DES E3I0T101VS VAGUES
Des plaisirs purs, enivrans, nous seraient inconnus, si le ciel ne nous donnait plus de force pour sentir que pour raisonner. Oest quand Tesprit cesse de s'exercer, que le cœur et l'imagination, mollement entraînés, goûtent la volupté des plus aimables rêveries. Ceux qui veulent analyser toujours ressemblent au chimiste qui, pour connaître les fleurs, en détruit l'éclat et les parfums.
Sous l'allégorie de Psyché, les anciens ont décrit quelques-uns des mystères de l'âme. Daps l'ombre des nuits , Psyché reçoit les caresses d'un époux qui jamais ne s'est offert à sa vue, et le
bonheur renviroiine. Mais, bientôt, elle veut connaître l'auteur de sa félicité. Imprudente ! elle approche une lampe, son jeune époux s'éveille et s'envole.
Il est des qualités d'autant plus séduisantes que nous n'avons d'idée précise ni des effets qu'elles font éprouver, ni de la cause de ces effets enchanteurs. Qui peut définir la grâce, et la douce impression qu'elle produit sur nous? S'il est possible d'acquérir cette qualité, c'est en voyant des modèles , bien plus qu'en écoutant des préceptes. Existe-t-elle dans les formes du corps ou dans ses mouvemens, dans laphysionomie ou dans les traits? Une femme sourit , et je suis ému par la grâce de son sourire: ce léger mouvement des lèvres produit donc le charme fugitif que je voudrais saisir? mais le sourire cesse, et la bouche conserve encore de la grâce. Supposons Terpsichore invitée par ses sœurs à leur révéler ce qui fait naître ce don précieux. Combien la muse de la danse va réunir de qualités élégantes, pour former celle dont le pouvoir est toujours certain! Vénus rit d'une savante leçon , et détruit l'auto-
rite des préceptes, en imitant avec grâce la marclie de Vulcain.
Les traits de poésie ou d'éloquence qui font sentir des émotions confuses, laissent une longue impression. J'aime cette comparaison d'Ossian : « La musique de Carryl était douce, mais « triste, comme le souvenir du plaisir ou du o bonheur passé. »
De toutes les descriptions de naufrages que j'ai lues, je n'en connais pas d'aussi frappante que ce court récit du voyageur Pinto. « Nous « aperçûmes, à la lueur des éclairs, un vaisseau « qui, comme nous, luttait contre la tempête. « Tout-à-coup, dans l'obscurité, nous enten- « dîmes un cri épouvantable; et puis nous « n'entendîmes plus rien que le bruit des vents « et des flots. »
Chacun a retenu le morceau célèbre que termine ce vers :
Par-delà tous ces deux , le Dieu des cieux réside.
Le vague de cette image en fait l'imnieiisité. La poésie a plus d'attraits que la prose, non-
seulement parce qu'elle emploie des couleurs plus variées et plus brillantes, mais encore parce qu'il y a quelque chose d'indéterminé dans son harmonieux langage. Ses métaphores , ses inversions, ses figures ajoutent aux idées principales une multitude d'idées accessoires, qu'on ne saurait analyser, mais qui toutes agitent et flattent l'imagination.
Certes , mon dessein n'est pas d'enseigner à répandre le vague dans les compositions littéraires. L'écrivain qui prodiguerait les réticences et les images peu déterminées , s'environnerait bientôt d'une étrange et fatigante obscurité. Ses ouvrages, loin de jeter l'âme dans une agréable rêverie , ne produiraient que de l'incertitude pour l'esprit.
L'auteur du Voyage sentimental croit , avec des phrases entrecoupées et des points, donner un vif intérêt à d'insignifians détails. Il ne présente souvent que des énigmes inutiles à deviner, et j'entrevois plus d'affectation que de sensibilité dans ses idées confuses. En disant ce qu'il me fait éprouver, je parle sans prévention;