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DES FEUX

On dirait que Thistoire des feux de l'infanterie' n'est pas suffisamment éclaircie, quoique les feux

soient aujourd'hui, en Europe, et cela presque absolument, le seul moyen de destruction employé par cette arme.

Napoléon a dit : « Le seul feu praticable à la guerre est le feu à volonté. » Et, après une déclaration si nette d'un homme qui s'y connaissait, on semble, au jour où nous sommes, vouloir faire des feux à commandement la base de la tactique de combat de l'infanterie !

Est-on dans le vrai? est-on dans le faux? L'expérience seule peut répondre. Cette expérience est faite; mais rien, dans le métier des armes surtout, ne s'oublie plus vite que l'expérience. On peut faire de' si belles choses, exécuter de si beaux mouvements, inventer de si ingénieuses manières de combattre dans des élucubrations de cabinet et dans les camps de manœuvre I Tâchons cependant de faire parler les faits.

Prenons, dans un cours de tir quelconque, un historique succinct de l'arme à feu portative ; voyons de quels feux, avec chaque arme, on faisait usage, en tâchant de démêler ce qui se passe de ce qui s'écrit.

Historique sncolnot des transformations snccessives des armes à feu, depuis l'arquebuse jnsqa'&notre fusil.

Les arquebuses en usage avant l'invention de la poudre donnèrent l'idée de la forme générale des

armes à feu. Les arquebuses forment donc la transition des anciennes armes de jet aux nouvelles.

On conserva le tube pour diriger le projectile, et Ton remplaça Tare et sa corde par un appareil contenant la poudre et permettant de l'enflammer.

On eut ainsi une arme très simple, très légère et très facile à charger; mais la balle, de petit calibre, lancée par ijn canon très court, n'avait de pénétration qu'à de courtes distances.

On allongea le canon, on augmenta le calibre, et on eut une arme plus efficace, mais aussi plus incommode ; il était en effet impossible de tenir l'arme en joue pour viser et de résister au recul en même temps qu'on mettait le feu.

Pour s'opposer à l'effet du recul, on adapta à la partie inférieure du canon un croc ou crochet qu'on appuyait contre un obstacle fixe au moment du tir. L'arme ainsi modifiée prit le nom d'arquebuse à croc.

Mais l'emploi du croc ne pouvait avoir lieu que dans des circonstances particulières. Pour pouvoir donner à l'arme un point d'appui sur le corps même du tireur, on prolongea le fût et on l'inclina pour pouvoir viser. On eut ainsi le pétrinal ou poitrinal. Le soldat avait en outre une fourchette pour appuyer le canon.

Dans le mousquet, qui vint ensuite, on modifia

encore le fût et on l'appliqua contre l'épaule même du tireur. De plus, le mode de communication du feu à la charge se perfectionna.

Dans le principe, on mettait le feu au moyen d'une mèche enflammée; mais avec le mousquet, l'arme devenant plus légère et portative, on trouva d'abord la platine à serpentin ou à mèche, ensuite la platine à rouet et enfin la platine à miquelet et la platine à silex.

L'adoption de la platine à silex et de la baïonnette donna le fusil, que Napoléon regardait comme la plus puissante machine de guerre dont V homme se soit servi.

Mais ce fusil, tel qu'il était primitivement, avait encore de nombreux inconvénients : il était long à charger, peu juste, et son tir devenait impossible dans certaines circonstances. .

Comment a-t-on remédié à ces inconvénients?

D'abord, pour le chargement, Gustave- Adolphe, comprenant à la fois la confiance plus grande que donne au soldat un chargement plus prompt et la des- , truction plus grande qui résulte d'un tir plus rapide, avait inventé la cartouche pour les mousquets ; continuant la même idée pour le mousquet devenu fusil, Frédéric, ou quelqu'un des siens, — le nom est mis pour la date, — substitua les baguettes de fer cylindriques aux baguettes en bois. Pour amorcer plus vite, on fit une lumière conique en forme d' entonnoir ^

permettant à la poudre de passer du canon dans lt> bassinet. Ces deux derniers perfectionnements faisaient économiser deux temps : celui d'amorcer et celui de retourner la baguette. Mais Tadoption de Tanne se chargeant par la culasse devait porter la vitesse du tir à son maximum pratique.

Ces modifications successives de Tarme, ayant toutes pour but essentiel la rapidité du chargement et par suite du tir, correspondent aux périodes militaires les plus remarquables des temps modernes ;

Cartouches : Gustave- Adolphe.

Baguette en fer : Frédéric.

Trou de lumière élargi {par les soldats, sinon par ordre supérieur) : guerres de la République et de l'Empire.

Chargement par la culasse : Sadowa.

La justesse du tir semble avoir moins préoccupé, pendant longtemps, que sa rapidité (par la suite,' nous verrons pourquoi). C'est de nos jours seulement que l'application généralisée des rayures de l'arme et l'emploi des balles oblongues ont porté la justesse à un point qui ne. peut guère être dépassé. — C'est de nos jours aussi que la découverte du fulminate a permis le tir par tous les temps.

Nous venons d'indiquer succinctement les perfectionnements successifs de l'arme à feu, depuis l'arquebuse jusqu'au fusil.

L'art de s'en servir a-t-il suivi la même progression de perfectionnement?

Introdaction proirresslve des armes & fea dans l'armement dn ftmtassln.

La révolution, non dans Tartde la guerre, mais dans celui des combats, amenée par la poudre, ne s'est faite que lentement, peu à peu, au fur et à mesure du perfectionnement des armes à teu qui ne sont entrées que progressivement dans l'armement du fantassin.

Ainsi, sous François I®"^, les fantassins porteurs d'armes à feu étaient dans la proportion de un à trois, ou de un à quatre, par rapport au reste des hommes de pied armés de piques.

Au temps des guerres de religion, les arquebusiers et les piquiers étaient en nombre à peu près égal.

Sous Louis XIII, en 1643, il y avait deux armes à feu pour une pique; dans la guerre de 1688, il n'y avait plus qu'une pique par quatre mousquets ; enfin les piques disparurent.

Dans le principe, les hommes pourvus d'armes à feu étaient indépendants des autres combattants et agissaient comme les armés à la légère antiques.

Plus tard, on combina les piques et les mousquets dans les fractions constituées du corps d'armée.

Tantôt tous les piquiers étaient au centre de la ligne et les mousquetaires sur les aHes; c'était la formation la plus habituelle.

D'autres fois les piquiers restaient au centre de leurs compagnies respectives, les mousquetaires aux ailes des compagnies, et celles-ci se rangeaient Tune à côté de Vautre ;

Ou bien, moitié des mousquetaires en avant des piquiers, et moitié derrière;

Ou encore, tous les mousquetaires derrière les piquiers, ceux-ci ayant le genou à terre. — Dans ces deux derniers cas, les feux partent de tout le front du bataillon.

Et enfin on rangeait alternativement un piquier et un mousquetaire, etc., etc.

Ces combinaisons différentes de piquiers et de mousquetaires se lisent dans les traités de tactique. Mais nous ne savons pas, par des exemples pris sur le fait, comment ces combinaisons se conservaient sur le champ d'action, ni même si toutes ont été employées.

De qnel g^nrt de feu on essayait avec ohaonne

des armes.

Quand, dans les commencements, un certain nombre de fantçissins fut armé de la longue et lourde ar-

quebuse primitive, la faiblesse de leur feu faisait dire à Montaigne, bien certainement d'après les militaires d'alors : « Les armes à feu sont de si peu d'effet, sauf Tétonnement d'oreilles, qu'on en quittera l'usage. » — Il faut des recherches pour en trouver mention dans les batailles de cette époque.

Cependant nous rencontrons un précieux renseignement dans Brantôme ; écoutons-le parler de la bataille de Pavie :

« Le marquis de Pescaire gagna la bataille de Pavie avec ses arquebusiers espagnols, contre tout ordre de guerre et ordonnance de bataille^ mais par une vraye confusion et grand désordre. C'est à sçavoir que 1800 arquebusiers des plus adroits, des plus pratiquez, rusez et surtout des mieux enjambez et des plus dispos, furent débandez par le commandement du marquis de Pescaire, lesquels, enseignez par de nouveaux préceptes du marquis, pratiquez aussi par une longue expérience, sans aucun ordre, s'étendaient par escadres par tout le camp, donnant des tours, faisant des voltes de çà et là, d'une part et d'autre, avec une grande vitesse, et ainsi ils trompoient la furie de ses chevaux; de façon que par cette nouvelle mode de combattre non jamais aise et fort émerveillable, et cruelle pourtant et misérable, ces arquebusiers empéchçiient avec grand avantage la vertu de la cavalerie française, qui se perdit du tout; car les

hommes joints ensemble et faisant un gros étoient portez par terre par si peu d'excellents et braves arquebusiers. Cette confuse et nouvelle forme de combat se peut mieux imaginer et représenter que décrire, et qui se l'imaginera bien la trouvera belle et utile; mais il faut que ce soit de bons arquebuziers et triez sur le voUet (comme on dit), et surtout bien conduits. »

Il faut tenir compte, dans le passage qui précède, de la différence très grande qui toujours existe entre le récit (fait souvent par gens qui n'y étaient pas, et Dieu sait quelquefois sur quels renseignements), entre le récit, disons-nous, et la réalité. Mais néanmoins on

peut voir dans ces lignes de Brantôme un premier exemple de l'emploi le plus destructeur du fusil, de son emploi en tirailleurs.

Pendant les guerres de religion, qui consistèrent en escarmouches, en prises et en reprises de postes, le feu des arquebusiers s'exécutait sans ordre et sans ensemble, comme précédemment.

Le soldat portait les charges de poudre dans de petites boites de fer-banc suspendues à une bandoulière. Une poudre plus fine pour amorcer était renfermée dans une poire à poudre; les balles étaient placées dans un sac. Au moment du combat, le soldat en remplissait sa bouche, et c'est ainsi qu'il devait combattre avec une arquebuse à mèche.

Nous étions encore loin des feux à commandement.

Ils ne tardèrent pomlant pas à paraître. Gustave- Adolphe fut le premier qui chercha à introduire de la méthode et de Tensemble dans les feux de l'infanterie. Des esprits avides d'innovations le suivirent dans cette voie, et Ton eut successivement : le feu de rang, celui de deux rangs, le feu de subdivision, section, peloton, division, bataillon, etc., le feu de file, le feu en avançant, le feu en arrière, le feu de chaussée, le feu de parapet, le feu de billebande, et un si grand nombre d'autres, qu'on peut presque assurer que toutes les combinaisons sont épuisées depuis cette époque.

Le feu de rang fut sans doute le premier de ces feux; nous allons l'indiquer, il nous donnera la clef de tous les autres.

L'infanterie était alors rangée sur 6 de hauteur. Pour faire le feu de rang, on faisait mettre genou à terre à tous les rangs, excepté au dernier. Ce dernier rang commençait par faire feu et rechargeait son arme. Aussitôt qu'il avait tiré, celui qui le précédait immédiatement se levait et faisait face à son tour ; ainsi de suite jusqu'au premier, pour recommencer de nouveau par le dernier.

Ainsi les premiers feux d'ensemble étaient exécutés successivement et par rang.

MontecucuUi dit : « Les mousquetaires se rangent

à 6 de hauteur, parce qu'ils peuvent se régler de manière que le dernier rang ait rechargé quand le premier aura tiré et qu'il recommence à tirer afin que l'ennemi ait un feu continuel à essuyer. »

Cependant, sous Condé et Turenne, nous voyons l'armée française faire exclusivement usage du feu de billebande ou à volonté.

Il est vrai qu'alors les feux n'étaient pour ainsi dire regardés que comme accessoire dans les batailles. L'infanterie de bataille ou de ligne, qui, depuis les Flamands, les Suisses, les Espagnols, avait vu son action devenir chaque jour plus prépondérante dans les affaires, était surtout appelée à agir pour la charge et la marche en avant, par conséquent était armée de piques.

Dans les batailles les plus célèbres de ce temps, Rocroi, Nordlingen, Lens, Rethel et les Dunes, nous la voyons opérer ainsi. Les armées des deux partis, en deux lignes bien alignées , commencent à se canonner, se chargent mutuellement avec leurs ailes de cavalerie, tandis que l'infanterie marche au centre. La plus brave, la mieux ordonnée, fait plier l'autre et souvent, à l'aide d'une des ailes victorieuses, finit par la rompre. On chercherait vainement à cette époque l'influence bien marquée du feu. La tradition de Pescaire s'était perdue.

Cependant les armes à feu se perfectionnent, elles

deviennent plus efficaces et tendent à supplanter la pique. La pique obligeait le soldat à rester dans le rang, à ne combattre que dans certains cas, et l'exposait à recevoir des blessures sans pouvoir rendre coup pour coup. Et, ceci est singulièrement instructif, le soldat eut dès lors une répulsion instinctive pour cette arme, qui le condamnait le plus souvent à un rôle passif. Cette répulsion ressort clairement de la haute paye et des privilèges qu'on fut obligé de donner aux piquiers. Mais, malgré haute paye et privilèges, à la première occasion le soldat abandonnait sa pique et prenait un mousquet.

Les piques disparaissant d'elles-mêmes peu à peu devant les armes à feu, les rangs s'amincissent pour faciliter l'usage de celles-ci; on se met sur quatre rangs, et on essaye des feux dans cet ordre, feux par rangs, par deux rangs, debout et à genou, etc.

Malgré ces essais, nous voyons l'armée française sur les champs de bataille, à Fontenoy notamment, se servir encore du feu de bille bande, où le soldat tirait à volonté en sortant du rang pour décharger son arme et y rentrant pour la recharger.

On peut donc dire que, malgré de nombreux essais et tentatives, on ne voit employer en face de l'ennemi aucun feu à commandement, quand arrive Frédéric.

Déjà, sous Guillaume, l'infanterie prussienne était

recommandable par la vivacité et la continuité de son feu. Frédéric augmenta encore la facilité du tir de ses bataillons en diminuant leur profondeur. Ces feux, triplés par la vitesse de la charge, devinrent si nourris et si violents, qu'ils donnaient aux bataillons prussiens une supériorité de trois contre un.

Les Prussiens distinguaient alors leurs feux en trois espèces, savoir : de pied ferme, de charge, de retraite.

Nous connaissons le mécanisme des feux de pied ferme, dans lesquels le premier rang mettait genou en terre; quant aux feux en marchant, les voici décrits et jugés par Guibert : « Ce que j'appelle feux en marchant, et que tout homme qui voudra réfléchir trouvera inadmissible, comme moi, c'est le feu que j'ai vu pratiquer à quelques troupes; les soldats de deux rangs tirant sans cesser de marcher, mais marchant, comme on peut le croire, à pas de tortue : c'est celui que les troupes prussiennes appellent le feu de charge, et qui consiste en des décharges combinées et alternatives de pelotons, dé divisions, de demi-bataillons ou de bataillons, les parties de la ligne qui ont tiré marchant au pas doublé, et celles qui n'ont pas tiré, au petit pas. »

Dans ces différents feux, comme nous l'avons dit, le bataillon prussien était sur trois rangs ; le premier mettait le genou en terre ; la ligne ne donnait que des feux de commandement, feux de salve.

Cependant la possibilité d'exécuter régulièrement des feux de salve sur trois rangs ne survécut pas aux vieux soldats de Frédéric. Nous verrons même tout à Theure jusqu'à quel point ils les exécutaient sur le champ de bataille.

Quoi qu'il en fût, TEurope s'était enjouée de ces feux et avait voulu adopter cette méthode. D'Argenson les fit prévaloir dans Tannée française et y introduisit les feux à commandement. Deux ordonnances avaient paru les prescrivant, en 1753 et 1755. Mais, dans la guerre qui survint, le maréchal de Broglie, qui, sans doute, avait d'expérience et de sens pratique autant que M. d'Argenson, prescrivit le feu à volonté. Toute l'infanterie de l'armée qu'il commandait y fut exercée pendant le quartier d'hiver de 1761 à 1762.

Deux nouvelles ordonnances succédèrent aux précédentes, en 1764 et 1776. La dernière prescrivait le feu de trois rangs à commandement, tous les rangs restant debout *.

On arriva ainsi aux guerres de la Révolution avec des feux à commandement dans l'ordonnance, feux qu'on n'exécutait pas sur le champ de bataille.

A partir des guerres de la Révolution, nos armées ont toujours fait la guerre de tirailleurs. Dans les

1. Le danger qui résultait de ce feu avait fait proposer de mettre les plus petits hommes au premier rang et les plus grands au troisième.

relations de nos campagnes, on ne parle pas de feux à commandement. Il en fut de même sous FEmpire, malgré des essais nombreux au camp de Boulogne et ailleurs. C'est au camp de Boulogne que les feux à commandement par rang furent essayés pour la première fois, par ordre de Napoléon. Ces feux, que Ton devait employer plus particulièrement contre la cavalerie, car la théorie en est superbe, ne paraissent pas avoir été employés. Napoléon lui-même le dit, et nos ordonnances de 1832, dans lesquelles il devait bien se trouver quelques traditions des hommes de FEmpire, commandent le feu de deux rangs ou à volonté, par les carrés, à Texclusion de tout autre.

D'après nos auteurs militaires, au dire de nos vieux officiers, les feux à commandement ne convenaient pas à notre infanterie, et cependant on les conserva dans l'ordonnance. Le général Fririon (1822), Gouvion Saint-Cyr (1829), firent une violente censure de ces feux; rien n'y fit; on les conserva dans l'ordonnance de 1832, mais sans les prescrire pour aucune circonstance déterminée. Ils y paraissent, semble-t-il, comme pour conserver aux troupes certain prestige de parade, pas autre chose.

A la création des chasseurs d'Orléans, on ressuscita les feux par rang. Mais, soit dans nos guerres d'Afrique, soit dans nos deux dernières guerres de Crimée et d'ItaUe, nous ne croyons pas qu'on puisse

trouver un seul exemple de feu à commandement. Dans la pratique, on les croyait impossibles, impraticables ; on les savait tout à fait inefficaces, et ils étaient tombés en grand discrédit.

Mais voici qu'aujourd'hui, avec le fusil à chargement rapide, on recommence à les croire praticables et on les reprend avec une nouvelle ardeur. Ont-ils plus de raison d'être que par le passé? — Nous allons voir.

Des faux qui s^exéontalent en présence de l'ennemi, et des fenx qui étaient impraticables, bien que recommandés on ordonnés. Emploi et efficacité des fenx k commandement.

Il paraît incontestable qu'aux manœuvres de Potsdam l'infanterie prussienne n'employait que des feux de salve, et ces feux étaient môme exécutés avec une précision admirable. Une discipline dont nous ne pouvons nous faire une idée maintenait le soldat dans la file et dans le rang. Des peines d'une sévérité presque barbare furent introduites dans le code militaire; tandis que le bâton, les coups, les bourrades sévissaient contre les moindres fautes, les sous-officiers eux-mêmes étaient assujettis aux coups de plat d'épée. Et cependant tout cela était insuffisant sur le champ de bataille : il fallait encore un rang entier

de sous-officiers en serre-file pour maintenir les hommes dans leur devoir.

« On voyait ces serre-files, dit M. Carion-Nisas, se joindre par leurs hallebardes à crochet et former ainsi une ligne continue que personne ne pouvait franchir. » Malgré tout cela , après deux ou trois décharges (dit le général Renard, et nous le croyons bien généreux), il n'y avait pas d'effort de discipline qui pût empêcher le feu régulier de dégénérer en feu à volonté.

Mais voyons de plus près les batailles de Frédéric ; prenons celle, par exemple, dont le succès fut attribué plus spécialement à Tefficacité des feux à commandement : la bataille de MoUwitz, déjà à moitié perdue, et heureusement gagnée grâce aux feux de salve des Prussiens.

Les historiens nous disent :

« L'infanterie autrichienne avait ouvert son feu contre les lignes prussiennes, dont la cavalerie avait été dispersée ; il suffisait de les ébranler pour que la victoire fût couronnée. Les Autrichiens se servaient encore de baguettes en bois, leurs coups se succédaient lentement, tandis que les décharges prussiennes roulaient comme le tonnerre, à raison de cinq à six par minute. Les Impériaux, surpris, déconcertés, par ce feu d'ensemble, voulurent se hâter; mais ils brisèrent en partie, dans leur précipitation, leurs baguet-

tes fragiles. La confusion ne tarda pas à se mettre dans leurs rangs, et la bataille fut perdue. »

Mais, si nous étudions attentivement les relations authentiques de Tépoque, nous ne voyons pas les choses se passer d'une façon si régulière.

La fusillade s'engagea, y est-il dit ; elle fut longue et meurtrière. Les baguettes de fer des Prussiens leur donnèrent l'avantage sur les autres, qui n'en avaient que de bois, plus difficiles à manier et exposées à se briser aisément. Cependant, lorsque l'ordre de marcher en avant fut donné aux Prussiens, des bataillons entiers restèrent immobiles; il fut impossible de les ébranler. Les soldats cherchaient à se soustraire au feu et se groupaient les uns derrière les autres, de sorte qu'on les vit sur une profondeur de 3 à 40.

Ainsi donc, les vieux soldats de Frédéric, malgré leur discipline et leur instruction, sont impuissants à mettre en pratique la méthode enseignée et ordonnée : ils n'ont pas mieux exécuté les feux à commandement que la marche en bataille en avant des camps de Potsdam. Ils ont fait le feu à volonté. Ils ont tiré vite par l'instinct d'envoyer deux coups pour un, plus fort que leur discipline. Leur feu devait être en effet un tonnerre roulant, non de salve, mais de tir rapide à volonté. Qui tire le plus touche le plus, se figure le soldat et croyait aussi Frédéric, car, s'il a

facilité le tir dès cette môme bataille de Mollwitz, il double ensuite le nombre des cartouches données au soldat : 60 au lieu de 30 qu'il avait auparavant.

Du reste, si les feux à commandement avaient été possibles, sait-on ce qu'ils auraient produit? Si les soldats de Frédéric en avaient été capables, ils auraient fauché les bataillons comme on fauche les épis. Laisser tranquillemeiit venir à portée, ajuster tous ensemble afin que nul ne dérange ou gêne l'autre, que chacun y voie clair ; puis , à un èignal net, tous ensemble faire feu. Qui aurait pu tenir contre de pareilles gens? Dès les premières décharges, l'ennemi aurait été rompu et obligé de lâcher pied, sous peine d'être couché par terre jusqu'au dernier. Et cependant, si nous considérons le résultat final dans cette même bataille de Mollwitz, nous voyons que le nombre des tués est à peu près le même du côté où l'on fait des feux à commandement que du côté où l'on n'en fait pas : Prussiens, 960 tués; Autrichiens, 966.

Mais, nous dira-t-on, si ces feux n'étaient pas plus efficaces, c'est qu'on ne savait pas ajuster en ce temps. Que si fait! Pas si finement, c'est possible; mais il y avait des exercices de tir ; on savait viser. Le viser est vieux. On le savait, nous ne disons pas qu'on le fît, mais on le savait, sinon on ne l'aurait pas rappelé si souvent , témoin le dire fréquent de

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Cromwell : « Mettez votre confiance en Dieu, enfants, et tirez aux cordons de souliers. »

Ajustera-t-on davantage aujourd'hui? Il est permis d'en douter. Si les soldats de Cromwell, les soldats de Frédéric, les soldats de la République et de Napoléon, qui nous valaient bien, ne pouvaient ajuster, comment prétendrions-nous le faire ?

Ainsi ces feux, qui n'étaient guère possibles que dans des circonstances rares et pour commencer Faction, étaient tout à fait inefficaces.

Des esprits hardis, voyant leur peu d'effet à bonne portée de combat, conseillèrent de ne les exécuter que de très près, d'attendre l'ennemi à vingt pas et de le renverser d'une seule décharge. Il ne s'agissait pas ici de viser plus ou moins finement, à vingt pas! Qu'arriva-t-il ?

« A la bataille de Gastiglione, dit le maréchal de Saxe, les Impériaux laissent approcher les Français à vingt pas, espérant les détruire par une décharge générale. A cette distance, ils tirent bien de sang-froid et avec toutes les précautions que l'on peut prendre; mais ils sont rompus avant que la fumée soit dissipée. A la bataille de Belgrade (1717), j'ai vu deux bataillons qui, à trente pas de distance, couchent en joue et font feu sur un gros de Turcs, qui les taille en pièces; il ne se sauva que deux ou trois soldats. Les Turcs n'eurent dans cette affaire que 32 tués »

Quoi qu'en dise le maréchal de Saxe, nous doutons que ces hommes fussent bien de sang-froid; car des hommes qui pourraient le conserver à une distance si rapprochée de l'ennemi, avec l'arme la plus imparfaite du monde, tirant dans des masses, renverseraient très certainement tout le premier rang et causeraient un tel désordre dans les autres qu'ils ne pourraient pas être enfoncés si facilement que nous le voyons.

Voilà donc comment se passèrent les choses avant l'emploi des tirailleurs. On a tenté des feux de salve; dans l'action, ils devenaient immédiatement feux k volonté; exécutés contre une troupe marchant sans tirer, ils étaient inefficaces, car ils n'arrêtaient pas l'élan de l'assaillant, et la troupe qui avait compté sur cela, trompée dans sa confiance, était démoralisée et fuyait. Mais, sitôt qu'on se servit de tirailleurs, la chose devint de toute impossibilité, et les armées qui conservèrent confiance dans l'ancienne tactique ordonnée s'en aperçurent à leurs dépens.

Dans les premiers temps de la Révolution, nos troupes, non exercées et tenues par une discipline moins sévère, ne^euvent plus combattre en ligne. Fallait-il aller à l'ennemi, une partie du bataillon était détachée en tirailleurs; le reste marchait en bataille, s'ébranlait ensuite à la course sans garder

les rangs. — Le combat traînait-il, il était soutenu

par ces bandes combattant sans ordre. — L'art était de soutenir par des réserves les troupes lancées en tirailleurs. Toujours les tirailleurs engageaient Tac» tion, quand ils ne la soutenaient pas tout le temps du combat.

A des tirailleurs opposer des feux de rang, jeu de

dupes.

Il faut opposer tirailleurs à tirailleurs. Une fois lancé dans cette voie, on soutient, on renforce ses tirailleurs par des troupes en ordonnance ; mais, au milieu de la tiraillerie générale, les feux à commandement, impossibles, sont remplacés par le feu à volonté.

Dumouriez lança, à la bataille de Jemmapes, des bataillons tout entiers en tirailleurs, et, les soutenant par de la cavalerie légère, il leur lit faire merveille ; ils entourèrent les redoutes des Autrichiens et firent pleuvoir sur leurs canonniers une grêle de balles si violente , qu'ils les forcèrent d'abandonner leurs pièces.

Les Autrichiens, étourdis de ce nouveau genre de combat, renforçaient en vain leurs troupes légères par des détachements de leur grosse infanterie; leurs tirailleurs ne pouvaient résister au nombre et à l'impétuosité des nôtres, et bientôt leur ligne, environnée d'une grêle de balles, était forcée de rétrograder. Les clameurs, les coups de fusil redoublaient,

et le corps dérouté, n'entendant plus aucun commandement, posait les armes ou s'enfuyait à vau-deroute.

Ainsi un feu de ligne, quelque violent qu'il soit, n'est point capable de contre - balancer l'effet de nombreux essaims de tirailleurs. Cette masse de balles, lancées au hasard, est impuissante contre des hommes isolés, profitant, pour se dérober au feu de leurs adversaires , des moindres plis de terrain , tandis que les bataillons déployés offrent à leurs coups un but large et relativement inoffensif. La ligne serrée, en apparence si forte, s'écroule sous l'effet meurtrier d'un feu isolé, en apparence si faible. (Général Renard.)

Les Prussiens en firent aussi l'expérience à léna. On vit même leurs lignes essayer des feux à commandement sur nos tirailleurs ; mais autant tirer sut* une poignée de puces.

On nous parlera des feux de salve des Anglais à la bataille de Sainte-Euphémie, en Calabre, et plus tard en Espagne. Mais ces feux ont été possibles aux Anglais dans ces quelques cas particuliers, précisément par la raison que nos troupes les chargeaient dès le début et sans se faire précéder de tirailleurs.

La bataille de Sainte-Euphémie ne dura pas une demi-heure; ce fut une affaire mal conçue et mal exécutée. « Et si, dit le général Duhesme, les batail-

Ions chargeant eussent été précédés par des essaims de tirailleurs qui auraient déjà commencé par éclaircir les rangs ennemis ; qu'en approchant, les têtes de colonnes se fussent lancées à la course, la ligne anglaise n'aurait pas conservé ce beau sang-froid qui la fil tirer si juste et avec autant de précision. Et certes elle n'eût pas attendu si longtemps pour démasquer son feu, si auparavant elle eût été vigoureusement harcelée par nos tirailleurs. »

Un auteur anglais, faisant l'historique des armes, en arrive à parler du feu roulant et bien dirigé des troupes britanniques. Il dit feu roulant; pas un mot de salve ou quelque chose d'approchant. Nous pouvons donc conclure que l'invention est de nous, qui, dans des relations, avons pris feu de bataillon, c'està-dire par un bataillon, pour le feu de bataillon à commandement, de nos ordonnances.

Du reste, ceci ressort encore plus clairement de l'ouvrage sur l'infanterie du marquis de Chambraj , qui connaissait bien l'armée anglaise. Il dit que les Anglais, en Espagne, se servaient presque partout du feu de deux rangs. Ils employaient le feu de bataillon seulement lorsqu'ils étaient chargés par nos troupes sans tirailleurs, et eux-mêmes en en voyaient sur les flancs de nos colonnes. Et il dit expressément : « Les manœuvres qui ne s'exécutent que sur le champ d'exercice sont les feux de bataillon,

de demi-bataillon et de peloton ; celles dont Tusage est le plus fréquent à la guerre sont les feux de deux rangs, puisque ce sont les seuls qu'emploie Tinfanterie française. » — Plus loin il ajoute : « L'expérience a prouvé que le feu de deux rangs est le seul dont on fasse usage devant l'ennemi. » Et bien avant lui, le maréchal de Saxe s'écriait : « Évitez les mouvements qui sont dangereux, comme de faire tirer par pelotons, ce qui a souvent causé des défaites honteuses. » Et cela est aussi vrai de nos jours que du temps de ceux qui l'ont écrit.

Les feux à commandement, soit de peloton, soit de bataillon, etc., supposent que l'ennemi, ayant repoussé les tirailleurs et étant arrivé à bonne portée, s'avance pour charger, ou qu'il a commencé luimême un feu meurtrier. Dans ce dernier cas, on se fusillera réciproquement, et cela peut durer plus ou moins, jusqu'à ce que l'un des deux partis cède ou charge. Si l'ennemi charge, qu'arrivera-t-il ? Il s'avance précédé de nombreux tirailleurs qui font pleuvoir sur vous une grêle de balles. Vous voulez commencer vos feux, mais les voix de vos officiers se confondent; le bruit de l'artillerie, celui de la mousqueterie môme , l'émotion du combat , augmentée par les cris des blessés, ôtent au soldat toute attention. Vous n'avez pas achevé votre commandement d'avertissement que toute la ligne est

allumée; alors allez arrêter vos soldats! tant quils auront une cartouche, ils tireront. Kennemi rencontrera un pli de terrain qui Tabritera ; il adoptera, au lieu de Tordre déployé qu'il avait, l'ordre en colonne avec de larges et nombreux intervalles; il changera les dispositions d'attaque ; le soldat tirera toujours, et les officiers, qui sont derrière leurs troupes, qui, ainsi que la fumée, leur dérobent la vue des incidents survenus, ne pourront nullement y parer.

Tout cela a déjà été dit, on en était bien pénétré, et l'on avait laissé les feux à commandement; pourquoi les repr«nd-on aujourd'hui? Ils nous viennent probablement encore des Prussiens. En effet, les . récits de leur dernière campagne (1866) faits par Tétat-major en parlent comme ayant été employés très efficacement, et ils citent de nombreux exemples. Mais un officier prussien qui a fait la campagne dans les rangs, qui a vu les choses de près, nous dit ceci : « En examinant les combats de l'année 1866 pour en tirer un caractère commun, on est frappé d'une apparition qui se représente dans tous : c'est un développement extraordinaire du front, aux dépens de la profondeur. Ou bien le front s'est fondu en une seule ligne longue et mince, ou bien il s'est fractionné en portions isolées qui se battent chacune pour sa part. Partout se manifeste la tendance d'étendre les ailes pour envelopper l'ennemi. Il n'est

plus question de la conservation de l'ordre de bataille primitif; les différentes fractions s'entremêlent d'elles-mêmes, ou sont entremêlées souvent par le combat , souvent même avant que le combat ait commencé. Les détachements et grandes divisions des corps d'armée sont composés de la manière la plus diverse et d'après les principes les plus hétérogènes. Le combat est soutenu presque exclusivement par des colonnes de compagnies, rarement par des demi-bataillons. La tactique de ces colonnes de compagnies consiste à jeter en avant de forts essaims de tirailleurs; peu à peu les soutiens eux-mêmes se laissent entraîner et se déploient; voilà donc toute la première ligne éparpillée et présentant l'image d'une horde de cavalerie irrégulière. La seconde ligne, qui était restée d'abord en ordre serré, cherche à arriver à son tour, et aussi promptement que possible, à hauteur de la première, d'abord pour prendre part au combat, puis parce qu'un nombre considérable de boulets et d'obus, qui étaient destinés à celle-ci, passent au-dessus de sa tête et viennent l'atteindre elle-même; elle en souffre d'autant plus qu'elle est compacte, et le supporte avec d'autant plus d'impatience qu'elle n'a pas la fiévreuse activité du combat qui fait oublier le danger. La masse des compagnies de la seconde ligne force donc d'ellemême son entrée dans la première, et, comme c'est

d'habitude du côté des ailes que se trouve le plus de place libre, c'est là que la plupart vont se rattacher. Très souvent, la réserve elle-même finit par participer à Tentraînement ; bientôt il n'en reste plus, ou ce qui reste est trop faible pour remplir le but d'une réserve. En réaUté, tout le combat des deux premières lignes n'est plus que la série de combats qu'un certain nombre de commandants de compagnie soutiennent contre l'ennemi qu'ils ont en face. Les officiers supérieurs ne peuvent plus suivre à cheval toutes ces divisions, qui se poussent en avant, passant sur tous les accidents de terrain. Ils sont obligés de descendre et de suivre à pied la première compagnie venue de leur régiment ou de leur bataillon, faute de pouvoir commander l'ensemble de leur troupe, et, pour faire néanmoins quelque chose, ils commandent celle-là; elle n'en est pas mieux commandée pour cela. Les généraux eux-mêmes en sont souvent réduits là! »

Voilà certes ce que nous comprenons mieux, et les choses ont certainement dû se passer ainsi.

Quant aux exemples qu'on nous cite dans les récits de l'état-major, il est à remarquer qu'ils ne sont fournis que par des compagnies, des demi-bataillons au plus, et, si on les cite avec tant de complaisance, c'est qu'ils ont dû être rares, et l'exception ne saurait être donnée comme règle.

Des feux à volonté. — Leur efllcaoltè.

Ainsi les feux à commandement, pas plus autrefois qu'aujourd'hui, n'ont été praticables et, par conséquent, pratiqués à la guerre. Les seuls employés ont été les feux à volonté et les feux de tirailleurs. — Voyons l'efficacité de ces feux.

Des hommes très compétents ont fait des travaux de statistique sur ce point.

Guibert pensait qu'on ne tuait ou blessait, avec un million de cartouches, qu'à peu près 2000 hommes dans un combat.

Gassendi nous assure que, sur 3000 coups, un seul frappait.

Piobert dit qu'on a estimé, d'après le résultat de longues guerres, qu'on avait brûlé de 3000 à 10 000 cartouches par homme tué ou blessé.

Aujourd'hui, avec les armes de justesse et à longue portée, les choses ont-elles sensiblement changé? Nous ne le pensons pas. Il faudrait comparer le chiffre des balles tirées avec le chiffre des hommes mis par terre, déduction faite de l'action de l'artillerie, ce qui ne peut guère se faire.

Un auteur allemand soutient l'opinion que, dans le tir de guerre avec le fusil à aiguille prussien, le

rapport entre les coups tirés et touchés est de 60 pour 100 ; mais alors comment expliquer la déception de M. Dreyse, Fheureux inventeur du fusil à aiguille, lorsqu'il compara les pertes des Prussiens et des Autrichiens; ce bon vieillard éprouva, paraît-il, un douloureux étonnement en voyant que son fusil n'avait pas fourni les résultats qu,'il en attendait.

Le feu à volonté, comme nous le démontrerons tout à rheure, est un feu pour occuper le rang et les hommes, mais son efficacité n'çst pas grande. Nous en pourrions donner des milliers d'exemples, nous n'en citerons qu'un, mais il est concluant.

« N'a-t-on pas remarqué, dit le général Duhesme, que, devant une ligne qui fait feu, il s'élève un rideau de fumée qui, de part et d'autre, dérobe la vue des troupes et rend les feux des lignes les plus étendues incertains et presque sans effet ? Je l'ai éprouvé d'une manière bien particulière à la bataille de Caldiero, dans une des charges successives qui eurent lieu à mon aile gauche. Je vis quelques bataillons que j'avais fait rallier, arrêtés et engagés dans un feu de file qu'ils ne pouvaient pas soutenir longtemps. Je m'y portai ; je ne voyais pas la ligne ennemie; je n'apercevais, à travers un nuage de fumée, que des éclairs de feu, des pointes de baïonnettes et le haut de quelques bonnets de gi'enadiers. Nous n'en étions pas loin cependant, peut-être à soixante pas : un ravin nous

séparait, mais on ne pouvait pas le Voir. J'allai jusque dans nos rangs (qui n'étaient ni serrés ni alignés), relever avec la main les fusils des soldats, pour les engager à cesser le feu et à se porter en avant. J'étais à cheval, suivi d'une douzaine d'ordonnances ; aucun de nous ne fut blessé , je ne vis non plus tomber personne dans l'infanterie. Eh bien ! à peine nos gens se furent-ils ébranlés que sans faire attention à l'obstacle qui nous séparait d'elle, la ligne autrichienne se mit en retraite. »

Il est probable que si les Autrichiens s'étaient ébranlés les premiers, les Français auraient cédé, et pourtant c'étaient les vieux soldats de l'Empire, qui certes valaient bien les nôtres, qui donnaient l'exemple de si peu de sang-froid.

Dans le rang, avec le feu à volonté, le seul possible pour nos hommes et nos officiers, avec l'émotion, la fumée, la gène, on serait bien heureux d'obtenir, non pas un tir ajusté, mais un tir horizontal.

Dans le feu à volonté, sans tenir compte du frémissement, les hommes se gênent mutuellement. Celui qui charge, celui qui cède au recul de son arme, dérange le coup de celui qui est en joue.

Avec le chargement complet du sac, le deuxième rang n'a plus de créneau : il tire en l'air. Sur le champ de tir, en espaçant les hommes au delà des limites de l'ordonnance, en tirant avec une lenteur

extrémey on obtient de ceux des hommes qui ont du sang-froid et que n'émotionnent pas trop les coups de feu dans les oreilles, qu'ils laissent passer la fumée ^ saisissent Finstant du créneau à peu près libre, qu'ils tâchent, en un mot, de ne pas perdre leurs coups ; et les résultats comme pour cent offrent beaucoup plus de régularité que ceux des feux à commandement.

Mais devant Tennemi le feu à volonté devient en un clin d'œil tirerie au hasard ; chacun tire le plus possible, c'est-à-dire le plus mal possible. De cela, voici les raisons physiques et morales :

Môme de près, dans Faction, le canon peut se bien tirer. Au pointeur abrité en partie par sa pièce, il suffit d'un instant de sang-froid pour pointer droit ; que son pouls batte plus ou moins vite, avec de la volonté, il ne dirige pas moins bien sa ligne de mire; Fœil tremble peu, et la pièce pointée reste immobile jusqu'au moment du tir.

Le tireur, comme l'artilleur, conserve, avec de la volonté, la faculté d'ajuster ; mais l'agitation du sang, du système nerveux , s'oppose à l'immobilité de l'arme entre ses mains ; l'arme fût-elle appuyée, une partie de l'arme participe toujours à l'agitation de l'homme. Celui-ci a de plus une hâte instinctive de lâcher son coup, qui peut arrêter avant son. départ la balle à lui destinée. Et, pour peu que le feu soit

vif, cette sorte de raisonnement vague, bien que non formulé dans l'esprit du soldat, commande avec toute la force, tout Tempire de Finstinct de la conservation, môme aux plus braves et aux plus solides, qui alors tirent au juger ; et le plus grand nombre tirent sans appuyer Varme à V épaule.

La théorie du champ de tir, d'attendre que, sous la pression progressive du doigt, le coup surprenne le tireur, combien la pratiquent sous le feu?

Cependant la tendance en France est en ce moment de n'aspirer qu'à la précision. A quoi servirat-elle quand la fumée, le brouillard, l'obscurité, la grande distance, l'émotion, le manque de sang-froid, empêcheront de bien viser ?

On est assez mal venu de dire, après les prouesses de tir de Sébastopol, d'Italie, que les armes de précision jusqu'à présent ne nous ont rendu guère plus de services qu'un simple fusil. Pour qui a vu cependant, le fait est vrai. Mais... voici comme on écrit l'histoire : les Russes ont été battus à Inkermann, a-t-on écrit, parla longue portée, la justesse des armes de précision des troupes françaises. — Or on s'est battu dans des maquis, des taillis, par un brouillard épais, et, quand le temps s'est éclairci, nos soldats, nos chasseurs, à bout de munitions, puisèrent dans les gibernes russes, amplement pourvues de cartouches à balles rondes et de petit calibre. — Dans ces

deux cas, il ne pouvait y avoir aucune justesse de tir. Le fait est que les Russes ont été battus par la supériorité d'ascendant moral, et que le tir sans viser, au hasard, là comme ailleurs et plus peut-être qu'ailleurs, a eu une seule action matérielle.

Lorsqu'on tire et qu'on ne peut tirer qu'au hasard, qui tire le plus touche le plus, ou, si l'on aime mieux, qui tire moins se figure être touché plus.

Frédéric était bien pénétré de cela, car il ne croyait pas aux manœuvres de Potsdam. Le rusé Fritz regardait le feu comme un moyen d'étourdir et d'occuper des soldats de mauvaise volonté ; et c'était une grande preuve d'habileté de sa part de pratiquer ce qui eût été une faute de la part de tout autre général d'armée. Il savait très bien à quoi s'en tenir sur l'efficacité de son feu; il savait combien de mille cartouches il fallait pour tuer ou blesser un ennemi. Aussi, dans le principe, ses soldats n'avaient que 30 cartouches ; il leur en donne 60 à partir de MoUwitz, trouvant le premier nombre insuffisant.

Aujourd'hui comme sous Frédéric, c'est le tir rapide, le tir au hasard, le seul praticable, qui a fait la fortune des Prussiens. — Cette tradition du tir rapide s'était perdue après Frédéric, mais les Prussiens l'ont retrouvée aujourd'hui par un sens pratique presque naïf. Et pourtant nos vieux soldats de l'Empire l'avaient conservée cette tradition, car elle est d'ins-

tinct. — Ils élargissaient leurs lumières, se moquant du crachement, afin de supprimer le mouvement d'ouvrir le bassinet et d'amorcer. — La balle ayant beaucoup de vent, la cartouche déchirée et mise dans le canon, avec un coup de crosse à terre, ils avaient leurs armes chargées et amorcées.

Mais , aujourd'hui comme alors , - en dépit de l'adresse acquise au tir individuel, les hommes cesseront de viser et tireront mal dès qu'on les groupera en pelotons pour les faire tirer.

Les officiers prussiens, qui sont des gens pratiques, savaient que, dans la chaleur de l'action, le règlement des hausses est impraticable et que, d'ailleurs, dans les feux d'ensemble, les troupes ont une tendance instinctive à viser à guidon plein; aussi, dans la guerre de 1866, avaient-ils ordonné à leurs hommes de tirer très bas, presque sans viser, pour bénéficier ainsi des ricochets.

Le tir de rang est un fen pour occuper le rang

et les hommes.

Mais si les feux à volonté ne sont pas plus efficaces, quel est donc leur but? — Comme nous l'avons déjà dit, leur but est d'occuper le rang el les hommes.

Dans un tir ordinaire, Taction seule de respirer, par le mouvement qu'elle communique à la poitrine, gêne beaucoup les tireurs; comment pourrait-on admettre que sur un champ de bataille, dans le rang, ils soient susceptibles de tirer, môme médiocrement, lorsqu'ils tirent seulement pour s'étourdir et oublier le danger ?

Napoléon disait : « L'instinct de tout homme est de ne pas se laisser tuer sans se défendre. » Et, en effet, l'homme dans le combat est un être chez lequel l'instinct de la conservation domine à certain moment tous les sentiments. La discipline a pour but de dominer, elle, cet instinct par une terreur plus grande, celle de la honte ou des châtiments ; mais elle ne peut y arriver d'une manière absolue : elle n'y arrive que jusqu'à un certain point qui ne peut être dépassé. Ce point atteint, il faut que le soldat tire, ou bien il se sauve, soit en avant, soit en arrière. Le feu est donc, pour ainsi dire, la soupape de sûreté de l'émotion.

Dans les affaires sérieuses, il est donc difficile, sinon impossible, d'être maître du feu. En voieî un exemple donné par le maréchal de Saxe :

« Charles XII, roi de Suède, voulut introduire dans son infanterie la méthode de charger à l'arme blanche; il en avait parlé plusieurs fois, et l'on savait dans l'armée que c'était son idée. Enfin, à la bataille de..., contre les Moscovites, au moment que l'affaire

allait commencer, il s'en alla à son régiment d'infanterie, lui fit une belle harangue, mit pied à terre devant les drapeaux, et mena lui-même son régiment à la charge; lorsqu'il vint à trente pas de l'ennemi, tout son régiment tira, malgré ses ordres et sa présence. — D'ailleurs il fit parfaitement bien, et enfonça l'ennemi. Le roi en fut si piqué, qu'il ne fit que passer à travers les rangs, remonta à cheval, et alla ailleurs sans dire un seul mot. »

Ainsi, si l'on ne fait pas tirer le soldat, il tirera de lui-môme pour se distraire et oublier le danger. Les feux des Prussiens de Frédéric n'avaient pas d'autre but ; le maréchal de Saxe l'avait bien deviné : « La vitesse avec laquelle les Prussiens chargent leurs fusils, nous dit-il, est avantageuse en ce qu'elle occupe le soldat et l'empêche à la réflexion, lorsqu'il est en présence de l'ennemi. C'est une erreur de croire que les cinq dernières victoires qu'a remportées cette nation pendant leur dernière guerre sont dues à leur tirerie, puisqu'on a remarqué que, dans la plupart de ces actions, il y a eu plus de Prussiens tués par le feu de leurs ennemis que ceux-ci par le feu des Prussiens. »

Il est triste de penser que le soldat en hgne n'est qu'une machine à tirer; et pourtant tel a été et tel sera toujours le but d'une troupe de ligne : tirer le plus grand nombre de coups possible dans le plus

petit espace de temps. — N'est pas toujours vainqueur qui tue le plus de monde ; la chance est pour celui qui saura davantage influer sur le moral de.son adversaire.

On ne doit pas compter sur le sang-froid des hommes, et comme il faut, avant tout, sauvegarder le moral, on devra chercher surtout à les occuper et à les étourdir ; or on ne peut mieux y arriver que par de fréquentes décharges ; peu importe l'effet produit, et il serait parfaitement absurde, impossible du reste, d'exiger d'eux assez de calme pour ne tirer que fort rarement, bien régler leur hausse et surtout viser attentivement.

I46 fea meurtrier est le feu de tlrallleors.

Dans les feux d'ensemble, les feux où les tireurs se trouvent groupés en pelotons ou bataillons, toutes les armes ont la même valeur, et, s'il est reconnu aujourd'hui que le feu doive décider les actions de guerre, il faudra adopter le genre de combat qui donne à l'arme sa plus grande efficacité, le combat de tirailleurs.

C'est ce genre de feu en effet qui est le plus meurtrier à la guerre ; nous pourrions en donner de nombreux exemples; nous nous contenterons des

deux suivants, que nous trouvons dans le général Duhesme :

« Un officier français, qui servait pendant Favantdernière guerre, chez les Autrichiens, dit le général Duhesme, m'a conté que, par les feux d'un bataillon français qui s'était avancé jusqu'à cent pas du sien, sa compagnie ne perdit que trois ou quatre hommes, tandis que, dans un même espace de temps, elle en eut plus de trente tués ou blessés par un groupe de tirailleurs qui étaient dans un petit bois, sur leur flanc, à plus de trois cents pas, »

« Au passage du Mincio, en 1801, le 2^ bataillon de la 91 « reçut un feu de bataillon du régiment de Btissi et ne perdit qu'un homme; les tirailleurs de cette légion y tuèrent plus de trente hommes en quelques minutes, en soutenant la retraite de leur corps. »

Le feu de tirailleurs est donc bien ea effet le plus meurtrier des feux qu'on puisse employer à la guerre, parce que le petit nombre d'hommes qui peuvent conserver le sang-froid d'ajuster ne sont pas gênés pour le faire en tirailleurs. Ils le feront d'autant mieux qu'ils seront mieux embusqués et auront été mieux exercés au tir.

Le perfectionnement du tir, ne faisant sentir ses avantagés que dans le tir isolé, nous sommes autorisé à penser que les armes de justesse sont appelées à

rendre plus fréquents et plus décisifs les combats de tirailleurs.

Du reste, Texpérience seule permet d'affirmer que le feu des tirailleurs s'impose à la guerre. Aujourd'hui, toute troupe sérieusement engagée devenant, en un clin d'œil, troupe de tirailleui*s,le seul feu qui admet une certaine précision est celui des gens embusqués.

Cependant l'éducation militaire que nous avons reçue, l'influence du milieu dans lequel nous vivons, ettent un doute dans notre esprit relativement à cette manière de combattre en tirailleurs ; nous ne l'acceptons qu'à regret. Notre expérience personnelle étant incomplète, insuffisante, nous nous contentons de suppositions gratuites qui nous donnent une satisfaction relative, et la guerre de tirailleurs, quoique expérimentée, ne se subit que par entraînement, que parce que nous sommes toujours amenés et contraints par la force des choses à engager nos troupes peu à peu, malgré nous, souvent à notre insu. Mais, persuadons-nous-le bien, aujourd'hui, les engagements successifs s'imposent à la guerre.

Cependant ne nou3 faisons pas illusion sur l'efficacité des feux de tirailleurs. Malgré l'adoption des armes de précision et à longue portée, malgré toute l'éducation qu'on pourra donner au soldat, ces feux n'auront jamais qu'une efficacité relative qu'il ne faut pas s'exagérer.

Le feu de tirailleurs s'exécute généralement contre des tirailleurs. Une troupe, en effet, ne se laisse pas fusiller par des tirailleurs sans s'empresser de leur en opposer d'autres, et il faut renoncer à l'idée de voir des tirailleurs diriger leur tir sur une troupe protégée par des tirailleurs ; c'est demander à des hommes tirant isolément, abandonnés presque à euxmêmes, un désintéressement impossible, que de vouloir qu'ils ne ripostent pas aux coups dirigés contre eux par des tirailleurs .rapprochés, afin d'ajuster une troupe lointaine, pour eux inoffensive.

En tirailleurs, les hommes sont très espacés; la surveillance des hausses est difficile; les hommes sont presque abandonnés à eux-mêmes. Ceux qui ont du sang-froid peuvent essayer de régler leur hausse ; mais encore faut-il voûr porter sa balle et, si le terrain s'y prête, chose rare, la distinguer de celles tirées en même temps par les voisins ; ceux-ci seront d'autant plus troublés, tireront d'autant plus vite et plus mal que le combat sera plus sérieux, l'ennemi plus solide, et le trouble est plus contagieux que le sang-froid.

Le but, en somme, est une ligne de tirailleurs ; but offrant si peu de surface et surtout de profondeur que le tir au delà du premier but en blanc exigerait, , pour être réellement meurtrier, une connaissance ab-

solument précise de la distance * : chose impossible, car cette distance à chaque instant varie par les mouvements des tirailleurs.

Ainsi, de tirailleurs à tirailleurs, sans jouer sur les mots, on tiraille dans le sens de tirer mal. Nos feux de tirailleurs en marchant, au polygone, alors que chaque homme connaît parfaitement la distance, a tout son temps et tout son sang-froid pour ajuster, sont là pour en faire foi; il est impossible que des tirailleurs en mouvement, non postés, puissent ajuster au delà de 400 mètres, distance déjà grande, quoique le tir de Tanne y soit encore très juste.

Du reste, on naît tireur; on a certainement vu des hommes, surtout des officiers instructeurs d'école de tir, par des années d'exercice, de mauvais tireurs qu'ils étaient devenir des tireurs émérites; mais on ne saurait à des soldats, sans une énorme consommation de munitions et sans les distraire de tout autre service, donner une éducation semblable. Et

1 . Rien de plus difficile que l'appréciation des distances ; rien de plus trompeur que l'œil, et l'habitude et les instruments ne peuvent parvenir à le rendre infaillible. A Sébastopol, pendant deux mois, une distance de 1000 à 1200 mètres a été impossible à apprécier avec la carabine, faute de voir les coups porter. Pendant trois mois, il a été impossible de constater par coups portés, bien que Von eût suivi tous les échelons de la hausse, la distance de telle batterie qui n'était qu'à 500 mètres, dominait et était séparée par un ravin. Après trois mois, on saisit un jour deux coups portés, avec hausse de 500 mètres. Cette distance était estimée par tous plus de 1000 mètres et réellement n'était que de 500; la ville prise, en changeant le" lieu d'observation, la chose devint manifeste.

encore, pour la moitié, manquerait-on le résultat.

Pour revenir, nous soutenons que le tir est efficace seulement dans les limites du premier but en blanc, et, à moins de circonstances, jusqu'à ce jour rares et exceptionnelles même dans nos dernières guerres, d'hommes postés dans de bonnes conditions de sangfroid, sous une intelligente direction, on peut dire que les armes de précision à longue portée n'ont guère fourni, d'une manière réellement efficace, une portée plus grande que celle du premier but en blanc .

On voit mettre en avant, comme preuve de la grande efficacité des armes de précision, les résultats terribles et décisifs obtenus dans Tlnde par les Anglais, avec la carabine Enfield. Mais ces résultats ont été obtenus précisément parce que les Anglais se trouvaient vis-à-vis de leurs ennemis, comparativement très mal armés, dans les conditions de sécurité, de confiance et, par suite, de sang-froid réclamées pour Tusage efficace de ces aimes de justesse, conditions complètement changées lorsqu'on a en face de soi un ennemi également bien armé et discipliné, et qui, par conséquent, vous envoie destruction pour destruction.

Impossibilité absolne des feox à coip^nandement.

Revenons aux feux à commandement, que Ton veut faire exécuter aujourd'hui dans un combat en ligne.

Peut-on, doit-on espérer obtenir des troupes dans le rang des tirs réguliers et efficaces?

Non, car on ne peut faire que Thomme ne soit riiomme, que le rang ne soit le rang.

Que sont môme ces feux sur le champ de tir ou de manœuvre?

Dans les feux à commandement, sur le champ de tir, tous les hommes des deux rangs mettent en joue ensemble; tout le monde est parfaitement immobile. Jjes hommes du premier rang, par conséquent, ne sont en rien gênés par leurs voisins ; les hommes du second rang ne le sont pas davantage, et le premier rang étant effacé et immobile, ils peuvent mettre en joue dans un créneau libre sans plus de gène que ceux du premier rang.

Le feu s'exécutant à commandement, simultanément par tous, nulle arme n'est dérangée au moment du tir par les mouvements des hommes. Toutes conditions parfaitement favorables à Faction d'ajuster dans le rang; aussi, lorsque ces feux sont commandés avec tact et sang-froid par un officier qui a bien

dressé son inonde (chose rare môme au polygone), ils donnent des résultats supérieurs comme pour cent à ceux du feu à volonté exécuté avec la plus grande attention, des r.ésultats parfois étonnants.

Mais ces feux à commandement, par l'extrême sang-froid qu'ils exigent de tous, du chef très certainement encore plus que du soldat, sont impraticables devant l'ennemi, sauf en des circonstances exceptionnelles, de choix d'officiers, de choix d'hommes, de terrain, de distance, de sécurité, etc., etc. En manœuvres môme, ils s'exécutent d'une manière puérile. Il n'est peut-être pas un corps d'armée où ce ne soient les soldats qui commandent le feu, en ce sens que le chef a tellement peur de voir ses hommes prévenir le commandement, qu'il commande feu au plus vite, les armes à peine en joue, encore en l'air très souvent.

La prescription de ne faire le commandement de feu que trois secondes environ après celui déjoue pourra avoir de bons résultats en face des cibles ; mais il serait peu sage de croire que les hommes patienteront tout ce temps en face de l'ennemi.

Inutile de parler de l'emploi de la hausse devant l'ennemi pour des feux que tenteraient d'exécuter les mômes hommes et les mômes officiers qui manquent si absolument d'aplomb môme en manœuvres. Nous avons vu un capitaine de tir, homme de sang-froid

et d'expérience, qui, au polygone, tirait tous les jours depuis un mois des balles d'essai aux diverses distances, nous Tavons vu, après un mois d'exercice journalier, tirer de suite quatre balles d'essai à 600 mètres avec la hausse naturelle.

Ne tenons donc pas trop compte de ceux qui, dans les choses de la guerre, prenant l'arme pour point de départ, supposent sans hésiter que l'homme appelé à s'en servir en fera toujours l'usage prévu et commandé par leurs règles et préceptes. Le combattant est de chair et d'os; il est corps et âme, et, si forte souvent que soit l'âme, elle ne peut dompter le corps à ce point qu'il n'y ait révolte de la chair et trouble de l'esprit en face de la destruction. Apprenons à nous méfier de la mathématique et de la dynamique matérielle appliquées aux choses du combat, à nous garer des illusions des champs de tir et de manœuvre, où les expériences se font avec le soldat calme, rassis, reposé, repu, attentif, obéissant, avec l'homme instrument intelligent et docile en un mot, et non avec cet être nerveux, impressionnable, ému, troublé, distrait, surexcité, mobile, s'échappant à luimême, qui, du chef au soldat, est le combattant (exception pour les forts, mais ils sont rares).

Illusions cependant persistantes et tenaces, qui toujours reparaissent au lendemain même des plus absolus démentis à elles infligés par la réalité, et

dont le moindre inconvénient est de conduire à ordonner l'impraticable; et l'impraticable ordonné est une atteinte formelle à la discipline. Il a pour effet de déconcerter chefs et soldats par l'imprévu et par la surprise du contraste entre la bataille et l'éducation de la paix.

Certainement la bataille a toujours des surprises, mais elle en a d'autant moins que le sens et la connaissance du réel ont présidé davantage à l'éducation du combattant.

L'homme collectif, dans la troupe disciplinée, soumise à un ordre de combat par la tactique, devient invincible contre une troupe indisciplinée; mais, contre une troupe disciplinée comme lui, il redevient l'homme primitif qui fuit devant une force de destruction plus grande, quand il l'a éprouvée ou quand il la préjuge. Rien n'est changé dans le cœur du soldat : c'est toujours le cœur humain. La discipline tient un peu plus longtemps les ennemis face à face, mais l'instinct de conservation maintient son empire et le sentiment de la peur avec lui.

La peur!....

Il est des chefs, il est des soldats qui l'ignorent; ce sont gens d'une trempe rare. La masse frémit, car on ne peut supprimer la chair; et ce frémissement, sous peine de mécompte, doit entrer comme donnée essentielle en toute organisation, discipline, dispo-

sitifs, mouvements, manœuvres, mode d'action, toutes choses qui ont précisément pour but définitif de le mater, de le tromper, de le faire dévier chez soi et de rexagérer chez Tennemi.

Sur le champ de bataille, la mort est dans Tair, invisible et aveugle, avec des souffles effrayants qui font courber la tête. Devant cette épouvante, le soldat, s'il est novice, se groupe, se serre, cherchant appui par un raisonnement instinctif, quoique non formulé. Il se figure que plus nombreux on est à courir un dangereux hasard, plus grande est pour chacun la chance d'y échapper. Mais il ne tarde pas à s'apercevoir que la chair attire le plomb. Alors, comme il n'est capable que d'une quantité donnée de terreur, forcément, invinciblement il échappe par le feu, ou « il se sauve en avançant », selon la pittoresque et profonde expression du général Bourbaki.

Le soldat échappe au chef, disons-nous; oui, il échappe! Mais ne s'aperçoit-on pas qu'il échappe parce que jusqu'à ce jour on ne s'est pas assez inquiété de son caractère, de son tempérament, de sa nature d'homme impressionnable et nerveux. Dans les méthodes de combat qu'on lui a données, on l'a toujours emprisonné dans le compassé, dans l'impossible. On le fait encore aujourd'hui. Demain comme hier, il échappera.

Il est un moment, certes, où tous les soldats échap-

pent soit en avant, soit en arrière ; mais l'organisa tion, les méthodes de combat n'ont d'autre but que de reculer le plus loin possible cet instant, et on le hâte.

Tous nos chefs redoutent, et leur crainte est parfaitement justifiée du reste par l'expérience, que le soldat devant l'ennemi n'use trop vite ses cartouches. La préoccupation a un motif sérieux et certainement digne d'attention. Comment arrêter cette consommation inutile et dangereuse de munitions? Nos soldats ont peu de sang-froid ; une fois dans le danger, ils tirent, ils tirent pour s'étourdir,. pour occuper le temps ; on ne peut plus les arrêter.

Il y a des gens que rien n'embarrasse et qui de la meilleure foi du monde viennent vous dire : Comment! vous êtes en peine pour arrêter le feu de vos soldats? Ce n'est pourtant pas difficile. Vous convenez que ces gens ont peu de sang-froid et qu'ils tirent malgré vous, malgré eux. Eh bien, exigez d'eux, de leurs officiers, les feux qui demandent le plus de sang-froid, le calme, l'aplomb le plus grand, même à l'exercice. Ils sont incapables du moins, exigez le plus, et vous l'obtiendrez, ce plus. Et làdessus vous fonderez toute une méthode de combat, une méthode simple, belle et terrible, comme on n'en a jamais vu. Voilà certes une belle théorie et qui ferait rire aux larmes le rusé Frédéric, le seul qui ne crût pas à ces manœuvres.

Mais c'est se tirer d'une difficulté par une impossibilité reconnue de tous temps, et plus impossible aujourd'hui que jamais.

On a peur que le soldat n'échappe à ses chefs, et l'on ne trouve pas de meilleur moyen pour le tenir que de lui demander, à lui et à l'officier, des feux impraticables, qui, ordonnés et non exécutés par les soldats et les officiers même, sont une atteinte à la discipline du rang. N'ordonnez jamais que le praticable, dit la discipline, parce que l'impraticable devient une désobéissance.

Combien de conditions à remplir pour avoir un feu à commandement : conditions chez les soldats, conditions chez les chefs ! Perfectionnez-les, dit-on. Certainement, perfectionnons leur éducation, leur discipline, etc., etc.; mais, pour des feux à commandement, il faut perfectionner leurs nerfs, leur force physique, leur force morale, les rendre de bronze, supprimer l'émotion, le tremblement de la chair. Le peut-on ?

Les hommes de Frédéric étaient menés à coups de trique par la discipline terrifiante, et leurs feux n'étaient que des feux à volonté ; car la discipline ne suffit pas pour faire une tactique supérieure*

L'homme dans le combat, nous le répétons encore, est un être chez lequel Finstinct de la conservation domine à certain moment tous les sentiments. La dis-

cipline, qui a pour but, elle, de dominer cet instinct par une terreur plus grande, ne peut y arriver d'une manière absolue ; elle n'y arrive que jusqu'à un certain point qui ne peut être dépassé.

Certes nous ne nions pas les exemples éclatants où la discipline et le dévouement ont élevé Thomme audessus de lui-même ; mais si ces exemples sont éclatants, c'est qu'ils sont rares ; s'ils sont admirés, c'est qu'on les considère comme des exceptions, et l'exception confirme la règle.

Pour ce qui est du perfectionnement, on devrait se rappeler le Spartiate. Si jamais homme avait été perfectionné en vue de la guerre, c'était bien lui, et cependant il a été battu, il a lâché pied.^Donc, malgré l'éducation, la force morale et physique a des limites, puisque les Spartiates fuyaient, eux qui devaient rester jusqu'au dernier sur le champ de bataille.

Les Anglais, avec leur sang-froid flegmatique et leur terrible feu roulant, les Russes, avec cette inertie qu'on appelle leur ténacité, ont cédé devant l'impulsion ; l'Allemand a cédé, lui qui, à raison de sa duc^ tilité et de sa consistance, a été appelé un excellent matériel de guerre.

On fait encore cette objection : Il se peut ({u'avec des hommes non aguerris la chose soit peu praticable ; mais avec des hommes aguerris Mais avec

quoi donc commence-t-on la guerre ? Les méthodes sont

faites précisément pour les troupes jeunes et inexpérimentées.

On dit encore : Les Prussiens ont employé ces feux avec succès dans la dernière guerre, pourquoi ne pourrions-nous pas les employer comme eux ? En supposant que les Prussiens les aient employés, ce qui est loin d'être prouvé, il ne s'ensuit pas qu'ils soient praticables pour nous. Cette manie d'emprunter aux AUemands leur tactique n'est pas d'aujourd'hui seulement, quoiqu'on ait toujours protesté contre elle avec raison. Le maréchal Luckner disait : « Ils auront beau tourmenter leurs hommes, ils auront le bonheur de ne jamais en faire des Prussiens. » Plus tard, Gouvion^Saint-Cyr : « On exerce les hommes aux diverses évolutions que l'on juge nécessaires pour la guerre, mais il n'est nullement question des évolutions plus appropriées au génie guerrier des Français, à leur caractère, à leur tempérament ; on n'a pas cru devoir en tenir compte ; il a paru plus facile d'emprunter aux Allemands leur méthode. »

Obéir à une tactique préconçue est plus le fait des Allemands flegmatiques de race que le nôtre. Les Allemands obéiront tant bien que mal, mais essayeront d'obéir à une tactique contre nature ; le Français, non, il ne le peut. — Plus spontané, plus nerveux, plus impressionnable, moins calme, moins obéissant, dans nos dernières guerres, il a formellement et

d'emblée violé les prescriptions réglementaires ou recommandées. — « L'Allemand, dit un officier prussien, a le sentiment du devoir, de l'obéissance ; il se fait à une discipline sévère; il est plein de dévouemeni, mais animé d'un esprit non vivant. Lent par nature, plutôt lourd que mobile, intellectuellement tranquille, réfléchi, sans élan ni feu sacré, désirant mais non voulant vaincre ; obéissant avec calme , d'une manière consciencieuse, mais mécaniquement et sans enthousiasme, se battant avec résignation, valeur, héroïsme, se laissant peut-être immoler inutilement, mais vendant chèrement sa vie. Il n'a pas le sentiment guerrier, il n'est pas belhqueux, il n'a rien de commun avec l'ambition, il est un excellent matériel de guerre, à raison de sa ductilité et de sa consistance. Ce qu'il faudrait lui inoculer, c'est une volonté propre, une impulsion personnelle, la tendance à aller en avant. » D'après ce portrait peu flatté, que nous croyons même forcé, quoique d'un compatriote, il est possible que les Allemands parviennent à pouvoir être soumis à une tactique impossible pour des Français. Et cependant pratiquent-ils cette tactique? Rappelons-nous les recommandations pressantes de Blûcher à ses chefo de brigade, de bien veUler à ce que les attaques à la baïonnette ne se changent pas en fusillade. — Remarquons cet article

d'un règlement de tir prussien actuel, qui prescrit

de faire tirer des balles d'essai avant chaque tir, afin de dissiper l'espèce d'émotion qui s'empare du soldat quand ses exercices ont subi une interruption de quelque durée.

Pour finir, si les feux à commandement ont été impossibles avec l'ancien fusil, ils le seront bien davantage aujourd'hui, par ces simples motifs que le frémissement croît en raison de la puissance de destruction. Sous Turenne, on tenait beaucoup plus que de nos jours, mais alors on avait le mousquet et on allait moins vite en besogne. Aujourd'hui, parce que tout le monde a le fusil à tir continu, la chose estelle devenue plus facile ? Hélas l non. Les rapports entre les choses restent les mêmes. Vous me donnez un mousquet, je tire à 60 pas; un fusil, à 200; un chassepot, à 400 ; mais je n'ai pas plus de sangfroid et de soUdité que je n'en avais à 60 pas, peutêtre moins ! car, avec la rapidité du tir, mon arme est plus terrible à 400 pas, pour moi comme pour l'ennemi, que le mousquet à 60. Yaura-t-il seulement plus de précision dans le tir? Non. Les carabines étaient employées avant la Révolution française, et cependant cette arme, parfaitement connue, ne se voit à la guerre que dans quelques cas extrêmement rares , et son efficacité , expérimentée dans ces cas, ne donne aucun résultat satisfaisant. Le tir de drécision avec elle, aux distances de combat de 200

à 400 mètres, était chose illusoire, et on l'abandonna pour revenir à Tancien fusil. Les chasseurs à pied ne connaissaient-ils pas les feux à commandement? Troupe d'éhte, hommes plus solides, en ont-ils usé ? Bon moyen d'employer leurs armes cependant. Aujourd'hui, nous avons des armes précises à 600 et 700 mètres ; cela veut-il dire que le tir précis sera possible jusqu'à 700 mètres ? Non. Si notre ennemi a des armes aussi précises que les nôtres, notre tir à 700 mètres rentrera dans les conditions du tir à 400. On perdra autant de monde, et les conditions de sangfroid seront les mêmes, c'est-à-dire nulles. Si Ton tire trois fois plus vite, il tombe trois fois plus de monde, et les conditions de sang-froid sont trois fois plus difficiles, et, comme alors on ne pouvait exécuter de feux à commandement, on ne pourra pas davantage en exécuter aujourd'hui, et môme, comme alors on n'ajustait pas, on n'ajustera pas davantage.

Mais si ces feux sont impossibles, pourquoi les préconiser? Restons toujours dans le domaine du pos- ' sible, sous peine de graves mécomptes. « Dans notre art, dit le général Daine, les théoriciens abondent," mais les hommes pratiques sont d'une rareté extrême ; aussi, quand vient le moment d'agir, il arrive souvent que les principes se trouvent confondus, que l'application devient impossible et que les officiers les plus érudits demeurent immobiles, ne pouvant mettre

à profit les trésors de science qu'ils avaient amassés. » Reclierchons donc, avec les hommes pratiques, ce qui est possible ; recueillons soigneusement les leçons de leur expérience, en nous rappelant ce mot de Bacon : « Expérience passe science. »

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