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CHAPITRE VI

A QUELLES CONDITIONS ON OBTIENT DES COMBATTANTS RÉELS, ET COMMENT LE COMBAT DE NOS JOURS, POUR ÊTRE BIEN FAIT, LES EXIGE PLUS SOLIDES QUE LE COMBAT ANTIQUE.

Pouvons-nous redire maintenant ce que nous disions au commencement de cette étude : L'homme ne combat point pour la lutte, mais pour la victoire; il fait tout ce qui dépend de lui pour supprimer la première et assurer la seconde. Le perfectionnement continu de tous les engins de guerre n'a point d'autre cause : anéantir l'ennemi en restant debout. La bravoure absolue, qui ne refuse pas le combat, même à chances inégales, s'en remettant à Dieu ou à la destinée, cette bravoure n'est point naturelle à l'homme ; elle est le résultat de la culture morale, elle est infiniment rare. Car toujours en face du danger le sentiment animal de la conservation reprend le dessus; l'homme calcule ses chances, et avec quelles erreurs. — Nous venons de le voir.

L'homme donc a horreur de la mort. Chez les âmes d'élite, un grand devoir qu'elles seules peuvent comprendre et accomplir fait parfois marcher au devant; mais la masse toujours recule à la vue du

fantôme. La discipline a pour but de faire violence à cette horreur par une horreur plus grande, celle des châtiments ou de la honte. Mais toujours il arrive un instant où Thorreur naturelle prend le dessus sur la discipline, et le combattant s'enfuit. — « Arrête, arrête ; tiens quelques minutes, un instant de plus, et tu es vainqueur; — tu n'es pas même encore blessé ; — si tu tournes le dos, tu es mort. » — Il n'entend pas, il ne peut plus entendre. — Il regorge de peur. — Combien d'armées ont juré de vaincre ou de périr ! Combien ont tenu leur serment ? Serment de mouton de tenir contre le loup. L'histoire enregistre, non les armées, mais les âmes fermes qui ont su combattre jusqu'à la mort, et le dévouement des Thermopyles est immortel avec justice.

Nous voilà ramenés aux vérités élémentaires, de tant de gens, oubliées ou inconnues, que nous avons énoncées au chapitre premier.

Le combat réel, sérieux, étant la rude épreuve que nous connaissons, pour l'imposer avec chancejs de succès à une foule humaine, il ne suffit pas que cette foule soit composée d'hommes vaillants comme les Gaulois, comme les Germains.

11 lui faut, et nous lui donnons, des chefs qui ont la fermeté et la décision de commandement provenant de l'habitude et d'une foi entière dans leur

droit imprescriptible de commander consacré par la tradition, la loi, la constitution sociale.

Nous y ajoutons de bonnes armes, une manière de combattre en rapport avec ces armes et celles de l'ennemi et avec ce qui se peut obtenir des forces physiques et morales de Thomme ; et de plus, un fractionnement rationnel qui permet la direction et remploi de tous les efforts jusqu'à celui du dernier homme.

Nous ranimons de passions, — désir violent de l'indépendance, — fanatisme de la religion, — orgueil national, — amour de la gloire, — rage de posséder; — et une loi de discipline terrible, en défendant que nul se soustraie à l'action, commande la solidarité la plus grande du haut en bas, entre toutes les fractions, entre les chefs, entre les chefs et les soldats, entre les soldats.

Avons-nous alors une armée solide? Pas encore. La solidarité, cette première et suprême force des armées , est ordonnée , il est vrai , par des lois sévères de discipline secondées de passions puissantes; mais ordonner ne suffit pas. Une surveillance à laquelle nul ne puisse échapper dans le combat, en assurant l'exécution de la discipline, doit garantir la solidarité contre les défaillances en face du danger, ces défaillances que nous connaissons; et pour être sentie, ce qui est le plus grand point,

pour exercer une forte pression morale et faire marcher tout le monde par crainte ou point d'honneur, cette surveillance, œil de tous ouvert sur chacun, exige en chaque groupe des gens qui se connaissent bien et qui la comprennent comme un droit et un devoir de salut commun.

11 est nécessaire alors qu'une organisation sagement ordonnée, et c'est par là qu'il faut commencer, place d'une manière permanente les mêmes chefs et les mêmes soldats dans les mêmes groupes de combattants, de telle sorte que les chefs et les compagnons de la paix ou des camps soient les chefs et les compagnons de la guerre, afin que de l'habitude de vivre ensemble, d'obéir aux mêmes chefs, de commander aux mêmes hommes, de partager fatigues et délassements, de concourir entre gens qui s'entendent vite à l'exécution des mouvements et des évolutions guerrières, naissent la confraternité, l'union, le sens du métier, le sentiment palpable, en un mot, et l'intelligence de la solidarité : devoir de s'y soumettre, droit de l'imposer, impossibilité de s'y soustraire.

Et voici paraître la confiance.

Non point cette confiance enthousiaste et irréfléchie des armées tumultuaires ou improvisées qui va jusqu'au danger et s'évanouit si rapidement pour faire place au sentiment contraire, lequel voit pai-

tout trahison; mais cette confiance intime, ferme, consciente, qui ne s'oublie pas au moment de Faction et seule fait de vrais combattants.

Nous avons maintenant une armée ; et il ne nous est plus difficile d'expliquer comment des gens animés de passions entraînantes, même des gens qui savent mourir sans broncher, sans pâlir, réellement forts devant la mort, mais sans discipline, sans organisation soUde, sont vaincus par d'autres individuellement moins vaillants, mais soUdement, soUdairement constitués.

On aime à se représenter une foule armée renversant tous obstacles, enlevée par un souffle de passion.

Il y a plus de pittoresque que de vrai dans cette imagination. Si le combat était œuvre individuelle, les hommes passionnés, courageux, qui composent cette foule, auraient plus de chances de victoire; mais dans une troupe, quelle qu'elle soit, une fois en face de l'ennemi, chacun comprend que la tâche n'est pas œuvre d'un seul, est œuvre collective et simultanée, et, au milieu de compagnons de hasard rassemblés de la veille sous des chefs inconnus, il sent d'instinct le manque d'union et se demande s'il peut compter sur eux. Pensée de méfiance qui mènera loin à la première hésitation, au premier danger sérieux qui un moment arrêtera l'élan pas* sionné.

C'est que la solidarité, la confiance ne s'improvisent pas; elles ne. peuvent naître que de la connaissance mutuelle qui fait le point d'honneur, qui fait l'union, d'où vient à son tour le sentiment de la

force, lequel donne le courage d'affronter par la

confiance de surmoiî*er, — le courage, c'est-à-dire la domination de la.volonté sur l'instinct, dont la durée plus ou moins grande fait la victoire ou la défaite.

La solidarité seule donne donc des combattants. Mais, comme en tout il y a des degrés, voyons si le combat de nos jours est à cet égard moins exigeant que le combat antique.

Dans le combat antique, il n'y a danger que de près. Si une troupe avait assez de moral (et les foules asiatiques souvent ne l'avaient point) pour aller à l'ennemi jusqu'à longueur de gMve, il y avait combat. Quiconque était à cette distance savait que s'il tournait le dos il était mort; car, nous l'avons vu, les vainqueurs perdent très peu de monde et les vaincus sont exterminés; ce simple raisonnement tenait les hommes et pouvait les faire combattre, ne fût-ce qu'un instant.

Aujourd'hui, à moins de circonstances tout exceptionnelles et très rares, qui font déboucher deux troupes nez à nez, le combat s'engage et se fait de loin. Le danger commence à longue distance, et

longtemps il faut marcher au devant de projectiles, à chaque pas en avant plus pressés. Le vaincu perd des prisonniers, mais souvent, en morts et en blessés, ne perd pas plus que le vainqueur.

Dans le combat antique, on combattait par groupes resserrés sur un petit espace, en terrain découvert, en pleine vue les uns des autres, sans le bruit assourdissant des armes actuelles. On marchait en ordre à Faction, qui avait Ueu sur place et ne vous emportait pas en mouvements désordonnés à des milliers de pas du point de départ. La surveillance des chefs était facile, les défaillances individuelles immédiatement réprimées. L'effarement général seul faisait la fuite.

Aujourd'hui, le combat se fait sur des espaces immenses, le long de grandes lignes minces, à chaque instant coupées par les accidents et les obstacles du terrain. Dès que Faction s'engage, dès qu'il y a coups de fusil, les hommes éparpillés en tirailleurs ou perdus dans le désordre inévitable d'une marche rapide * échappent à la surveillance des chefs; nom})re plus ou moins grand se dissimulent ^ se soustraient à l'action et,, diminuant d'autant l'effet matériel et

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