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MÉCANISME MORAL DU COMBAT ANTIQUE

Nous voilà éclairés sur le moral et le mécanisme du combat antique ; Fexpresssion de mêlée, employée par les anciens, était mille fois plus forte que la chose à exprimer ; elle voulait dire mêlée, croisement des armes, non mêlée des hommes.

Les résultats des combats comme pertes mutuelles suffisent à le démontrer, et un instant de réflexion nous fait voir Terreur de la mêlée. Si dans la poursuite on pouvait se lancer au milieu de moutons, dans le combat chacun avait trop besoin de son suivant, de son voisin, qui gardaient ses flancs et son

1 . Que devient, en présence du narré de César, la théorie mathématique des masses, dont on discute encore? Si cette théorie avait le moindre fondement, comment jamais Marius eût-il pu tenir contre la marée montante des armées des Cimbres et des Teutons?

Au combat de Pharsale, le conseil donné par Triarius k l'armée de Pompée, conseil suivi et qui était d'un homme d'expérience, ayant vu les choses de près, montre que le choc, l'impulsion physique de la masse était un mot. — On savait qu'en penserv

dos, pour aller de gaieté de cœur se faire tuer à coup sûr dans les rangs ennemis *.

Avec la mêlée, du reste, où eussent été les vainqueurs?

Avec la mêlée. César à Pharsale, Annibal à Cannes, eussent été vaincus ; leurs rangs, moins profonds, pénétrés par Tennemi, eussent dû combattre deux contre un, eussent même été pris à dos par suite de la pénétration d'outre en outre.

N'a-t-on pas vu encore, entre troupes également solides et acharnées, la lassitude mutuelle amener, d'un accord tacite, un recul de part et d'autre et une reprise d'haleine pour recommencer après?

Conunent la chose serait-elle possible avec la mêlée?

Et puis, nous le répétons, avec la mêlée, le mé-

1. Le en-avant isoU^ dans le combat moderne, au milieu de projectiles aveugles qui ne choisissent pas, est bien moins périlleux que le en-avant antique, car il ne conduit jamais, sinon parfois dans un assaut, jusqu'à l'ennemi.

A Pharsale, le volontaire Crastinius, ancien centurion, se porte en avant avec une centaine d'hommes, en disant à César : « Je vais faire en sorte, mon général, que, vivant ou mort aujourd'hui, vous ayez sujet de vous louer de moi. »

César, auquel ne déplaisaient point ces exemples de dévouement aveugle k sa personne et qui. savait bien, comme elles Vont montré, ses troupes trop réfléchies, trop expérimentées, pour craindre la contagion d'un pareil exemple. César laisse faire; et Crastinius et ses quelques compagnons vont se faire tuer.

Cet aveugle courage d'enfants perdus peut, du reste, préparer l'action de la masse qui suit. C'est probablement pour cela que César l'a permis. Mais contre des troupes solides, Texemple de Crastinius le prouve, aller ainsi de l'avant, si l'on va jusqu'à l'ennemi, c'est aller à «ne mort certaine^

lange des combattants, il y aurait extermination mutuelle, mais pas de vainqueurs. Comment se reconnaîtraient-ils?

Conçoit-on deux foules mélangées par hommes ou par groupes, où chacun, occupé de face, peut être impunément frappé de côté ou par derrière? C'est une extermination mutuelle, où la victoire appartient au dernier survivant, car dans ce mélange, cette mêlée, nul ne peut fuir, ne sait où fuir.

Les pertes mutuelles ne sont-elles pas du reste une démonstration suffisante? .

Le mot est donc trop fort ; c'est l'imagination des peintres et des poètes qui a vu la mêlée.

Voici comment se passaient les choses :

A distance de charge, on marchait à l'ennemi de toute la vitesse compatible avec l'ordre nécessaire à l'escrime et au soutien mutuel des combattants. Bien souvent, Y impulsion morale, cette résolution d'aller jusqu'au bout qui se manifeste à la fois par l'ordre et la franchise de l'allure, cette impulsion seule mettait en fuite un ennemi moins résolu.

D'habitude, entre bonnes troupes, il y avait choc, mais non point choc aveugle et tête baissée de la masse ; la préoccupation du rang * était très grande,

1. Les camarades du manipule, de la compagnie romaine, se donnaient le serment mutuel de ne jamais quitter le rang, sinon pour ramasser un trait, sauver un camarade (un citoyen romain}, tuer un ennemi. (Tite-Live.)

ainsi que le montre la conduite des soldats de César à Pharsale, la marche lente et cadencée par des flûtes des bataillons lacédémoniens. Au moment de s'aborder, Félan s'amortissait de lui-même, parce que l'homme du premier rang, forcément, instinctivement, s'assurait de la bonne position de ses soutiens — ses voisins du môme rang, les camarades du deuxième — et se rassemblait sur lui -môme afin d'être plus maître de ses mouvements pour frapper et parer. Il y avait abordage d'homme à homme ; chacun prenait l'adversaire en face de lui et l'attaquait de front, car, en pénétrant dans les rangs avant de l'avoir abattu, il risquait les blessures de côté en perdant ses soutiens. Chacun donc heurtait son homme de son bouclier, espérant lui faire perdre l'équilibre et, dans l'instant qu'il cherche à le reprendre, le frapper. Les hommes du deuxième rang, en arrière dans les intervalles nécessaires à l'escrime du premier, étaient prôts à garantir ses flancs contre qui s'avançait entre deux, prêts à relever les fatigués ; de môme du troisième rang, et ainsi de suite.

Chacun s 'étant donc de part et d'autre affermi pour le choc, celui-ci était rarement décisif, et l'escrime, le vrai combat de près, commençait.

Si les hommes du premier rang étaient rapidement blessés dans un des partis, les autres rangs

n'avaient hâte de les aller relever ou remplacer : il y avait hésitation, puis défaite. — Ainsi des Romains dans leurs premières rencontres avec les Gaulois. — Le Gaulois, de son bouclier, parait le premier coup de pointe, et, de son grand sabre de fer s'abattant avec furie sur le sommet du bouclier romain, le fendait et allait jusqu'à Thomme. Les Romains, déjà hésitants devant l'impulsion morale des Gaulois, leurs cris féroces, leur nudité signe de mépris des coups, tombaient à ce moment plus nombreux que leurs adversaires, et la démoralisation s'ensuivait. Bientôt ils s'habituèrent à la fougue valeureuse, mais sans ténacité, de leurs ennemis, et, quand ils eurent garni le haut de leurs boucliers d'une bande de fer qui repoussait déformée l'épée gauloise, alors ils ne tombèrent plus, et les rôles furent changés.

Les Gaulois, en effet, ne pouvaient tenir contre les armes meilleures et l'escrime d'estoc des Romains, contre leur ténacité individuelle supérieure, presque décuplée par le relai possible des huit rangs du manipule — et les manipules se renouvelaient; — tandis que chez eux la durée du combat se limitait aux forces d'un homme, à cause de la difficulté en des rangs trop serrés ou tumultueux, et souvent de l'impossibilité voulue du relai, comme par exemple lorsqu'ils s'attachaient. ^

Si les armes étaient à peu près égales, en copser-

vant ses rangs, briser, refouler, confondre ceux de l'ennemi, c'était vaincre. L'homme en des rangs désordonnés, rompus, se sent non plus soutenu, mais vulnérable de toutes parts, et il fuit. Il est vrai qu'on ne peut guère briser des rangs sans briser aussi les siens ; mais celui qui brise avance ; il n'a pu avancer qu'en faisant reculer devant ses coups, en tuant môme ou en blessant ; il fait une chose à laquelle il s'attend, voulue, qui hausse son courage et celui de ses voisins: il sait^ il voit où il marche; tandis que l'ennemi dépassé par suite du recul ou de la chute des gens qui le flanquaient est surpris, se voit découvert de côté; il recule lui-môme pour aller reprendre soutien, niveau de rang en arrière. Mais Fadversaire pousse d'autant, ce niveau ne se retrouve plus. — Les rangs suivants cèdent au recul des premiers, et si le recul a une certaine durée, s'il est violent, la terreur commence des coups qui refoulent ainsi et peut-être abattent le premier rang. Si, afin de faire plus rapidement et plus facilement place à la poussée, de ne point s'acculer et tomber en arrière, les derniers rangs pour quelques pas tournent le dos, il y a peu de chances qu'ils représentent la face. — L'espace les a tentés. — Ils ne se retourneront plus.

Alors, par cet instinct naturel du soldat de s'inquiéter, de s'assurer de ses soutiens, par la conta-

gion de la fuite en un mot, celle-ci va remontant des derniers rangs jusqu'au premier, qui, d'aussi près engagé, était tenu de faire face cependant, sous peine de mort immédiate; et ce qui suit n'a plus besoin d'être expliqué, c'est la tuerie {Cœdes),

Revenons au combat.

Il est évident que l'ordonnance en ligne droite des troupes qui se sont abordées existe à peine un instant. Mais chaque groupe de files formé par l'action ne s'en relie pas moins au groupe voisin, les groupes comme les individus s'inquiétant toujours de leur soutien. Le combat se fait le long de la ligne de contact des premiers rangs de chaque armée, ligne droite, brisée, courbe, infléchie en sens divers suivant les chances diverses de l'action sur tel ou tel point, mais toujours limitant, séparant parfaitement les combattants des deux partis. Sur cette ligne, une fois engagé de bon cœur ou non, il fallait rester de face, sous peine de mort immédiate, et chacun, naturellement, nécessairement, mettait dans ces premiers rangs toute son énergie à défendre sa vie.

Nulle part, la ligne ne se perd enchevêtrée tant qu'il y a combat, car, du général au soldat, l'application de chacun est de conserver la continuité de soutien le long de cette ligne, et de rompre, couper celle de l'ennemi, car alors c'est la victoire.

Nous voyons donc qu'entre hommes armés do

glaives il peut y avoir, il y a, si le combat est sérieux, pénétration d'une masse dans une autre, mais jamais confusion, mélange, mêlée * des rangs, des hommes qui forment ces masses.

Le combat de glaive à glaive était le plus meurtrier, celui qui pouvait présenter le plus de péripéties, parce que c'est celui dans lequel la valeur individuelle du combattant, comme courage, dextérité, sang-froid, comme escrime en un mot, avait l'action la plus grande et la plus immédiate. Après celui-là, les autres combats sont faciles à comprendre.

Prenons les piques et les glaives.

Les poussées à la lance d'hommes serrés, forêt de piques vous tenant à distance (les piques avaient 18 à 18 pieds *), étaient irrésistibles. Mais on avait le loisir de tout tuer — cavaUers, fantassins légers — autour de la phalange, masse impuissante comme destruction, marchant d'un pas mesuré et qu'une troupe mobile pouvait toujours éviter. Il pouvait se faire des ouvertures par la marche, par le terrain, par les mille accidents de la lutte, par des braves.

1. Cela ne veut pas dire qu'une petite troupe tombant dans un guêpier ne puisse figurer une sorte de mêlée, — d'une seconde, — le temps de son égorgement. — Cela ne veut pas dire que dans la déroute il ne puisse en quelque endroit de la tuerie y avoir combat, combat de quelques gens de cœur qui veulent vendre leur vie. — Mais rien de cela ne constitue une' mêlée réelle. — On est entouré, submergé, non mêlé.

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