‹ Études sur le combatChapitre 19 sur 27 · LE RANG · texte numérisé non relu

LE RANG

Celui, général ou simple capitaine, qui emploie tout son monde à Tenlèvement d'une position, peut

être sûr de la voir reprendre par le retour offensif de quatre hommes et un caporal marchant ensemble.

La chose est incroyable, mais vraie. On entend des gens qui veulent faire soutenir les troupes les plus fortes par les plus faibles.

Quand on garde son infanterie de ligne pour la faire donner comme soutien, on fait Finverse de ce qui doit être fait. Les moins solides, les plus impressionnables, on les pousse dans la voie ensanglantée par les plus forts, pour les mettre, après Tangoisse morale de Tattente, en face des horribles destructions, mutilations, des engins modernes. Si l'antiquité avait besoin de troupes solides comme soutien, nous en avons un besoin plus grand ; car la mort, dans les combats antiques, n'avait rien de l'horrible qu'elle présente dans la bataille moderne, où la chair est mâchée, hachée par le canon, et, tant qu'il n'y avait pas défaite, les blessés étaient peu nombreux. Réponse à ceux qui veulent commencer l'action par les chasseurs, les zouaves, etc.

Moins mobiles sont les troupes, plus meurtriers sont les combais. Les démonstrations à la baïonnette sont moins faciles; le moral par suite est moins ébranlé, l'homme craignant plus l'homme que la fatalité. On est étonné des pertes essuyées sans broncher

par les armées de Turenne Les pertes sont-elles

accusées exactement par les capitaines de ce temps?

Pour qu'il y ait surveillance et responsabilité réelles, des compagnies aux brigades, les troupes de soutien doivent être de la même compagnie, du même bataillon, de la même brigade, suivant le cas. Chaque brigade doit avoir ses deux lignes, chaque bataillon ses tirailleurs, etc., etc.

Le système d'avoir toujours une réserve à conserver le plus longtemps possible pour agir quand l'ennemi a usé les siennes doit s'appliquer de haut en bas; tout bataillon, la sienne; tout régiment, la sienne ; maintenue ferme et forte.

Les carrés parfois sont enfoncés par la cavalerie, qui poursuit les tirailleurs du carré, lesquels, au lieu de se coucher, se ruent en aveugles sur leur refuge, qu'ils paralysent et livrent. Avec du vouloir chez les cavaliers, nul carré ne peut tenir... Maisl...

Le carré de l'infanterie n'est point affaire de mécanisme, de raisonnement mathématique : c'est affaire de moral, pas autre chose. Il est certain qu'un peloton sur quatre rangs faisant face, .deux en avant, deux en arrière, ses flancs gardés par les files extrêmes qui font face de côté, et dirigé, soutenu par les cadres, qui se placent en cinquième rang, dans l'intérieur du rectangle, est, par le fait de son peu de surface et par son feu, inexpugnable à toute cavalerie. Cependant ce peloton préférera faire partie d'un grand carré, se croira plus fort

parce qu'il sera plus nombreux, et de fait le sera, puisque le sentiment de la force fait toute cette force, fait la contenance solide à la guerre.

Les gens qui ne calculent que d'après le feu fourni, d'après la puissance de destruction de l'infanterie, voudraient la laisser résister, déployée, à la cavalerie ; ils ne songent pas que, ne se sentant soutenue, maintenue, puisque le carré, par sa forme, semble empêcher la fuite, le vent de la charge, si cette charge est menée résolument, la renversera bien avant le choc, n est clair que si la charge est mal menée, que llinfanterie soit solide ou non, elle n'arrivera jamais. Pourquoi?... par les raisons morales, et pas d'autres, qui font que le soldat en carré se sent plus fort qu'en ligne, se sent gardé derrière et n'a point d'espace où fuir, etc., etc.

Par quelle disposition, avec des armes à tir précipité, l'infanterie peut-elle se garer d'attaque de cavalerie sur ses flancs? (Si l'on tire quatre fois plus vite, si le tir est plus tendu, on a besoin de quatre fois moins de monde pour garder un point contre la cavalerie...) Par petits groupes espacés à portée de fusil, se flanquant par conséquent, laissés sur le flanc de la marche en avant. Mais il faut gens solides et qui surveillent ce qui se passe derrière.

Les officiers français ont plus d'amour-propre que de solidité. Devant le danger, ils se déconcertent,

ils hésitent, ils perdent la mémoire et la tête, et, pour se tirer d'affaire, ils crient : En avant, en avant! Voilà un des motifs pour lesquels le rang est si difficile, surtout depuis TAfrique, où beaucoup est laissé à l'initiative du soldat.

Le rang est donc un idéal qui ne ^'obtient plus dans les guerres modernes, mais vers lequel on doit tendre ; et nous allons nous en éloignant. Et puis, rhabitude manquant, le naturel reprend son empire. Où est le remède? Il est dans une organisation établissant la solidarité par la connaissance mutuelle, de tous, de haut en bas, rendant possible ainsi cette surveillance mutuelle, qui a tant de puissance sur Tamour-propre français, etc.

L'amour-propre est, sans contredit, un des plus puissants mobiles de nos soldats. Ils ne veulent point passer pour c... aux yeux de leurs camarades. Ils se cachent, ou bien ils marchent en avant et alors veulent se distinguer. Mais à la suite de toute attaque, le rang (non le rang de l'exercice, mais le ralliement au chef, la marche avec lui) n'existant plus par suite du désordre inhérent chez nous à toute marche en avant, sous le feu, les hommes, dépaysés, n'ayant plus les yeux de leurs camarades, de leur chef, pour les soutenir, l'amour-propre ne les pousse plus, et ils ne tiennent pas. Le moindre retour offensif les met en déroute.

L'action du rang est une action purement morale. Quiconque lui attribue une action matérielle efficace contre des troupes solides, froides, se trompe et se fait battre. Les tirailleurs seuls font du mal, et les tireurs en feraient plus si Ton savait les employer.

L'organisation de la légion du maréchal de Saxe prouve singulièrement combien était forte la préoccupation du choc et la volonté de le faire prédominer sur le feu.

... L'ordonnance du roi, du 1®' juin 1776, dit ceci, page 28 : « L'expérience ayant prouvé que les trois rangs tirent debout à la guerre, et l'intention de Sa Majesté étant de ne prescrire que ce qui se peut exécuter devant l'ennemi, elle ordonne que, dans les feux, le premier homme ne mette jamais genou en terre, et que les trois rangs tirent debout à la fois *... »

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr affirme que ce n'est pas exagérer de dire que le troisième rang met hors de combat le quart des hommes qui sont blessés dans une afifahre. Cette évaluation n'est point portée assez haut s'il s'agit d'une troupe composée de recrues, comme celles qui ont combattu à Lutzen et à Bautzen. Et le maréclial cite l'étonnement de Napoléon lorsqu'il vit l'immense quantité d'hommes blessés depuis la main jusqu'au coude, etc.

1. Cette même ordonnance renferme une instruction sur le tir à la cible et Texécution des feux sur des buttes.

Singulière chose que cet étonnemenl de Napoléon, et cette ignorance de ses maréchaux pour expliquer ces blessures. Le médecin en chef Larrey, par Tobservation des blessures, disculpa seul nos soldats de l'accusation de mutilation volontaire.

Pour que Fobservation n'eût pas été faite plus tôt, il fallait certainement que les blessures ne fussent pas nombreuses ; et cela ne peut s'expliquer que par ce fait que les jeunes soldats de 1813 se tenaient instinctivement serrés dans le rang, et que jusqu'à eux les soldats avaient dû s'espacer, instinctivement encore, afin de pouvoir tirer. Ou bien en 1813 on a 'dû faire tirer ces jeunes gens plus longtemps, afin de les distraire et de les tenir dans le rang, et on les a peu lâchés en tirailleurs de peur de les perdre, fandis qu'auparavant les feux par le rang devaient être beaucoup plus rares, l'action de feu étant abandonnée presque exclusivement aux tirailleurs.

On s'étonne de trouver chez un homme ayant des idées pratiques, comme Guibert, sur quantité de choses, une longue dissertation pour démontrer que les officiers de son temps ont tort de recommander d'ajuster en plein corps, de tirer bas, parce que ces prescriptions sont ridicules pour qui connaît la trajectoire du fusil. Ces officiers avaient bien raison : ils renouvelaient les recommandations de Cromwell, parce qu'ils savaient comme lui que, dans le combat.

le soldat tire toujours trop haut, parce qu'il n'ajuste pas, et parce que la forme du fusil, quand on le porte à répaule, tend à maintenir le corps plus haut que la culasse (cela ou autre chose, le fait est que la chose est). Guibert dit avoir vu dans les exercices prussiens toutes les balles porter à terre à cinquante pas. Avec les armes de ce temps et la manière de combattre, ce résultat eût été magnifique, si devant Fennemi les balles prussiennes fussent tombées à cinquante pas au lieu de passer par-dessus les têtes.

AMolwitz, les Autrichiens ont plus de 5000 hommes hors de combat et les Prussiens plus de 4000.

L'invention des armes à feu a diminué les pertes des vaincus dans les combats; leur perfectionnement les a diminuées et les diminue chaque jour. Ceci ressemble à un paradoxe ; mais les chiffres sont là, et le raisonnement, pour qui sait raisonner, démontre la chose inévitable.

Je crois en vérité que ce qui faisait qu'on s'imaginait tenir au feu autrefois, c'est qu'on ne savait pas se remuer. (Prince de Ligne.)

A la petite guerre, combien de capitaines sont capables de commander tranquillement leurs feux et de manœuvrer avec calme?

Les Autrichiens avaient le feu de rang à commandement en Italie contre la cavalerie. L'ont-ils fait ? Non : ils ont fait feu avant le commandement.

un feu irrégulier, un feu de file. Ils ont manqué I.e résultat. Dans le feu de deux rangs, le premier rang seul peut tirer horizontalement; c'est du reste la seule chose à demander ; le deuxième rang ne peut que tirer en Pair ; il est inutile comme feu avec nos sacs chargés et nos hommes élevant le coude plus haut que Tépaule. Le sac ne pourrait-il être plus épais et moins large ? ne pourrait-on porter le sac-tente en turban ? faire desserrer le premier rang et placer le deuxième en échiquier ? Les feux contre la cavalerie sont les seuls feux à exécuter dans le rang.

Un rang sera meilleur que deux, parce que ce rang ne sera pas gêné par celui placé derrière lui. Donc un seul feu est praticable, un seul efficace, celui d'un rang, celui de tirailleurs serrés.

Les troupes en ordonnance ne peuvent servir que comme effet moral, pour Tattaque, la démonstration. Si elles veulent produire un effet réel, agir par mousqueterie, il faut se mettre sur un rang

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