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ACTION MORALE. — ACTION MATÉRIELLE

L'action d'une armée, d'une troupe sur une autre troupe est à la fois action morale et action matérielle.

L'actian matérielle d'une troupe est sa puissance de destruction; son action morale, la crainte qu'elle inspire.

Dans le combat, deux actions morales, plutôt que deux actions matérielles, sont en présence; la plus forte l'emporte. Le vainqueur souvent a perdu, par le feu, plus de monde que le vaincu. C'est que l'action morale n'est pas seulement en raison de la puissance de destruction réelle , effective , elle est en raison surtout de cette puissance présumée qui se manifeste, sous forme de réserve menaçant de renouveler le combat, de troupes paraissant à droite et à gauche, d'attaque de front résolue.

L'action matérielle est d'autant plus grande que les armes (armes, engins, chevaux, etc.) sont meilleures, que les hommes savent mieux s'en servir, que ces hommes, plus nombreux ou plus robustes, peuvent, en se succédant, faire effort plus longtemps.

A puissance égale de destruction, inférieure même, celui-là l'emporte qui sait, par sa résolution, marcher en avant; par des dispositions, des mouvements de troupe, faire planer sur son adversaire une menace nouvelle d'action matérielle, prendre, en un mot, l'ascendant de l'action morale (Paction morale est la crainte qu'on inspire; il faut la changer en terreur pour l'emporter).

Ce qui a fait la force des Turcs dans leurs guerres

contre la Pologne et dans leurs autres guerres, c'est bien moins leur force réelle que leur férocité'. Ils massacrent tout ce qui résiste, ils massacrent sans Texcuse de la résistance. La terreur par avance abat devant eux les courages. La nécessité de vaincre ou de périr exalte... la couardise, et Ton se soumet... par peur d'être vaincu.

Lorsque la confiance que Ton met dans une supériorité d'action matérielle incontestable, pour maintenir l'ennemi à distance, est trompée par la résolution de l'ennemi à vous aller chercher de près en bravant vos moyens supérieurs de destruction, l'action morale de l'ennemi sur vous s'accroît de toute cette confiance perdue, cette action morale domine la vôtre. Vous fuyez. Ainsi ôèdent les troupes retranchées.

Le sentiment de l'impulsion morale, c'est le sentiment de la résolution qui vous anime, perçu par l'ennemi. Au combat d'Amstetten, seul combat où une ligne en ait attendu, dit-on, jusqu'au choc une autre chargeant à la baïonnette, les Russes ont cédé devant Timpulsion morale, non devant Timpulsion physique. Ils étaient déjà déconcertés, ébranlés, absolument troublés, hésitants, vacillants, lorsque l'abordage s'est fait» Ils ont attendu assez longtemps pour recevoir des coups de baïonnette, des coups de fusil à bout portant (à Inkermann, ils en ont reçu dans le dos), mais ils en ont à peine donné, ils ont

fui. Celui qui, calme et ferme de cœur, attend son ennemi, a tout avantage pour ajuster son coup sur celui-ci; mais le sentiment de l'impulsion morale de l'assaillant le démoralise; il a peur, n'ajuste plus ni pointe ni coup de feu ; il est culbuté sans défense.

Entre bonnes troupes, si l'on ne prépare pas une attaque, il y a tout lieu de croire qu'elle sera repoussée. Les troupes attaquantes subissent l'action matérielle à laquelle les troupes de défense n'ont point été soumises. Celles-ci sont donc en meilleur ordre, fraîches, tandis que les assaillants sont en désordre et subissent déjà l'influence morale d'une certaine destruction. La supériorité morale que donne l'impulsion en avant peut être plus que compensée par l'ordre et l'intact des défenseurs et les pertes qu'on a subies. La moindre démonstration du défenseur démoralise l'attaque. C'est là le secret de l'infanterie anglaise contre les Français en Espagne, et non leurs feux de rang, de peu d'effet chez eux comme chez nous.

Plus on a de confiance en ses moyens de défense ou d'attaque, plus on est démoralisé, déconcerté de les voir, à un moment donné, insuffisants pour arrêter l'ennemi. Il en est ainsi de la confiance qu'on a dans les armes à feu perfectionnées ; leur action se borne, avec l'organisation et le mode de combat actuels des hommes armés de la carabine, à la portée du but en blanc exactement comme avant.

D'où il suit que les charges à la baïonnette (où Ton ne donne jamais un coup de baïonnette), en d'autres termes la marche en avant sous le feu, aura de jour en jour un effet moral d'autant plus grand, et la victoire sera à qui saura donner à ces marches en avant à la fois le plus d'ordre et le plus d'élan résolu, deux choses qui chez nous semblent s'exclure et qu'avec du vouloir et de l'intelligence {le maintien ferme dans sa main des troupes de soutien immédiat) on peut espérer réunir, ce qui permet alors d'enlever et de conserver.

Donc, jamais ne négligez l'action destructive avant d'employer l'action morale ; donc, ayez, et jusqu'au dernier moment, des tirailleurs; sinon, contre la rapidité du tir actuel (tir au hasard, mais hasard multiplié par la vitesse du tir), nulle attaque ne peut arriver.

Depuis les retranchements de Fribourg jusqu'au

pont d'Arcolê, jusqu'à Solférino, il est une multitude

de prouesses, de positions enlevées de front, qui

trompent tout le monde, les généraux comme les

bons bourgeois, et qui font commettre toujours les

mêmes fautes. Il serait temps d'apprendre aux gens

que les retranchements de Fribourg n'ont pas été

enlevés de front, que le pont d'Arcole n'a pas été

enlevé de front {Correspondance de Napoléon I^^), non

plus que les hauteurs de Solférino.

Toujours la manie, rimpalience du résultat sans les moyens. C'est, du reste, chose qui fait le tact du général de juger du moment de Tattaque et de savoir la préparer. Nous enlevons Melegnano sans canon ni manœuvre, mais à quel prix! A Waterloo, la ferme d'Hougoumont nous retient toute la journée, nous coûte et nous désorganise un monde fou, jusqu'à ce qu'enfin Napoléon envoie, ce par quoi eût dû commencer le général chargé de l'attaque, démolir et incendier le château par huit obusiers.

On ne saurait s'imaginer l'incroyable différence qu'il y a entre la pratique et les théories. Un général qui, mille fois sur le champ de manœuvres, a marqué des directions à ses subordonnés ou en a exigé d'eux, donne cet ordre : Allez là-bas, colonel ; le colonel : Veuillez me préciser, mon général, sur quel point je dois me diriger, de quel point à quel point je dois occuper ; j'ai du monde à ma droite, à ma^auche, etc. ; le général : Allez à l'ennemi, monsieur ; cela suffit, ce me semble ; que signifient ces hésitations ?

Et pourtant, ici, c'est le colonel qui a raison. Il faut savoir où l'on envoie son monde, et il faut qu'il le sache lui-même; car l'espace est large, et il y a à choisir entre bien des directions. Si vous ne savez choisir la bonne, l'indiquer à votre subordonné, la lui faire comprendre, lui donner des guides au besoin, étes-vous réellement général?

Il y a longtemps que le prince de Ligne a fait justice des ordres de bataille, surtout du fameux ordre oblique. Napoléon a tranché la question. Tout cela n'est que pédantisme. Cependant il y a des raisons morales à la force de Tordre en échelons : c'est la certitude du soutien, la succession d'efforts, la menace suspendue sur l'ennemi.

Nous n'avons parlé et nous ne parlons que du fantassin, parce que c'est pour lui (antique et moderne) que le combat est le plus terrible. Dans l'antiquité, s'il est vaincu, il reste par sa lenteur à la merci du vainqueur. Dans le combat moderne, l'homme à cheval court à travers le danger, mais le fantassin y marche. Il doit y rester sur place souvent, et longtemps. Qui connaît le moral du fantassin, celui qui est mis à la rude épreuve, celui-là connaît le moral de tous les combattants.

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