‹ Études sur le drame antiqueChapitre 22 sur 56 · Voir sa dissertation sur le Promélhée publiée en · texte numérisé non relu

Voir sa dissertation sur le Promélhée publiée en

3. La Prométhéide. Extrait des Mémoires de VAcad. des Inscriptions, XXV11I (1875).

sairement, et qu'une tragédie dans laquelle on aurait vu paraître Prométhée portant dans la férule (vap6ï)E) l'étincelle précieuse dont il faisait don aux mortels n'aurait pu être intitulée npojxyjôeùç ™pq>6po$. D'après une scholie, Eschyle disait dans cette pièce que Prométhée avait été enchaîné (8s8é<rôat) pendant trois myriades d'années. Cela nous oblige-t-il de croire que l'action de la pièce était postérieure au supplice? Un personnage, Prométhée lui-même, pouvait en prédire la durée, ou plutôt en déplorer d'avance la longueur par une locution hyperbolique ; il employait le futur, mais le scholiaste était libre de se servir du passé, en se mettant à son propre point de vue. S'attendre partout à une rigoureuse exactitude d'expression, c'est s'exposer à plus d'une erreur. Enfin le vers : Styav 6' otzom 6eT xal Xéyeiv xà xatpia ne peut rien nous apprendre sur le sujet du drame. Westphal lui trouve une place très convenable dans le sujet qu'il suppose. Mais un lieu commun tel que celui-là pouvait se placer à peu près partout. Qui eût deviné, si les Euménides étaient perdues, à quelle occasion il y est amené (v. 277)?

L'hypothèse que le IIupq>6po; était la troisième pièce de la trilogie n'est donc pas démontrée par ces preuves ; tout ce qu'on peut dire, c'est que les données que nous avons ne s'opposent pas à cette hypothèse. Voyons maintenant comment Westphal reconstruit les drames perdus. Dans le Au6jjLevoç, Prométhée est délivré par Hercule malgré Jupiter. La réconciliation n'a lieu que dans le Ilupçdpoç : Prométhée consent à révéler le danger qui menace le pouvoir du chef des dieux, et celui-ci confirme définitivement la liberté qui a déjà été rendue sans son consentement au grand Titan. Même en admettant ces vues, il n'est pas facile de se faire .une idée de l'action de la troisième pièce. Hercule négocie la paix; il fait connaître que Chiron, souffrant d'une blessure incurable, est prêt à renoncer à son privilège divin et à endurer la mort, afin de sauver Prométhée ; ce dernier révèle le secret dont il est possesseur, et reçoit les honneurs d'un culte particulier. Où sont ici les éléments d'une action tra-

gique? où est le uàOo;, à prendre ce mot au physique ou au moral? Cependant le sujet des deux drames est nettement distingué d'une manière générale : dans l'un, le Titan triomphe ; dans l'autre, il se soumet à l'ordre établi en échange des garanties et des honneurs qui lui sont accordés. Malheureusement, cette distinction est, suivant nous, insoutenable.

Nous savons (par Athénée, XV, p. 674 D) que, dans le Audjxevo;, Prométhée mettait une couronne. A entendre Westphal, cette couronne était le signe du triomphe : elle indiquait que le Titan délivré sortait victorieux de sa lutte contre le maître du ciel. Dans la troisième pièce, au contraire, il aurait consenti à porter un anneau de fer en souvenir de sa peine et en signe de soumission.

Quelque ingénieuse que soit celte combinaison, nous regrettons de ne pouvoir l'admettre. Elle repose sur un texte altéré, et elle est formellement contredite par d'autres témoignages. On lit, il est vrai, dans Hygin (Poet. Astr., II, 15) : Mémorise causa ex utraque re, h. e. lapide et ferro, sibi digitum vincire jussit.... Nonnulli etiam coronam habuîsse dixerunt, ut se victorem impune peàcasse diceret. Mais la couronne et l'anneau avaient absolument la même signification. Hygin l'indique en les coordonnant, et il faut ajouter la négation ne dans son texte, soit après peccasse, soit après impune. Cette correction, que j'ai déjà proposée dans la préface de mon édition du Prométhée, est indispensable. Athénée, /. c, se sert du mot àvrtTroiva, évidemment d'après Eschyle; un peu plus haut (p. 672 E), il appelle la couronne de Prométhée une expiation volontaire et exempte de douleur (tîo-'.v éxoûaiov èv àXv7tta x£tjxévy ( v), et il rapporte comment, à l'imitation de cette peine symbolique, les Carions, qui avaient un jour enchaîné une idole avec des « branches d'osier, reçurent de l'oracle qu'ils consultèrent l'ordre d'expier ce délit en se ceignant, ou plutôt, comme disent les Grecs, en se liant (xaxaSetv, vincire) la tête des rameaux du même arbre ().jyo;). Apollodore et Eschyle luimême appellent la couronne de Prométhée une chaîne, et

la meilleure des chaînes *. Ce symbolisme, qui nous étonne, était familier aux anciens 2 . Pour revenir au passage d'Hygin, s'il faut ajouter aux arguments que nous venons de donner une preuve plus directe de la justesse de notre correction, citons ici quelques lignes de Probus, sur lesquelles nous aurons à revenir plus bas. Voici ce que rapporte ce savant commentateur de Virgile à propos du vers 43 de la VI e églogue : Hune quidem volturem Hercules interemit, Prometheum tamen liber are, ne offenderet patrem, timuit. Sed postea Prometheus Jovem a Thetidis concubitu deterruit, pronuntians quod ex his nasceretur qui ipsis dis fortior futurus esset. Ob hoc beneficium Jupiter eum solvit. Ne tamen impunitus esset, coronam et anulum gestanda et tradidit.,.. Pour le moment, la dernière phrase seule nous intéresse. 11 en résulte que la couronne remplaçait les chaînes ; que Prométhée, en s'en ceignant, faisait, en quelque sorte, durer son supplice d'une manière symbolique, et qu'il se soumettait ainsi à Jupiter dans le drame même où il était délivré. On comprend de moins en moins ce qui aurait pu se passer dans un drame suivant.

Ce n'est pas tout. Je ne puis approuver ceux qui croient, comme Westphal et Martin, qu'après avoir tué l'aigle,

1. Voir Apollodore, II, 5, 11; Eschyle, fragment du drame satyrique Sphinx, cité par Athénée, XV, p. 074 D :

Toi ôè $év<i> "f e crtéçavov àp^octov aréqpoç 6so-(iwv apiaTOç èx. IIpopurjGéax; Xd^ou.

En écrivant or^avoç, on laisse subsister une intolérable tautologie. La dernière syllable de oréçavov est, au contraire, le seul indice de la vraie leçon, foncièrement gâtée par une distraction du copiste. L'épithète àpxocîov fait supposer que le feuillage, qui servait anciennement aux couronnes, était nommé dans ce vers. Or Athénée, dans un autre passage, cité ci-dessus, dit, en invoquant le témoignage d'Aristarque : Auyotç è«xTs?avovvto oî àp-/orio'.> et il ajoute quelques vers dans lesquels on lit : Kai ^ûyoç àp/atov KapaW eniçoç. Je crois donc que le texte d'Eschyle portait :

Tô> ôè |év<i> y£ Xuyivov àp^aiov crx^oç.

Page 1