‹ Études sur le drame antiqueChapitre 14 sur 56 · Hérodote, VII · texte numérisé non relu

Hérodote, VII

presque tout; les combinaisons imaginées par les hommes ne sont que secondaires. L'essentiel est de s'assurer l'appui de l'ombre d'Agamemnon. Or le cadavre du roi a été mutilé, son tombeau a été négligé, nulle offrande n'est venue ranimer ses énergies, le réveiller de son sommeil. Maintenant une voix amie voudrait pénétrer dans les profondeurs de la terre pour réveiller son ombre, et le sommeil des morts est lourd. Après les libations, il faut des prières, des lamentations, longues, redoublées, il faut exciter la colère du mort en lui rappelant les outrages que lui infligèrent les meurtriers, il faut lui dire que la cause de ses enfants est la sienne; il faut l'évoquer, afin qu'il combatte avec ses vengeurs. L'ombre d'Agamemnon préside à l'action, la dirige, la mène à bonne fin. Tout ce que fait Clytemnestre tourne contre elle. Par un raffinement de méchanceté, elle veut que l'esclave la plus attachée à Oreste, la vieille nourrice, porte la nouvelle de sa mort à Égislho absent; avertie par le chœur, la nourrice s'acquittera de ce message de manière à favoriser les projets du vengeur. Clytemnestre ordonne que les étrangers porteurs de la triste nouvelle soient bien reçus dans le palais, et c'est la sœur d'Oreste qu'elle charge de ce soin, en la rendant responsable de la stricte exécution de ses ordres : otlvw 8è izouatseiv wç Gtte'jOuvm xaSe '. Electre

1. Choéph., 715. Ce vers ne s'explique bien que s'il est adressé à Electre. Les versG9l-609 conviennent beaucoup mieux à cette dernière qu'à Clytemnestre. Aussi suis-je revenu, dans mon édition du texte d'Eschyle, à l'ancienne attribution, aban-

pourra ainsi être près d'Oreste et se concerter avec lui sans éveiller de soupçons. On voit bien que, si les hommes agissent, des acteurs invisibles veillent à l'accomplissement des entreprises humaines.

Nous venons de dire que les hommes agissent, cela est-il exact? On n'agit vraiment que lorsqu'on a la pleine liberté de ses résolutions. Or le fils d'Àgamemnon a la main forcée, le rôle de justicier lui est imposé par le droit d'un siècle barbare, par l'ordre exprès d'un dieu, il est poussé au parricide par des mobiles qui ne sont pas en lui, mais en dehors de lui. Il a beau hésiter, quand sa mère suppliante lui montre le sein qui l'a nourri; par la bouche de Pylade, le dieu lui commande d'être inexorable. Il frappe; et bientôt l'horreur d'un acte dont il a été l'instrument plutôt que l'auteur le saisit, trouble son esprit, le livre aux furies vengeresses. Certes, cet Oreste est un personnage tragique et digne de pitié; cependant il est incontestable qu'aujourd'hui nous demandons autre chose à une tragédie, nous voulons que le poète nous montre l'âme du héros, ses luttes, ses déchirements, et c'est ce qu'Eschyle n'a pas fait. Aussi notre critique, qui est très moderne et qui a le courage de son opinion, estime-t-il que, malgré quelques scènes saisissantes, il n'était guère possible de traiter un grand sujet d'une manière plus incomplète, plus superficielle : Es war kaum môglich den gewaltigen Sloff einseitiger

donnée par Hermann et la plupart des éditeurs. L'objection tirée des vers 553 et 519 n'est pas décisive.

nnd dusse rlicher zu behandeln. Il faut en prendre son parti et, pour goûter Eschyle, se faire l'esprit antique et très antique. La psychologie viendra plus tard, elle est encore remplacée ou, si Ton veut, enveloppée par la mythologie; ce qui se passe dans le cœur de l'homme est projeté en dehors de lui, les conflits intérieurs prennent corps et figure, apparaissent sous la forme d'un drame visible. Cette conception n'est pas personnelle à Eschyle et ne lui constitue pas une originalité; son mérite à lui, c'est d'avoir réalisé sur la scène des êtres qui n'existaient que dans l'imagination des hommes et que l'art des sculpteurs et des peintres n'avait encore représentés que très imparfaitement; d'avoir compris quel masque, quels mouvements, quels gestes, quel langage, il fallait leur prêter. Nous concevons autrement les actions humaines. Faut-il regretter que la conception d'Eschyle diffère de la nôtre? Je m'en félicite au contraire, et je prends un extrême plaisir à lire des drames qui ne ressemblent pas à ceux d'aujourd'hui et qui sont, cependant, des chefs-d'œuvre en leur genre.

Faut-il croire que la conception mythologique, dont nous venons de parler, se dément une seule fois dans Eschyle? A la fin des Choé/ihores, Oreste est pourchassé par les Furies. Cependant le chœur ne les aperçoit pas, ni le spectateur non plus. Otfried Millier, qui soutenait le contraire, était certainement dans l'erreur. Les premières scènes des Euménides, qui préparent l'apparition des terribles déesses, n'auraient pas de sens si le spectateur les avait déjà

vues. Cependant Otfried Mûller contestait avec raison l'opinion reproduite par M. Richter, que les Furies n'existent d'abord que dans l'imagination d'Oreste, ne sont que l'expression de ses remords. Euripide mettra sur la scène un Oreste malade et halluciné, nous n'en sommes pas encore là. Sans doute, l'esprit d'Oreste s'est troublé, il sent les premières atteintes de la démence, souillé qu'il est du sang d'une mère. Les cérémonies lustrales accomplies à Delphes, en même temps qu'elles laveront la souillure contagieuse qui l'exclut du commerce des hommes, rendront le calme à son esprit, mais ne le délivreront pas de la poursuite des Furies. Cette poursuite est réelle dès l'abord; l'extase des aliénés, comme celle des prophètes, a le privilège de voir ce qui échappe aux yeux du commun. Dans les Fuménides, l'ombre de Clytemnestre est visible pour le public; néanmoins, M. Richter, peu conséquent avec lui-même, ne croit pas à la réalité de cette ombre; cette apparition, suivant lui, ne fait que symboliser les pensées qui tourmentent les Furies pendant leur sommeil. C'est là méconnaître encore les idées des anciens. Pour nous, les visions du rêve ne fcont qu'illusion : aux yeux d'Eschyle et de ses contemporains, ajoutons, de plus d'un philosophe grec, elles étaient très réelles. « L'esprit voit clair pendant le sommeil, »

Le nuage qui cachait à nos yeux les acteurs divins l.£wmén.,104.

se dissipe; ils se montrent, ils remplissent la scène et l'orchestre. Gomme de raison, l'acteur mortel est purement passif; sa destinée est en jeu, mais elle dépend uniquement de l'issue de la querelle des dieux. Avec leur consentement, la cause d'Oreste est portée devant le premier tribunal institué pour connaître de l'homicide et grâce auquel se trouve rempli le vœu : « Puisse le vieux meurtre ne plus enfanter dans les maisons! » yspwv cpo'voç [xt^ét' Iv ootxotç tsxoi 1 . Le cas du fils parricide par piété filiale est tel, que la justice ne peut ni l'absoudre ni le condamner, les voix des juges se partagent également, et la clémence l'emporte. Si ce résultat est satisfaisant, les débats judiciaires ne répondent pas à l'attente du lecteur moderne et ont été l'objet de critiques presque unanimes. On regrette de ne pas trouver des considérations morales d'un ordre élevé. Au lieu de dicter à Eschyle ce qu'il aurait dû dire, voyons ce qu'il a dit. Les Furies établissent avec force et insistance, sans phrase, comme cela leur convient, que le meurtre d'une mère est un crime sans excuse possible. Apollon répond qu'Oreste agit par son commandement, et que ce commandement, comme tous les oracles rendus par lui, était dicté par Zeus lui-même. N'est-ce pas là le grand argument, la considération décisive qui, à elle seule, doit empêcher qu'Oreste soit condamné? Le dieu ajoute : « Je vous convie à respecter la volonté de mon père : le serment n'a pas plus de force que Zeus, »

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