‹ Études sur le drame antiqueChapitre 41 sur 56 · et suiv · texte numérisé non relu

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Restent enfin les fameuses monodies, ces airs de solo, où s'épanchent la joie, la douleur, la passion en couplets variés qui n'obéissent plus à la loi antistrophique, numeris feruntur lege solulis. Ces morceaux, par lesquels la tragédie d'Euripide se rapprochait de notre opéra, faisaient les délices du grand public, autant qu'ils prêtaient aux critiques des connaisseurs. Ni le mélange des rythmes et des modes musicaux, ni les roulades, ni les autres nouveautés empruntées aux musiciens contemporains, ne trouvaient grâce auprès des critiques d'art. Les protestations d'Aristophane sont répétées par d'autres poètes comiques; les philosophes aussi, Aristote, Aristoxène, regrettent la vieille musique, la musique classique, et condamnent ce qu'ils appellent dédaigneusement la musique de théâtre. Il ne nous appartient pas de juger un procès si ancien , puisqu'il remonte aux Grecs et qu'il subsiste encore aujourd'hui sans qu'on ait trouvé moyen de mettre les parties d'accord.

Le livre de M. Decharme se termine par quelques pages magistrales où se trouvent résumés, sous le titre de Conclusion, les traits les plus saillants d'un génie qui avait au plus haut degré le don d'émouvoir les cœurs et de faire réfléchir les esprits.

LES PHÉNICIENNES ET LA - PURGATION DES PASSIONS i »

L'étude de l'antiquité grecque retournerait-elle aujourd'hui au berceau d'où elle sortit il y a quatre ou cinq siècles? Exilée du pays natal après la prise de Constantinople, elle reçut dans nos pays d'Occident plus que l'hospitalité, elle trouva une nouvelle patrie. La science, la poésie, l'art des Hellènes, tant de trésors révélés à la fois ne ravirent pas seulement les esprits, mais les firent entrer dans des voies nouvelles, y provoquèrent cette révolution qu'on a pu appeler, sans exagération, une renaissance. Nous nous sommes imprégnés d'hellénisme et nous nous sommes appliqués avec une piété vraiment filiale à remettre en lumière et à restaurer les monuments de la civilisation grecque, avant même de songer à

1. Journal des Savants, 1889, mars et avril, p. 174 et p. 212 et suiv. EYPllJlAOr APAMATA è£ ép^veca;. xai àvayvtoaEw; Ay)|jly)tp''ou N. BepvapôaxYj. T6aoç izpiozQç, «fcOlNISSAI. — Les drames d'Euripide revus et commentés par Démet rios N. liernardakis. T. I. Les Phéniciennes. Athènes, typographie des frères Pcrri, en commission chez Cari Beck, 1888. (Bibliothèque hellénique Zographos}

ressaisir nos propres origines. Ressaisir ses origines, voilà le besoin qu'éprouve à son tour la nation grecque depuis qu'elle s'est affranchie par un héroïque effort, et de même qu'elle invoqua l'appui de l'Europe pour se reconstituer politiquement, elle lui demanda aussi des secours pour sa régénération intellectuelle.

C'est ainsi que nos anciens maîtres sont devenus nos disciples. On a vu un Athénien s'asseoir aux pieds d'un barbare du pays batave pour apprendre le pur attique, et l'élite de la jeunesse studieuse de la Grèce vient chercher dans les universités allemandes et françaises les lumières et les méthodes à répandre dans son pays. Mais, en s'instruisant chez nous, les Hellènes entendent user de cette instruction à leur guise, avec indépendance et conformément à leur propre génie : ce spnt des tributaires jaloux de s'émanciper.

Le présent volume est le deuxième d'une œuvre vraiment nationale, qui fait le plus grand honneur au Syllogue de Constantinople, sous les auspices duquel elle a été entreprise, et en particulier à M. Christakis Zographos, dont la noble générosité s'inspire d'un zèle ardent pour le progrès de l'instruction parmi ses compatriotes. M. Démétrios Sémitélos s'est chargé de publier Sophocle, et il a donné YAntigone en 1887; les Phéniciennes d'Euripide viennent de paraître avec le commentaire de M. Démétrios Bernardakis. Ces éditions, tout en ressemblant à celles qu'on fait chez nous, ont cependant un caractère particulier, qui tient à leur ten-

dance patriotique. Leurs auteurs sont des érudits et des humanistes, mais ils sont aussi et surtout des Hellènes : ils expliquent aux contemporains les chefs-d'œuvre littéraires des ancêtres, pour les retremper aux sources les plus pures du génie national. Cette régénération a été étendue, on le sait, jusqu'aux mots et aux formes du langage : les savants s'efforcent d'écrire et de parler comme on faisait au temps de Xénophon et d'Isocrate, et, non contents de se réformer eux-mêmes, ils prétendant imposer cette réforme à la société, au peuple. On dit que les savants réussissent dans cette tentative extraordinaire; mais leur succès fût-il complet aujourd'hui, l'œuvre serait à recommencer dans un siècle : l'érudition est impuissante à enchaîner la vie. M. Bernardakis goûte médiocrement les vues des Pollux et des Phrynichos dû xix e siècle. « Depuis une soixantaine d'apnées, dit-il, que la jeunesse grecque consacre les sept dixièmes de l'enfance et de l'adolescence à l'étude de la langue grecque, elle n'a réussi ni à apprendre la vieille langue, ni à savoir comment il faut parler et écrire aujourd'hui. » Il déplore comme une triste fatalité (xotx^j (xoTpa) ce progrès en arrière ; mais il s'y résigne comme à un fait irrévocable, et il suit le courant à son corps défendant, témoin sa préface même, où l'on voit des idées modernes et des vocables du jour s'affubler à la mode antique.

Cette préface, longue, très longue, n'est pas la partie la moins curieuse du volume. En dissertant sur Euripide, l'auteur s'échauffe, s'emporte, il

lâche la bride à sa verve. Il vous entraîne, sans vous convaincre; vous le suivez dans tous les détours d'une causerie prolixe, tantôt subtile, tantôt chaleureuse et éloquente; vous le lisez jusqu'au bout sans ennui, avec intérêt même, parce qu'il vous semble, dans cette lecture, lier connaissance avec l'homme, être admis dans sa studieuse retraite de Mitylène, y entendre deviser le savant et le patriote, à l'humeur chagrine, au cœur chaud, à l'âme enthousiaste.

La thèse de M. Bernardakis peut se résumer en deux mots : Euripide est le prince des poètes tragiques de la Grèce, de tous les pays, de tous les temps. Cette thèse, il s'efforce de l'établir doctement, la Poétique d'Aristote en main, et il la plaide avec ardeur, en combattant, en écrasant quiconque a jamais dit du mal d'Euripide. Parlons d'abord du plaidoyer. Trouverait-on aujourd'hui un juge quelque peu compétent qui acceptât comme dignes de foi toutes les médisances d'Aristophane ou qui approuvât toutes ses critiques? Nous relisons les Grenouilles avec plaisir, moins pour nous éclairer sur la valeur d'Euripide qu'à cause de l'intérêt historique que nous prenons aux querelles littéraires et morales d'une époque mémorable; la vieille et la jeune Athènes y sont aux prises, le poète s'est fait l'interprète de leurs admirations et de leurs aversions, de leurs principes et de leurs tendances ; il a reproduit leurs arguments à sa manière; mais si nous prenons la peine de traduire en langage ordinaire les grossissements bouffons du style comique, force nous est de reconnaître que peu d'arguments

nouveaux ont été ajoutés, depuis, soit par les partisans, soit par les détracteurs d'Euripide.

Il n'était donc pas bien nécessaire de partir en guerre contre Aristophane; il était injuste de le présenter comme un esprit frivole, sans principes, sans convictions, se moquant également des deux grands poètes qu'il met en scène, au point qu'à l'entendre, ni l'un ni l'autre n'aurait de réelle valeur. Dans une lutte en paroles, un débat contradictoire, force était qu'Euripide, aussi bien qu'Eschyle, cherchât à porter des coups à son adversaire; mais on voit bien que l'éloge que le plus jeune des deux poètes fait de ses innovations n'est au fond qu'une critique et qu'un persiflage indirect, tandis qu'Aristophane s'associe de cœur au noble langage dans lequel son Eschyle fait ressortir la grandeur et la beauté de ses conceptions dramatiques. Toute l'économie des Grenouilles, depuis le premier vers jusqu'au dénouement, démontre assez qu'Aristophane, après avoir feint de donner, lui aussi, dans l'euripidomanie, cherche à guérir le public athénien de cette maladie et à le convertir tout doucement à l'admiration du vieil Eschyle, dont il voudrait que les tragédies fussent reprises sur le théâtre.

D'un autre côté, il faut dire qu'Aristophane rend involontairement et inconsciemment hommage au poète qu'il harcèle sans cesse. Il me semble évident qu'il n'a pu se défendre lui-môme de l'engouement qu'il combat dans les autres. Il est sous le charme; il sait par cœur son Euripide, et s'il parodie souvent ses vers, ce n'est pas toujours pour les tourner

en ridicule, mais pour tirer des effets plaisants du contraste de ce qu'il y a de plus pathétique avec la réalité vulgaire. Les fictions dramatiques d'Euripide, aussi bien que ses vers, obsèdent l'esprit d'Aristophane : il en a tiré la fantastique chevauchée de Trygée, qui est certainement ce qu'il y a de plus amusant dans la Paix, et plus d'une scène de ses autres comédies. Aussi, de son vivant môme, ses rivaux lui ont-ils reproché, non sans rajson, qu'il euripidisait, et un jour il laissa échapper l'aveu qu'il admirait et cherchait à imiter Vos rotundum (tou (TTOfixTo; tô aTpoyY^ov) du poète qu'il déchirait avec tant d'acharnement. La persistance et l'acrimonie des attaques sont un indice de l'ascendant qu'il subit, quoi qu'il en ait, et dont il cherche vainement à se défendre : nous nous débattons avec le plus d'insistance contre les influences qui nous envahissent nous-mêmes.

Pour ce qui est des personnalités et des commérages répétés par Aristophane, la critique en a fait justice depuis longtemps. M. Bernardakis refuse môme de croire aux infortunes domestiques d'Euripide. Il fait finement remarquer que la grande nouveauté des drames d'Euripide, la vérité et la vigueur avec lesquelles il savait peindre les égarements des passions, ne semblait pouvoir s'expliquer que par la propre expérience du peintre. On disait et l'on croyait que sa femme avait posé pour les Phèdre et les Sthénébée. C'est ainsi que tel peintre italien fut accusé d'avoir martyrisé son modèle pour rendre plus fidèlement l'agonie des suppliciés; c'est ainsi

qu'on se persuada que Byron avait tué le mari de sa maîtresse, parce qu'il avait su prêter des accents si déchirants au désespoir de Manfred. Ces rapprochements sont très ingénieux; en effet, la vérité saisissante des tableaux a souvent fait tort à la réputation personnelle des artistes. Cependant, pour ce qui est de la femme d'Euripide, il est sage de suspendre notre jugement, et, tout bien considéré, nous n'oserions nous porter garant de sa vertu.

Après Aristophane, Schlegel est mis sur la sellette. Schlegel n'est pas mort depuis plus de deux mille ans, c'est presque un contemporain, et cependant son cours de littérature dramatique est déjà un vieux livre, dont on connaît si bien le fort et le faible qu'il peut paraître inutile d'en réfuter les erreurs et les préventions. Signalons toutefois dans l'Introduction de M. Bernardakis quelques pages intéressantes *, piquantes même, sur les variations du célèbre critique. En 1807, Schlegel écrit la comparaison des deux Phèdre et il porte Euripide aux nues; en 1808, Euripide est devenu un méchant poète qui marque la décadence du théâtre grec. D'où vient cette brusque conversion? En 1807, l'ami de Mme de Staël, l'Allemand impatient de l'hégémonie politique et littéraire de la France, exalte Euripide à Paris pour déprécier Racine et le chefd'œuvre de la tragédie française. L'an d'après, à Vienne, au centre des idées réactionnaires, il fait sa cour à l'opinion, en damnant Euripide, l'esprit

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