dans la peinture qu'il paraît le plus difficile de se soustraire à l'imitation. Cet art exi^e de longues études d'atelier qui, nécessairement, font prendre à l'élève quelques-unes des habitudes de ceux qui dirigent sa main novice. Cependant, écoutons Léonard de Vinci, (f Les grands « génies, dit-il, se font une manière qu'ils em- « pruntent de l'idée et de la façon dont ils voient « la nature ;,que||fjues-uns la puisent dans toutes « les meilleures sources, sans s'attacher à aucun « maître particulier; mais ceux dont le génie « borné ne les rend pas capables de s'en faire « une propre , choisissent parmi les maîtres celui « qui leur plaît davantage , le suivent pas à pas, et « ajoutent leurs défauts à ceux du modèle. Il faut « se faire un devoir d'imiter les 2;''ands artistes « dans la noblesse de leurs pensées, dans le su-
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« blime de leurs idées, non dans leur manière « de peindre. »
Quand les musiciens croient honorer im compositeur célèbre, parce qu'ils en insultent un autre , ignorent-ils que la route des succès est tracée par l'impulsion qu'on a reçue de la nature? L'esprit de parti disait à Gluck : suivez le système de Piccini 1 à Piccini : prenez les accens de Gluck 1 L'un ou l'autre pouvait-il se transformer en son émule?
Une conception est originale , des qu'une nuance très sensible la distingue des belles conceptions du même genre. Le Tasse n'a point l'étonnante singularité de ]Milton; mais le poème de la Jérusalem reçoit du caractère chevaleresque et mélancolique de son auteur, une empreinte particulière. Les physionomies de ses personnages, les scènes d'Herminie, de Clorinde et d'Armide, sont nouvelles pour nous. Si l'on pense que Didon fut le modèle d'Armide, on voit comment il est possible de se montrer original , en donnant à ses imitations une couleur distincte et remarquable.
Nous voulons des sensations , elles seules nous font apercevoir et goûter l'existence : il est essentiel que l'habitude ne les ait point affaiblies; c'est pourquoi nous attachons tant d'importance à l'originalité dans les arts.
Les sensations devenant moins vives lorsqu'elles se répètent, les peuples voient bientôt s'évanouir leurs jours d'enthousiasme. L'inexpérience dispose à l'étonnement la jeunesse, son âme neuve reçoit avec surprise les émotions flatteuses, et se montre reconnaissante envers le plaisir. Mais, quand le temps nous a familiarisés avec les prodiges des arts, nous devenons sévères pour nous dédommager de n'être plus sensibles; et, juges rigoureux du talent, même en estimant ses efforts , nous recevons les plaisirs qu'il nous offre, comme une dette qu'il acquitte.*
* Je crois impossible de faire des comparaisons justes entre les acteurs qu'on a vus à des époques différentes de sa vie. J'éprouvais une sorte d'ivresse lorsque , à dixhuit ans, j'entrais dans une salle de spectacle; j'y porte maintenant une raison calme et peut-être sévère. Mon ima-
DAXS LES .\RTS.
On doit attribuer surtout à la nouveauté , les effets merveilleux que produisirent les premières ébauches des arts; et qui donnèrent naissance à tant de fables intéressantes, dont l'imagination des hommes n'est pas encore entièrement détrompée. Beaucoup de prodiges s'expliquent, lorsqu'on voit les insulaires d'O-Taïti écouter, avec extase, les sons d'une cornemuse qu'un matelot leur fait entendre. Je suis loin, cependant, de croire que les premiers poètes dont les chants ravirent les Grecs, n'étaient ])oint animés des feux du génie. Leurs essais étaient des créations heureuses; et les hommages qu'obtinrent les inventeurs de la lyre et des vers, furent la digne récompense des plaisirs qu'ils venaient révéler aux humains. Mais, si le sort eût fait paraître Orphée dans un siècle de lumières , quelle différence entre les éloges qu'on lui eût accordés, et les fables ingénieuses qu'inspira le pouvoir
gination et mon cœur pouvaient autrefois suppléer au talent des acteurs ; il faut aujourd'hui que leur talent supplée à ce que j'ai perdu d'effervescence et de sensibilité.