LE COMBAT MODERNE
L'art de la guerre subit de nombreuses modifications en rapport avec le progrès scientifique et industriel, etc., etc. Mais une chose ne change pas : le cœur de Thomme ; et comme en dernière analyse le combat est une affaire de moral, dans toutes les modifications qu'on apporte à une armée, organisation, discipline, tactique, la juste appropriation de toutes ces modifications au cœur humain à un moment donné, moment suprême, celui de la bataille, est toujours la question essentielle.
On en tient rarement compte, et de là souvent d'étranges erreurs. Témoin les armes à longue portée et de précision (les carabines), qui n'ont absolument rien donné de ce qu'on en attendait... parce qu'on a fait de leur usage une chose mécanique, sans tenir compte du cœur humain.
« Les dispositions du cœur sont aussi variables
que la fortune. L'homme se rebute et appréhende le danger dans tout effort où il n'entrevoit pas chance de succès. Il y a quelques caractères isolés, d'une trempe ferme, qui résistent; mais ils sont entraînés par le plus grand nombre. » (Bismark.)
« L'histoire moderne nous fournit maint exemple de troupes qui, semblables à des murailles, ne pouvaient être ébranlées ni enfoncées, qui essuyaient patiemment le feu le plus vif, et qui se retirèrent avec précipitation lorsque le général ordonna la retraite... )) (Bismark.)
Quand on raisonne en pleine sécurité, après dîner, en plein contentement physique et moral, de la guerre, du combat,- on se sent animé de la plus noble ardeur et on nie le réel. Combien cependant, si on les prend juste à ce moment, seront prêts à jouer leur vie sur l'heure? Mais que ceux-là soient obligés de marcher des jours, des semaines, pour arriver à l'heure du combat; que le jour du combat ils attendent des minutes, des heures, le moment de donner; et, s'ils sont sincères, ils avoueront combien la fatigue physique et l'angoisse qui précède l'action les auront moralement atténués, combien moins que trente jours auparavant, au sortir de table, ils sont aptes à un mouvement généreux.
Combattre de loin est naturel à l'homme ; du premier jour, son industrie a tendu à obtenir ce résultat,
et il continue. On se figure qu'avec les armes à longue portée on sera forcé d'en revenir au combat de près; on fuira tout simplement de plus loin devant les démonstrations.
L'homme primitif, le sauvage, l'Arabe, sont l'instabilité incarnée ; le moindre vent, un fétu, les fait, à la guerre, virer à chaque instant. L'homme civilisé, à la guerre, revient naturellement à ses premiers instincts.
C'est la grande supériorité de la tactique romaine de chercher toujours à mettre l'action physique au niveau de l'action morale. L'action morale s'use (on finit par s'apercevoir que l'ennemi n'est pas si terrible qu'il en a l'air) ; l'action physique, non. On voit les Grecs chercher à imposer. Les Romains, eux, veulent tuer, et ils tuent. . . et ils tiennent la meilleure route. Leur action morale est appuyée sur des épées solides et qui tuent.
Napoléon raconte que « 2 mameluks tenaient tête à 3 Français: mais 100 cavaliers français ne craignaient pas 100 mameluks; 300 étaient vainqueurs d'un pareil nombre; 1000 en battaient 1800 : tant est grande l'influence de la tactique, de l'ordre et des évolutions; » en langage ordinaire, tant est grande l'influence morale de la solidarité établie par la dis-, cipline et rendue possible et efficace dans le combat par l'organisation et les dispositions de soutien mu-
tuel. Avec la solidarité, de saines dispositions, des hommes d'une valeur individuelle moindre d'un tiers battent ceux qui individuellement valent mieux qu'eux. Tout est là et doit tendre là dans l'organisation d'une armée. Pour qui sait réfléchir, cette simple citation de Napoléon renferme tout le moral des combats. Faites croire à l'ennemi que le soutien lui manque, isolez, coupez, dépassez, tournez, etc., etc. (mille manières de faire croire à l'isolement), ses hommes, isolez ses escadrons, ses bataillons, ses brigades, ses divisions, et à vous la victoire. Et si d'avance, par vice d'organisation, il ne croit pas au soutien mutuel, il n'est besoin de tant de manœuvres ; l'attaque suffît.
Les Romains ne sont point gens de prouesses, mais de discipline et de ténacité. Nous n'ayons aucune idée de l'esprit militaire romain, lequel ne ressemblait en rien au nôtre; un général romain qui n'eût pas eu plus de sang-froid que les nôtres était perdu. Nous avons tels motifs de décorations, de médailles, qui auraient fait passer par les verges un soldat romain.
Combien d'hommes devant le lion ont le courage de regarder l'ennemi en face, de songer à se défendre, de se défendre. En guerre, lorsque la terreur vous a pris, vous êtes comme devant le Uon, vous fuyez en tremblant et vous vous laissez égorger.
Comment donc, il y a si peu de braves absolus parmi tant de braves? Hélas! oui. Gédéon en trouve 300 sur 30 000 et est bien heureux.
Le rang est la garantie prise par la discipline contre la faiblesse de l'homme devant le danger. La faiblesse est plus grande, aujourd'hui que les engins ont une action morale plus forte, et le rang matériel est forcément plus faible aussi par le manque de cohésion de Tordre mince ; et cependant Tordre mince est indispensable, et pour perdre moins, et pour faire usage de ses armes. Donc, aujourd'hui, il y a nécessité plus grande que jamais du rang ou discipline (non le rang mathématique, figure de géométrie), et difficulté beaucoup plus grande aussi pour le maintenir.
Avec le perfectionnement des armes, des engins de jet, la puissance de destruction croît, Taction morale des engins croît, le courage d'affronter devient plus difficile, et rhomine ne change paSy ne peut pas changer. Ce qui doit croître avec la puissance des engins, c'est la force d'organisation, la solidarité des combattants, c'est-à-dire tous moyens qui peuvent augmenter cette solidarité, et c'est ce dont on s'occupe le moins. Avoir un million d'hommes dressés aux exercices, aux manœuvres militaires (qui doivent se simplifier à mesure que se fortifient les engins), ce n'est rien, si une organisation sainement raisonnée n'assure leur
discipline, et par leur discipline leur solidarité, c'està-dire leur courage au jour de Faction.
Quatre braves, qui ne se connaissent pas, n'iront point franchement à l'attaque d'un lion. Quatre moins braves, mais se connaissant bien, sûrs de leur solidarité et par suite de leur appui mutuel, iront résolument. Toute la science des organisations d'armées est là.
A un moment donné, un engin nouveau peut vous assurer la victoire. Soit. Mais on n'invente pas des engins praticables tous les jours, et bien vite les nations se mettent au même niveau sous le rapport de l'armement.
La question finale en revient toujours (laissons de côté les généraux de génie, chance sur laquelle on ne peut guère compter) à la qualité des troupes, c'est-à-dire à l'organisation qui assure le mieux leur bon esprit, leur solidité, leur confiance, leur solidarité en un mot. Qui dit troupes dit soldats. Des soldats, si bien dressés qu'ils soient, réunis du jour au lendemain en compagnie, bataillon, etc., ne sauraient avoir, n'ont jamais eu cette solidarité qui, du haut en bas, ne peut naître que de la connaissance mutuelle.
Qu'on se reporte à ce que nous avons dit du combat antique, et dès à présent, avant même d'avoir étudié le combat moderne, on sentira qu'il n'est d'armées, de vrais combattants, que ceux auxquels une
organisation méditée, rationnelle, donne une solidarité de tous les instants dans le combat. On prévoit que, plus la puissance de destruction par les armes de jet se perfectionne, plus, par suite, le combat devient éparpillé^ échappe à la directien, à Fœil immédiat de son chef suprême, et même des simples officiers; plus, par conséquent, la discipUne, la solidarité doit être forte, plus méditée, plus profondément raisonnée doit être l'organisation qui assure entre les combattants la solidarité. Car, si la puissance des armes croît, Thomme reste le même, Fhomme et ses faiblesses. A quoi bon une armée de 200 000 honmies, dont 100 000 seulement combattront réellement, tandis que les 100 000 autres se dissimuleront de cent manières; n'en ayons que 100 000, mais que Ton puisse compter sur eux.
Le but de la discipUne est de faire combattre les gens souvent malgré eux. C'est une naïveté que de dire qu'il n'y a pas d'armée digne de ce nom sans discipline. Il n'y a pas de discipline sans organisation, et toute organisation est défectueuse, qui négUge le moindre des moyens pouvant rendre plus réelle et plus forte la solidarité entre les combattants. Et les moyens ne sauraient être partout les mêmes ; la discipline est d'institution sociale, ou bien elle doit prendre pour point d'appui les quaUtés et les défauts dominants de la nation.
Nous avons vu par l'étude du combat antique combien le combat est une terrible chose ; quelle est son action sur Thomme; combien celui-ci ne combat réellement que sous la pression de la discipline.
La discipline ne se commande, ne se crée pas du jour au lendemain. C'est affaire d'institution, de tradition.
Il faut que le chef ait confiance absolue dans son droit de commander, ait l'habitude de commander, l'orgueil du commandement. C'est ce qui fait la forte discipline des armées commandées par l'aristocratie, quand il y en a une dans le pays.
Les Prussiens ne négligent pas ce puissant auxiliaire des actions vigoureuses, l'homogénéité et par suite la solidarité des corps de troupes. Les troupes hessoises, les régiments hessois sont composés * : la première année, d'un tiers de Hessois, deux tiers de Prussiens, pour modifier l'esprit particulier des troupes d'un pays récemment annexé ; deuxième année, deux tiers de Hessois, un tiers de Prussiens ; troisième année, les régiments hessois ne reçoivent plus que des Hessois et sont commandés par des officiers hessois.
Avec les aimes actuelles, dont l'usage est connu de tous, l'instruction du soldat est peu de chose; elle ne fait pas un soldat. Exemple : la Vendée, où la
1. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que ces pages onl été écrites avant la guerre de 1870-1871.
solidarité, non Tinstruction individuelle, lit des soldats dont on ne saurait méconnaître la qualité ; solidarité qui naturellement existait entre gens du même village, de la même commune, conduits au combat parleurs seigneurs, leurs curés, etc., etc.
Cette solidarité que nous voulons de l'escouade à la compagnie, il ne faut pas craindre de la voir se développer au même degré par les mêmes moyens chez les étrangers. Leur constitution et leur caractère s'y prêtent moins; tandis que cette individualité des escouades, des compagnies, est dans la constitution de notre armée et dans la sociabilité française.
La sociabilité française fait que la cohésion se forme plus vite entre troupes françaises qu'entre troupes d'autres nations. Organisation, discipline, dans leur but se confondent; et souvent la première, si elle est rationnelle, entre gens d'amour-propre comme les Français, arrive au but sans les moyens coercitifs de la deuxième.
Une remarque : c'est, que les organisations d'armée et de tactique sur le papier organisent toujours au point de vue mécanique et négligent le coefficient essentiel (le moral) ; presque toujours, elles se trompent.
L'esprit de corps §e forme avec la guerre ; mais la guerre devient de plus en plus courte et de plus en
plus violente, et il faut d'avance former Tesprit de corps.
Il ne suffit pas de se bien connaître mutuellement pour faire une bonne troupe. Il faut un bon esprit général. Il faut que Vidée de tous et de tout soit le combat, et non de vivre tranquillement en faisant des exercices dont on ne connaît pas Fapplication. Une fois qu'un homme sait manœuvrer son arme et obéir à tous les commandements, il ne lui faut plus d'exercices que rarement, pour ramener ceux qui ont oublié, mais des marches et des manœuvres de combat.
L'éducation technique du soldat n'est pas le point le plus difficile. Savoir se servir de son arme, l'entretenir, savoir aller à droite et à gauche, en avant, en arrière à commandement, courir à cheval et marcher sac au dos, tout cela est nécessaire, mais ne fait pas un soldat. Les Vendéens le savaient peu et étaient de rudes soldats. Ce qui constitue surtout le soldat, le combattant capable d'obéissance et de direction dans l'action, c'est le sentiment qu'il a de la discipline, c'est son respect des chefs, sa confiance en eux, sa confiance dans les camarades, sa crainte qu'ils lui puissent reprocher de les avoir abandonnés dans le danger, son émulation d'aller où vont les autres, sans plus trembler qu'un autre, son esprit de corps en un mot. L'organisation seule donne ces qualités.
Dans le combat antique, la solidaHté existe, du moins chez les Grecs et chez les Romains. Le soldat est connu de ses chefs et de ses compagnons. On le voit combattre, et il combat.
La discipline et le caractère romain commandaient la ténacité ; Tendurcissement à la fatigue des hommes et leur bonne organisation de soutien mutuel décuplaient cette ténacité, contre laquelle les plus braves ne pouvaient tenir. L'escrime fatigante et à grands efforts dès Gaulois ne pouvait lutter longtemps contre Tescrime savante, terrible et moins fatigante de la pointe.
Dans les armées modernes , actuelles ,' où la victoire use aussi vile que la défaite, le soldat est bien plus souvent renouvelé (le vainqueur antique ne perdait personne). Le soldat est inconnu souvent de ses camarades; il les perd dans ce combat de fumée, d'éparpillement, de flottement en tous sens, où il est isolé pour ainsi dire; la solidarité n'a plus la sanction d'une surveillance mutuelle. Un homme tombe, s'embusque ; comment voir si c'est d'une balle ou de peur d'aller plus loin? Le combattant antique n'était point frappé d'un trait invisible et ne pouvait tomber ainsi. Plus donc cette surveillance est difficile, plus il faut cependant s'efforcer de l'obtenir par l'individualité des compagnies, des sections, des escouades, pour lesquelles ce n'est pas un mince honneur de
i^omoir à tout instant faire l'appel. L'homme, dans le combat de nos jom*s, c'est l'homme sachant à peine nager, inopinément jeté dans l'eau.
Dès Guibert, on remarque que les actions de choc sont infiniment (infiniment pris dans le sens mathématique) rares.
Guibert réduit à néant, par un raisonnement appuyé d'observations pratiques, la théorie mathématique du choc d'une troupe massée contre une autre. L'impulsion physique n'est rien en effet; le sentiment de Vimpulsion morale qui anime Tattaquant est tout.
Et il faut que cette impulsion morale soit une bien terrible chose.
Voici une troupe qui marche à rencontre d'une autre ; celle-ci n'a qu'à rester caUne, prête à mettre en joue, chaque homme ajustant en plein corps celui qu'il a devant lui. La troupe assaillante arrive* à petite portée, portée infaillible ; qu'elle s'arrête ou non pour faire feu, elle sera toujours prévenue par l'autre, qui' attend, calme, toute prête, sûre de son fait. Tout le premier rang des assaillants tombe foudroyé, et le reste, qu'encourage très peu cette réception, se disperse de lui-même ou devant la moindre démonstration de marche contre lui.
Les choses se passent-elles ainsi? Eh I non. Devant la force d'impulsion morale de l'assaillant, la troupe assaillie se trouble, tire en Fair (ne tire pas même)
et se disperse immédiatement devant l'assaillant, qui, enhardi par ce feu le laissant debout, redouble son élan pour en éviter un second.
Les troupes anglaises, dit-on, assurent même ceux qui les ont combattues en Espagne, à Waterloo, sont, paraît-il, capables d'un pareil sang-froid; j'en doute cependant : les Anglais se portaient, après le feu, bien vite en avant. S'ils ne l'eussent pas fait, ils eussent peut-être fui. Mais ce sont gens rassis, de peu d'imagination, qui essayent de porter en tout le raisonnement. Les Français, avec leur irritabilité nerveuse, leur organisation vive, sont incapables de défense semblable.
En arrivant dans la région des balles, le rang tend à se disperser. Vous entendez des officiers, qui ont vu le feu, dire : Quand on approche de l'ennemi, les hommes se mettent en tirailleurs malgré vous. Les Russes se pelotonnent sous le feu ; leur ténacité n'est autre chose qu'une cohésion de moutons sous la peur de la discipline et du danger. Il doit donc y avoir deux manières diverses de conduire au feu Russes et Français.
Comment se fait-il que des hommes qui ne craignent nullement la mort, qui se la donnent même à chaque instant, Orientaux, Chinois, Tartares, Mongols, ne puissent tenir devant les armes des peuples de l'Occident? Défaut d'organisation. L'instinct de la
conservation, qui au dernier nipmèfitj,\ep:dc>|ïi^^*"'- - - -
absolument, n'est point refréné par la discipline.
C'est ainsi encore que, mainte fois, en Occident, nous avons vu des populations fanatisées, pleines de la croyance que la mort en combattant est une heureuse et glorieuse résurrection, supérieures en nombre, céder devant la discipline. Il leur aurait suffi d'aborder franchement et d'écraser sous leur nombre dans un combat de près, où la fourche vaut mieux que la baïonnette... mais l'instinct !
« Tu trembles, carcasse !... » disait Turenne. L'instinct de la conservation peut donc faire trembler les plus forts. Mais ils ont la force de surmonter ce sentiment de peur, d'aller quand même sans perdre tête ni sang-froid. La peur chez eux ne devient jamais terreur et s'oublie dans les préoccupations du commandement. Celui qui ne se sent pas la force de ne laisser sur son âme prise à la terreur, celui-là ne doit point songer à jamais être un officier.
Les soldats ont émotion, peur même ; le sentiment du devoir, la discipline, l'amour-propre , l'exemple des chefs, leur sang-froid surtout, les maintiennent et empêchent la peur de devenir terreur.
Leur émotion ne leur permet jamais de viser, d'ajuster autrement que par à peu près, quand elle ne les fait pas tirer en l'air. Cromwell le savait bien, et ses soldats étaient solides : « Mettez votre con-
"102 ' " ■ ÉtUPES SUR LE COMBAT
*' • -fièflice éhD>eif,>t visez aux rubans de souliers. »
« Les exemples ont fait voir que, un retranchement étant forcé, Farmée est découragée et prend la fuite. » (Frédéric.)
La grandeur du champ de bataille permettant moins que jamais d'en embrasser l'ensemble, le rôle du général est bien plus difficile, bien plus de chances sont laissées au hasard. Donc nécessité de troupes meilleures, sachant mieux leur métier, plus solides, plus tenaces, pour diminuer les chances de hasard. Il faudra tenir plus longtemps pour attendre secours lointain. Les batailles de soldats sont bien plus fréquentes et le point décisif bien plus difficile à déterminer, plus difficile à conserver. La bonté des troupes aura plus que jamais action sur la victoire.
SinguUer retour : dans le combat à une lieue, la valeur du soldat, ainsi que dans le combat antique à deux pas, redevient l'élément essentiel du succès. Fortifions le soldat par la solidarité.
Et la bataille a plus d'importance que jamais. Par la facilité de concentration (chemins de fer), de communication (télégraphe), les surprises stratégiques (Ulm, léna) sont plus difficiles ; les forces entières d'un pays peuvent être plus promptement réunies, et par conséquent le désastre d'une défaite devient plus irréparable, la désorganisation générale plus grande et plus rapide.
Donc on ne doit rien négliger de ce qui peut rendre la bataille plus forte, l'homme plus fort.
Dans le combat moderne, nul n'est jamais abordé s'il reste de face.
De jour en jour, le combat tend à disparaître pour faire place à l'action lointaine et surtout à l'action morale des mouvements. Nous sommes ramenés, par l'éparpillement, à comprendre la nécessité de la qualité, cette nécessité absolue du combat antique.
Le résultat le plus probable de Fartillerie actuelle sera d'augmenter l'éparpillement chez l'infanterie et même chez la cavalerie; celle-ci, pouvant partir en tirailleurs de très loin, pour se rallier en avançant près du but, sera plus difficile à conduire. A l'avantage des Français.
La longue portée de l'artillerie a pour effet de rendre moins grande la liaison apparente des armes entre elles , d'où influence sur le moral. Encore à l'avantage des troupes les plus disciplinées, qu'on resserrera d'autant moins qu'elles seront plus solides et dont le moral gagnera d'autant plus qu'elles auront moins souffert auparavant.
Avec les distances plus grandes de l'ennemi commandées par l'artillerie actuelle, liberté plus grande de mouvements des différentes armes qui n'ont plus besoin d'être accolées pour se donner aide et soutien mutuel.
Comme on se tiendra bien plus éloignés, il sera bien plus difficile de juger du terrain. Donc nécessité de plus de faire éclairer, dessiner aux yeux le terrain par les tirailleurs (ce que le duc de Grammont oublie à Nordlingen, et qu'on oublie toujours) ; donc nécessité plus grande encore de tirailleurs.
Frédéric se plaisait à dire que trois hommes derrière Fennemi valaient mieux que cinquante devant. Effet moral.
Le champ de l'action est bien plus vaste aujourd'hui qu'au temps de Frédéric. Les combats se passent en terrains plus accidentés, car les armées, plus mobiles, ne recherchent pas un terrain plutôt qu'un autre.
Maurice de Saxe décrétait les Français bons pour la guerre de postes ; il avait reconnu le manque de solidité du rang.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr dit : « Les militaires expérimentés savent, et les autres doivent savoir que les soldats français à la poursuite de l'ennemi ne rentrent plus à leur corps de la journée, à moins d'être ramenés par l'ennemi, et que pendant ce laps de temps il faut les considérer comme perdus pour le reste de l'armée. »
Au commencement de l'Empire, les officiers, formés par les guerres de la Révolution, par suite d'une habitude des combats qu'on ne peut souhaiter de re-
trouver chez eux au même prix, avaient acquis une grande solidité.
Dans nos guerres modernes, où le vainqueur perd en hommes souvent plus que le vaincu (je ne parle pas des prisonniers, ce n'est qu'une perte momentanée), la consommation devenant plus grande que les ressources en gens capables et décourageant les fatigués , très nombreux , paraît-il , et habiles"^ à se soustraire au danger, nous retombons dans le désordre. Le duc de Fezensac, un témoin du temps, nous le montre pareil à celui d'aujourd'hui ; aussi on ne compte plus que sur les masses, et à ce jeu-là, malgré les plus savantes combinaisons stratégiques, nous devons perdre la partie.
Le rang, c'est la menace. C'est plus, que la menace. La troupe engagée qui fait feu n'appartient plus à son chef, et, comme je vois ce qu'elle fait, je sais ce dont elle est capable. Elle fait son action, et cette action je la puis mesurer. Mais la troupe en rang est en main, je le sais, je le vois, je le sens. Elle peut être menée en. toute direction; je sens d'instinct qu'elle seule est capable de me venir sus, de me prendre de droite, de gauche, de se jeter dans un intervalle, de me tourner. Elle m'inquiète, elle me menace. Où va tomber cette menace?...
Le rang (qui est la menace, la menace sérieuse, que l'effet peut suivre à chaque instant), le rang im-
pose d'une terrible façon. Quand le combat est bien engagé, il fait plus pour la victoire que ne font les combattants, qu'il existe réellement ou qu'il soit supposé exister par l'ennemi. Dans un combat indécis, celui qui peut montrer, rien de plus, des bataillons, des escadrons en ordre, celui-là gagne... La peur de l'inconnu î
La bravoure solide, celle du devoir, ne connaît pas la panique et toujours est la même. La bravoure du sang plaît plus aux Français ; cela se comprend : elle prête à la vanité ; c'est une qualité de nature ; mais elle est journalière, et elle a des défaillances, surtout lorsqu'il n'y a rien à gagner à faire son devoir.
Les troupes molles veulent être conduites, bergers
devant; les troupes solides, bergers derrière ou de côté, c'est-à-dire veulent être dirigées. Avec les premières , un général est cheval de tête ; avec les deuxièmes, chef de manège.
Les manœuvres de cavalerie (voire d'infanterie) sont des menaces. Les plus fortes l'emportent.
Tailler croupières est un mot qui indique à lui seul le but de l'action de cavalerie et ses résultats.
Dans le combat moderne, le fantassin nous échappe par l'éparpillement, et nous disons : guerre de soldats. Cela est mauvais. Prenons notre parti d'une chose nécessaire, et, au lieu de l'éparpillement, augmentons le nombre des points de ralliement, en so-
lidîfiant les compagnies, d'où les bataillons, d'où les régiments.
Aujourd'hui plus que jamais, la fuite commence par la queue, qui est atteinte tout comme la tête.
La première chose qui se désorganise dans une armée, c'est Tadministration ; la plus simple prévoyance, les moindres mesures d'ordre disparaissent dans la retraite (Russie, Vilna).
Une des singulières anomalies de la discipline française, c'est qu'en route, en campagne surtout, les moyens de répression des fautes deviennent illusoires, nuls, impraticables.
Le soldat s'en aperçoit vite ; l'indisciplinq s'ensuit. Si nos mœurs répugnent à une discipline draconienne, remplaçons cette coercition morale par une autre, resserrons, par la connaissance de longue main des hommes et des chefs entre eux, les Uens de la solidarité ; prenons appui dans la sociabilité française, et ne cherchons pas à obtenir quand même en pesant sur l'officier outre mesure. C'est lui surtout qui porte le poids de la discipUne ; traitons-le avec les égards dus à sa dignité. Evitons de lui faire faire métier de sous-officier; ne l'usons pas.
Il est à remarquer qu'aujourd'hui, par une tendance dont il faudrait rechercher la cause, mais qui remonte loin et qui est en outre aidée par la manie du commandement, inhérente au caractère français, iJ
y a un empiétement général de haut en bas, de Tautorité du chef supérieur sur le chef inférieur; on amoindrit ainsi Tautorité de celui-ci dans l'esprit du soldat; et c'est chose grave, car l'autorité solide, le prestige des chefs inférieurs, font seuls la discipline. A force de peser sur eux, de vouloir en toute chose imposer son appréciation personnelle, de ne pas admettre les erreurs de bonne foi, de les réprimer et reprendre comme des fautes, et de faire sentir à tous, jusqu'au soldat, qu'il n'y a absolument qu^une autorité infaillible, celle du colonel, par exemple; de montrer à tout venant que le colonel seul a du jugement et de l'intelligence, on enlève à tous toute initiative , on jette tous les grades inférieurs dans l'inertie, provenant de la méfiance de soi-même, de la peur d'être vertement repris.
Que cette main unique, si ferme, qui tient toutes choses, vienne à manquer un instant, tous les chefs inférieurs, qu'elle a tenus d'aplomb jusque-là dans une position qui ne leur est pas naturelle, font comme des chevaux toujours et trop fort tenus en bride : quand la bride vient à manquer, ils se relâchent.
Ils n'y sont plus, ils ne retrouvent pas à l'instant cette confiance en eux-mêmes qu'on s'est trop longtemps pour ainsi dire appliqué à leur enlever (sans le vouloir). Que, dans pareil moment, les circonstances
devienneut difficiles, et le soldat bien vite sent la faiblesse et les hésitations de ceux qui le mènent.
Nous n'avons pas de discipline en campagne, précisément alors qu'elle est le plus nécessaire ; il y a eu jusqu'à 25 000 fricoteurs à l'armée d'Italie, en 1859.
Chez les Romains, la discipline était sévère et active surtout devant l'ennemi. La discipline se faisait par les soldats.
Pourquoi de nos jours la compagnie (hommes) ne surveillerait-elle pas et ne punirait-elle pas cela par elle-même? Les camarades seuls savent ^ et la chose est tellement de leurs intérêts qu'il faudrait encourager la répression par les hommes mêmes. Les 25 000 fricoteurs d'Italie portent tous la médaille d'Italie. Ils sont partis avec un certificat de bonne conduite. En campagne , ce certificat devrait être donné par l'escouade et la compagnie.