QUELQUES QUESTIONS SUR LE CALENDRIER DE L’ANCIENNE ÉGYPTE
Ap rès avoir examiné certaines dates, cjui font connaître d’une manière indubitable le rapport de la civilisation biblique avec celle des Egyptiens et des Babyloniens, nous allons essayer de résoudre quelques questions relatives au calendrier de l’ancienne Egypte.
Nous avons déjà fait remarquer plus haut que chez les b]gyptiens, de même que chez les autres peuples civilisés, Vannée Innaire était la plus ancienne forme d’année. Nous avons vu aussi comment de cette forme d’année est sortie l’année solaire et, comme forme normale de celle-ci, l’année de Sirius. ]Mais, en dépit de ce que dans la vie civile l’année solaire formait la base du calendrier, les revenus mensuels des prêtres, le service des offrandes et la durée de service des prêtres étaient comptés et ordonnancés d’après les mois hinaii'es. Les jours de nouvelle lune et de pleine lune étaient encore, à la fin du Nouvel Empire, des jours de fête chez les Egyptiens. 11 en résulte, sans aucun doute |)ossible, que les anciens Egyptiens ont connu et même déterminé avec une exactitude assez grande la durée du mois synodique, c’est-à-dire la durée d’une phase de la lune jusqu’au retour de la même phase.
Mais, comme ils observaient le ciel assidûment, ils durent aussi remarquer que la lune change de place tous les jours, non seulement par rapport au soleil, mais aussi ]iar rapport aux étoiles, puisque tous les jours elle avance de L) degrés et ne revient à la même place jiar rapport aux étoiles (pi’après un peu plus île 27 jours. En d’autres termi's : les l•2g•yptiens qui, dès les premiers temps de leur
histoire, avaient donné la plus grande attention au lever et au coucher des étoiles, n’ont pas seulement connu la durée moyenne du mois synodiqiie, mais aussi la durée du mois périodique. Les plus anciennes inscriptions des pyramides nous Iburnissent des données mythologicjues qui reposent sur des bases astronomiques ; c’est la preuve certaine que, dès l’Ancien Empire, on avait eu soin d’observer le lever de certaines étoiles ou groupes d’étoiles, de noter les constellations remarquables, et de les utiliser pour la mythologie.
Et c’est pourquoi les textes mythologiques sont d’une valeur capitale pour l’histoire de l’astronomie et du calendrier.
Quand nous lisons dans les textes des pyramides (par ex., dans celui du roi Merenraj :
et plus loin ;
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que l’on explique ces textes comme on voudra, il en résulte le |)lus clairement du monde ((u’Orion, aussi bien (pie la constellation Sothis, avaient été l’objet, même au lenijis le plus reculé, d’observations assidues. lAi (diet, soit ipu' nous suivions l’interprétation plus ancienne de Hrugsch, soit (jue nous adoptions les traductions |dus récentes de
Maspero {Recueil, \ , 172, et XII, 60) ou de Spiegelberg {Orient. Litteraturzeitung, 1904, 45), la pensée reste, au fond, la même :
TRADUCTION DE BRUCSCH
« Il est avéré cpie celui qui sort à'Orion, c 'est Osiris qui sort d’Orion, le maître de la vendange, à la belle fête de Ouag. . .
» Le ciel était gros de toi et à! Orion ; V étoile du matin fut enfantée avec Orion. Ici un lever, là un lever, selon l’ordre des dieux. Tu te levas, et tu apparus avec Orion sur le côté oriental du ciel. Ton coucher est avec celui d’Orion sur le côté occidental du ciel. Vous êtes trois là, où est l’étoile Sothis, dont les places sont saintes. »
Quelle que soit la traduction, il en résulte avec la mènic clarté, que, dans les premiers temps de leur histoire, les Egyptiens observaient avec la plus grande attention certaines étoiles et constellations et, avant toutes les autres, Sothis (Sirius) ; c’était spécialement le lever et le coucher héliaque de cette étoile qu’ils observaient avec soin. La raison pour laquelle les Egyptiens distinguaient ainsi Sirius, a déjà été indiquée plus haut. C’est que cette étoile avait toujours accompagné la crue du Xil et qu’ils regardaient son apparition comme la messagère de l’inondation. — Ils choisirent donc la durée d’un lever héliaque de cette étoile jusqu’à son lever prochain comme base d’une année fixe. Le soleil, la lune et Sirius furent ainsi pour les Egyptiens les régulateurs de leurs divisions du temps, et ils s’en servirent pour fixer leurs fêtes. Les
TRADUCTION DE SPIEGELBERG
M Voici qu'il vient comme Orion; voici qu^Osiris vient comme Orion, maître du vin, à la belle fête de Ouag. . .
» Le ciel t’a conçu avec Orion.
La Douât t'a enfanté avec Orion.
» Il vit, celui qui vit là, selon l’ordre des dieux. Tu vivras, tu te lèveras au côté oriental du ciel. Tu descendras avec Orion au côté occidental du ciel.
» Votre troisième est Sotliisen ses places pures. »
temps de révolutions de ces trois corps célestes et leurs rapports mutuels étaient si bien connus des anciens Egyptiens que ceux-ci les prirent comme bases de plus grands cycles de temps, déterminés plus exactement que chez aucun autre peuple de ranti([uité. Mais ils ont été méconnus par les savants modernes, qui se sont contentés de noter le mysticisme apparent sous lequel les Égyptiens enveloppaient leurs phrases et leurs formules, sans faire un effort pour l’éclaircir. Dans l’explication d’un tableau historique, il ne sufïit pas de dire : l’artiste a pris pour sujet un événement historique ; il est plutôt nécessaire de nommer V événement historique que l’artiste nous met devant les yeux. De môme il ne suflit pas ici de réduire en ses éléments, avec le secours de règ-les orammaticales, le trésor d’inscriptions qui nous a été légué par les Égyptiens, et de les expliquer comme textes d’astronomie ou de chronologie ; il faut pénétrer dans l’esprit du système et chercher à éclairer les éléments astronomiques ou chronologiques d’après leur signification. Beaucoup d’essais de ce genre ont échoué, parce qu’on manquait de la condition nécessaire à la solution d’un tel problème, à savoir : la connaissance des principes généraux de l’astronomie et de la chronologie. Aussi ne fautil pas s’étonner de tant de fausses interprétations et de tant d’erreurs de méthode. C’est pourquoi je me suis proposé en première ligne de m’attaquer à ces questions, quoique je sache que je ne rencontrerai pas partout l’es- [)rit, l’intelligence du sujet. Le terrain oii j’ai la hardiesse de m’avancer, — et je vais me permettre d’emprunter les paroles de Lepsius', — « a dû scientifiquement se recouvrir trop de fois pour (|u’un rejeton nouvellement germé puisse traverser la couche épaisse et dure des plantations sans racines ».
Le mois lunaire sjjnodique, comme le mois lunaire
1. Dir Chrono/oÿir (1er Kgypter (p. dp sn tl^dicncp à Cari .losias Runseii).
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
périodique; l’année lunaire; l’année solaire; le cycle de 19 ans nécessaire pour l’égalisation de ces deux formes d’année; l’année de Sirius et le cycle de 1460 ans qui en provient, et que l’on connaît sous le nom de « période Sothiaque » ; une série de cycles et de périodes qui se déduisent de la connaissance des rapports réciproques des cours du soleil, de la lune et de Sothis, comme la période Apis de 25 ans, la période Set de 30 ans, et la période Phénix de 500 ans : tout cela était déjà connu des Egyptiens à une époque qui remonte à plusieurs milliers d’années.
Dans l’hypogée de Chnoumhotep à Benihassan, il est fait mention d’une solennité datée du XX® siècle avant J.-C.; c’est pour nous la preuve que les Egyptiens avaient dès lors des connaissances mathématiques très développées iqui nous ont été transmises par le papyrus Rhind) et qu’ils avaient aussi approfondi l’astronomie assez pour établir un calendrier des fêtes basé sur les cycles ci-dessus énumérés. Nous y lisons en effet (voyez : Lepsius, Die Chronologie der Ægypter, p. 154, et aussi Brugsch, Geschichte Ægyptens iinler den Pharaonen , p. 145) :
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« Les offrandes funéraires pour toutes les fêtes de l’autre monde : à la fête du commencement de l’année, à la fête du nouvel an, à la fête de la grande année, à la fête de la petite année, à la fête de la grande panégyrie, à la fête du grand embrasement, à la fête du petit embrasement, à la
fête des cinq épagomènes de l’année, à la solennité de Setat, à la solennité de Sa, aux 12 fêtes mensuelles, aux 12 fêtes des demi-mois, à toutes les fêtes dans la plaine et sur les montagnes. »
L’importance de ce fragment de calendrier pour la chronologie des anciens Égyptiens n’a échappé à personne, et beaucoup ont essayé d'élucider les fêtes ici nommées.
Parmi les Égyptologues, Lepsius et Brugsch se sont particulièrement distingués en cherchant à expliquer d’une manière compétente les années et les cycles de temps dont il est ici question, et encore aujourd’hui leurs recherches sont dignes de grande attention. Ils furent en effet les premiers à présupposer la connaissance d’une année
signifie la
fixe chez les Egyptiens. D’après eux,
« fête du nouvel an », c’est-à-dire le jour du nouvel an de l’année vague qui était généralement en usage depuis les premiers temps dans la vie civile, et qui avait constamment .36.5 jours, sans intercalation. est la fête
du « commencement de l’année », à savoir de l’année Sirius qui pendant toute la durée de l’histoire du royaume d’Égypte, fut, quant à sa longueur, égale à l’année julienne, c’est-à-dire = 365 1/4 jours. Ainsi, en raison de ce quart de jour, il se constituait un quadrienniuni, lequel comprenait trois années communes de 365 jours, la 4® année comptant 366 jours et formant une année intercalaire avec 6 et non plus 5 jours épagomènes. Ainsi l’ordre était rétabli, car nous avons vu (voyez page 51) que le signe signifie en fait le jour de nouvel an de l’année fixe. .le me permettrai seulement, dans la traduction des deux signes hiéroglyphiipies, de proposer une modification; ^ est absolument [larallèle à l’hébreu jurxn; d’oi'i il suit que I j” \jLy' traduit mot à mot signifie ; « la fcti* du |)remi(‘r jour de l’année », ou aussi : « la fête du coinnK'nciMm'nl
d’année », et que signifie le « jour du nouvel an », c’est-à-dire le jour du nouvel an de l’année fixe. Dans les ('ours parallèles des deux formes d’année, il est bien établi aussi que l’on ne marquait pas seulement les deux commencements d’année par des signes hiéroglyphiques différents, mais que l’on désignait aussi le jour de nouvel an de l’année civile par a le premier jour » ou « le commencement » de cette année ; ainsi, quoique le 1®*' Thoth de l’année Sirius fût fêté comme jour de nouvel an, le premier jour de l’année civile ou vague était cependant compté comme « commencement » de l’année civile.
Tl en est tout autrement avec la signification des autres cycles de temps. Lepsius ’ veut reconnaître le quadriennium dans la « grande année », tandis que la « petite année » serait <( l’année lunaire ». Brugsch^ pense que la (( petite année » est « l’année lunaire », et la (( grande année » serait, ou bien le cycle de la constellation du Chien fpar conséquent la période Sothis de 1460 ans), ou bien, — ce qui est beaucoup plus vraisemblable, — une année lunaire avec des jours intercalaires. KralD est aussi de l’avis que la <( petite année » se l'apporte à l’année de 360 jours (par conséquent à l’année de 12 mois lunaires sans épagomènes), et la <( grande année » à l’année de 365 jours, c’est-à-dire avec 5 épagomènes.
En tout cas il est évident qu’il y a une analogie ou n’importe quelle connexion entre la grande et la petite année. Dans l’interprétation de Krall ce rapport est imminent ; il ne l’est pas dans l’interprétation de Lepsius, ni dans celle de Brugsch, car, entre le quadriennium, qui repose sur l’année solaire, et l’année lunaire, il n’y a pas de rapport astronomique direct, pas plus qu’entre le cycle Sothis et