‹ Études sur le drame antiqueChapitre 23 sur 56 · Cf. K. F. Hermann, Griech. Antiquitœten, II, g · texte numérisé non relu

Cf. K. F. Hermann, Griech. Antiquitœten, II, g

l 90 ÉTUDES SUR LE DRAME ANTIQUE.

Hercule ôtait aussitôt les chaînes de Prométhée. C'eût été une faute dramatique : plus l'action était simple, plus il fallait s'appliquer à en marquer la progression. Eschyle a bien su séparer les peines réunies par Hésiode : son Prométhée est d'abord simplement enchaîné; la visite de l'aigle est réservée pour plus tard, comme une aggravation du supplice. Je persiste à croire que le poète observait une gradation analogue quand il représentait la fin du supplice. D'abord, Hercule perçait l'aigle d'une de ses flèches, sur quoi Prométhée le saluait comme « le fils très cher d'un père ennemi ». Mais le fils de Jupiter ne put prendre sur lui d'exposer son père à une chute honteuse en délivrant le prisonnier aussitôt et sans condition. Auparavant, Prométhée devait révéler son terrible secret ou, tout au moins, s'engager à le révéler. Un dieu envoyé par Jupiter confirmait-il expressément cet arrangement, ou bien Hercule comptait-il assez sur l'approbation de son père pour traiter en son nom? Je n'ose décider cette question. Quoi qu'il en soit, ces vues reçoivent une éclatante confirmation du récit de Probus. Le témoignage de Philodème est moins détaillé; mais il a l'avantage de se référer positivement à Eschyle. Un passage du uepl eùcreêeûxç (table XC) porte : Kal tbv npo(iY]6êa Xuecrôai iroiet AîdyuXo;, oti to Xdyiov è[i.r,vu<7e xo izepl ©étiSoç. Ce texte dit nettement que la révélation de l'oracle ou, si l'on veut, la promesse de le révéler, précédait, dans Eschyle, la délivrance. Martin voudrait entendre XuecrBai non de la délivrance, mais d'une déclaration, faite après coup par Jupiter, qu'il ne remettrait pas Prométhée dans les fers. Mais Philodème n'est pas un poète, ni un personnage de tragédie faisant des prophéties obscures ; c'est un prosateur, et des plus prosaïques : il ne faut pas lui faire dire autre chose que ce qu'il dit.

En revanche, les prédictions que Prométhée fait dans la tragédie conservée admettent une certaine latitude d'interprétation. Il assure à deux reprises (v. 176 et 991) qu'il ne dira son secret que lorsque les chaînes seront tombées. Eh bien, s'il promettait cette révélation avant la délivrance,

il se conformait strictement à ces assurances. Et il ne se donnait même pas de démenti réel, s'il se contentait, pour faire la relation, de la promesse de la délivrance. A celte occasion, disons un mot d'un autre vers auquel Westphal et Martin attachent, suivant nous, trop d'importance. Proraéthée ayant annoncé que sa délivrance seule peut détourner les dangers qui menacent Jupiter, lo demande (v. 771) : Tîç ouv 6 ).v?a>v èrrlv axovco; Aïo; ; S'ensuit- il qu'Hercule délivrera Prométhée malgré Jupiter? D'où viendrait donc à lo, qui n'a reçu la confidence d'un oracle, la connaissance d'un fait si extraordinaire, si inadmissible? Prométhée qui connaît, lui, l'avenir, ne lui a rien dit de pareil : au contraire, ses paroles feraient plutôt supposer, ce qu'il dit ailleurs en propres termes, que Jupiter luimême fera tomber ses chaînes. Io ne sait que ce qu'elle voit : le supplice infligé par Jupiter à Prométhée. Elle ne comprend ni que le maître fasse volontairement cesser le supplice ni qu'un autre se permette cet acte malgré le maître. Elle ne dit que ceci : « Qui donc peut te délivrer, puisque Jupiter ne veut pas que tu sois libre? En traduisant ce vers, il ne faut pas oublier que la locution ô Xu<ro>v èortv est au présent, et signifie : « est capable de délivrer ». Il est presque inutile de renvoyer à Krueger, Gramm. gr., 53, 7, 9».

Résumons. Dans le Audjievoç, Prométhée achetait sa délivrance au prix de son secret, et il consentait à porter un lien symbolique en commémoration des chaînes que lui avait valu sa résistance aux volontés du maître. Il y faisait donc la paix avec Jupiter, et rien n'empêche de croire que tout ce qui se rattachait à cette réconciation ait trouvé

1. Schœmann, dans son édition, et Wecklein, Siudien zu Aischylus, p. 28, expliquent les mots àxovxo; Atdç : « Jupiter y consentant avec répugnance ». Mais il est évident que àxtov, comme invitus, ne peut prendre ce sens que lorsqu'il se rapporte au sujet du verbe. Invitus feci signilie : « Je l'ai fait avec répugnance ». Mais me invito fecit veut dire : « Il l'a fait malgré moi »; et ne peut se traduire : « 11 Ta fait, et j'y ai consenti malgré moi ».

place dans le même drame. A la fin, un dieu, soit Mercure, soit (ce qui me semble plus probable) Vùlcain ou Minerve, pouvait annoncer, au nom de Jupiter, les honneurs dont jouirait désormais Prométhée comme membre de la société olympienne, le culte dont il serait l'objet. L'analogie des Eumcnides est toute en faveur de cette hypothèse, et je ne vois pas le moyen de remplir dignement une tragédie qui eût fait suite au Avfyevo;. Bien entendu, je ne nie pas absolument que le poète ait pu trouver ce que je ne découvre pas; je dis qu'il est difficile d'assigner au IIvpçôpoç la troisième place de la trilogie, tout aussi difficile que de lui donner la première place. Bernhardy, Dindorf, Bergk sont d'avis que deux tragédies avaient suffi à Eschyle pour embrasser toute la fable de Prométhée. Ils croient que le titre de Evpçdpo; appartient au drame satyrique joué à la suite des Perses, de même que celui de Hvpxaeû;, qui n'apparaît qu'une fois, et qui, suivant eux, serait inexact. Il faut leur accorder que, autant que nous en pouvons juger, le sujet semble épuisé par les deux drames du Ae<r{iu»xYj; et du AudjAevo;. D'un autre côté cependant, nous connaissons plusieurs trilogies d'Eschyle, nous pouvons en soupçonner d'autres; mais nous ne voyous pas que ce poète ait fait jouer ensemble deux tragédies liées par le sujet et une troisième indépendante des deux autres *. Cette objection a sa valeur. Il y a des présomptions générales en faveur d'une composition trilogique; mais dès que l'on essaye d'en remplir le cadre, de tracer les contours d'un troisième drame, soit antérieur, soit postérieur aux deux drames connus, on se heurte à de grandes difficultés.

1. Exceptionnellement, les poètes concoururent avec deux tragédies. Nous en avons un exemple, mais il est du iv e siècle.

M, Decharme nous donne un volume sur Euripide et Vesprit de son théâtre. C'était choisir un beau sujet, il fait bon parler de ce que Ton sait bien. Le savant professeur connaît à fond son Euripide, cela va sans dire ; et Euripide est un des rares poètes de la grande époque de la littérature grecque qu'il nous soit donné de bien connaître. Laissons les lyriques pour nous en tenir aux maîtres de la tragédie. Nous ne possédons plus que sept drames d'Eschyle et autant de Sophocle, quand ces deux poètes ont été d'une progidieuse fécondité. Quelques chefs-d'œuvre choisis dans un théâtre si riche ne peuvent donner qu'une idée incomplète du talent de ces poètes. Il est probable que la variété de leurs conceptions, la souplesse de leur

1. Journal des Savants, 189?, août et octobre, p. 478 et p. 590 et suiv. Euripide et Vesprit de son théâtre, par Paul Decharme, professeur de poésie grecque à la Faculté de Paris. Garnier frères, 1893.

génie, nous échappent en grande partie; comme il est possible, d'un autre côté, qu'ils bénéficient de ce que le temps a élagué leur œuvre, car il est à croire qu'étant obligés de donner sans cesse des pièces nouvelles pour les grandes fêtes, ils ne se soutinrent pas toujours à la même hauteur. Il n'en est pas de même d'Euripide. Nous lisons encore de lui dix-huit drames, un millier de fragments, dont plusieurs très étendus, des allusions très nombreuses à ses tragédies perdues, parfois même des sommaires; en sorte qu'on peut se faire une idée plus ou moins complète de son théâtre tout entier. Ajoutons que le drame d'Euripide est le plus voisin du nôtre par la complication de l'intrigue et le développement des passions, que sa vive sensibilité et son esprit éclairé lui donnent une physionomie en quelque sorte moderne, et que les défauts même du poète dramatique sont souvent pour l'homme et le penseur des titres à notre admiration et des sujets d'étude des plus intéressants. Euripide est, en effet, le témoin, le représentant, d'une époque de fermentation intellectuelle et morale. Qui de nous n'a éprouvé au sortir de l'enfance, à l'éveil de la raison et de l'esprit d'examen, un éblouissement des horizons nouveaux qui s'ouvraient devant lui, et en même temps un douloureux regret des croyances évanouies? C'est par ces tourments et ces enchantements que passait alors la Grèce , ou tout au moins la partie la plus cultivée de la nation, et Euripide est le plus fidèle et le plus éloquent interprète de la révolution qui prépara le triompho

de la philosophie sur les antiques croyances. Aussi M. Decharme a-t-il consacré la première partie de son livre à ce côté du théâtre d'Euripide. Après un aperçu sur la vie et le caractère du poète, il étudie ses rapports avec les philosophes et les sophistes, la critique à laquelle il soumit les traditions religieuses, ses idées morales, ses vues sur la société de son temps et sur la politique de sa patrie. Le poète ne vient qu'après le penseur. Dans la deuxième partie de l'ouvrage, M. Decharme étudie l'art dramatique chez Euripide, le choix des sujets, les situations, la conduite de l'action, la part faite, à côté des acteurs et du dialogue, au chœur et au lyrisme. M. Decharme poursuit, comme il dit lui-même, une enquête* sur les opinions et la méthode dramatique de son auteur. Il le fait sans opinion préconçue, également disposé à louer et à critiquer, avec une grande justesse d'esprit et une ferme impartialité. Le lecteur s'abandonne d'autant plus volontiers à un guide si sûr que le fruit d'études sérieuses et de longues méditations est exposé avec agrément. Il sait gré à l'auteur de lui raconter à l'occasion les fables, retrouvées par l'érudition, mais moins connues du grand public, d'une foule de pièces perdues. Il lit avec plus d'intérêt encore des pages bien senties, comme celles qui concernent les enfants et les mères dans Euripide. Louerons-nous l'auteur de n'avoir pas cherché à être complet et à épuiser sa matière? Sans doute, car rien n'est plus fatigant que les écrits dont les auteurs ont voulu tout dire. Sans parler de nombreux points de détail, bornons-

nous à signaler l'omission voulue du Cyclope et du drame satyrique dans cett^ étude sur Euripide.

Nous allons suivre le bon exemple que nous donne M. Decharme, et ne pas résumer ici tous les chapitres d'un ouvrage que les amis des lettres aimeront à lire. La plupart du temps nous ne pourrions que redire moins bien ce qui est excellemment exposé par l'auteur. Il est difficile, en effet, de ne pas s'accorder avec un esprit aussi sobre et aussi sensé. Cependant, tout en approuvant le fond, on peut différer d'avis sur certains détails, on peut présenter les choses à un autre point de vue, on peut développer des points qui ont été simplement indiqués. C'est ce que nous nous proposons de faire dans cet article.

Rien n'est plus délicat que de dégager les idées personnelles d'un poète dramatique, qui doit faire parler les personnages qu'il met en scène conformément à leur caractère, à leurs passions, à la situation où ils se trouvent. La difficulté redouble quand nous avons affaire à un esprit curieux de spéculations, mais nullement dogmatique, une intelligence qui cherche, qui examine, qui aime à faire le tour de tous les problèmes sans s'astreindre à conclure. A quel signe reconnaîtrons-nous la pensée, les convictions, du poète lui-môme? M. Decharme répond fort sagement qu'on peut attribuer à Euripide les idées qui se rencontrent plusieurs fois chez lui développées avec complaisance, et dans des pièces qui appartiennent à des époques différentes; puis aussi, et surtout, les réflexions qui conviennent si

LE TCÎlTCE 3'EraPfZ«C *7

pco à la bouche dans laq .:*:> Eurip: .3* les a p!Â.v<>s que le personïî&^e «îevivuï rïidei3iaer.t :e jvrteparole du poêle. Disons cependant qail jwut armer, tout au contraire, que le* paroles les plus en situation nous révèlent la pensée intime du poète et s'imposent comme l'expression de la rente même. Le théâtre d'Euripide est plein des maximes de la sagesse égoïste qui détourne l'homme des affections profondes: chacun en a assez de ses propres maux: il est trop pénible de souffrir pour deux, de trembler pour les jours d'un ami. d'une femme, d'un enfant : s'exposer à perdre des objets aussi ehers. quand on peut vivre seul, c'est donner trop de prise au malheur et à la souffrance. Mais tous ces beaux raisonnements ne tiennent point devant le cri de l'amour maternel. Quand Andromaque quitte l'autel où elle s'est réfugiée et s'expose aux tortures, à la mort, pour sauver la vie de son tils, elle sYcrie : « Ah ï je le sens mieux que jamais : pour tous les hommes, les enfants, c'est la vie ; celui qui ne veut pas en avoir souffre moins sans doute, mais il est malheureux dans son bonheur 1 ». Voilà ce que dit une femme au moment de se sacrifier pour son enfant, et ces paroles sorties des entrailles d'une mère sont plus fortes que toutes les dissertations d'une froide sagesse. Ici c'est la circonstance qui donne tout son prix à la réflexion et qui entraîne l'assentiment du lecteur ou du spectateur ; et il est peut-être plus important de constater l'effet moral

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