ROLE ET ACTION MORALE DE LA CAVALERIE
Avec les armes nouvelles, le rôle qui certainement a le moins changé est celui de la cavalerie, et c'est celui dont on se préoccupe le plus. Cependant la cavalerie a toujours le même credo : la charge. De cavalerie à cavalerie, le rôle est toujours le même, ce qui est déjà quelque chose. Contre infanterie, le même encore. La cavalerie n'a d'action que sur une infanterie démantelée (laissons de côté les récits épiques, qui toujours sont mensonges, qu'il s'agisse de cavalerie ou d'infanterie), aujourd'hui comme hier, et elle sait comment s'y prendre. L'infanterie contre infanterie n'en saurait dire autant. Là, anarchie complète dans les idées. Pas de credo pour l'infanterie.
On dit : La cavalerie est perdue, lelle n'a plus d'action possible dans les combats avec les armes actuelles (l'infanterie n'en subit-elle donc pas les effets?).
L'exemple des deux dernières guerres ne prouve rien : un siège, un pays coupé, et une cavalerie qu'on
n'ose compromettre et à laquelle on enlève ainsi l'audace, sa seule arme ou à peu près.
C'est de tout temps qu'on a mis en doute l'utilité de la cavalerie, et cela parce qu'elle coûte cher et qu'on s'en sert peu, précisément parce qu'elle coûte.
Question économique, dont le point de départ est dans le temps de paix.
Quand on estime les gens être précieux, ils ne tardent pas à prendre d'eux la môme opinion et à prendre garde de se casser.
Le Français a plus des qualités du cavalier que de celles du fantassin, et cependant ses fantassins paraissent mieux valoir. Pourquoi? Parce que l'usage, sur les champs de bataille, de la cavalerie, exige une décision, un à-propos rares, et alors, si le cavaUer français ne peut montrer ce qu'il vaut, la faute en est non à lui, mais à ses chefs.
Que répondre à l'argument qui suit : Le fantassin, depuis les armes perfectionnées, n'en doit-il pas moins marcher sous le feu à l'attaque d'une position? Le cavalier est-il d'autre chair, a-t-il moins de cœur que le fantassin? Ce que l'un fait (marcher sous le feu), l'autre ne peut-il le faire (courir sous le feu)?
Du jour où il sera impossible au cavalier de courir sous le feu, il sera impossible au fantassin d'y marcher, et les combats seront des échanges de coups de carabine entre hommes embusqués à longues portées.
Le combat ne cessera jamais que faute de munitions. Presque toujours , Finfanterie française a été défaite par rinfanterie anglaise; presque toujours, seule à seule, la cavalerie anglaise a tourné bride devant la cavalerie française (les terribles combats de cavalerie ne sont que des tournez-bride). Est-ce parce que nos cavaliers (les hommes, en guerre, durent davantage dans la cavalerie) étaient plus anciens soldats que nos fantassins et par suite plus solides? Cette raison n'en est pas une, ce qui est vrai pour nos cavaliers Tétant aussi pour les cavaliei^s anglais. La raison est que, sur le champ de bataille, le rôle des fantassins, quand ils ont des adversaires solides, demande un sang-froid, une solidité de nerfs plus grands que le rôle de cavaliers; qu'il exige une tactique calculée d'après la tactique ennemie, tenant compte à la fois et du caractère national et du caractère de l'ennemi. Et contre les Anglais notre confiance dans le « En avant » écervelé a fait un fiasco complet. Le rôle de la cavalerie est plus simple, contre cavalerie s'entend ; la conliance française et le : En avant ! en avant ! font une bonne cavalerie de combat, et, plus qu'aucun autre, le Français est propre à ce rôle ; nos cavaliers vont mieux de l'avant que les autres, et tout est là sur le champ de bataille ; et, comme ils vont plus vite en avant que l'infanterie, l'élan, qui a sa durée ^ est mieux conservé quand on approche de l'ennemi.
Pourquoi est-il si difficile de bien employer la cavalerie? Parce que son rôle est tout mouvements, tout moral, moral et mouvements tellement Mes que les mouvements seuls, sans charges souvent, sans action physique d'aucune sorte, mettent Tennemi en retraite, et, si on le suit de près, parfois en déroute. Cela est une conséquence de sa rapidité pour qui s'en sait servir.
Si nous n'avons pas eu sous l'Empire de grand général de cavalerie qui sût manier et faire manœuvrer les masses, qui sût s'en servir autrement que comme d'un aveugle marteau qui frappe fort, pas toujours juste, mais presque toujours avec pertes immenses, c'est que, comme les Gaulois, nous avons un peu trop de confiance absolue dans l'en avant, en avant; pas tant de façons 1 Les façons n'empêchent pas l'en avant ; elles en préparent l'effet et le rendent plus sûr à la fois et moins coûteux à l'assaillant. Nous avons toute la brutalité et l'impatience gauloises, témoin Melegnano, où nous négligeons la façon du canon et où nous dédaignons de faire un mouvement pour tourner le village. Oui, le général de cavalerie est chose rare, mais celui d'infanterie aussi.
Un tel chef doit, chose difficile, allier la bravoure résolue et l'impétuosité à la prudence et au sangfroid ; il doit être complet, mais la différence d'arme ne fait rien à la chose. Homme à cheval, homme à
pied, c'est toujours le même homme qu'on a à commander. Seulement, on ne demande guère compte au général d'infanterie de la casse inopportune qu'il a pu faire de son monde, tandis qu'on le demande au général de cavalerie. Le général d'infanterie a six occasions réelles de combattre contre une que peut avoir le général de cavalerie. Ces deux motifs font que, dès le commencement d'une guerre, on peut remarquer plus d'audace chez le général d'infanterie que chez celui de cavalerie. Le général Bugeaud eût peut-être fait un meilleur général de cavalerie que d'infanterie. Pourquoi? Parce qu'il avait une décision et une résolution promptes. La résolution du fantassin a besoin d'être plus ferme que celle du cavalier.
En somme, le moral du fantassin, qui toujours est plus fatigué que le cavaUer, étant plus difficile à apprécier que celui de ce dernier, je croi^ que le bon général d'infanterie est plus rare que le bon général de cavalerie. Et puis la résolution du général d'infanterie ne doit pas durer un instant seulement, mais longtemps, longtemps.
On a toujours un bon général d'artillerie. Pourquoi? Parce qu'il a moins à se préoccuper du moral, qu'il raisonne plus d'après les choses et effets matériels que tV après le moral, parce qu'il a moins à se préoccuper du moral des siens, par les motifs qui
font plus grande que dans les autres armes la discipline de combat de Tartillerie.
Le combat de cavalerie, bien plus que celui d'infanterie, est chose morale.
Étudions d'abord le moral du combat de cavalerie dans le combat d'homme à homme.
Deux cavaliers se lancent à rencontre l'un de l'autre.
Vont-ils diriger leurs chevaux front à front?
Leurs chevaux se briseraient, et à quoi bon ? à se mettre à pied tous les deux, en courant les chances de se faire écraser dans le choc ou dans la chute de leurs montures. Chacun dans le combat compte sur sa force, sur son adresse, sur la souplesse de sa monture, sur sa valeur personnelle ; il ne veut donc pas du choc aveugle, et il a raison*
Ils s'arrêtent face à face, côte à côte, pour combattre homme à homme, ou bien ils se croisent, s'envoyant au passage coups de sabre ou de lance ; ou bien encore ils cherchent à froisser du poitrail le genou de l'adversaire et à le démonter ainsi. — Mais chacun toujours, toujours, en cherchant à frapper l'autre, songe à se garer lui-même, ne veut pas d'un choc aveugle qui supprimé le combat...
Les combats antiques, les combats de chevaliers, les rares combats de cavaliers de nos jours, ne nous montrent pas autre chose.
La discipline, en maintenant les cavaliers dans le rang, n'a pu changer Tinstinct du cavalier. Pas plus que riiomme isolé, le cavalier dans le rang ne tient à se briser mur contre mur au choc de Tennemi. — De là le terrible effet moral du rang serré qui s'avance. — Comme il n'y a nul moyen d'échapper de droite et de gauche, les deux partis, hommes et chevaux, éviteront le choc en s'arrétant face à face. Mais, dira-t-on, si ce sont des troupes braves par excellence, également trempées au moral, également bien conduites et enlevées, également animées, qui arrivent à se voir de face et de si près? — Toutes ces conditions ne se trouvent pour ainsi dire jamais réunies de part et d'autre, et la chose ne se voit jamais ; quarante-neuf fois contre une, une des cavaleries hésitera, se découdra, se mettra en désordre, tournera le dos devant la résolution de l'autre, avant les trois quarts du temps nécessaire pour en venir à la distance où les yeux rencontrent les yeux, plus près encore souvent; mais toujours, toujours l'arrêt, le recul j le détour des chevaux, le désarroi, qui trahissent la peur ou l'hésitation, viennent à ce point amoindrir, atténuer, supprimer le choc, le traduire en fuite instantanée, que l'assaillant résolu n'en est point ralenti. Il n'a pu franchir ou tourner les obstacles des chevaux non encore en fuite dans ce brouhaha d'un demi-tour impossible sur place et exécuté
cependant par la troupe enfoncée, sans être en désordre lui-môme. — Mais ce désordre est celui de la victoire, de Y « En avant », et une bonne cavalerie ne s'en trouble pas, car elle se rallie en avançant toujours, tandis que renfoncée a la peur aux talons.
Mais en somme il y a peu de perles, car le combat, si combat il y a, est affaire d'une seconde. Et la preuve, c'est que dans ce combat de cavalerie à cavalerie le vaincu seul perd du monde : encore en perd-il généralement peu; le combat contre Tinfanterie est le seul réellement meurtrier. La preuve, c'est que l'on a vu, à nombre égal, de petits chasseurs enfoncer de lourds cuirassiers. — Comment l'eussent-ils fait si les autres n'eussent fléchi devant leur résolution? Donc et toujours question de résolution.
Dès l'antiquité, et toujours, on voit le fantassin isolé contre le cjivalier isolé avoir l'avantage. — Cela ne semble pas faire l'ombre d'un doute dans les narrés antiques ; le cavalier ne combat que le cavalier ; il menace, harcèle, inquiète le fantassin à dos, mais ne le combat pas ; il l'égorgé lorsque celui-ci est mis en fuite par l'infanterie, ou du moins le culbute, et le vélite l'égorgé.
Dans le tumulte et la vitesse de la cavalerie , l'homme échappe plus facilement à la surveillance. Dans nos combats, son action est par moments séparée et rapide. — Le cavalier ne se laisse pas très volontiers
choir, car c'est dangereux. — D'un moment d'action à un autre, il y a le ralliement, puis l'appel (si on ne le fait, faute). On peut dans une journée faire dix, vingt appels. Le chef, les camarades ont donc à chaque instant compte à demander et peuvent le demander le lendemain.
Le fantassin, de nos jours, une fois en action, et cette action dure, échappe par le désordre inhérent à l'action, par l'éparpillement, par le manque d'appel, qu'on ne peut faire qu'après l'action, au contrôle des chefs. Il n'y a plus que celui des camarades. — L'infanterie est, des armes modernes, celle où il est le plus grand besoin de solidarité.
Aussi de tout temps, dès l'antiquité (où le cavalier, homme de caste plus élevée que le fantassin, doit être d'un cœur généreux), la cavalerie combat fort mal ou très peu.
Il est à remarquer que la cavalerie germaine ou gauloise fut toujours meilleure que la cavalerie romaine, qui ne pouvait tenir devant elle et pourtant était mieux armée. — D'où cela? C'est que, dans la cavalerie, la décision, l'impétuosité, le courage même aveugle a plus de chance que dans l'infanterie. Une cavalerie battue, c'est une armée moins brave.
Il était plus facile aux Gaulois d'être bonne cavalerie qu'à nous, ils n'avaient pas à se distraire du feu par la charge.
Même, quand vous marchez en avant, vous éprouvez l'action morale de l'ennemi, mais vous essayez de la dominer et de la faire plier sous l'ascendant de la vôtre. Il est certain que tout ce qui diminue l'action morale de l'ennemi sur vous augmente votre résolution à marcher en avant.
Une armure, en diminuant de moitié l'action matérielle à subir, diminue de moitié l'action morale (la peur) à dominer, et l'on comprend combien cette armure, à un moment donné, ajoute à l'action morale d'une cavalerie, puisque l'on* est sûr que, grâce à cette armure, l'ennemi arrivera jusqu'à vous.
Les cuirassiers de l'Empire, les braves cuirassiers, chargeaient au trot, au petit galop, dit-on ; ceci est l'indice d'un moral supérieur que l'on n'eût certes pas eu sans la cuirasse.
Les cuirassiers n'ont besoin que de la moitié du courage des dragons pour charger à fond (ont à dominer une action morale moitié moindre) ; et comme ils en ont autant — ce sont les mômes hommes — on est en droit de compter sur leur effet.
La nécessité de la cavalerie cuirassée a été démontrée par une observation morale.
« La décadence de la cavalerie, dit le général Renard, fit disparaître les carrés des champs de bataille au xvn« siècle. » Non point la décadence de la cavalerie, mais le renoncement à la cuirasse et le perfec*
lionnement de Fengin de Tinfanterie donnant un feu plus mpide. — Quand les cuii'assiers enfoncent, ils servent d'exemple et, Témulation s'en mêlant, d'autres une autre fois veulent en faire autant qu'eux.
A propos de cuirassiers et de moral. — Au combat de Renty, en 1884, le sieur de Tavannes (le maréchal), avec sa compagnie bardée des premières bardes d'acier qui s'étaient vues, soutenu par quelques centaines de fuyards ralliés, se lance en tôle et en flanc sur une colonne de 2000 reitres qui a culbuté jusqu'à ce moment infanterie et cavalerie. — Il a si bien choisi son temps qu'il rompt et emporte les 2000 reitres, lesquels se renversent sur 1200 chevau-légers qui les accompagnaient comme soutien, les rompent, et... de là fuite générale, combat gagné.
Le Ueutenant Hercule va traverser l'Alpon avec 80 cavaliers, à 10 kilomètres sur le flanc des Autrichiens, à Arcole, et celte position, qui nous tient depuis trois jours, est évacuée (effet moral, sinon tactique, stratégique ; général ou soldat, l'homme est le même).
n est à remarquer que, lorsqu'une troupe arrive (chose infiniment rare) à en attendre une autre à l'arme blanche et que celle-ci va jusqu'au bout, la première ne se défend pas. C'est le cœdes des combats antiques, si l'on n'a les chevaux les plus rapides.
L'homme, dans le combat moderne, qui tient à si
longue distance les combattants, en arrive à avoir horreur de Thomme ; il ne Taborde plus qu'à son corps défendant, que forcé par quelque nécessité de rencontre fortuite, et encore I On peut dire qu'il ne cherche à atteindre le fuyard que par crainte que celui-ci ne se retourne.
Il y a un fait matériel dans la poursuite de cavalerie par cavalerie. Le poursuivi ne peut s'arrêter sans se livrer au poursuivant, qui voit sur qui il marche et, à Farrét et demi-tour de celui-là, le peut frapper avant qu'il soit complètement de face, le frapper par surprise par conséquent. Et le poursuivi ne sait en outre combien le poursuivent. S'il s'arrête seul, deux peuvent courir sus, car ceux-ci voient devant eux et se dirigent naturellement contre qui tend à faire volteface, car avec le volte-face naît pour eux le danger, et la poursuite n'est souvent que la crainte du voltefece de l'ennemi.
Ce fait matériel de ne pouvoir ensemble faire volteface dans la fuite sans risquer d'être surpris, jeté bas, fait la fuite sans arrêt, même des braves, dès plus braves, jusqu'à ce qu'une avance suffisante, un abri, un soutien, permette le ralliement et le retour en avant, devant lequel la poursuite devient fuite à son tour.
C'est pourquoi toute cavalerie tient si fort à attaquer sur front égal, parce que, si Ton cède devant
elle, les ailes qui la déborderaient peuvent converser pour se mettre à sa suite, et de poursuivante la faire poursuivie.
Mais Teffet du moral, de la résolution est tel que rarement on a vu cavalerie enfonçant et poursuivant le centre d'une cavalerie plus nombreuse être à son tour poursuivie par les ailes ; mais l'idée que Ton peut être ainsi pris de revers, le fait de laisser sur ses flancs des gens pouvant le faire, rend cette résolution des plus rares.
La cavalerie moderne, comme la cavalerie antique, n'a d'action réelle, mais celle-là décisive, que sur les troupes ébranlées déjà, sur une infanterie occupée contre l'infanterie... sur de la cavalerie ébranlée par l'artillerie ou par des démonstrations de front ; alors son action est certaine et donne des résultats immenses. Toute une journée vous vous êtes battus, vous avez 10 000 hommes à bas, l'ennemi tout autant; votre cavalerie poursuit et en prend 30 000, etc.
Son rôle est moins chevaleresque que son nom et sa physionomie, moins que celui de l'infanterie ; elle perd toujours beaucoup moins de monde. Il faut prendre son parti de la réahté. Sa plus grande action est l'action de la surprise, et c'est par elle qu'on obtient les plus étonnants résultats.
Jomini parle de charges au trot contre de la cavalerie lancée au galop, et cite Lasalle, qui en agissait
souvent ainsi et qui, voyant la cavalerie ennemie accourir au galop, disait : « Voilà des gens perdus. » Jomini fait de cela une affaire de choc. Le trot permet Funion, la compacité, que le galop désunit. Tout cela peut être vrai, mais affaire d'effet moral avant tout. Une troupe lancée au galop qui voit arriver à son encontre un escadron bien serré, au trot, est étonnée d'abord d'un aplomb semblable ; par Yimpulsion matérielle supérieure du galop, il va la culbuter! Mais point d'intervalles, point de trous par où passer en perçant la ligne pour éviter le choc, le choc qui brise hommes et chevaux ; ces hommes sont donc bien résolus que leurs rangs serrés ne permettent à aucun de s'échapper par demi- tour, et s'ils vont d'une allure si ferme, c'est que leur résolution est ferme aussi et qu'ils n'éprouvent pas le besoin de s'enlever, de s'étourdir eux-mêmes par la vitesse effrénée du galop abandonné/
Tous ces raisonnements, les cavaliers lancés au galop ne les font pas, mais d'instinct ils les sentent ; ils comprennent qu'ils ont devant eux une impulsion morale supérieure à la leur, et les hommes se troublent, hésitent, les mains instinctivement détournent les chevaux. Il n'y a plus de franchise dans l'attaque au galop, et si quelques-uns vont jusqu'au bout, les trois quarts ont essayé déjà d'éviter le choc; il y a désordre complet, démoralisation, fuite, et alors com-
mencft la chasse au galop pour les chargeurs au Irol.
La charge au trot exige des chefs et des soldats pleins de confiance et de solidité. Ce n'est que Texpérience des combats qui peut donner cette trempe à tous. Mais cette charge, étant effet de moral, ne saurait toujours réussir : c'est affaire de surprise. Déjà Xénophon recommande, dans ses conseils pour les démonstrations de cavalerie, de faire souvent Finverse de rhabituel, de prendre le galop à ce moment où Ton est habitué à prendre toujours le trot, et réciproquement. Parce que, dit-il, quelque chose que ce soit, agréable ou terrible, moins on Ta prévue, plus elle cause de plaisir ou d'effroi. Gela ne se voit nulle part nfiieux qu'à la guerre, où toute surprise frappe de terreur ceux mêmes qui sont de beaucoup les plus forts. En thèse générale, il faut à la charge le galop, Tallure entraînante, enivrante pour les hommes et les chevaux, et pris à telle distance qu'il faille arriver et quand même, quoi qu'il en coûte aux hommes et aux chevaux. Voilà pourquoi les règlements veulent que la charge soit commandée de si près, et ils ont raison. Si les cavaliers attendaient qu'on la commandât, ils arriveraient toujours... Mais les gens de prouesses et les gens qui ont amourpropre et peur ont fiait manquer plus de charges contre des gens solides qu'ils n'en ont, selon eux
enlevées, selon moi laissé réussir contre des troupes ordinaires. — Le maintien de son monde en sa main jusqu'au commandement (ou sonnerie) de : Chargez! l'instant précis de ce commandement, sont à la fois choses si difficiles et si fugitives, elles exigent chez le chef une domination si énergique sur son monde et un coup d'œil si rapide à un moment où les trois quarts n'y voient plus, que les bons chefs de cavalerie, des vrais chefs d'escadron au général, sont très rares, et les charges réelles de même.
Le choc franc n'existe jamais. L'impulsion morale d'un des adversaires renverse presque toujours l'autre d'avance, un peu plus loin, un peu plus près, cet un peu-plus-près fût-il le nez-à-nez; avant le premier coup de sabre, une des deux troupes est déjà battue et s'enchevêtre pour la fuite. Par le choc franc, tous seraient lancés en l'air.
Pourquoi Frédéric aimait-il avoir le centre des escadrons serrés à les faire crever? C'est qu'il y trouvait une garantie contre l'homme et contre le cheval.
Une charge réelle de part et d'autre serait une extermination mutuelle, et dans la pratique le vainqueur ne perd presque personne.
On cite, après Eckmuhl, pour un cuirassier français à bas, quatorze cuirassiers autrichiens tombant frappés au dos. Est-ce seulement parce qu'ils n'avaient
pas de dos de cuirasses? Non; c'est plutôt parce qu'ils ont présenté le dos pour recevoir les coups.
Pourquoi faut-il des cuirassiers? Parce qu'eux seuls ont chargé et chargent à fond.
Les hommes ne demandent qu'à se distraire du danger qui s'avance par le mouvement. Les cavaliers qui vont à l'ennemi, si on les laissait faire, partiraient au galop, quitte à ne pouvoir arriver ou à arriver éreintés (matière à carnage, même pour des Arabes, comme cela est arrivé, en 1864, à la cavalerie du général Martineau). Le mouvement rapide trompe l'angoisse, qu'il est naturel de vouloir abréger; mais les chefs sont là, auxquels l'expérience, le règlement ordonnent d'aller lentement, puis d'accélérer progressivement l'allure, de manière à arriver avec le ' maximum de vitesse : le trot, puis le galop, puis la charge. Mais il faut du coup d'œil pour mesurer l'espace, la nature du terrain, et, si l'ennemi vient au-devant, pour juger du point où l'on doit se rencontrer. Plus on approche, plus grande est dans les rangs la pression morale. La question d'arriver au moment de la plus grande vitesse n'est pas seulement question mécanique, puisqu'on ne se choque à vrai dire jamais; c'est une question morale. Il faut savoir sentir à quel moment l'inquiétude de son monde exige l'enivrement de la tête baissée, du galop de charge. Un instant trop tard, et l'angoisse trop
grande a pris le dessus et fait agir sur les chevaux les mains des cavaliers; le départ n'est pas franc, nombre se dissimulent et restent en arrière. Un instant. trop tôt, et avant l'arrivée, la vitesse se ralentit ; l'animation, l'enivrement de la course, chose d'un instant, s'épuise avec elle, l'angoisse reprend le dessus, les mains agissent instinctivement, et, si le départ a été franc, l'arrivée ne l'est plus.
Frédéric, Seidlitz, applaudissaient quand ils voyaient le centre de l'escadron chargeant pressé sur trois et quatre rangs de profondeur. — C'est qu'ils comprenaient que de ce centre pressé les premiers rangs ne pouvaient s'échapper de droite ou de gauche, et qu'ils étaient forcés d'aller droit.
Pour aller se ruer comme béliers, même contre l'infanterie, hommes et chevaux doivent avoir bu (cavalerie Ppnsomby, à Waterloo). Et si jamais, entre cavalerie, on se rencontre, le choc est à ce point amorti par la main des hommes, le cabré des chevaux, l'évité des têtes, que c'est un arrêt face
à face.
Si les Anglais ont presque toujours tourné bride
devant notre cavalerie, cela prouve que, assez forts
pour tenir devant impulsion morale de l'infanterie,
ils ne l'étaient pas assez pour tenir devant impulsion
plus forte de cavalerie.
Nous devrions être bien meilleurs cavaliers que
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bons fantassins, parce que le propre de la cavalerie est une téméraire impétuosité. Tout cela est vrai pour les soldats. — Le chef de cavalerie doit employer cette témérité sans hésitation, et en même, temps prendre ses mesures pour la soutenir et prévoir ses défaillances. — L'attaque toujours, même dans la défensive, est un indice de résolution et donne de l'ascendant moral. Son effet est plus immédiat sur la cavalerie, parce que les mouvements de cavalerie sont plus rapides et que leur rapidité ne laisse pas aux effets moraux du combat, de Tattaque, le temps d'être modifiés par la réflexion.
Dès TEmpire, l'opinion des armées européennes est que la cavalerie n'a point donné les résultats que Ton en devait attendre, n'en a point donné de vraiment grands, parce que manquait, et chez nou*s et chez les autres, un vrai général de cavalerie. — C'est, il paraît, un phénomène qui ne se produit pas tons les mille ans.
A Crasnoë, 14 août 1812, Murât, à la tête de sa cavalerie, ne peut entamer un corps isolé d'infanterie russe de 10 000 hommes qui le tint toujours éloigné par son feu, et se retire tranquillement à travers la plaine. Et cependant la cavalerie, pour qui sait s'en servir, est un terrible appoint. — Qui peut dire qu'Epaminondas, sans sa cavalerie thessalienne, eût vaincu Sparte deux fois?
Faute d'étudier le moral et parce que Ton s'en prend toujours à la lettre des narrés des historiens, chaque époque se plaint que l'on ne voit plus les rencontres de deux cavaleries se chargeant et combattant à l'arme blanche ; on se plaint que la pinidence fasse tourner le dos au lieu d'aller jusqu'au choc avec l'ennemi. — Ces plaintes étaient faites dès l'Empire, et chez les alUés, et chez nous. Il en a toujours été ainsi, à moins que l'homme ne fût invulnérable et que l'allure fût au plus le trot (l'homme ne change pas). — Et l'on regrette la chevalerie, temps où moins encore qu'aujourd'hui les combats de cavalerie h cavalerie étaient meurtriers.