‹ Études sur le drame antiqueChapitre 33 sur 56 · Hélène · texte numérisé non relu

Hélène

absolument. Beaucoup de philosophes dans l'antiquité, beaucoup d'esprits demi-croyants à toutes les époques, ont cherché des accommodements qui leur permissent de concilier la tradition et la raison. Euripide s'adresse ici à la partie la plus éclairée de son public macédonien et donne le moyen de rationaliser, sans le rejeter complètement, ce qu'il y a de plus choquant dans la légende de Dionysos.

L'originalité d'un poète dramatique se marque beaucoup plus dans la mise en œuvre que dans le choix des sujets. Ce dernier point a cependant son importance. Quand il s'agit des grands poètes tragiques d'Athènes, on peut dire, il est vrai, qu'ils n'auraient pas fait preuve d'une si étonnante fécondité, s'ils avaient été exclusifs dans leurs choix; les vieilles traditions nationales étaient le trésor où ils puisaient tous, sans se laisser rebuter par l'apparente pauvreté de la donnée traditionnelle, sans redouter de revenir sur les fables déjà mises sur la scène par leurs devanciers. Malgré cette communauté de sujets, on peut cependant signaler certaines préférences, certaines nouveautés. Welcker, qui aimait à suivre les transformations de la légende à travers les formes successives, épique, lyrique, dramatique, de la poésie grecque, classa les pièces d'Euripide d'après les épopées dont elles étaient tirées. M. Decharme fait une distribution topographique, il ordonne les tragédies d'après les traditions locales qui s'y trouvaient traitées; et à ce propos il fait remarquer avec justesse que les fables troyennes ne tenaient pas dans le théâtre complet

du poète une place aussi prépondérante que Ton pourrait croire d'après les pièces conservées. Quant aux fables attiques, assez rares encore chez Eschyle, elles sont largement représentées dans le répertoire d'Euripide; pas plus cependant que dans celui de Sophocle.

Ces classements ont leur intérêt. On peut cependant en faire un autre encore, non moins intéressant, en Rattachant à la nature même des sujets. Alors on est frappé à première vue par ce qui est la grande nouveauté et le trait le plus caractéristique du théâtre d'Euripide : les ravages que l'amour fait dans le cœur humain et les maux qu'il attire sur ceux qu'il subjugue et sur leurs proches. On connaît sa galerie des héroïnes victimes de l'amour : c'est Phèdre, malade d'une passion coupable, contre laquelle elle lutte en vain. C'est cette autre Phèdre du premier Hippolyte, qui s'abandonnait audacieusement et sans vergogne au penchant de son cœur. Le poète ne nous laisse pas ignorer que la fille de Minos avait sucé ces ardeurs passionnées avec le lait de sa mère, qu'elle était, comme on dirait aujourd'hui, victime de l'hérédité. D'autres femmes de la même famille lui fournirent le sujet d'autres tragédies. On voyait dans les Cretoises une petitefille de Minos, Aéropé, expier les dérèglements de sa jeunesse ', son adultère, ses trahisons, par le déses-

i. Ces dérèglements étaient rappelés incidemment, mais ne faisaient pas le sujet de la pièce. M. Decharme s'est sans doute laissé induire en erreur (p. 328) par la malencontreuse correction que Nauck a introduite dans le texte du fragment 4G9. Comment réminent et regretté helléniste ne s'aperçut-il pas

poir et le suicide. Euripide osa môme mettre sur le théâtre l'amour monstrueux de l'épouse de Minos. Sa Médée est une femme barbare, sans frein, sans mesure, étrangère à cette éducation hellénique qui enseignée se modérer jusque dans les égarements. Elle a tout sacrifié à l'amour, trahi les plus saintes affections, pour suivre un étranger. Trahie à son tour par l'amant, elle se venge d'une façon atroce, incroyable , à laquelle nous croyons cependant , grâce à l'art du poète, qui a su faire d'une mère à la fois tendre et dénaturée, un objet de pitié en même temps que d'horreur. M. Decharme défend son poète contre les reproches d'Aristophane, et certes on ne saurait taxer le théâtre d'Euripide d'immoralité. Rien de plus douloureux, de plus lamentable, que le spectacle de ces âmes malades, entraînées malgré elles, quoique sciemment et de propos délibéré, dans un abîme de crimes et de souffrances. Sainte-Beuve dit à propos d'une femme passionnée du xviip siècle : « Cette situation d'âme est si visiblement déplorable, qu'elle s'offre à nous sans danger, je le crois, tant l'idée de maladie y est inhérente, et tant il s'y montre pêle-mêle de délire, de fureur et de malheur *. »

Sthénébée s'est, comme Phèdre, vengée par la calomnie d'un amour dédaigné; mais, après avoir

qu'il se mettait en contradiction avec lui-même? En elï'et, il pensait que les deux titres Cretoises et Thyesle désignaient une seule et même tragédie. Or, s'il en est ainsi (et l'on ne saurait guère en douter), cette tragédie roulait sur l'horrible banquet. 1. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 11, p. 108.

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assouvi sa haine, elle garde toujours son amour : limage du jeune homme absent, mort peut-être, continue d'obséder son esprit, de remplir son cœur. Elle est punie par celui qu'elle avait calomnié : Bellérophon, de retour à Tyrinthe, feint de partager son amour, afin de l'enlever sur son cheval ailé et de la précipiter dans la mer. Le châtiment est mérité, mais nous ne pouvons nous défendre de trouver odieuse la conduite du justicier.

A côté de ces femmes, Euripide montra quelquefois des hommes égarés par une passion irrésistible. Macarée, épris d'un amour incestueux pour sa sœur; Laïos, enlevant le fils de son hôte, et donnant le premier exemple de l'amour contre nature. Mais dans la grande galerie des victimes de l'amour coupable, les femmes l'emportent par le nombre sur les hommes. Cela était naturel, mais l'étude des égarements du cœur féminin valut à Euripide l'ancienne et persistante réputation de misogyne. Quoi qu'en ait dit Aristophane et quoi qu'en dise M. Decharme, nous croyons que cette misogynie est plus apparente que réelle. Sans doute, les sorties contre les femmes, les boutades, les emportements, sont innombrables dans le théâtre d'Euripide, mais sous la violence de l'accusation, on sent l'intérêt, la pitié même ; et il ne faut pas oublier que le poète . ne laisse pas non plus à l'occasion de dire ses vérités au sexe fort 4 .

. 1. Voir Médée, 230-247, 420-430; Hipp., 966-970; Electre, 1036- 1040. •

Quoique la tragédie Sre nourrisse de passions excessives et criminelles, Euripide s'est plu quelquefois à peindre l'amour conjugal. Il faut dire, toutefois, que, la plupart du temps, cet amour prend quelque chose de trop ardent, de trop délirant, pour mériter le nom de vertu, qu'on doit y voir la passion d'une amante plutôt que l'affection d'une épouse. Nous avons en vue cette Evadné qui se précipite avec un appareil théâtral dans le bûcher de Capanée ; puis Laodamie, qui n'avait joui qu'un instant de l'amour de son mari, qui le voit revenir des Enfers pour le perdre une seconde fois après quelques heures, qui amuse sa douleur en embrassant l'image de son bien-aimé, et, poussée à bout, quand on lui arrache cette dernière consolation, finit par se donner la mort. Ne nous arrêtons pas à cette Hélène paradoxale qui a moins de réalité encore que le fantôme pour lequel Grecs et Troyens sont censés avoir combattu. La tragédie d'Uélène est un simple amusement, une débauche d'esprit. Il ne reste qu'un seul exemple, incomparable celui-là, de l'épouse vertueuse, dévouée jusqu'à la mort, c'est celui d'Alceste. N'oublions pas les jeunes hommes épris d'un amour pur, de cet amour qu'Euripide exalte quelquefois dans ses chœurs, qui est une école de vertu, qui inspire des actions héroïques. Tel était l'amour de Persée pour Andromède, qui excita un grand enthousiasme à Athènes avant de tourner la tête aux Abdérites. Tel encore l'amour d'Hémon pour Antigone. Après avoir aidé sa fiancée à ensevelir Polynice^ le fils de Créon était, dans la tragédie d'Euripide ,

condamné à mourir avec elle ; mais les amants furent sauvés par l'intervention du dieu thébain Dionysos. La maladie de l'âme dont les effets sont les plus terribles, les plus destructifs, c'est incontestablement le délire. D'après la croyance antique un fait aussi extraordinaire/aussi effrayant, que le trouble subit de la raison, ne s'expliquait que par une cause surnaturelle, par la colère d'un dieu. Une fois, dans son Hercule, Euripide se conforma à cette croyance. Le délire d'Hercule y est l'œuvre d'Héra, on voit la Rage elle-même descendre sur Tordre de la déesse, dans le corps du héros, et prendre possession de lui. Les premiers symptômes du mal, son explosion, ses effets, le douloureux réveil delà raison, tout cela est peint avec une vérité navrante. Mais le poète conserve les agents surnaturels, afin de les accuser. Différent est le cas d'Oreste. Que les remords d'un parricide s'exaltent jusqu'au délire; rien de plus naturel et de plus légitime. Le fils de Clytemnestre est épouvanté par les Furies, mais les déesses vengeresses n'existent que dans son imagination, ne sont que les visions qui hantent son esprit malade. Le délire prophétique de Cassandre a aussi tous les caractères d'une maladie. Quand elle entre en dansant, en brandissant le flambeau nuptial, en chantant son hymen avec le vainqueur, elle souffre, et elle fait souffrir les témoins de cette scène poignante, qui tient sa place dans la série des tableaux tragiques dont se composent les 7'royennes. Mais de môme que, peintre des ravages de la passion d'amour, il ne méconnaissait pas l'amour noble et salutaire,

Euripide a dépeint aussi un délire bienfaisant, réparateur de la santé de l'Ame, qu'il opposa, nous l'avons vu, dans les Bacchantes, au délire féroce et pernicieux.

Le poète, qui s'arrêtait souvent, avec une douloureuse compassion, au spectacle des maladies de l'âme, donna une fois à son public le spectacle d'un esprit malade. A la vue du malheur immérité qui frappe un jeune homme pur et vertueux, le chœur de Yflippolyte sent chanceler sa croyance à la justice des dieux *. Cette croyance était traitée de fable absurde par un héros que l'ingratitude des hommes et l'infortune succédant à de glorieux exploits, avaient fait tomber dans une noire mélancolie. Aigri par de tristes expériences personnelles, Bellérophon est indigné plus qu'un autre de voir partout l'oppression du faible par le puissant, et le bonheur insultant du méchant. Il nie jusqu'à l'existence des dieux, et entreprend d'explorer, sur son coursier ailé, les régions célestes, afin d'acquérir la preuve matérielle du néant des croyances reçues. Qu'Euripide ait traité dans cet esprit une fable déjà connue de Pindare, un fragment considérable venu jusqu'à nous ne permet point d'en douter.

Arrivons aux passions haineuses et à leurs conséquences tragiques. Si les fils d'Œdipe se provoquent et se détruisent dans les Phéniciennes, c'est moins par l'effet de l'imprécation paternelle que par ambition et soif de gouverner. La haine de deux femmes

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