Phalanges grecques
des blessés à terre qui allaient couper les jarrets du premier rang en rampant sous les lances à hauteur de poitrine, — lesquelles n'y voyaient guère, puisque celles des deux premiers rangs à peine avaient des yeux et la libre direction, pour frapper; — et la moindre ouverture faite, ces hommes aux longues lances inutiles de près, qui ne prévoyaient que le combat à longueur de bois (Polybe), étaient frappés presque impunément par les groupes * se jetant dans les intervalles. Et alors, Tennemi dans le ventre de la phalange, elle devenait, par l'inquiétude morale, masse sans ordre, moutons se renversant, s'écrasant sous la pression de la peur.
Que dans une foule, en effet, des hommes trop pressés piquent de leurs couteaux ceux qui les pressent, et la contagion de la peur change la direction du flot humain, lequel revenant sur lui-même s'écrase en masse pour faire le vide autour du danger. Si donc l'ennemi fuit devant la phalange, il n'y a pas mêlée; s'il lui cède seulement par tactique et* profitant des vides la pénètre par des groupes, encore là il n'y a point mêlée, mélange des rangs. Le coin entrant dans un bloc ne se mélange pas.
De phalange armée de longues piques à phalange semblable, encore moins de mêlée; mais poussée
1. Les Romains ne perdent personne en pénétrant par centuries dans les ouvertures de la phalange.
mutuelle et pouvant durer longtemps, si Tun des partis n'arrive à faire prendre Vautre en flanc ou en queue par un corps détaché de troupes quelconques. Nous voyons du reste, dans presque tous les combats antiques, la victoire enlevée par des moyens de ce genre, moyens éternellement bons, parce que leur action est morale surtout et que Thomme ne change pas.
Inutile d'exphquer à nouveau comment, pourquoi, dans tous les combats, la démorahsation, puis la fuite commençaient par les rangs postérieurs.
Nous avons essayé d'analyser le combat de Tinfanterie de ligne, parce que lui seul était sérieux dans le combat antique, les infanteries légères se mettant réciproquement en fuite, comme le constate Thucydide. Elles revenaient poursuivre et massacrer les vaincus *.
Pour la cavalerie, de cavalerie à cavalerie, l'impulsion morale, représentée par la vitesse de la masse et son bon ordre, avait une action des plus grandes, et nous voyons qu'infiniment rarement les deux cavaleries pouvaient résister à cette action réciproque de l'une sur l'autre. On le voit au Tésin, on le voit à Cannes, combats cités parce qu'ils sont la bien rare
1. Les vélites romains de la légion primitive, avant Marins, avaient très certainement la mission de tenir un instant dans les intervalles des manipules, en attendant les princes. — Us maintenaient, ne fût-ce qu*un instant, la continuité de soutien.
exception. Et encore n'y eut-il pas choc à toute vitesse, mais arrêt face à face et combat.
En effet, les ouragans de cavalerie qui se rencontrent, c'est la poésie, jamais la réalité. Le choc à toute vitesse, hommes et chevaux s'y briseraient, et ni les uns ni les autres ne le veulent. Les mains des cavaliers sont là, leur instinct et Tinstinct des chevaux, pour ralentir, arrêter, si l'ennemi n'arrête lui-même, et faire demi-tour s'il fonce toujours. Et si jamais on se rencontre, le choc est à ce point amorti par les mains des hommes, le cabré des chevaux, l'évité des têtes, que c'est un arrêt face à face; on s'envoie quelques coups de sabre ou de lance, mais l'équilibre est trop instable, le point d'appui trop mobile pour l'escrime et le soutien mutuel; l'homme se sent trop isolé, la pression morale est trop forte, et, bien que peu meurtrier, le combat ne dure qu'une seconde, précisément parce qu'il ne saurait durer sans mêlée et que dans la mêlée l'homme se sent, se voit seul et entouré. Aussi les premiers hommes qui ne se croient plus soutenus, qui ne peuvent plus supporter l'inquiétude, tournent bride, et le reste suit ; et l'ennemi alors poursuit à plaisir, — à moins que lui aussi n'ait tourné bride ; — il poursuit jusqu'à rencontre de cavalerie nouvelle qui le fasse fuir à ^ap tour.
De cavalerie à infanterie, jamais il n'y avait choc. La cavalerie harcelait de ses traits, de ses coups de
lance peut-être, en passant rapidement, mais jamais n'abordait.
A vrai dire, la lutte de près à cheval n'existait pas. Et en effet, si le cheval, en ajoutant si fort à la mobilité de l'homme, lui donne le moyen de menacer et de courir sus avec vitesse, il lui permet de s'échapper avec une vitesse semblable quand la menace n'ébranle pas l'ennemi, et l'homme en use, selon son penchant de nature et le sain raisonnement, pour faire le plus de mal possible en risquant le moins possible. En résumé, avec cavaliers sans étriers ni selle, pour lesquels lancer le javelot était chose difficile (Xénophon), le combat n'était qu'une suite de harcèlements réciproques, de démonstrations, menaces, escarmouches à coups de trait, où l'un et l'autre parti cherche son moment pour surprendre, intimider, profiter du désordre, et poursuivre soit cavalerie, soit infanterie; et alors vœvictis : l'épée travaille.
L'homme, de tout temps, a la plus grande peur d'être foulé par les chevaux, et, bien certainement, cette peur a culbuté cent mille fois plus de gens que le choc réel, toujours plus ou moins évité par le cheval, n'en eût ou n'en a renversés. Quand deux cavaleries antiques veulent combattre réellement, y sont forcée^» elles combattent à pied, — Tésin, Cannes, exemple de Tite-Live. — Je ne vois guère en toute l'antiquité de vrai combat à cheval que celui
du chevalier Alexandre au passage du Granique. Et encore? Sa cavalerie, qui traverse une rivière à berges escarpées défendues par Fennemi, perd 85 hommes, la cavalerie perse 1000; et toutes deux étaient également bien armées !
Le combat moyen âge renouvelle, moins la science, les combats antiques. Les chevaliers s'abordent peutêtre plus que la cavalerie antique, par la raison qu'ils sont invulnérables ; il ne suffit pas de les renverser, il faut les égorger une fois par terre. Ils savaient du reste que* leurs combats à cheval n'étaient pas sérieux comme résultats, et, quand ils voulaient combattre pour de vrai, ils combattaient à pied (combat des Trente, Bayard, etc.).
Le^ vainqueurs, de haut en bas vêtus de fer, ne perdent personne, les vilains ne comptent pas; et, si le vaincu démonté est atteint, il n'est pas massacré, parce que la chevalerie est venue établir une confraternité d'armes entre les noblesses, les guerriers à cheval des diverses nations, et la rançon remplace la mort.
Si nous avons surtout parlé du combat d'infanterie, c'est que celui-ci était le plus sérieux et que, à pied, à cheval, sur le pont d'un navire, au moment du danger, on retrouve toujours le môme homme; et qui le connaît bien, de son action ici conclut à son action partout.