‹ Études sur le beau dans les artsChapitre 17 sur 47 · I02 ETUDES SUR LE BEAU · texte numérisé non relu

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dent à ceux dont s'enorgueillit un grand siècle. Cette opinion ne peut être prouvée; elle étonne la raison: commenta des époques si rapprochées, sous le même ciel , les esprits seraient-ils si différens ? Il est possible néanmoins que, dans tel espace de temps, la nature prodigue, plus que dans tel autre, le genre d'organisation qu'exigent des travaux brillans. Sans nous arrêter à cette cause douteuse , observons-en d'autres qui sont évidentes, et qui suffisent pour entraîner la décadence des lettres , après leur courte prospérité.

Un sujet heureux est celui qui, sans blesser les principes du goût, a peu de ressemblance avec les sujets déjà traités; et qui, par conséquent , fera naître des émotions nouvelles , dignes de plaire aux esprits cultivés. A mesure que les combinaisons se multiplient , ils deviennent rares ces grands sujets , ces sujets entièrement neufs qui, d'abord, s'offrirent d'eux-mêmes pour féconder le génie.

Le langage ne conserve point une jeunesse éternelle : des mots souvent employés perdent l'originalité qui les caractérisait ; leur énergie

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s'affaiblit , et leur grâce s'efface ; les métaphores n'ont plus l'éclat, les tours n'ont plus la vigueur ou le charme que leur prétait la nouveauté. Les langues s'usent ; et cette cause de décadence , ignorée de la plupart des lecteurs, désole le talent par son inévitable influence.

Enfin, les auteurs cessent d'être environnés d'une atmosphère d'enthousiasme. Une partiale et décourageante sévérité s'exerce sur leurs ouvrages ; car on croit faire preuve d'esprit en découvrant un défaut, et l'on ne pense plus qu'il y ait du mérite à sentir les beautés.

Alors, les sciences enlèvent aux lettres des talens distingués. En général, si dans la jeunesse on éprouve l'ardeur de se survivre, on compose des vers, on veut être poète. Mais, quand la réflexion commence à dessiller les yeux , si l'on aperçoit les obstacles semés dans la carrière poétique, et si, cependant, un désir de gloire agite toujours l'âme, on tourne ses regards vers des routes nouvelles. Alors des hommes qui réunissent l'étendue d'esprit et la vivacité d'imagination,-abandonnent leurs essais littéraires, pour

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se consacrer à d'austères études. Long -temps après ce sacrifice, au milieu même de leurs succès , quelques - uns d'eux songent en soupirant aux illusions qui , tant de fois, ont flatté leur jeunesse : ils ressemblent à celui qui , sur une terre étrangère où les plaisirs l'environnent, regrette encore sa patrie, dont il a fui les troubles et les périls. *

* Comment une carrière ne serait-elle pas abandonnée , lorsqu'un grand concours de circonstances y multiplie les obstacles ? Des changemens dans nos usages , des cbangemens dont on n'aperçoit point , au premier coup-d'œil , les rapports avec les arts , exercent sur eux une prodigieuse influence , et peuvent rendre tel ou tel genre d'ouvrages très difficile à cultiver. Par exemple, je vois bannir la gaîté du premier de nos théâtres ; les loges et même le parterre , trouvent grossiers Molière et Regnard; les comédiens croiraient déroger à leur dignité , s'ils nous égayaient en jouant les pièces de Dancourt. Cette espèce de proscription a , sans doute, plusieurs causes : la satiété du public, l'intérêt de quelques acteurs qui jouent mal la bonne comédie , fort bien la mauvaise, etc. Mais une autre cause résulte d'un changement dans nos mœurs. Les premiers juges de nos poètes comiques fréquentaient des lieux de réunion , où le vin leur

Quelques écrivains , à cette même époque , semblent nés pour hâter la ruine des lettres. Tous les obstacles qui s'opposent aux succès éclatans, se réduisent à la difficulté de causer des sensations nouvelles. Les chefs - d'œuvre n'ont révélé que les effets du beau ; l'exagéré , le gigantesque , le bizarre , peuvent donc éveiller un trouble jusqu'alors inconnu. Si les auteurs qui s'emparent de tels secours, sont doués d'un caractère ardent , d'une imagination brillante , ils sont écoutés avec enthousiasme. Eh ! comment n'applaudirait-on pas un langage qui prouve du talent, et qui porte dans l'âme des émotions non encore ressenties? Les pensées vagues, les formes singulières, les paroles étranges deviennent les seules qu'on admire ; et les chefs-d'œuvre

donnait une gaité vive et franche , qu'ils portaient au théâtre. La joie ne préside plus à nos assemblées , nous prenons gravement des glaces et du café. Pauvres poètes comiques! si nous rions encore, c'est par débauche; et nous allons nous cacher pour voir d'ignobles farces sur les plus vils tréteaux.

consacrés par la vénération des siècles , palissent devant des productions éphémères que le goût désavoue.

Il est des temps où les difficultés sont immenses pour offrir des conceptions originales , en laissant aux beaux -arts la pureté que leur ont donnée les grands maîtres. N'imaginons pas , cependant, qu'il nous appartienne d'assigner les bornes du génie , et de calculer son pouvoir. Si , dans un siècle de décadence , il espère créer un ouvrage où brillera la jeunesse des arts , encourageons son essor. Mais qu'il commande les suffrages; et loin de descendre vers la multitude , qu'il plane sur elle et l'éclairé. Un chefd'œuvre nouveau, paraissant au milieu d'essais dépourvus de verve, ou privés de goût, doit produire l'effet de la lumière dissipant les ténèbres. Supposât-on les esprits dégradés à tel point qu'il fût impossible de les rappeler à l'amour des beautés simples, il faudrait encore dédaigner de honteux succès. Toujours il existe quelques hommes fidèles admirateurs du beau, religieux amis du vrai; c'est pour eux et pour l'avenir qu'il fau-

drait chercher un sujet fécond, et tenter de rajeunir la langue par des inspirations nouvelles.

Est-on certain, cependant, que le goût de ces hommes isolés prévaudra ? Quelle garantie le petit nombre donne-t-il de sa sagesse, quand la foule l'écoute avec dédain , et se flatte d'un triomphe assuré? Le goût de ces juges peu nombreux doit un jour prévaloir, parce qu'une longue expérience atteste sa pureté. C'est celui des écrivains qui rendirent illustres les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Dans ces grands siècles de la littérature et des arts, les idées sur le beau se retrouvent à peu près les mêmes; on connaît donc les idées que la nature humaine, aux époques de sa gloire, se formera toujours de la beauté. L'opinion des juges que réclame le génie sera celle de la postérité, parce qu'elle est l'opinion des siècles de lumières, dont ils ont recueilli l'héritage.

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