Bacch
dévotion au dieu redoutable qu'il mettait sur la scène. Dans Athènes même, Euripide n'était pas toujours libre de dire toute sa pensée, et nous le voyons quelquefois mettre une sourdine à l'expression de ses sentiments. Clément d'Alexandrie nous a conservé des vers dans lesquels le disciple d'Anaxagore condamnait les météorologues. « Qui donc, à la vue de ces choses, ne reconnaît Dieu, et ne rejette loin de lui les fallacieux mensonges des raisonneurs qui dissertent sur les choses du ciel? »
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L'aventure de Bellérophon, le héros d'une des tragédies perdues d'Euripide est présente h la mémoire des lecteurs d'Aristophane grâce à la parodie que le poète comique en fait, au commencement de la Paix, avec cette verve et cet esprit qui savent cjonner un air de vraisemblance aux conceptions les plus chimériques. Les vers que nous venons de traduire étaient peut-être prononcés par le chœur de Bellérophon comme un correctif à l'audace impie du héros. Ailleurs encore Euripide s'élève contre la raison impie : « Dans notre vain orgueil, dit-il, nous croyons être plus sages que les dieux » ; c'est le héros de la cité, Thésée, qui s'exprime ainsi dans un discours * où il soutient une thèse contraire au pessimisme habituel d'Euripide. « Le bien, dit-il,
; 1. Suppliantes, 195-218.
l'emporte sur le mal dans notre vie, autrement les dieux ne nous auraient pas donné l'existence. » M. Decharme fait observer que la tragédie des Suppliantes est peut-être la seule où Ton ne puisse relever un mot de critique à l'adresse des Olympiens. Le sujet patriotique imposait au poète d'être respectueux des dieux. On voit qu'Euripide savait se plier aux circonstances, aux nécessités du moment.
Nous ne quitterons pas les Bacchantes sans ajouter un mot sur un passage assez singulier et diversement jugé par les commentateurs d'Euripide. Tirésias défend le nouveau culte contre les attaques de Penthée. Il s'étend sur les bienfaits de Dionysos, mais il mêle à son apologie certains arguments qui étonnent le lecteur. Le dieu qui a procuré aux mortels l'oubli de leurs maux en leur donnant le vin, est confondu avec cette boisson et semble perdre ainsi sa personnalité. Un mythe baroque est écarté par une interprétation des plus étranges. Quelques critiques pensent que le malin poète a glissé sournoisement, dans cette apologie de la religion de Dionysos, des considérations qui en détruisent les fondements. D'autres ont été choqués de cette contradiction apparente, au point de rejeter les vers en question comme une interpolation.
Par le fait, ces vers qui ne sont ni interpolés ni impies, constituent un document pour l'étude de ce qu'on peut appeler la théologie de cette époque. Tirésias dit que le fils de Zeus, dieu offert en libation aux autres dieux, devient ainsi un média-
teur entre les humains et les immortels 1 . On ne méconnaîtra pas la profondeur mystique de cette conception, et si Dionysos est ici confondu avec le fruit de la vigne, on se souviendra que les poètes emploient indifféremment le nom de Bàxyoç pour désigner le vin et le dieu du vin *, comme celui d'Héphsestos pour le dieu et l'élément du feu 3 ; qu'un peu plus haut, Déméter vient d'être confondue avec la terre, et que la même déesse est identifiée avec les céréales dans un oracle delphique 4 . Reste le jeu de mots au moyen duquel la légende de l'enfant Bacchus arraché du sein de sa mère et cousu dans la auisse de Zeus est remplacée par une fiction un peu moins étrange 5 . 11 est vrai que les chants du chœur célébreront pieusement cette même légende comme une sainte tradition ; mais cette divergence n'a pas lieu de nous surprendre. Le prologue d'Hélène met en doute le mythe d'après lequel Zeus aurait pris la forme d'un cygne pour s'unir à Léda, et néanmoins ce même mythe est rappelé à deux reprises comme un fait constant dans les chœurs du même drame 6 . L'interprétation de la légende de Dionysos est un moyen terme entre la foi qui accepte tout et l'incrédulité qui nie
i. Bacch.y 284-285.