‹ Études sur le drame antiqueChapitre 21 sur 56 · Homère, //., XXIV · texte numérisé non relu

Homère, //., XXIV

3. Au premier abord, le vers 4 du fragment cité ci-dessus, t,{iûv ye p^vcot v£|ASffi; M y àrcep-clpa, paraît signifier : * Némésis est plus forte que nous (autres mortels) », et c'est ainsi qu'on l'entend généralement. Mais le rapprochement du passage homérique suggère une autre explication. 'Hjxwv véjjLso-t; répond

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loppant et en marquant mieux leur enchaînement.

L'embarras est plus grand encore quand on essaye de définir le Zeus d'Eschyle : là on se heurte à des difficultés insolubles. Sans doute, certaines disparates s'expliquent assez. Si le Zeus du Prométhée enchaîné est un despote cruel, impitoyable* ingrat, au point que tout lecteur qui n'est pas décidé d'avance à faire violence à ses sentiments prend le parti de la victime contre le bourreau, cela peut se concilier avec la profonde dévotion d'Eschyle pour le maître des dieux et la haute idée qu'il en donne ailleurs. On l'a dit souvent : un dieu qui est né, qui a grandi, qui a une histoire ne peut être toujours égal à lui-même. Arrivé au pouvoir par la violence, force lui est, au début de son règne, de comprimer par tous les moyens la moindre tentative de rébellion, d'user d'une rigueur implacable même envers les alliés, les amis, dès qu'ils prétendent à l'indépendance. Les dieux de la mythologie sont nécessairement anthropomorphes au moral comme au phy sique.

visiblement à ve^eja^ÔEiopiev rijxetç : la réprobation des dieux est opposée à l'insensibilité des morts, antithèse indiquée par la particule ys et la place du pronom f,jj.à>v en tête de la phrase. Pour ces raisons, nous supposons que l'adjectif OicepTÉpa est ici employé sans complément, contrairement à l'usage. Dans une lecture faite dernièrement dans l'Association des études helléniques, M. Maurice Groiset émettait la conjecture que les vers en question étaient prononcés, non par Priam, mais par Hermès : cette attribution semblait nécessiter le changement de Yj(i.tov en Ojawv. Si notre interprétation est juste, toute difficulté est écartée. [Voir maintenant Revue des Ètucl. gr. y 1894, p. 182.]

Rien de plus magnifique que l'invocation de Zeus dans le premier chœur de YAgamemnon* Il instruit les mortels parla souffrance et les conduit ainsi à la sagesse ; cependant par où se manifeste sa supériorité? C'est qu'il est le plus fort : troisième maître du monde, il a triomphé du second qui, à son tour, l'avait emporté sur le premier. En passant du Promcthée enchaîné à YAgamemnon ou aux Suppliantes, on rencontre un Zeus qui change de conduite, mais qui ne change pas de nature. Tout autre est le Zeus que nous révèle un fragment célèbre. « Zeus est 1 elher, Zeus est la terre, Zeus est le tout, et encore au-dessus du tout. »

Zeuç 6<ttiv atôiiip, Zeiiç 8è yij, Zeî>ç S'oupavoç, Zeuç toi rà iwtvTa, y& Tl T ^ v ^ urapTepov.

On avait cru à une erreur d'attribution : ces vers, disait-on, doivent être d'Euripide ou d'un autre poète. Le -doute n'est plus permis depuis qu'un traité de Philodème, trouvé à Herculanum, a fait connaître le titre du drame, les Héliades, où se lisaient ces vers mémorables. Ils sont bien d'Eschyle. Le dieu suprême n'est autre que le monde, et cependant il est supérieur au monde, avec lequel il semble se confondre : il est l'âme du monde, et la conception panthéiste n'exclut pas la personnalité du dieu. Mais elle semble exclure ce qu'on nous raconte du fils de Kronos, le dernier venu des maîtres du monde. Ce passage, qu'un heureux hasard a fait venir jusqu'à nous, et, sans doute, d'autres pareils, qui ne sont pas conservés, ont pu faire dire dans l'antiquité

qu'Eschyle avait été pythagoricien ! . On peut croire, en effet, que les doctrines orphiques et le mysticisme de Phérécydé et de Pythagore le disputaient quelquefois dans son esprit aux traditions d'Homère, d'Hésiode et des autres poètes. Il dit quelque part que la pensée de Zeus est un abîme impénétrable; à ses yeux, la nature de £eus n'est pas moins mystérieuse. « Zeus, quel qu'il soit (Zeî>ç, fortç rcoô' ècrriv) » : cette profession de foi fait peutêtre comprendre que le poète ait varié jusqu'à se contredire. La nature de Dieu, la destinée humaine : grands mystères, qui occupent la pensée des poètes comme des philosophes, mais qui restent mystères après tous leurs efforts*.

1. Cicéron, Tusc, II, 10, 23 : « .Eschylus non poeta.solura, sed etiam Pythagoreus : sic enim accepimus ».

ni

Il est des œuvres d'art puissantes et profondes qui s'imposent à l'admiration par la grandeur de la conception, et qui ont en même temps l'attrait de je ne sais quel mystère qui les entoure. Elles font rêver, elles donnent lieu aux interpréta tiotis les plus diverses, chacun les entend à sa façoii, mais tout le' monde s'accorde sur un point, Padmiration du génie qui les a créées. Tel est VHamlet de Shakespeare, tel est aussi le Pnométhée d'Eschyle.

Rien de plus extraordinaire que cette tragédie. Dès le début, le Titan est enchaîné à un rocher par les ministres de Zeus; à la fin, il est englouti dans les profondeurs de la terre avec son rocher foudroyé. Dans l'intervalle, c'est-à-dire dans tout le cours de la pièce , le héros reste immobile et le drame est immobilisé avec lui. L'action ne peut faire un pas, elle semble enchaînée avec le personnage principal : nous avons continuellement sous les yeux un pri-

1. Tiré de V Annuaire pour 1886 de l'Association pour l'encouragement des études grecques, p. 280 et suiv.

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sonnier. 11 est vrai que sa prison est vaste comme le monde; il salue l'éther céleste, et les vents aux ailes rapides, et les sources des fleuves, et les flots innombrables de la mer sourianle, et la terre, sa mère, la mère commune de tous les êtres, et enfin le soleil, ce grand œil qui voit tout et qui est témoin des souffrances qu'endure le Titan.

Si on est étonné d'être ému par un drame en apparence si immobile, l'idée renfermée dans ce drame, la pensée du poète, est un problème bien plus difficile à résoudre et plus attachant. On peut se demander, en effet, si notre point de vue est le point de vue d'Eschyle, si l'impression que reçoivent la plupart des lecteurs modernes est conforme aux intentions du vieux poète. Promélhée nous touche, nous voyons en lui ,un dieu qui aime les hommes, qui est leur bienfaiteur et qui souffre pour eux. Il souffre avec une fermeté inébranlable; sans défense contre les rigueurs du maître, il ne cède point à la menace; aux coups qui le frappent, il oppose une mâle résignation, la conscience de son droit et l'espérance d'un avenir meilleur. Il est comme le sage d'Horace : le monde en tombant en ruines peut s'écrouler sur lui, mais ne peut ébranler son âme. Nous prenons parti pour Prométhée contre Zeus, pour la victime contre le bourreau; mais est-ce bien là le sentiment que le poète voulait nous inspirer? Ceux qui ont étudié Eschyle connaissent sa profonde piété, sa dévotion pour celui qu'il appelle « le Seigneur des Seigneurs, bienheureux entre tous les bienheureux, puissant au-dessus âe

tous les puissants ». Eschyle ne se lasse pas d'exalter Zeus, d'adorer les voies mystérieuses de sa providence, de proclamer qu' « il conduit les humains par la souffrance à la sagesse ». Et ce poète aurait, dans un de ses drames, présenté le même Zeus comme un despote haïssable? Plusieurs critiques modernes, et des plus autorisés, se sont refusés à l'admettre, et, tandis que d'autres regardent Prométhée comme un martyr, ils sont disposés à le traiter de rebelle. De nos jours un homme très savant et, qui plus est, des plus sensés, est allé jusqu'à comparer le Prométhée d'Eschyle avec Fange déchu, le tentateur de l'humanité; au contraire, un Père de l'Église comparait son rocher avec la croix et voyait dans le dieu qui souffre pour l'humanité une figure du Christ.

Eschyle, à la fois grand poète et penseur profond, appartient à un âge où la pensée, au lieu de s'exprimer directement, se laisse entrevoir et deviner à travers le voile du mythe. Pour comprendre un tel poète, pour saisir ses conceptions religieuses, il faut examiner comment il a traité les vieux récits traditionnels, ce qu'il en a fidèlement conservé, ce qu'il a modifié, retranché, ajouté. De même que la pensée d'un philosophe nous apparaît plus nettement quand nous connaissons les points qui distinguent son système de ceux de ses devanciers, de même nous connaîtrons mieux les conceptions religieuses d'Eschyle si nous pouvons constater ce qu'il a innové, ce qui lui appartient en propre dans la fable de son drame. C'est là le seul moyen d'entrer

dans la pensée d'un poète placé sur la limite de deux âges, au moment où s'éveillent la raison et la réflexion philosophique dans les esprits encore dominés par l'imagination et le langage mythologique.

Examinons donc quelle part on peut faire dans le Prométhée à l'invention personnelle, et parlons des personnages accessoires avant d'arriver au personnage principal et au fond de la pièce. Si plusieurs de ces inventions sont purement dramatiques, quelques-unes, celles surtout que nous réservons pour la fin, pourront nous éclairer sur la pensée du poète; et les nouveautés dramatiques, en nous montrant avec quelle liberté Eschyle a traité son sujet, nous prépareront aux nouveautés religieuses et philosophiques.

Les ministres de Zeus, Pouvoir et Force, sont Chargés de conduire Prométhée dans le désert de Scythie aux confins du monde et, sinon d'exécuter le supplies (ce triste devoir incombe à Héphœstos), du moins de le surveiller. Pouvoir et Force figurent déjà dans la Théogonie hésiodique : Styx, leur mère, se rangea avec eux du côté de Zeus contre les Titans, et depuis ce jour, ils escortent le maître des dieux* en sont les compagnons inséparables.

Le mot grec Siyx signifie effroi; traduit en langage ordinaire, ce mythe veut dire que le pouvoir et la force de Zeus sont l'effroi de tous les êtres. Chez Hésiode, Pouvoir et Force ne sont encore que des personnifications transparentes, des noms abstraits; Eschyle sut leur donner un corps. Il prêta à

ces satellites de Zeus la figure hideuse qui leur convient, et aussi des sentiments, des paroles en rapport avec cette figure. Sans pitié, l'injure et le sarcasme à la bouche, ils pressent Vulcain d'exécuter les ordres du maître. Vulcain, qui semble le plus directement lésé par le larcin de Prométhée, puisque le feu est son, privilège, se montre cependant plein de respect et de compassion pour la victime, et, cette noble attitude met en lumière tout ce qu'il y a d'odieux dans le langage de Pouvoir et Force, les deux représentants du maître. La manière dont la première scène est conduite ne nous prévient certainement pas en faveur de Zeu».

Le vieil Océan est une de ces divinités primitives que l'on dirait inséparables de leur élément naturel, et que la poésie épique aimait à laisser dans l'ombre, dans un certain vague mystérieux. Dans Y Iliade les deux assemblées, celle des dieux et celle des hommes, qui précèdent le dernier jour de bataille, doivent évidemment renchérir sur les assemblées que Ton a vues au début du poème, de même que les combats d'Achille effaceront tous les combats antérieurs. Les dieux se rendent donc en foule à l'Olympe, non seulement les grands dieux, mais aussi les divinités inférieures, les Nymphes, les Fleuves, à l'exception toutefois du fleuve Océan. Eschyle, le premier, osa tirer ce dieu chenu de sa vénérable retraite : il le fit arriver sur la scène monté sur un hippogriffe. Le vieillard a des sentiments affectueux pour Prométhée, son parent et son ami, il lui prêche la soumission, il voudrait le

réconcilier avec Zeus, sans toutefois se compromettre lui-môme. N'allez pas croire, sur la foi d'un vers altéré, qu'Océan avait été le confident et le complice de Promélhée; il sortirait de son rôle et de son caractère. Ce vieillard, qui ne va pas aux assemblées des dieux, qui se tient prudemment à l'écart, qui, d'après la tradition homérique, ne prit aucune part à la lutte entre les Titans et les dieux de l'Olympe, Eschyle lui conserva les traits faiblement indiqués dans les vieux récits, et en les marquant plus fortement, il sut lui donner une physionomie propre.

Les filles d'Océan tiennent une plus grande place dans la pièce. Les Océanidés sont de jeunes nymphes tendres et compatissantes. Oubliant leur réserve virginale, elles ont, au bruit du marteau d'Héphœstos, quitté les grottes qui leur servent de demeure, en toute hâte, sans prendre le temps de se chausser : c'est qu'elles ont à consoler un ami. Rien n'est plus doux que leurs paroles', leurs chants, leurs sentiments, et un chœur pareil contraste bien avec la mule figure de l'indomptable Titan. Faibles femmes, elles ne comprennent pas qu'on ose résister aux volontés d'un maître tout-puissant; mais si elles n'ont pas le courage d'agir, elles ont le courage de souffrir ; malgré les avertissements d'Hermès, malgré les indices de la tourmente qui va se déchaîner, elles resteront près de Prométhée, elles n'abandonneront pas l'ami : ces femmes timides cl soumises ont l'héroïsme de la fidélité. C'est vraiment merveille de voir comment Eschyle sait nous

intéresser au personnage collectif du chœur, en lui donnant des traits caractéristiques et, pour ainsi dire, individuels.

Le personnage de cette pièce le plus surprenant, le plus inattendu, c'est sans contredit celui d'Io. Devant le héros cloué sur son rocher apparaît tout à coup une femme qui erre sans trêve ni repos, harcelée de fatigue et toujours poussée en avant par un taon invisible : Io vaga. C'est ici qu'on peut voir avec quelle liberté notre poète dispose des éléments que lui fournissent les traditions. La fable d'Io est tout à fait indépendante de la fable de Prométhée; c'est évidemment Eschyle qui eut le premier l'idée de les rapprocher, de diriger la course vagabonde de la victime de l'amour de Zeus vers les lieux où souffre la victime de la haine de Zeus. La preuve, s'il en faut une, c'est qu'Eschyle lui -môme, quand il écrivit ses Suppliantes, ne se doutait pas encore de cette combinaison. Dans cette tragédie, Io passe le Bosphore de Thrace et traverse l'Asie Mineure et la Syrie pour venir en Egypte. C'est le chemin direct. Dans le Prométhée, le Bosphore ainsi appelé du passage de la femme aux cornes de vache, c'est le Bosphore Cimmérien, et les lieux qu'elle parcourt se trouvent aux extrémités du monde : c'est qu'il fallait changer son itinéraire, l'étendre démesurément pour les besoins de la pièce. 11 est vrai que plusieurs savants se sont ingéniés pour accorder les deux itinéraires : ils ont recours aux interprétai ions forcées, ils supposent des sous-entendus, des lacunes du texte, ik se donnent enfin une peine infinie pour

éluder l'évidence. On s'amuserait de leurs mémoires, s'ils n'étaient quelque peu ennuyeux. Ne nous y arrêtons pas. Eschyle innove pour mettre Prométhée en face de l'aïeule de son libérateur. Après une longue série de générations, un des descendants d'Io. le grand Hercule, fera tomber les chaînes du Titan. Prométhée le sait, il le prédit, et son courage, sa fermeté en redoublent. D'abord il s'était plaint d'avoir à souffrir encore pendant des myriades d'années, il avait félicité Io d'être mortelle; maintenant, en voyant l'aïeule de son libérateur, il voit l'avenir que cette femme porte dans son sein, il le tient, il le touche ; les siècles qui le séparent du jour de la délivrance ne lui semblent qu'un court espace de temps ; il défie les rigueurs d'un maître qui tombera bientôt de son trône, s'il ne consent à se réconcilier avec lui. Les paroles menaçantes qu'il prononce alors amènent le messager de Zeus, l'aggravation du supplice, et le dénouement du drame. C'est ainsi que l'épisode d'Io, en apparence un horsd'œuvre dans la fable de Prométhée, fait marcher l'action et prépare ce qu'on peut appeler la péripétie de la tragédie. Io ressemble à ces personnages prophétiques qu'Eschyle aime à introduire dans ses drames, à Gassandre dans YAgamemnon, à l'ombre de Darius dans les Peines; il est vrai qu'Io ne fait pas de prédictions, mais elle en provoque, elle représente en sa personne les temps à venir.

Mais il faut enfin parler de Prométhée lui-même et pénétrer au cœur de la fable. Le feu est le point de départ de la civilisation, c'est le feu qui huma-

nise Thomme. Sans feu, l'homme se nourrirait de chairs crues comme les bêtes sauvages; sans feu, point d'art, point d'industrie, point de foyer domestique. Ce bien inestimable est chose divine, le feu terrestre vient du feu céleste. Quelquefois on le considère comme un don de dieux bienfaisants, d'Héphœstos, d'Athéné. Un hymne homérique et les cérémonies de certaines fêtes attestent cette croyance. Plus souvent, les dieux gardent jalousement l'étincelle, qui est leur privilège, et les hommes n'en jouissent que par suite d'un larcin. Prométhée est le ravisseur du feu : à travers toutes les variations de sa fable, c'est là le trait constant et essentiel de son rôle; et sur ce point, Eschyle s'accorde nécessairement avec Hésiode. Mais dans la Théogonie, Prométhée veut ruser avec Zeus, le fils de Japet a l'ambition d'être plus fin que le fils de Kronos. On sait que la querelle s'engage à propos de la part réservée aux dieux dans les sacrifices, et comment la fraude de Prométhée attire le châtiment sur sa tête et de grands maux sur le genre humain. La conception d'Eschyle est plus haute, il ne s'occupe pas de savoir si les hommes font injure aux dieux en leur offrant les os des victimes enveloppés d'un peu de graisse, mais il insiste sur le bienfait du feu et il fait voir comment toute culture humaine est sortie de l'étincelle apportée par Prométhée. Pour lui, l'homme primitif n'était pas tel que le dépeint le mythe de l'ûge d'or : c'était un être voisin de la brute, plongé dans une lourde torpeur. Il avait des yeux pour ne pas voir, des oreilles

pour ne pas entendre; il vivait, comme la fourmi, au fond d'antres obscurs, sans lumière et sans intelligence. C'est Prométhée qui lui enseigna tout art et toute science. C'est l'étincelle du feu qui alluma l'étincelle de l'esprit. Mais là ne s'arrêtent pas les services rendus par Prométhée à l'humanité. SI, dans Eschyle, i) n'est pas l'auteur du genre humain, s'il n'a pas façonné avec de l'argile les premiers hommes, il leur donna tout ce qui constitue la civilisation. Ne pouvant en faire des êtres immortels, il détourna au moins leur pensée de la mort et logea dans leurs cœurs d'aveugles espérances. Et en prenant ainsi hautement le parti des humains contre le nouveau maître du monde, il n'obéit pas aux sentiments d'amour-propre et de rivalité mesquine que lui prête Hésiode ; il a pour unique mobile la compassion pour l'état misérable où languissaient les mortels, l'amour des hommes, la philanthropie, qui lui est plus d'une fois reprochée par les ministres de Zeus. Il connaissait la puissance du dieu dont il contrariait les desseins, il savait à quel danger il s'exposait, et il se dévouait pour faire du bien aux hommes.

Ces traits prêtés au patron, à l'ami de l'humanité agrandissent et ennoblissent la conception hésiodique, sans altérer la donnée primitive. Mais il y a plus, le Prométhée d'Eschyle n'est pas seulement le défenseur de l'humanité, c'est un dieu plus ancien que Zeus, à quelques égards son égal, s'il ne lui est pas supérieur. Lorsque s'engagea la lutte entre les dieux antiques et les Olympiens, Prométhée seul,

parmi les Titans, comprit que l'issue ne dépendait pas de la force brutale, mais de la ruse et de l'intelligence; et comme il ne put faire partager son avis aux autres Titans, il passa du côté de Zeus et contribua par ses conseils à lui procurer la victoire. Prométhée a donc été l'auxiliaire du nouveau maître et Ta aidé à fonder son pouvoir. Ce n'est pas assez, sans Prométhée ce pouvoir ne sera pas durable et Prométhée seul peut préserver Zeus de la chute. Zeus a détrôné son père Kronos, la malédiction paternelle pèse sur lui, il pourra être renversé à son tour par un fils plus fort que lui : tel est l'arrêt prononcé par la « triade des Parques et par les Furies qui n'oublient point ». Il y a donc un point noir dans l'avenir de Zeus, un danger que Zeus ignore et que Prométhée connaît. Il sait de quel hymen naîtra ce fils redoutable, mais il ne révélera ce secret que s'il est rendu à la liberté. On voit que la science de Prométhée est, sur un point, supérieure à celle de Zeus ; si le sort du Titan est entre les mains du dieu souverain , la durée même de cette souveraineté dépend d'une révélation de Prométhée.

On aimerait à savoir si ces choses, qui ne se trouvent point dans Hésiode, ont été inventées par Eschyle ou s'il les a empruntées à un autre poète, à une autre version de la légende. Tant de poèmes anciens se sont perdus, nos connaissances en littérature grecque sont si fragmentaires, que cette question pourrait sembler insoluble. Cependant certains rapprochements, certaines inductions, permettent d'y répondre assez nettement.

Dans la Théogonie, Prométhée est fils de Japet et de la nymphe Klyméné; Eschyle ne prononce pas le nom de son père, mais il lui donne pour mère Thémis, Ce ne sont pas là, comme on pourrait le croire, des différences insignifiantes, des détails sans importance. Dès le début de la pièce, Héphœstos, en abordant Prométhée, l'appelle « Dieu aux conseils profonds, fils de l'infaillible Thémis ». Fils de Thémis — une filiation pareille a, dans le langage mythologique, une portée considérable, et grandit singulièrement un personnage : Thémis est l'antique et auguste divinité qui personnifie la loi du monde, la loi éternelle. Mais que faut-il penser d'un autre passage, dans lequel Prométhée donne à sa mère les deux noms de Thémis et de Géa, en confondant ainsi deux divinités qu'il distingue ailleurs. En effet, dans les premiers vers des Euménides, Thémis est donnée pour fille de Géa. Leur identification a choqué plusieurs commentateurs. Les poètes les plus graves se faisaiènt-ils donc un jeu de la mythologie? Croyaient-ils à l'existence de dieux qu'ils confondaient ou séparaient à leur gré? On a soutenu que le pieux Eschyle ne pouvait se contredire ainsi, et que le vers du Prométhée auquel nous faisons allusion devait être interpolé. C'était là une supposition gratuite, et voici ce qui le prouve. Prométhée donne à sa mère le nom de Géa au moment où il raconte qu'il tenait d'elle la connaissance des moyens qui procureraient la victoire dans la guerre des dieux anciens et des dieux nouveaux. Or, d'après la Théogonie, Zeus est vie-

torieuxdans cette guerre grâce aux conseils de Géa. On voit qu'Eschyle, tout en prêtant à Prométhée le rôle de conseiller et d'auxiliaire de Zeus, voulait respecter jusqu'à un certain point la tradition hésiodique, et voilà pourquoi il fit de Géa la mère et l'inspiratrice du Titan. Si le poète est ainsi amené à identifier deux déesses qu'il distingue ailleurs, de pareilles variations, difficiles à admettre pour les dieux de l'Olympe, dont la personnalité bien accusée paraît en plein jour, s'expliquent aisément quand il s'agit de conceptions plus abstraites, d'êtres qui ressemblent à des personnifications plutôt qu'à des personnes. C'est ainsi que la mystérieuse puissance du Destin est représentée tantôt par trois personnes, tantôt par une seule, la Parque ou Moïra par excellence. Enfin le culte de sa patrie autorisait Eschyle à confondre Thémis avec la terre : les fouilles du théâtre de Dionysos ont mis au jour un siège d'honneur destiné à la prêtresse de Gé-Thémis. Mais il se conformait aux traditions de Delphes, quand, au début des Euménides, il faisait succéder Thémis à sa mère Géa dans la présidence de l'oracle.

D'un autre côté, la révélation de l'hymen fatal au maître des dieux était attribuée, dans les anciennes traditions, à la déesse Thémis. Ici encore Eschyle suivit la même voie. Pour s'accommoder à la tradition, dont il s'écartait par le fait, il voulut que son Prométhée fût fils de Thémis.

Mais, dira-t-on, Eschyle n'est peut-être pas l'auteur de cette nouveauté, il a pu l'emprunter à un poète plus ancien, aujourd'hui inconnu.

Un contemporain d'Eschyle nous aidera à lever ce doute. Dans sa septième Jsthmique, Pindare rappelle la fable suivant laquelle Zeus et Poséidon se disputèrent la main de Thétis; « alors, dit-il, la sage Thémis révéla dans rassemblée des dieux l'arrêt du destin : unie à Zeus ou à un frère de Zeus, la déesse marine donnera le jour à un fils qui l'emportera sur son père, qui brandira une arme plus puissante que la foudre ou que le terrible trident ». A la suite de cet oracle, Thétis fut donnée à l'heureux Pelée et devint la mère d'Achille. Voici maintenant la prédiction du Prométhée d'Eschyle : « Le jour viendra où « Zeus, malgré l'orgueil de son cœur, deviendra « humble, car il médite un hymen qui, du haut de « son trône souverain, le précipitera dans le néant. « Alors enfin s'accomplira tout entière Timpréca- « tion que Kronos prononça en tombant de son « trône antique. Et cette fatalité, nul autre dieu que « moi ne peut la détourner de lui, seul je connais « ce danger mystérieux et le moyen de l'y soustraire. « Eh! qu'il se prélasse sur son trône céleste, conte fiant dans le bruit du tonnerre et dans le trait « enflammé que lance son bras : vain appareil, qui « ne l'empêchera pas de tomber ignominieusement « d'une chute irréparable. Tel est le rival qu'il se « prépare lui-même, adversaire irrésistible, qui trouée vera une flamme plus puissante que la foudre et « un bruit dont le fracas l'emportera sur le tone< nerre ; et le trident marin, ce fléau qui ébranle la « terre, l'arme de Poséidon, il le fera voler en s <e éclats. »

LA FABLE DE PROMÉTHÉE DANS ESCHYLE. 7b

Que vient faire ici le trident de Neptune? il s'expliquait dans la version de la fable que Pindare a fidèlement conservée : on y voit, en effet, le dieu de la mer prétendre à la main de Thétis en môme temps que le dieu du ciel. Dans Eschyle, ce détail est surabondant et aurait pu être supprimé sans inconvénient. N'est-il pas clair que les deux poètes ont eu sous les yeux le même texte poétique, et qu'Eschyle en a conservé la lettre tout en modifiant l'esprit? La fable avait été d'abord inventée pour glorifier la naissance d'Achille ; notre poète, en la faisant entrer dans le mythe de Prométhée, lui donne une portée qu'elle n'avait pas d'abord, et en substituant à Thémis le héros de son drame, il fait de ce dernier l'arbitre des destinées de Zeus.

Eschyle a donc profondément modifié la tradition, on peut dire qu'il l'a transformée, et tous les changements qu'il y a introduits sont à l'avantage de Prométhée, servent à grandir démesurément la noble figure du défenseur des hommes. Si nous prenons parti pour Prométhée en lisant l'étonnante œuvre du vieux poète, si tous les arguments, tous les raisonnements contraires ne peuvent rien contre l'impression que ce drame laisse dans notre esprit; cette impression, la sympathie que nous ressentons pour la victime de Zeus, n'est donc pas contraire aux intentions du poète. Il l'a voulu ; il a introduit de propos délibéré dans sa fable des traits qui ne permettent pas de voir dans Prométhée la figure de l'humanité révoltée contre le dieu souverain. Le poète a fait de son Prométhée un grand dieu, admi-

rable par la sagesse et la fermeté, ayant ses droits et ses titres, et, sinon l'égal du maître, du moins son pair.

Quel dommage que nous n'ayons plus le drame de la Délivrance de Prométhée, qui faisait, on ne saurait en douter, suite à celui qui est venu jusqu'à nous! Cet autre drame, très célèbre dans l'antiquité, est souvent cité par les auteurs anciens. Cicéron en a traduit une longue tirade dans ses Tusculanes; aussi pouvons-nous, grâce aux fragments et aux allusions éparses, entrevoir la marche de la pièce et ses principaux incidents. Prométhée, toujours attaché à son rocher, était rendu à la lumière; le lieu de la scène n'était cependant pas le même, le décor ne représentait plus les déserts de la Scythie, mais le mont Caucase. Au lieu des jeunes Océanides, on voyait autour de lui les dieux les plus anciens, venus des confins méridionaux du monde pour consoler leur parent. En effet, le chœur était composé des Titans, tirés par Zeus du Tartare où ils avaient été enchaînés. Ce trait est à noter. Cependant le supplice de Prométhée dure toujours, il est même devenu plus cruel par l'aggravation de peine déjà annoncée dans le drame précédent.

L'aigle de Zeus fouille les entrailles du malheureux pour se repaître de son foie; après un jour d'intervalle le foie a eu le temps de se former de nouveau, et l'affreux repas recommence. C'est le jour où l'aigle doit revenir. Mais auparavant paraît le glorieux archer , ce descendant d'Io , ce libérateur promis par les destins, révélé dès longtemps par les

prophéties. Comme son aïeule, Hercule parcourt la terre, mais il n'est pas, lui, aiguillonné par le délire, il dompte les monstres et laisse partout le souvenir de ses exploits. Prométhée lui enseigne la route à suivre, comme il avait fait à Io. L'itinéraire de cette dernière avait fait connaître l'extrême Orient, Hercule va explorer les pays d'Occident. C'est une occasion pour le poète de compléter en quelque sorte son tour du monde, et d'entretenir encore son public de cette géographie fabuleuse, qui avait autant d'attraits pour les hommes d'alors qu'ont pour nous aujourd'hui les .récits de l'intérieur mystérieux de l'Afrique! Entre autres merveilles, Eschyle leur contait comme quoi Hercule, serré de tous les côtés par les belliqueux Liguriens, à bout de flèches et de ressources, fut secouru par une pluie de pierres que Zeus fit tomber à propos, afin qu'elles servissent de projectiles au héros. Et voilà l'origine de ces amas de cailloux qui couvrent encore aujourd'hui la plaine de la Crau près d'Arles, et qui occupaient déjà, on le voit, la vive imagination des Grecs. Ce conte, assez enfantin, inspira à Eschyle de beaux vers, qui ont été conservés et qui ont un tour, un son tout à fait tragiques.

On entend des battements d'ailes, le redoutable oiseau se montre dans les airs. Hercule tend son arc, invoque le secours d'Apollon, l'archer divin, la flèche vole et l'aigle est abattu. Prométhée remercie son libérateur, « ce fils très cher d'un père ennemi ». Mais la délivrance n'est pas encore complète, les chaînes du prisonnier ne sont pas encore tombées.

Il faut qu'il révèle le terrible secret qui menace le règne de Zeus; c'est à cette condition qu'il pourra être rendu à la liberté.

Cette partie de l'action est obscure pour nous, mais nous savons qu'un accord fut conclu entre les dieux. Le centaure Chiron, atteint par une flèche d'Hercule et souffrant d'une blessure incurable, renonce à son privilège divin et endure volontairement là mort, afin de sauver Prométhée.

Ce détail pourrait sembler peu nécessaire dans l'économie du drame : car Prométhée s'est déjà racheté par la révélation du grand secret. Il y a plus : Chiron descend à la place de Prométhée dans les lieux souterrains où règne la mort. Cela ne se comprend bien que si le Titan s'y trouve et que le Centaure y prend en effet sa place. Dans Eschyle, Prométhée avait été, il est vrai, précipité dans le Tartare, mais il est déjà rendu à la lumière quand la substitution a lieu. Si je ne m'abuse, il y a ici contamination de deux versions distinctes. Où notre poète prit-il le rachat de Prométhée par Chiron? Peut-être dans la vieille Tiianomachie. Nous savons peu de chose de cette épopée, mais on en cite un fragment dans lequel Chiron se trouve mentionné, et Welcker a jugé que, vu le sujet de ce poème, Chiron ne pouvait guère y être introduit qu'à propos de la fable de Prométhée.

Dans Eschyle, Prométhée continuait, après sa délivrance, à porter des chaînes, mais des chaînes symboliques et inoffensives; il ceint ou, comme disaient les anciens, il lie sa tête d'une couronne

d'osier, peut-être met-il aussi (cela est moins sûr) un anneau fait du métal de ses chaînes, autre lien commémoratif de son long supplice. On pourrait être tenté de donner à la couronne une autre signification qu'à l'anneau. En effet, quelques critiques prétendent que Prométhée, avant de se soumettre, se déclarait vainqueur dans sa lutte contre Zeus et se couronnait en signe de triomphe. Mais ce système est en contradiction avefc les témoignages précis de plusieurs auteurs anciens et d'Eschyle lui-même. Ajoutons qu'il méconnaît le symbolisme antique. Les couronnes que portaient les victimes, les prêtres, les pèlerins, les suppliants, n'étaient d'abord autre chose que des liens qui les consacraient, les vouaient aux dieux; et la couronne de Prométhée était aussi une chaîne, « la meilleure des chaînes », comme disait le poète. Cette chaîne, qui ne serre point, qui n'est qu'une simple formalité symbolique, n'en constitue pas moins un acte de soumission, un hommage à la souveraineté de Zeus. En revanche, le Titan , réconcilié avec le maître de l'Olympe, reprend son rang et ses honneurs parmi les dieux. On sait que les Athéniens célébraient des fêtes et des jeux consacrés à Prométhée : rétablissement de ce culte n'était sans doute pas oublié par le poète qui, à la fin de ses Euménides, fait conduire ces déesses, en solennelle procession, à leur sanctuaire souterrain. L'inauguration du culte de Prométhée dans l'Attique faisait-elle le sujet d'un troisième drame? ou faut-il croire, au contraire, que le Prométhée enchaîné était précédé d'un drame roulant sur le

larcin du feu? ou bien encore, la fable se dérçulailelle en deux drames, une dilogie au lieu d'une trilogie? Les trois thèses ont été soutenues. Avouons que les données dont nous disposons ne suffisent pas pour résoudre cette question secondaire. La pensée d'Eschyle, la conception religieuse qu exprime ou que cache son œuvre, voilà ce que nous aimerions surtout à connaître. Cette pensée, cette conception, est-elle la même dans le drame de l'Enchaînement et dans celui de la Délivrance? Prométhée et Zeus sont, à proprement dire, les deux acteurs en préisence, quoique l'un des deux ne paraisse point, ne parle et n'agisse que par l'intermédiaire de ses ministres. On dirait que, d'un drame à l'autre, un changement s'opère dans ces deux personnages. L'aggravation du supplice, le foie dévoré et toujours renaissant, est l'image des-désirs inassouvis, des ambitions impuissantes, des rébellions qui trouvent leur châtiment en elles-mêmes. C'est en ce sens que la même peine est infligée à Tityos, un des criminels typiques châtiés dans les Enfers de Y Odyssée. Cette peine semble ranger Prométhée parmi les impies qui oublient les limites de la condition humaine : en effet, une ode d'Horace nous montre Prométhée dans cette société, à côté de Tantale. Eschyle pensait-il de même à ce sujet? Il faut dire qu'il n'inventa pas ce châtiment : il le trouva dans Hésiode et dans la tradition populaire : de très anciennes pierres gravées représentent déjà Prométhée et l'aigle. Le poète était obligé de conserver un trait de la fable qui se trouvait établi

dans toutes les imaginations, et il convient peut-être d'y attacher moins d'importance : ce trait pouvait ne pas avoir dans son esprit la môme portée que ceux qu'il inventa lui -môme et qui sont l'expression la plus directe de ses idées. Abstenons-nous donc d'interpréter le foie dévoré; c'était, aux yeux du poète, un supplice cruel, rien de plus. Mais on ne saurait méconnaître un certain changement survenu dans la conduite et môme dans les sentiments du fier Titan. Qu'il consente à révéler le fatal secret, cela n'est pas en contradiction avec les paroles menaçantes qu'il prononça jadis : il avait toujours regardé ce secret comme sa rançon future et le gage dé sa délivrance; il n'en est pas de même du lien symbolique qui rappellera à tout jamais son long enchaînement. En l'acceptant, Prométhée avoue qu'il a été trop loin dans sa résistance aux ordres de Zeus, il se lie lui-même, il s'incline devant le pouvoir dont il prédisait autrefois et souhaitait si ardemment la chute. D'un autre côté, ce pouvoir ne s'exerce plus de la même manière, Zeus a changé de conduite, lui aussi. Les chaînes des autres Titans sont déjà tombées avant celles de Prométhée, les combats, les violences d'autrefois sont oubliés. L'imprécation de Kronos est rachetée. Zeus voulait jadis détruire le genre humain, les progrès de l'humanité se sont faits malgré lui; maintenant, il protège le plus grand des mortels, qui est son fils chéri; il permet à Hercule de répandre ses bienfaits sur les hommes, de mettre fin au supplice du dieu ami des hommes, de triompher un jour de la mort

et de franchir l'abîme qui sépare les mortels des immortels.

Nous étions-nous donc trompés sur les intentions et les sentiments de Zeus? Cela n'est pas admissible, l'impression que la lecture du Prométhée enchaîné fait sur tout esprit non prévenu n'est pas de celles qui cèdent à des raisonnements. Aussi n'est-il nullement besoin de nous donner un démenti. La conduite de Zeus a naturellement changé avec les circonstances; ses principes de gouvernement ne sont plus les mêmes. Pour nous, sans doute, Dieu a toujours été ce qu'il sera de toute éternité; il est immuable, parce qu'il est parfait. Gardons-nous bien de prêter cette idée à un poète hellénique, à quelque hauteur de conception religieuse qu'il ait pu s'élever. Les dieux des Grecs, après avoir été d'abord les éléments et les forces du monde visible, se séparèrent insensiblement de la nature pour devenir des personnes, semblables à l'homme, tout en lui étant très supérieurs. Ces dieux sont nés, ils ont grandi, ils ont lutté, ils ont eu leurs aventures, leur histoire enfin. C'est assez dire qu'ils ne peuvent pas toujours être identiques à eux-mêmes. Zeus est arrivé au pouvoir après des combats, par une révolution violente. Les puissances qu'il a renversées par la force, il faut qu'il les contienne et les dompte par la force. C'est la condition de tout régime nouveau; il ne lui est pas loisible d'être doux; il faut qu'il réprime avec la dernière rigueur toute tentative de résistance, eût-elle les plus nobles motifs, comme celle de Prométhée. Ajoutez que Prométhée, tout en

ayant secondé l'entreprise de Zeus, appartenait à la race détrônée, et était par là même suspect. Enfin, comme le poète le dit lui-même par la bouche d\Héphaestos, « tout pouvoir nouveau est rigoureux ». On a beau être dieu, on n'échappe pas à cette loi des révolutions. Zeus était donc d'abord dur et tyrannique; des bourreaux implacables, Pouvoir et Force, étaient les exécuteurs de sa volonté ; il ne pouvait en être autrement. Mais quand une longue domination a consolidé son pouvoir, quand l'ordre de choses introduit par lui se trouve définitivement établi, les conditions ne sont plus les mêmes et les principes de gouvernement peuvent changer. 11 est si fort qu'il peut être doux; les dieux de l'ancien régime sont pardonnes et, à leur tour, ils pardonnent; une ère de paix succède à l'ère de violence, et Zeus est devenu le maître bon et sage qu'adorent les Pindare et les Eschyle.

On pourrait croire, en isolant quelques vers du Prométhée enchaîné , et on a cru, en effet, qu'Eschyle prédisait la chute de Zeus. Il faut le dire, cette chute, à voir les choses d'une manière générale, n'a rien d'impossible ; un règne qui a commencé peut finir. Mais hâtons-nous d'ajouter qu'aux yeux d'Eschyle cette possibilité ne se réalisera pas : pour lui Zeus est bien le dieu définitif. Déjà avant Eschyle, d'autres poètes, en obéissant à la logique des fables traditionnelles, avaient envisagé la possibilité de la chute de Zeus, non pour affirmer cette éventualité, mais pour la contester. Voici, en effet, ce qu'on lit dans la Théogonie, La première épouse de Zeus,

Métis (sagesse), doit enfanter un fils plus fort que son père; mais ce fils ne naîtra pas, Zens prévient ce malheur en s'incorporant Métis : évidemment il devient ainsi le dieu aux sages conseils, le dieu sage par excellence (|i.r,Tirca Zeuç). De môme, dans Eschyle, Zeus, après avoir gracié les Titans et conjuré ainsi l'Erinys de l'imprécation paternelle, détourne à jamais le danger d'une chute en se réconciliant avec le fils de Thémis, dépositaire du secret de sa destinée. La sagesse du dieu du feu, du dieu prévoyant entre tous, ainsi que l'indique son nom de Prométhée, redevient l'auxiliaire de Zeus, se soumet à son pouvoir souverain, et rend ainsi à jamais inébranlable le trône qu'elle avait aidé à fonder par ses conseils. Les deux fables, celle de Métis et celle de Prométhée, ont le même sens; elles servent à concilier les deux notions de Zeus, notions contradictoires et coexistantes. D'un côté, Zeus est un dieu qui a son mythe, son histoire, qui n'a pas toujours régné, ni même toujours existé, qui a triomphé un jour, qui pourrait succomber un autre jour; d'un autre côté, Zeus est «le seigneur des seigneurs », le dieu des dieux, enfin le dieu par excellence.

Cependant les querelles des dieux, ainsi que leur accord final, nous intéresseraient médiocrement, si les intérêts des hommes ne s'y trouvaient pas engagés. Sous les noms de Zeus, de Prométhée, d'Héraclès, le poète nous parle du bien et du mal de l'humanité, de ses progrès, de ses douloureuses épreuves. D'abord il nous transporte aux origines

du genre humain et du monde. Nous sommes au lendemain des batailles des dieux, les grandes convulsions cosmiques viennent à peine de s'apaiser. Typhon, le monstre aux cent têtes, le géant des volcans, rebelle à Tordre harmonieux du monde, vient d'être précipité dans les profondeurs de la terre. Mais tout vaincu qu'il est, il fait encore sentir parfois sa rage destructrice en s'agitant dans sa prison, témoin la grande éruption de l'Etna qui terrifia les contemporains d'Eschyle et que le poète rappelle dans ses vers. C'est là un écho des révolutions du monde primitif évoquées par le poète. L'humanité végétait dans une triste torpeur et faillit y périr, quand brilla sur la terre, dans les demeures des hommes, la première étincelle du feu. Ce don d'un dieu bienfaisant devient le germe des arts, des sciences, le point de départ de la culture intellectuelle et d'une existence vraiment humaine. Mais le bienfaiteur de l'humanité, son patron, son représentant et comme son image divinisée, est condamné à de longues et cruelles souffrances : tout progrès s'achète, s'expie par la douleur. Enfin cependant les temps s'accomplissent, l'humanité s'exalte en s'inclinant, la paix est conclue entre la terre et le ciel. L'amour des dieux pour les filles des mortels est le signal de ce rapprochement; de leur union naissent des héros aimés des dieux et dignes de partager leur immortalité. Prométhée, délivré par Hercule, est à jamais réconcilié avec Zeus *.

1. |Xes vues développées dans cet article avaient été indiquées dans la Prxfatio de notre édition du Prométhée (1804) et

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