LE COMBAT ANTIQUE
NÉCESSITÉ DANS LES CHOSES DE LA GUERRE DE CONNAITRE l'instrument PREMIER QUI EST L*UOMME
Le combat est le but final des armées, et l'homme est l'instrument premier du combat; il ne peut être rien de sagement ordonné dans une armée, — constitution, organisation, discipline, tactique, — toutes choses qui se tiennent comme les doigts d'une main, — sans la connaissance exacte de l'instrument premier, de l'homme, et de son état moral en cet instant définitif du combat.
Il arrive souvent que ceux qui traitent des choses de la guerre, prenant l'arme pour point de départ, supposent sans hésiter que l'homme appelé à s'en servir en fera toujours l'usage prévu et commandé par leurs règles et préceptes. Mais le combattant envisagé comme être de raison, abdiquant sa nature mobile et variable pour se transformer en pion im-
passible et faire fonction d'unité abstraite dans les combinaisons du champ de bataille, c'est Thomme des spéculations de cabinet, ce n'est point l'homme de la réalité. Celui-ci est de chair et d'os, il est corps et âme; et, si forte souvent que soit l'âme, elle ne peut dompter le corps à ce point qu'il n'y ait révolte de la chair et trouble de l'esprit en face de la destruction.
Le cœur humain, pour employer le mot du maréchal de Saxe, est donc point de départ en toutes choses de la guerre ; pour connaître de celles-ci, il le faut étudier.
Essayons cette étude. — Non point d'abord dans le combat moderne, trop compliqué pour être saisi d'emblée, mais dans le combat antique, plus simple, plus clair surtout, bien que nulle part nettement expliqué.
Les siècles n'ont point changé la nature humaine ; ses passions, ses instincts, et entre tous le plus puissant, l'instinct de conservation, peuvent se manifester de manières diverses suivant les temps, les lieux, suivant le caractère et le tempérament des races. — Ainsi, de nos jours , on peut admirer sous la pression du même danger, des. mêmes émotions, des mêmes angoisses, le sang-froid des Anglais, l'élan des Français, et cette inertie des Russes qu'on appelle leur ténacité. — Mais, au fond, on retrouve tou-
jours le même homme ; et c'est de cet homme, au fond toujours le même, que nous voyons partir les habiles, les maîtres, quand ils organisent et disciplinent, quand ils ordonnent en son détail une manière de combattre et quand ils prennent des dispositions générales d'action. Les plus forls parmi eux sont ceux qui savent le mieux leur combattant, et celui du jour et celui de tous les temps. — Cela ressort évident d'une analyse attentive des formations et des grands faits de guerre antiques.
Cette analyse, la marche de ce travail nous conduit à la faire, et Tétude de l'homme se fera par l'étude du combat.
Nous remonterons même plus haut que le combat antique, au combat primitif. — En redescendant du sauvage jusqu'à nous, nous saisirons mieux le vif. — Et nous en saurons alors autant que les maîtres? — Pas plus que l'on ne sait peindre pour avoir vu comment on s'y prend pour peindre; — mais nous comprendrons mieux ces habiles gens et les grands exemples qu'ils ont laissés.
Nous apprendrons, d'après eux, à nous méfier de la mathématique et de la dynamique matérielle appliquées aux choses du combat ; à nous garer des illusions dès champs de tir et de manœuvre où les expériences se font avec le soldat calme, rassis, reposé, repii, attentif, obéissant, avec l'homme instrument
inlelligeiit et docile en un mot, et non avec cet être nerveux, impressionnable, ému, troublé, distrait, surexcité, mobile, s'échappant à lui-même, qui du chef au soldat est le combattant (exception pour les forts, mais ils sont rares).
Illusions cependant, persistantes et tenaces, qui toujours reparaissent au lendemain même des plus absolus démentis à elles infligés par là réalité, et dont le moindre inconvénient serait de conduire à ordonner l'impraticable, si l'impraticable ordonné n'était une atteinte formelle à la discipline et n'avait pour effet de déconcerter chefs et soldats par l'imprévu et par la surprise du contraste entre la bataille et l'éducation de la paix.
Certainement la bataille a toujours des surprises, mais elle en a d'autant moins que le sens et la connaissance du réel ont présidé davantage à l'éducation du combattant, ou sont plus répandus dans ses rangs. Etudions donc l'homme dans le combat, car c'est lui qui fait le réel.