‹ Études sur le beau dans les artsChapitre 35 sur 47 · KTUDES SUR LE BEAU · texte numérisé non relu

KTUDES SUR LE BEAU

resse. Un jeune artiste avait choisi la mort de Thisbé pour sujet de tableau. 11 fit une esquisse, et sollicita des critiques. Dans cette composition, Thisbé approche le fer de son cœur, et lève, avec une sorte de calme, ses yeux vers le ciel. Quelques personnes invitaient l'auteur à nous frapper plus vivement par une grande expression de douleur. Les unes voulaient qu il représentât l'amante désolée , à l'instant où le corps sanglant de Pyrame s'-offre à sa vue ; les autres voulaient que le fer fut enfoncé dans son sein. Guidé par un sentiment juste des beautés de son art, le peintre refusa de suivre ces conseils. En montrant Thisbé saisie d'épouvante, il eût fallu bouleverser ses traits; en mettant le fer dans son sein, il eût fallu peindre la douleur physique; dès lors la beauté s'altérait, ses formes suaves n'existaient plus. Après les éclats du désespoir , une résolution héroïque assure Thisbé que le malheur va finir; des forces surnaturelles s'emparent de son être, ses yeux se lèvent avec sérénité vers le ciel. Ce moment sublime, si favorable au développement de la beauté physique, est celui que devait

choisir l'artiste. Sans doute, si l'on peint le sang, la rage, les convulsions de la mort, on frappera plus violemment la multitude; mais l'homme éclairé perdra les plaisirs que l'art excitent par des beautés qui flattent la vue , et les émotions qui naissent d'un spectacle simple et touchant.*

* Montesquieu était trop bon observateur pour ne pas sentir combien il est essentiel d'ennoblir et d'adoucir les sujets destinés à la peinture. « Michel-Ange, dit-il, est le « maître pour donner de la noblesse à tous ses sujets. Dans « son fameux Bacchus, il ne fait point comme les peintres « de Flandres , qui nous montrent une figure tombante , et « qui est pour ainsi dire en l'air. Cela serait indigne de la « majesté d'un dieu. Il le peint ferme sur ses jambes; mais n il lui donne si bien la gaîté de l'ivresse , et le plaisir à « voir couler la liqi^eur qu'il verse dans sa coupe , qu'il n'y « a rien de si admirable.

« Dans la Passion qui est dans la galerie de Florence , il « a peint la Vierge debout , qui regarde son fils crucifié , « sans douleur, sans pitié, sans regret, sans larmes. Il la n suppose instruite de ce grand mystère, et par là, lui fait « soutenir avec grandeur le spectacle de cette mort.

« Il n'y a point d'ouvrage de Michel- Ange où il n'ait mis

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