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D£S MASSES

Les Anglais ne s'effrayent pas de la masse. Si Napoléon se fût rappelé la défaite des Géants de l'Armada par les barquettes anglaises, il n'eût pas ordonné la colonne d'Erlon.

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On veut à toute force expliquer par une action matérielle Teffet des colonnes, et alors on tombe dans Faction de masse...

Et de nos jours, en effet, on lit ce singulier raisonnement en faveur des attaques par bataillon en colonne serrée :

ce Une colonne ne peut s'arrêter instantanément sans commandement. Supposez votre premier rang arrêté à l'instant du choc; les douze rangs du bataillon, venant successivement se heurter contrei /m, le poussent en avant... Des expériences ont été faites, et l'on a constaté qu'au delà du chiffre 16 l'impulsion des rangs n'avait plus d'action sur la tête, était complètement amortie par quinze rangs accumulés déjà derrière le premier... Pour faire l'expérience, on n'a qu'à marcher au pas de charge et commander halte à la tête, sans avertir le reste. On verra les rangs se précipiter les uns sur les autres, à moins qu'ils ne soient fort attentifs, ou que, prévenus que l'on va faire ce commandement, ils ne se retiennent insen^siblement en marchant, »

Mais précisément, 'dans une charge réelle, tous vos rangs sont fort attentifs, fort inquiets, anxieux de ce qui se passe à la tête, et si celle-xîi cesse d'avancer, si le premier rang s'arrête, il y a refoulement en arrière et non en avant; et cela quand même votre brave bataillon serait lancé à toute course, au lieu

d'avoir ce calme et cet aplomb impossibles chez nous, mais qu'on lui suppose, d'aller jusque sur l'ennemi à une vitesse de 120 pas par minute. Conmie on ne va jamais à ce dernier moment qu'à corps perdu, si la tête s'arrête, elle ne sera pas seulement poussée ; d'après la théorie des impulsions successives, elle sera culbutée : le deuxième rang viendra tomber sur le premier, et ainsi de suite. On n'a pas encore fait l'expérience au champ de manœuvres, mais on de • vrait bien la faire, pour voir jusqu'à quel rang irait cette chute de capucins de cartes.

Mais l'impulsion physique est un mot, parce que, si la tête veut s'arrêter, elle se laissera tomber et fouler aux pieds plutôt que de céder à la pression qui la pousserait en avant. Pour qui a vu, senti, éprouvé, compris un combat d'infanterie de nos jours, voilà ce qui arrive et ce qui démontre combien grande est l'erreur de l'impulsion physique, erreur qui commande et a commandé souvent sous l'Empire, tant forts sont la routine et le préjugé, les attaques en colonnes serrées, c'est-à-dire en désordre absolu, sans action des chefs *.

1. On ne peut comprendre ces attaques en masse, dont un dixième arrivait quand il arrivait, et ne pouvait conserver le terrain conquis, s'il était attaqué; on ne peut les expliquer autrement que par le manque de confiance des généraux dans leurs troupes. Napoléon les condamne expressément en ses mémoires; il ne les commandait donc pas. Mais lorsque les bonnes troupes furent usées, lorsque les généraux ne crurent plus obtenir de leurs jeunes soldats des attaques

Voilà donc ce qui arrive : votre bataillon, je Tadmets, a marché en colonne serrée avec ordre; ses subdivisions existent nettement séparées par leurs quatre pas; les cadres ont action sur les hommes; les uns et les autres sont frais, dispos : ils sortent de leur caserne légèrement chargés, sans préoccupation, ne songeant qu'à la manœuvre; et cependant au simple pas accéléré, pour peu que le terrain ne soit pas uni comme la main, ou que le guide ne marche pas avec une rectitude mathématique, n'est-il pas vrai que votre bataillon en colonne serrée devient en un clin d'œil un troupeau de moutons. Mais passons. Votre bataillon est à 100 pas de l'ennemi; que va-t-il arriver? Ceci, et Ton n'a jamais vu, on ne verra jamais avec le fusil, autre chose ^ .

Si le bataillon a résolument marché, s'il est en ordre, il y a dix à parier contre m que l'ennemi s'est retiré déjà, ou se retirera sans attendre davantage. Mais l'ennemi ne bronche pas.

Alors l'homme, nu de nos jours contre le fer ou le plomb, ne se possède plus. L'instinct de la conservation le commande absolument. Deux moyens d'éviter ou d'amoindrir le danger, et pas de milieu : fuir ou se ruer. — Ruons-nous !

Eh bien! si petit soit l'espace, si court soit l'instant

solides en dispositions tactiques, ils essayèrent la masse, revinrent à la masse, qui est Tenfance de Tart, une sorte de moyen de désespoir.

qui nous sépare de Tennemi, encore rinstinct se montre. Nous nous ruons, mais... la plupart nous nous ruons avec prudence, avec arrière-pensée plutôt, laissant passer les plus pressés, les plus intrépides, et ceci est singulier, mais absolument vrai, nous sommes d'autant moins serrés que nous approchions davantage, et adieu la théorie de la poussée.

Et si la tête est arrêtée, ceux qui sont derrière se laissent choir plutôt que de la pousser, et, si cependant cette tête arrêtée est poussée, elle se laisse choir plutôt que d'avancer. Il n'y a pas à se récrier, c'est ainsi. La poussée a lieu, mais pour le fuyard (combat de Diemstein).

Mais l'ennemi ne tient jamais sur place; la pression morale du danger qui s'avance est trop forte pour attendre ; autrement, qui tiendrait bon en joue, même avec des fusils vides, ne verrait jamais charge arriver jusqu'à soi, parce que le premier rang de l'assaillant se sentirait mort, et que nul ne voudrait être au premier rang. Donc l'ennemi ne tient jamais sur place, parce que, s'il tient, c'est vous qui fuyez, ce qui supprime toujours le choc. Il supporte une angoisse qui n'est pas moindre que la vôtre, et quand il vous voit si près, pour lui aussi pas de milieu, fuir ou aller au devant. Et la question alors est entre deux impulsions morales.

Voici le raisonnement instinctif qui se fait chez le

soldat, chez Tofficier : Si ces hommes m'attendent ou s'ils viennent jusqu'à moi, à brûle-pourpoint, je suis mort. Je tue, mais je suis tué pour sûr. A bout de canon, la balle ne s'égare plus. Mais, si je leur fais peur, ils se sauvent, et ce sont eux qui reçoivent balles et baïonnettes dans le dos. Essayons. Et Ton essaye, et toujours une des deux troupes, si près que Ton voudra, à deux pas si Ton veut, fait demi-tour avant l'abordage.

Le choc est un mot.

La théorie de Saxe, la théorie Bugeaud : t Allez de près à coups de baïonnette et de fusil tirés à brûle-pourpoint; c'est là qu'il se tue du monde, et c'est le victorieux qui tue, » n'est fondée sur aucune observation. Nul ennemi ne vous attend si vous êtes résolu, et jamais, jamais, il ne se trouve deux résolutions égales face à face. Et cela est tellement connu, senti de tout le monde, de toutes les nations, que les Français n'ont jamais rencontré qui résistât à une charge à la baïonnette.

Les Anglais en Espagne, en marchant résolument au devant des charges en colonne des Français, les ont toujours culbutés.

Blûcher, dans ses instructions à ses troupes, rappelle que jamais les Français n'ont tenu devant la marche résolue des Prussiens en colonne d'attaque.

Souwarow ne connaissait pas de meilleure tactique,

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et ses bataillons nous ont, en Italie, chassés devant leurs baïonnettes, etc., etc., etc.

Tous les peuples de l'Europe disent : Nul ne tient devant une attaque à la baïonnette \ franchement faite par nous, et tous ont raison ; pas plus Français qu'autres ne tiennent devant attaque résolue. Tous sont persuadés que leurs attaques sont irrésistibles ;

allez au devant, vous les étonnerez si fort qu'ils fuiront.

Dès l'antiquité, il est dit : Les troupes jeunes se troublent si l'on vient sur elles en tumulte et en désordre. Les troupes vieilles, au contraire, en augurent la victoire.

Au commencement d'une guerre, toutes les troupes sont jeunes. Notre impétuosité nous pousse en avant comme fous... l'ennemi fuit.

Si la guerre dure, tout le monde s'aguerrit, et l'ennemi ne se trouble plus devant une troupe qui charge désordonnée, parce qu'il la sait et sent poussée autant par la peur que par la résolution. L'ordre seul alors impose dans une attaque, parce qu'il indique résolution réelle, et voilà pourquoi il en faut prendre l'habitude , et le garder jusqu'au dernier moment, jusqu'au moment du corps perdu; voilà pourquoi il ne faut point prendre le pas de course de trop loin,

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