Baïonnette au canon ou dans le fourreau, il nMmporte
parce que vous devenez de suite troupeau de moutons et laissez tant de monde en arrière que vous n*airivez pas; pourquoi la colonne serrée, qui vous fait d'avance troupeau de moutons, où chefs et soldats sont absolument mêlés et sans action réciproque les uns sur les autres, est absurde; pourquoi il faut içarcher en tel ordre, distance entière, demi- distance, qui permette Faction des cadres, Taction de la solidarité, chacun marchant devant témoins, en plein jour, tandis que, dans la colonne serrée, il marche sans témoins et, pour moins que rien, se couche ou reste en arrière; pourquoi il faut toujours garder ses tirailleurs en avant, sur les flancs, ne les jamais rappeler à proximité de Fennemi, et ne pas établir ainsi un contre-courant qui vous entraîna du monde, mais bien les laisser faire ; ce sont vos enfants perdus ; ils sauront bien se garer du reste; pourquoi, etc.
En résumé, il n'y a point de choc d'infanterie à infanterie , il n'y a point d'impulsion physique, de force de masse ; il n'y a qu'une impulsion morale, et personne ne nie que cette impulsion morale ne soit d'autant plus forte qu'on se sent mieux soutenu, qu'elle n'ait une action d'autant plus grande sur l'ennemi qu'elle le menace avec plus de monde : d'où s'ensuit que la colonne vaut mieux pour l'attaque que l'ordre déployé.
On pourrait conclure de ce que nous avons dit
dans cette longue note que la pression morale, qui fait toujours fuir quand on est franchement et résolument attaqué, ne saurait permettre à nulle infanterie de tenir contre une charge de cavalerie. — Contre une charge résolue, jamais, en effet. — Mais il faut bien tenir quand on ne peut fuir, et jusqu'à ce qu'il y ait démoralisation complète, effarement absolu, toute infanterie sent que fuir devant le cheval est duperie^ tandis que le fusil, le fusil est infaillible à bout portant, et le cavalier y songe.
Il n'en est pas moins vrai que toute charge franchement résolue doit renverser... Mais que l'homme soit à pied ou à cheval, c'est toujours l'homme. Encore, à pied, n'a-t-il que lui à forcer; à cheval, il doit forcer homme et bête à marcher à l'ennemi. Et fuir est si facile avec le cheval (remarqué par Vamery).
Nous avons vu comment, dans une masse d'infanterie, la queue est impuissante à pousser la tête, à moins que la queue n'ait canons derrière plus menaçants que ceux de l'ennemi. Il y a longtemps que la cavalerie est revenue de ce préjugé. Elle attaquera plutôt en colonne à distance double qu'à demi-distance, pour éviter l'affreuse et inerte confusion d'une masse équestre. Et cependant la séduction du raisonnement mathématique est telle, que des officiers de cavalerie, des Allemands surtout, ont sérieusement proposé d'attaquer l'infanterie par des masses pro-
fondes, afin que les divisions de la queue donnassent impulsion à celles de la tête, d'après le proverbe : Un clou chasse Tautre (textuel). A gens qui raisonnent ou déraisonnent ainsi, que dire? Rien, sinon : attaquez-nous toujours ainsi.
Pourquoi le colonel A... ne demande-t-il pas Tordre profond pour la cavalerie, lui qui croit à la pression des derniers rangs sur le premier ? Est-ce parce qu'enfin on s'est convaincu que le premier rang seul peut agir dans une charge de cavalerie et que ce rang ne peut recevoir des autres placés derrière lui aucune impulsion , aucune augmentation de célérité.
On a vu en Crimée des attaques réelles à la baïonnette, notamment à Inkermann.
Elles étaient faites par un petit nombre sur un grand, et la puissance de masse n'a rien à faire en ces exemples, vu que c'est la masse qui recule, — qui recule, tourne le dos même avant le choc, — à ce point que ceux qui chargeaient résolument ne ifont quQ frapper et tirer dans le dos.
Mais ces exemples montrent des gens qui se trouvent nez à nez sans s'en douter, à la distance à laquelle l'homme peut se jeter à corps perdu sans tomber en route, hors d'haleine. — Ce sont des rencontres ; — on n'est point encore démoralisé par le feu ; il faut foncer ou reculer. . .
Et le combat de près n'existe pas; c'est la cœdes
antique Un seul frappe dans le dos de l'autre .
Les colonnes n'ont absolument qu'une action morale et sont une disposition préventive...
Vous ne croyez plus depuis longtemps à l'impulsion de masse de la cavalerie; vous avez renoncé à la former sur rangs profonds, et cependant la cavalerie jouit d'une vitesse qui amènerait plus de poussée sur la tête arrêtée que n'en amèneraient les derniers rangs de l'infanterie sur les premiers. Et vous croyez à l'action de masse de l'infanterie ! ! !
Les tirailleurs et les masses, voilà le moyen d'action de troupes françaises peu instruites. Avec de l'instruction et de la solidité : tirailleurs soutenus et dispositions par colonnes n'excédant pas un bataillon.
Tant que les masses antiques marchent en avant, elles ne perdent personne et personne ne se couche pour éviter le combat ; l'élan va jusqu'au temps d'arrêt (la course est petite en tout cas). Dans les masses modernes, les masses françaises surtout, la marche peut être continue, mais la masse perd en marchant sous le feu, et la pression morale arrête en route moitié des combattants (car il faut marcher longtemps).
Napoléon trouva dans le principe, pour instrument, une armée possédant de bonnes méthodes de combat, et dans ses plus belles batailles le combat
se fait diaprés ces méthodes; il ordonne, laissant aux chefs les moyens d'exécution. Lorsqu'il dicte luimême ces moyens (dit-on, car il le dément à Sainte- Hélène), c'est à Wagram, à Eylau, à Waterloo, pour engager l'infanterie par masses énormes, sans action matérielle, c'est certain, d'un puissant effet moral parfois, c'est possible, mais en tout cas avec une consommation d'hommes effroyable et un désordre qui, après le coup de collier, ne permet plus de rallier et d'employer de la journée des troupes ainsi engagées. Moyen barbare (dans le sens romain), enfance de l'art, s'il était permis, envers un tel homme, d'employer le mot ; moyen qui ne réussit pas contre des troupes douées de sang-froid, de raisonnement (corps d'Erlon à Waterloo).
Avec une clarté lumineuse. Napoléon voyait le but; et du jour que son impatience (l'omnipotence rend impatient) ou bien le manque d'expérience et de savoir faire, soit des chefs soit des troupes, trop souvent renouvelées *, ne lui permit plus de prendre des dispositions d'attaque réellement tactiques, il sacrifia complètement l'action matérielle de l'infanterie, de la cavalerie môme, à l'action morale des mas-
1 . Dans les armées antiques, la victoire coûtait bien moins que dans les armées modernes, et les fatigues, moindres sans doute, y laissaient plus longtemps les mêmes soldats. Alexandre a perdu 700 hommes par le fer dans ses campagnes, et avait à la fin des soldats de soixante ans.
ses ; système plus praticable avec des Russes, qui se pelotonnent, s'agglomèrent naturellement, mais non plus efficace : témoin la masse dlnkermann.
Le moral des masses est tout entier dans le combat de César contre les Nerves, de Marins contre les Cimbres.
Plutarque, dans la Vie de Marins j raconte ainsi ce dernier combat :
« Boïorix, roi des Cimbres, à la tête d'un détachement peu nombreux de cavalerie, s'étant approché du camp de Marins, provoqua ce général à fixer le jour et le lieu d'un combat pour décider qui resterait maître du pays. Marins lui répondit que les Romains ne prenaient jamais conseil de leurs ennemis pour combattre ; que cependant il voulait bien satisfaire les Cimbres. Ils convinrent donc que la bataille se donnerait en trois jours et dans la plaine de Verceil, lieu commode aux Romains pour déployer leur cavalerie, et aux barbares pour étendre leur nombreuse armée. Les deux partis, au jour fixé, se mirent en bataille : Catulus avait sous ses ordres 20 300 hommes et Marins 32 000, qui, placés aux deux ailes, environnaient Cutulus, dont les troupes occupaient le centre. C'est ainsi que l'écrit Sylla, qui fut présent à cette bataille. On dit que Marins donna cette disposition aux deux corps de son armée, parce qu'il espérait tomber, avec ses deux ailes, sur les phalanges
ennemies et ne devoir la victoire qu'aux troupes qu'il commandait, sans que Catulus y eût aucune part et pût môme se mêler avec les barbares. En effet, lorsque le front d'une bataille est fort étendu, les ailes débordent sur le centre, qui se trouve alors très enfoncé. On ajoute que Catulus signala cette disposition dans l'apologie qu'il fut obligé de faire, et qu'il se plaignit hautement de la perfidie de Marins. L'infanterie des Cimbres sortit en bon ordre de ses retranchements, et, s'étant rangée en bataille, elle forma une phalange carrée qui avait autant de front que de profondeur et dont chaque côté couvrait 30 stades de terrain. Leurs cavaliers, au nombre de 15 000, étaient magnifiquement parés : leurs casques se terminaient en gueules béantes et en mufles de bêtes sauvages, surmontés de hauts panaches semblables à des ailes, qui ajoutaient encore à la hauteur de leur taille. Ils étaient couverts de cuirasses de fer et de boucliers d'une éclatante blancheur. Ils avaient chacun deux javelots à lancer de loin, et dans la mêlée ils se servaient d'épées longues et pesantes.
« Dans cette bataille ils n'attaquèrent pas les Romains de front ; mais, s'étant détournés à droite, ils s'étendirent insensiblement, dans le dessein de les enfermer entre eux et leur infanterie qui occupait la gauche. Les généraux romains s'aperçurent à l'instant de leur ruse ; mais ils ne purent retenir leurs
soldats, doQt l'un, s'étant mis à crier que les ennemis fuyaient, entraîna tous les autres à leur poursuite. Cependant Tinfanterie des barbares s'avançait, semblable aux vagues d'une mer immense.
« Marins, après s'être lavé les mains, les éleva au ciel et fit vœu d'offrir aux dieux une hécatombe ; Catulus, de son côté, ayant aussi levé les mains au ciel, promit de consacrer la fortune de ce jour. Marins fit encore un sacrifice, et, lorsque le prêtre lui montra les entrailles de la victime, il s'écria : « La victoire est à moi ! » Mais, dès que les deux armées s'ébranlèrent, il survint un accident qui, selon Sylla, parut l'effet de la vengeance céleste sur Marins. Le mouvement d'une multitude si prodigieuse fit lever un tel nuage de poussière que les deux armées ne purent plus se voir. Marins, qui s'était avancé le premier avec ses troupes pour tomber sur l'ennemi, le manqua dans cette obscurité, et, ayant poussé bien au delà de leur bataille, il erra longtemps dans la plaine, tandis que la fortune conduisait les barbares vers Catulus, qui seul eut à soutenir tout leur effort avec ses soldats, au nombre desquels était Sylla/ L'ardeur du jour et les rayons brûlants du soleil, qui donnaient dans le visage des Cimbres, secondèrent les Romains. Ces barbares, nourris dans des lieux froids et couverts, et endurcis aux plus fortes gelées, ne pouvaient supporter la chaleur ; inondés de sueur
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et tout haletants, ils se couvraient le visage de leur bouclier pour se défendre de Tardeur du soleil, car cette bataille se donna après le solstice d'été, trois jours avant la nouvelle lune du mois d'Auguste, appelé alors Sextilis. Ce nuage de poussière soutint le courage des Romains en leur dérobant la multitude des ennemis. Chaque bataillon ayant couru charger ceux qu'il avait en face, ils en vinrent aux mains avant que la vue du grand nombre des barbares eût pu les effrayer. D'ailleurs l'habitude du travail et de la fatigue avait tellement endurci leurs corps, que, malgré l'extrême chaleur et l'impétuosité avec laquelle ils étaient allés à l'ennemi, on ne vit pas un seul des Romains suer ni haleter. C'est, dit-on, le témoignage que Catulus lui-même leur rend en faisant l'éloge de ses troupes.
« La plupart des ennemis, et surtout les plus braves, furent taillés en pièces, car, pour empêcher les premiers de rompre leurs rangs, ils étaient liés ensemble par de longues chaînes attachées à leurs baudriers. Les vainqueurs poussèrent les fuyards jusque dans leurs retranchements.
« Les Romains firent plus de 60 000 prisonniers aux Cimbres et en tuèrent deux fois autant. »
Mais de nos jours, en France surtout, l'homme regimbe contre un emploi semblable de sa vie. Le Français veut combattre, rendre coup pour coup; sinon
Voici ce qui arrive, ce qui arrivait aux masses de Napoléon. — Prenons Wagram, où sa masse n'a pas été repoussée : sur 22 000 hommes, 3000, 1500 à peine ont atteint la position, sont arrivés en un mot, et certainement la position n'a pas été enlevée par eux, mais par Teffet matériel et moral de la grande batterie de 100 pièces, des charges de cavalerie, etc.
Les 19 000 manquants étaient-ils hors de combat? — Non : 7 sur 22 ; un tiers, proportion énorme, pouvaient avoir été atteints. Les 12 000 manquants réellement, qu'étaient-ils devenus? Ils étaient tombés, s'étaient couchés en route, avaient fait les morts pour ne pas aller jusqu'au bout. Dans une masse aussi confuse de bataillons déployés, où la surveillance, déjà difficile dans une colonne à distance entière, est impossible, rien de plus facile que cette sorte de défilement par l'inertie, rien de plus commun.
La chose arrive chez toute troupe marchant en avant sous le feu, dans quelque ordre qu'elle soit, et le nombre des hommes qui tombent ainsi volontairement, se laissant aller au moindre bronchement, est d'autant plus grand que la discipline est moins ferme et que la surveillance des chefs et des camarades est plus difficile. Dans un bataillon en colonne serrée en masse, cette sorte de désertion du moment est énorme. La moitié du monde tombe en route. Le premier peloton est mêlé au quatrième, la colonne
n'est plus qu'un troupeau ; personne n'a plus aucune action, tout le monde étant mêlé. Si Ton arrive néanmoins, en vertu de l'impulsion première, le désordre est si grand que, la position enlevée, réattaquée par quatre hommes, est perdue.
Notre infanterie n'a plus de tactique de combat ; rinitiative du soldat commande. ■— Le premier Empire (lorsque les vieux soldats étaient usés, peut-être même dès l'origine) n'a confiance que dans l'action à la fois morale et passive des masses. — C'est un retour vers l'enfance de l'art. . .
Aujourd'hui, l'initiative du soldat regimbe ou regimberait contre cette attaque passive par masses, et l'on ne combat qu'en tirailleurs, ou l'on marche en avant en troupe confuse dont les trois quarts se défilent en route, si le feu est sérieux. La première méthode vaut mieux que la deuxième, mais elle est mauvaise aussi si une forte discipline, une méthode de combat étudiée d'avance et chaque jour par les exercices d'un règlement pratique, ne maintient dans la main du chef, des chefs, de fortes réserves pour soutenir, parer aux paniques et achever l'effet moral d'une marche sur l'ennemi, de menaces de flanc, etc. , l'action destructive des tirailleurs.
Du jour où l'arme de jet est devenue l'arme la plus meurtrière, la plus efficace, une troupe qui se resserre pour combattre est une troupe dont le moral faiblit, etc.
Les manœuvres pratiques ne sont possibles qu'avec une bonne organisation ; sinon il n'y a plus de possible que la masse passive ou le troupeau comme attaque.
La disposition en masse ne saurait être une disposition de marche, même pour un bataillon et pour une distance courte. Par la chaleur, la colonne serrée est intolérable; c'est un étouffoir où l'air ne circule pas. ^
La demi-distance est meilleure ; elle permet de voir et de respirer, elle permet la mise en bataille sur chaque flanc par demi-subdivisions. Ce n'est qu'un ordre de nécessité, de surprise. Les demi-subdivisions non en première ligne sont portées à distance de demi-subdivision, l'arme au pied, et peuvent fournir des tirailleurs ou la réserve de la première ligne envoyée en tirailleurs. — Ceci n'est pas dans le règlement.
Quels meilleurs arguments contre les colonnes profondes que les négations mêmes de Napoléon?