CONSIDÉRATIONS TACTIQUES
Comme il y a quelques années, le tir des armes se chargeant par la culasse fait aujourd'hui tourner les têtes.
La mode est aux petits retranchements couvrant les bataillons. — Excellente chose, vieille comme la poudre ; mais n'importe, elle est bonne, à une condition, toutefois : c'est que de derrière cet abri on puisse faire un feu utile.
Or il suffit de voir les deux rangs massés dans ce petit fossé, accroupis pour se défiler. Il suffit de suivre la direction des coups de feu, même à poudre, pour s'assurer que moins que jamais, en ces conditions, le tir (non le tir ajusté, mais le simple tir horizontal) est une fiction ; en une seconde , ce sera une tiraillerie, au hasard plus que jamais, par Yétourdissetiient, la poussière, le serré, la gène des
deux rangs. — C'est à qui défilera le mieux, et adieu le tir!
On veut ménager les munitions, on veut tirer de Tarme tout ce qu'elle peut donner comme efficacité, et, par la préconisation des feux de rang, on prend les meilleures dispositions possibles pour retomber plus que jamais dans la tirerie au hasard ; on met ceux mêmes qui pourraient bien tirer dans l'impossibilité de le faire.
Puisqu'on a une arme qui tire six fois plus vite que l'ancienne, pourquoi n'en pas profiter pour couvrir un espace donné avec six fois moins de tireurs qu'anciennement, tireurs qui, plus espacés, pourront moins s'étourdir, y verront plus clair, seront mieux surveillés (ce qui peut paraître étrange) et donneront, pour ces raisons, un tir meilleur que l'ancien, etc. ; qui, de plus, brûleront six fois moins de munitions, et là est la grande question. Conserver toujours des munitions, avoir les dernières, c'est-à-dire avoir des troupes qui n'aient pas donné, toute la question est là: conserver quand même des réserves.
Napoléon V^ dit que dans les combats le rôle des tirailleurs est le plus fatigant et le plus meurtrier; ceci veut dire que, dès l'Empire, l'action de destruction était faite et subie principalement par les tirailleurs ; ceci veut dire que sous l'Empire, comme aujourd'hui, les troupes d'infanterie fortement engagées
devenaient rapidement des troupes en tirailleurs; que l'action se décidait par Faction morale des troupes non engagées, tenues dans la main, capables d'une direction, de mouvement déterminé et agissant comme une menace grosse de dangers nouveaux sur l'ennemi ébranlé par l'action destructive des tirailleurs. Les choses aujourd'hui ne se passent pas, ne se peuvent passer autrement ; seulement la plus grande force de l'arme de jet fait que, plus que jamais, il sera fait usage des tirailleurs ; plus que jamais leur rôle deviendra le rôle destructif par excellence et le rôle forcé de toute troupe engagée sérieusement, par le seul fait de la pression morale plus grande, qui forcera les hommes à s'éparpiller.
Le rôle des tirailleurs devient de plus en plus prédominant; il a besoin d'être d'autant plus surveillé et dirigé qu'il se fait contre des armes plus meurtrières et qu'il est plus porté par conséquent à échapper à tout maintien, à toute direction. Est-ce dans ces conditions qu'il convient d'envoyer des tirailleurs à 600 pas en avant des bataillons et de donner au chef de bataillon la mission de surveiller et de diriger (avec 6 compagnies de 120 hommes) des troupes répandues sur un espace de 300 pas sur 500 au minimum? Envoyer des tirailleurs à 600 pas de leur bataillon, et espérer qu'ils y resteront est de gens qui n'ont Jamais obsorvév
Il semble, au contraire, puisque le combat par tirailleurs tend à prédominer, puisqu'il devient plus difficile avec le danger croissant, il semble qu'on ne saurait trop rapprocher du combat celui qui doit le diriger. Cela a été une préoccupation constante que celle d'arriver à la direction du combat de tirailleurs. On a vu des chefs répandre tout un bataillon devant une division d'infanterie, afin que, placés sous un seul commandement, les tirailleurs obéissent mieux à une direction générale; ce mode, à peine praticable sur un champ de manœuvre, indique la préoccupation dont nous avons parlé. D'autres tombent dans l'excès opposé ; ils fractionnent en deux le commandement immédiat des tirailleurs dans chaque bataillon, sous la direction du chef de celui-ci, qui doit diriger à la fois et ses tirailleurs et son bataillon. Ce moyen, plus pratique que l'autre, abandonne une direction impossible et met la direction particulière dans les mains de qui de droit. Mais cette direction est trop lointaine ; le chef de bataillon a à s'occuper du rôle de son bataillon dans la ligné ou dans l'ensemble des autres bataillons de la brigade ou de la division et de l'action particulière de ses tirailleurs. Plus le combat devient compliqué, difficile, plus les rôles de chacun doivent être simples et nets. Les tirailleurs ont besoin d'une main plus ferme que jamais pour être dirigés et maintenus. Il est évident
que Tengin actuel est plus meurtrier que Tancien. — Le moral des troupes est donc plus fortement ébranlé. — Nécessité donc de faire sentir de plus près aux combattants, aux hommes immédiatement soumis à la destruction, Faction du chef. Qu'on en prenne son parti, que le chef de bataillon soit tout entier au rôle des tirailleurs ou tout entier au rôle de ligne; que les bataillons, plus petits, soient moitié nombre en réserve, moitié en tirailleurs, et, dans ceux en tirailleurs, moitié des compagnies en tirailleurs et moitié en réserve, laligne des tirailleurs y gagnera comme fermeté.
Quant au chef de bataillon des troupes de deuxième ligne, il faut qu'il reste tout entier à ce rôle et ne fasse Tautre qu'à son tour.
Je demande 4 compagnies par bataillon. La puissance de l'arme et l'intervalle plus grand (le coude à coude matériel doit être élargi) que son usage néces-' site entre les hommes dans le rang réduisent à 400 hommes la force que peut diriger un chef de bataillon.
J'aime mieux des bataillons de 600 hommes que des bataillons de 1 000. J'aime mieux entretenir des compagnies à 100 hommes qu'entrer en campagne avec des compagnies de 180, parce que la direction vaut mieux que le nombre et la cohue. Les chefs de bataillon eux-mêmes se sentiront plus forts avec 600 hommes qu'ils peuvent commander et diriger
qu'avec 1 000 dont une grande partie leur échappe.
Avec un bataillon de 600 hommes ayant de la cohésion, je tiendrai plutôt contre un bataillon ennemi de 1 000 hommes qu'avec un bataillon de 800 hommes dont 200 immédiatement rappelés!
Si vous voulez, et cela parait rationnel, que les colonels aient, eux aussi, une action, mettez les bataillons du régiment sur deux lignes : une de bataillons en tirailleurs, Taulre de bataillons en ordonnance, qui attend, prête à appuyer la première ligne. Si vous ne voulez pas l'action des colonels, mettez tous les bataillons du régiment en première ligne, et alors en tirailleurs. Puisque la chose est inévitable, qu'elle se fera malgré vous, faites-la d'emblée, etc.
La nécessité de renouveler les munitions si vite épuisées de l'infanterie commande encore de ne l'engager que par portions constituées, pouvant être relevées par parties constituées, après l'épuisement des munitions.
Nécessité donc, puisque les tirailleurs usent vite, d'engager des bataillons entiers en tirailleurs, soutenus par des bataillons entiers en soutien ou en réserve. C'est une mesure d'ordre, et il enfant. Il en faudra.
Par bataillons entiers, je n'entends pas engager dans le feu d'emblée les quatre compagnies du bataillon. Non. Toujours jusqu'à l'extrême limite du possible, le chef de bataillon doit se garder de jeter tout son monde dans le feu.
On a une tendance chez nous (cela se voit dans les camps de manœuvre) à ne se figurer défendu un front de bataille, de position, que lorsqu'il est couvert partout par des tirailleurs, sans le moindre intervalle entre les tirailleurs des divers bataillons. Qu'en peut-il résulter? D'abord, dès le commencement de V action, des hommes et des munitions gaspillés; puis comment renforcer au besoin? Partout vous y voyez clair, au loin; à quoi donc bon? Laissez de très larges intervalles entre vos compagnies déployées. Nous ne sommes plus au temps des feux à 100 mètres. Nous ne risquons pas dé voir (puisque nous y voyons de loin) l'ennemi se jeter dans les intervalles d'une manière inopinée. Vos compagnies en tirailleurs à larges intervalles commencent le combat, la tirerie.
Si vos compagnies marchent en avant, le chef de bataillon suit avec ses compagnies en main, en les défilant le plus possible. Il laisse marcher. Si les tirailleurs combattent sur place, il surveille. Si le commandant veut renforcer sa ligne, s'il veut faire face à un ennemi qui tente d'avancer vers l'intervalle, s'il a un motif quelconque de le faire en un mot, il lance de nouveaux tirailleurs dans cet intervalle. Certes , ces compagnies lancées ont l'impulsion en avant, ont plus d'élan (si d'élan il est besoin) que les tirailleurs déjà engagés; si elles dépassent les premiers tirait-
leurs, nul mal; voilà des échelons tout trouvés, et les tirailleurs engagés, voyant un appui en avant d'eux, peuvent à leur tour être plus facilement poussés en avant, etc., etc. De plus, vos dernières compagnies lancées dans cet intervalle sont une surprise pour l'ennemi. C'est chose à considérer (tant que l'on combat sur place, des intervalles dans les lignes de tirailleurs sont de la place pour les balles). Enfin, ces compagnies restent entre les mains de leurs chefs; tandis que la méthode actuelle renforce les tirailleurs (je parle de la méthode pratique du champ de bataille, non de la théorie) par une compagnie qui, partant de derrière les tirailleurs engagés, sans avoir une place où se déployer, ne trouve autre chose de mieux à faire que de se mêler à celle qui est devant elle, où elle double les hommes, mais par le fait du mélange porte le désordre, empêche l'action des chefs, disjoint les groupes constitués, — car le resserrement des intervalles, pour faire place au nouvel arrivant, est bon au champ de manœuvre, ou bien avant ou après le combat, jamais pendant. Certainement un intervalle ménagé (lorsqu'on y voit clair, bien entendu) ne se conservera pas exact; il s'ouvrira, se resserrera, suivant les fluctuations du combat ; mais ce premier instant pendant lequel l'intervalle peut se conserver n'est pas le moment d'un combat vif; c'est le moment de l'engagement, du
tâtement, du tâtonnement par conséquent. Pourvu qu'il reste une place où se porter, c'est Fessentiel. Supposez-vous en plaine (comme en fortification, en manœuvres, on part du terrain plan) ; en s'étendant, la nouvelle compagnie refoulera les ailes des autres ; les hommes naturellement appuyant du côté de leurs camarades, les intervalles individuels se resserreront pour faire place à cette compagnie; elle aura toujours un groupe central bien déterminé, servant de ralliement, de direction aux autres. Que si Tintervalle a disparu, il est toujours temps d'employer la méthode forcée de doubler les rangs des gens qu'on a devant soi, mais il ne faut jamais, de parti pris, oublier de prendre une précaution d'ordre.
En ordonnant les feux à commandement, les feux de rang, en cherchant à réduire le rôle des tirailleurs, au lieu de le faire prédominer, on joue la partie des Allemands. C'est nous qui. avons inventé, trouvé les tirailleurs; ce mode de combat est forcé avec nos hommes, avec nos armes, etc. ; il faut l'organiser.
Les tirailleurs font l'action destructive ; le rang, l'action morale. Lorsque vous marchez sur des troupes en position, sur des troupes qui vous attendent, lorsque vous marchez au-devant, de troupes qui vous attaquent, pourquoi, au moment de la plus grande tension morale de part et d'autre, allez-vous (je parle des champs de manœuvres, de la tactique des camps,
qui devrait préparer à celle devant Fennemi), pourquoi, dis-je, alléger Tangoisse morale de Tennemi en supprimant chez lui la destruction, en rappelant vos tirailleurs. Que si l'ennemi garde les siens, et s'il marche résolument derrière eux, vous êtes perdu, car son action morale sur vous est augmentée de son action destructive, dont vous vous êtes désarmé contre lui.
Pourquoi? Parce que vos tirailleurs gêneraient Faction de vos colonnes, la charge à la baïonnette? Il faut n'avoir jamais rien vu pour parler .ainsi. A ce dernier moment, moment suprême où 100, 150, 200 mètres vous séparent de l'ennemi, il n'y a plus de rang, il y a marche à corps perdu, et vos tirailleurs sont vos enfants perdus ; qu'ils chargent pour leur compte, qu'ils se laissent dépasser ou pousser par la masse, ne les rappelez pas, ne leur faites faire aucune évolution; ils ne sont capables d'aucune sinon peut-être de celle de rétrograder et d'établir un contre-courant qui vous pourrait entraîner vous-même. En ces moments, tout tient à un fil.
Parce que vos tirailleurs vous empêcheraient de faire vos feux de deux rangs, ou à commandement? Si vous croyez aux feux, surtout aux feux sous la pression du 'danger qui s'avance, devant un ennemi qui, s'il est sage, marche certainement précédé de tirailleurs , nous ne nous entendons plus. Mais admettons. Quels feux sont possibles devant des
tirailleurs qui tuent du inonde dam vos rangs, et qui ont la confiance que donne ce premier succès d'avoir vu vos tirailleurs disparaître devant eux? Que ces tirailleurs se couchent, et ils le feront certainement devant votre front démasqué, les voilà vous décimant à Taise, et vous voilà soumis à leur action destructive et à Taction morale de la marche en avant de troupes en main contre vous. Vos rangs se brouillent. Vous ne tenez pas. Il n'y a qu'un moyen de tenir : c'est d'aller au devant, et, pour ce, il ne faut à aucun prix ouvrir un feu quelconque avant de se porter en avant. Le feu ouvert, on ne marche plus. On croit toujours à un feu ouvert et fermé à volonté du chef comme au champ de manœuvre. Le feu ouvert par un bataillon, avec les armes actuelles surtout, c'est le commencement du désordre, le moment où le bataillon commence à échapper à son chef... Comment, en manœuvre môme, les chefs de bataillon, après une formation un peu vive, après une marche, ne peuvent plus (souvent ne savent plus) commander des feux.
On objecte que jamais on n'arrivera à 200 mètres de l'ennemi; qu'une troupe qui attaque de front n'arrive jamais; soit ; attaquons de flanc; un tlanc est toujours plus ou moins couvert ; on y trouve du monde, soit posé d'avance, soit arrivé pour le coup* Il faudra bien enlever ce monde.
Plus que jamais, il n'y a plus aujourd'hui, avec le
tir rapide, d'autres feux possibles avec quelque sangfroid que les feux de tirailleurs.
Par la force des choses aussi, Tordre sur deux rangs doit s'amincir encore. Toutes les balles du deuxième rang sont balles perdues. Ce deuxième rang, dans un feu sur place, à un moment suprême, ne doit point être derrière le premier ; les hommes ne doivent point se toucher; ils doivent être largement espacés. Le deuxième rang doit être en échiquier derrière le premier. On aura toujours des feux de reste sur un front donné ; il faut rendre ce feu le moins mauvais possible par Taisance la plus grande possible. Puisque Ton en est aux expériences de polygone, je ne les récuse pas entièrement, mais je veux les faire dans des conditionsi plus pratiques.
Dans un feu de deux rangs, sous le danger, les hommes se pelotonnent, se brouillent. Plus de large ils auront, moins grand sera le désordre. Sous le feu, les jeunes troupes se pelotonnent, les vieilles s'égaillent; plus minces seront les rangs, plus facilement se fera l'égaillemeut, moins tumultueux sera le pelotonnement. La rapidité des feux a amené de six rangs les hommes à deux rangs. Avec des troupes solides, qui n'ont pas besoin du soutien moral d'un deuxième rang derrière elles, un suffit aujourd'hui. On peut ainsi, dans un premier moment, tenir tête à des troupes sur deux rangs et même en avoir raison.