‹ Études sur le drame antiqueChapitre 43 sur 56 · Voir Pausanias, IX, n · texte numérisé non relu

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Vhéraklès D^EtJRIPIDE. 189

sissant dans Faction de son drame : ces mêmes enfants qu'Hercule tuera dans un accès de démence, il vient de les sauver de la mort. Le héros étant descendu aux enfers, ses ennemis espèrent qu'il ne reviendra plus, et ses amis le craignent. Un usurpateur s'empare du pouvoir clans Thèbes, et, pour affermir son nouveau règne, il veut mettre à mort toute la famille d'Hercule. Tous ces incidents sont évidemment imaginés par Euripide. A cette fin il donne au roi Lykos, qui figurait dans les vieilles traditions de Thèbes , un fils du même nom . Les enfants, leur mère Mégara, le vieil Amphitryon, vont mourir par le feu (il y a là peut-être un souvenir de la légende thébaine rappelée plus haut), quand Hercule paraît. Et le poète se plaît à peindre par des traits familiers la tendre affection du héros pour ses enfants. Ils s'attachent à ses vêtements, le bon père les laisse faire, les traîne à la remorque, les caresse; et un instant après, il les immolera lui-même.

La seconde innovation n'a pas moins de portée. Dans la légende, la démence et le meurtre des enfants ont pour suite l'exil d'Hercule et sa servitude ou son vasselage à Argos. Ils précèdent donc les travaux du héros. Euripide place la démence après l'accomplissement des travaux, à la fin de la carrière du héros. Il est déjà le plus grand des mortels, le bienfaiteur de l'humanité; les chants du chœur exaltent tous ses hauts faits : et c'est alors, au comble de la gloire, qu'une divinité jalouse trouble son esprit et fera du héros victorieux un objet de pitié pour tous, d'horreur pour lui-même.

Le délire d'Hercule n'est pas trait& par Euripide comme le délire d'Oreste. Ce dernier est malade, et les Furies qu'il croit voir n'existent que dans son imagination hallucinée: La fureur qui possède Hercule est un être démoniaque, distinct de sa personne, et que le poète montre aux yeux du spectateur. Euripide revient, dans ce drame, à la conception mythologique, il procède à la façon d'Eschyle : ce qui se passe dans l'âme d'Hercule est projeté en dehors, prend un corps et s'appelle la Fureur, Àu<y<jx. Pourquoi Euripide abandonne-t-il ici l'explication psychologique et la méthode qui lui est propre, pour revenir aux idées légendaires? Son intention est évidente, il reprend la vieille fable afin de protester contre elle. La haine implacable d'Héra, acharnée à dégrader ce que le ciel et la terre admirent, sa basse jalousie, sont indignes d'une divinité. Le poète le déclare dans ses vers; mais il ne s'en tient pas là, il fait ressortir d'une manière plus frappante l'odieux de la conduite de cette déesse, en mettant la protestation dans la bouche de Fureur. Cet être aux traits hideux, qui n'a d'autre fonction que d'égarer l'esprit des hommes, hésite à se faire l'instrument de l'injuste HéraMllui répugne de frapper le héros, et c'est à contre-cœur qu'il obéit aux ordres de la reine du ciel. Cette dernière est représentée par Iris, sa messagère et sa fidèle servante ; on voit paraître à la fois la belle déesse olympienne et l'horrible démon infernal; de ces deux êtres, le plus équitable, le plus humain, c'est celui qui semble voué par sa nature à faire le mal et à s'y complaire. Il était

VHÊRAKLES D'EURIPIDE. * *9i

impossible de flétrir plus énergiquement les croyances populaires.

Euripide avait-il en même temps l'intention de présenter le délire d'Hercule comme l'effet naturel d'une longue suite de victoires sans exemple, comme la conséquence, dans les âmes héroïques, du sentiment exagéré de leur propre grandeur? C'est l'avis de M. de Wilamowitz. Aristote remarque quelque part que les hommes de génie sont sujets aux accès de la bile noire ([xeXaY/oXtxot), et le premier exemple qu'il cite est précisément celui d'Hercule. Nous nous exprimerions plutôt comme Sénèque, qui dit, en traduisant le passage du philosophe grec, que les grands hommes ne sont pas sans un grain de folie ! . M. de Wilamowitz pense que tel était aussi le sentiment d'Euripide. Il appelle l'attention sur les propos que tient Hercule avant que le démon de la fureur se loge dans son corps. Le héros s'emporte, il veut renverser le palais de Lykos, faire mourir avec le tyran tous les Thébains qui ont pris son parti, remplir de leurs cadavres, teindre de leur sang, les rivières de Thèbes. Ces paroles annoncent-elles, en effet, que l'esprit d'Hercule est sur le point de s'égarer? Je ne le pense pas. Sans doute la vengeance méditée parle héros est terrible, mais d'après les idées des anciens elle n'a rien d'excessif. Les rebelles qui ont conspiré avec l'usurpateur ont mérité de mourir avec lui; la cruauté de Lykos, qui

1. Voir Aristote, Problèmes, XXX, 1; Sénèque, De tranquillifate animi, XVII, 10 : « Sivè credimus... Aristoteli : nullura magnum ingenium sine mixlura demenlia? fuit ».

s'acharne sur la femme, les enfants, toute la famille du héros, est digne d'un châtiment exemplaire; et la tendresse d'Hercule pour ses enfants explique les éclats de sa colère. Dans la tragédie d'Ion, quand la fille d'Érechthée croit qu'Apollon veut introduire un fils naturel de Xouthos, un étranger, dans l'antique maison de ses pères, le vieillard qui accompagne cette princesse lui propose, d'abord de mettre le feu au temple de Delphes, ensuite de tuer son mari, enfin d'assassiner l'odieux enfant. Celui qui donne de tels conseils a été le gouverneur d'Érechthée; c'est un homme cassé par luge, qui gravit à grand'peine les degrés du temple : il est de sens rassis, et rien n'indique en lui un dérangement de l'esprit. Pour revenir à Hercule, il suit les conseils de prudence que lui donne Amphitryon; il entre dans sa demeure pour saluer les dieux domestiques; il fait la remarque que les hommes placés au plus haut rang aiment leurs enfants comme les plus obscurs : rien dans sa conduite n'indique un esprit dérangé.

Il y a plus, la manière dont Euripide présente le délire d'Hercule exclut, à mon sens, l'explication psychologique. Chez Sophocle, chez les poètes croyants, les faits extraordinaires ont beau être expliqués par une action surnaturelle, cela ne nous empêche pas d'y reconnaître le cours naturel des choses humaines. La démence d'Ajax est présentée comme un châtiment infligé par Athéna, et ne laisse pas d'être une suite de l'orgueil démesuré qui égare l'esprit du héros. Le cas d'Euripide n'est pas le

llHÉRAKLÈS D'EURIPIDE. 193

même. Il introduit les dieux pour les accuser, et cette accusation n'aurait pas de sens si l'intervention divine n'était que l'expression mythologique d'un fait naturel.

La troisième innovation est inspirée à la fois par le patriotisme attique et par une noble conception philosophique. Revenu à la raison, Hercule ne^veut pas survivre à sa honte et aux actions atroceâ 'dont il s'est souillé malgré lui, il est sur le point de faire comme Ajax; quand arrive Thésée qu'il vient de ramener des enfers. Thésée lui fait comprendre que le suicide serait indigne de son courage, et qu'il faut plus d'héroïsme pour supporter la vie quand on est malheureux que pour se donner la mort. Hercule trouvera un asile, des honneurs et un culte* dans Athènes, et il part pour sa nouvelle patrie, appuyé sur le bras de l'ami. M. de Wilamowitz fait observer avec justesse que ce dénouement est la cause d'une autre modification introduite par le poète dans la fable traditionnelle. D'après cette dernière, les enfants seuls ont été victimes de la démence d'Hercule. Euripide y ajoute l'épouse; c'est que le rôle de consolatrice revenait naturellement à Mégara, si elle avait survécu. Il fallait l'écarter pour faire place à Thésée.

Prise dans son ensemble, cette tragédie est de celles dans lesquelles Euripide s'est plu à combiner deux actions qui se tiennent tout en étant distinctes l'une de l'autre, et dont le rapprochement frappe par un contraste saisissant. L'usurpateur triomphe, Hercule descendu aux Enfers passe pour mort, sa

194 ÉTUDES SUIl LE DRAME ANTIQUE.

^ famille est sur le point d'être immolée par le tyran,

;V sa femme et ses enfants sont parés pour le sacrifice;

: . quand tout à coup Hercule revient, les délivre et

|; . châtie le tyran. Cette première péripétie est suivie

j/ d'une autre, tout aussi imprévue et bien plus

; navrante. Le même Hercule, qui vient de sauver de

|. la mort sa femme et ses enfants, les tue dans un

; : accès de délire. Cette action n'est pas mise sous les

yeux du spectateur, le théâtre grec reculait devant de telles horreurs; mais elle est rapprochée de ( notre imagination par deux scènes, l'apparition de

la Fureur en personne, le récit du Messager. De ces deux scènes, la première est certainement la plus belle, la plus poétique. On peut la comparer avec celle des prophéties de Cassandre dans YAgamemnon d'Eschyle, mais c'est aller trop loin que de la mettre au môme rang. La scène de Cassandre, peinture anticipée de la catastrophe imminente, et qui dispense de tout récit, pleine h la fois de terreur et de pitié, est unique dans le théâtre grec. D'un autre* côté, il n'y a rien dans Eschyle, et il ne pouvait rien y avoir chez ce poète, qui ressemble aux dernières scènes de YHéraklès : le réveil du héros, son désespoir et sa résignation. On peut trouver là une nouvelle péripétie, toute différente du coup de théâtre qui terminait la première partie du drame, moins faite pour être goûtée par le gros du public, mais plus rare et plus exquise, parce qu'elle se passe tout entière dans l'âme du héros.

Si l'on compare maintenant notre tragédie avec celle d'Hécube, on voit dans l'une comme dans l'autre

VHÈRAKLÈS D'EURIPIDE 195

deux actions distinctes qui font contraste; mais dans YHécube les deux actions se ramènent à l'unité par le personnage qui remplit et qui domine toute la pièce. Il n'en est pas de même ici. Le personnage le plus important de l'action n'a pas le premier rôle dans la pièce : Hercule ne paraît que tard, pour disparaître aussitôt ; son délire se passe derrière la scène, et quand on le revoit, il est d'abord plongé dans un profond sommeil. Le protagoniste .n'est pas Hercule, mais Amphitryon. Amphitryon est un personnage vénérable, sympathique par l'affection qu'il ressent et qu'il inspire. Défenseur, autant que sa vieillesse le lui permet, de sa famille, qu'on menace, et de la mémoire d'Hercule, qu'on outrage, puis consolateur d'un fils qu'il chérit et qui le révère, il ne quitte presque pas la scène, et il est le seul des acteurs qui ait des morceaux de chant dans son rôle. Hercule n'est donc pas l'acteur principal dans le drame qui porte son nom, on ne saurait en douter; mais faut-il, avec M. de Wilamowilz, le reléguer au troisième rang? Les rôles d'Hercule et de Lykos, d'un côté, et, de l'autre, ceux de Mégara et de Thésée, revenaient nécessairement au même acteur. Mais nous sommes libres de donner au tritagoniste ces deux derniers rôles avec celui d'Iris, et de réserver le rôle difficile de Fureur, ainsi que celui du Messager, à l'acteur qui jouait Hercule, et qui se trouvera ainsi être le deutéragonisle.

Revenons au personnage d'Amphitryon, qui soulève un problème singulier. Héraklès est indifféremment appelé fils d'Amphitryon et fils de Zeus :

que faut-il penser de cette double filiation? La première réponse qui se présente, c'est que le dieu est le vrai père du héros, le mortel son père légal, putatif. C'est ainsi qu'Euripide a traité la naissance d'Ion, que la tradition donnait comme fils de Xouthos et d'Apollon : l'intrigue de la tragédie d'Ion est si habilement combinée par le dieu, ou plutôt par le poète, qu'après avoir failli amener une catastrophe, elle finit par un dénouement qui contente à la fois le mari et la femme. Le cas d'Alcmène, qui se prête si bien à la comédie, avait fourni à Euripide la matière d'une complication tragique. Dans la présente tragédie, les deux paternités sont si nettement affirmées que le lecteur se trouve perplexe. Héraklès dit au vers 1258 qu'il est né d'Amphitryon (ex touS' Iy£v6|jlyiv), et un instant après, au vers 1263, il dit que Zeus l'engendra (Zeu;... {jl' eyeivaTo). M. de Wilamowitz pense que, pour Euripide, Héraklès n'est pas matériellement fils de Zèus, qu'il doit à ce dieu, non la vie, mais l'héroïsme surhumain. En effet, pour expliquer les malheurs qui le frappent, Héraklès rappelle qu'Amphitryon s'unit à Alcmène après avoir tué le père d'Alcmène : s'il porte la peine de cette faute, il est donc né de leur union. Mais il assure aussi que la jalousie d'Héra (Xsxrpwv <pôovoîi<jx Zyjvi, v. 1309) est cause de tous ses malheurs : il est donc le fruit des amours de Zous et d'Alcmène. Je ne sais si l'on a remarqué qu'Euripide s'est souvenu en cet endroit d'un petit poème dont la valeur littéraire nous paraît aujourd'hui contestable, mais qui jouissait d'une grande

autorité auprès des anciens. Dans le poème hésiodique du Bouclier, le fils de Zeus s'écrie : « Ah! grande fut la faute d'Amphitryon quand il épousa la fille de l'homme qu'il avait tué, puisque ses deux fils, Iphiclès et moi, sont voués à tant de souffrances ». Tel est le sens des paroles qu'Héraklôs adresse à son fidèle Iolaos 1 , si je comprends bien la suite des idées ; et cependant Héraklès est très nettement désigné comme fils de Zeus dans le même poème. Les deux données contradictoires qui nous embarrassent remontent donc beaucoup plus haut qu'Euripide. Comment les concilier? Admettait-ôn que deux pères, l'un mortel, l'autre immortel, concourent à la génération d'un héros qui était à la fois homme et dieu? Cela est fort étrange, mais il paraît bien que c'est cela. N'a-t-on pas imaginé de donnera Pan jusqu'à cinquante pères?

Disons maintenant sur quels principes repose la constitution du texte de notre tragédie. On sait que les dix neuf pièces d'Euripide venues jusqu'à nous se composent de deux séries. Supposons que le recueil qui porte le titre de chefs-d'œuvre de Corneille, et qui renferme dix drames de ce poète, soit transmis à la postérité avec des notes à l'usage «des écoles; ce recueil répondrait assez aux neuf drames d'Euripide qui forment la première série et que nous lisons , accompagnés de scholies t dans un assez

1. Bouclier <T Héraklès, v. 79-94 : r H ti «îéy' àÔavaTOVç piaxapaç toi "OXvpnrov è'youenv, YjXcTsv 'AfjiçiTp'jwv.. aOxàp ejAol 8ai{jia>v X<xX67ioù; èitETÉXXsT' àé6Xo-j;. Les vers 52-56 sont avec raison écartés par les derniers éditeurs.

grand nombre de manuscrits. Imaginons d'un autre côté une édition sans commentaire du théâtre complet de Corneille, dans laquelle les pièces auraient été rangées d'après Tordre alphabétique des titres, et dont tous les volumes n'auraient pas été conservés ; nous aurons l'équivalent des deux manuscrits d'Euripide qui contiennent, outre les neuf drames de la première série, les dix de la seconde.

Afin de bien établir la méthode à suivre pour la recension du texte soit de Tune, soit de l'autre de ces deux séries, M. de Wilamowitz essaye de refaire, autant que cela est possible, l'histoire du texte d'Euripide dans l'antiquité et les temps modernes, sujet qui s'élargit sous sa main jusqu'à embrasser l'histoire du texte des tragiques et, en général, des poètes grecs. Indiquons rapidement les étapes principales de cette histoire. Dès le v° siècle avant notre ère, les œuvres des grands poètes tragiques d'Athènes ont été publiées soit par eux-mêmes, soit par leurs héritiers; mais n'insistons pas sur ces éditions, ni sur le fameux exemplaire officiel déposé dans les archives d'Athènes sur la proposition de l'orateur Lycurgue; nos textes traditionnels dérivent des exemplaires dus aux soins des grands critiques d'Alexandrie et, en particulier, d'Aristophane de Byzance. A côté d'éditions accompagnées de signes critiques, ils rédigèrent des mémoires (uTrotxvv^jiaTa) destinés à leurs disciples et aux savants qui s'occupaient des mêmes études. Plus tard il y eut à Rome et dans l'empire romain un grand nombre de lettrés qui s'intéressaient à la

L'ffÉRAKLÊS D'EURIPIDE. 199

littérature grecque et qui demandaient qu'on leur en facilitât l'intelligence, sans les obliger de recourir à un grand nombre de volumes. C'est pour répondre à des besoins nouveaux que Didyme, s'aidant des trésors d'érudition accumulés dans les bibliothèques, donna des éditions où le texte établi se trouvait entouré d'un commentaire à l'usage du monde lettré. Le siècle des Antonins, enfoncé dans la rhétorique, engoué d'un purisme attique qui s'efforçait d'exhumer les mots usités dans les rues et sur l'agora d'Athènes depuis Andocide jusqu'à Démosthène, se détourna de la haute poésie. La lecture des tragiques se réduisit à un nombre de pièces restreint; le commentaire, élagué d'un côté, délayé de l'autre, affecta la forme d'une paraphrase prosaïque, d'une traduction en langue vulgaire : le public qu'on avait en vue n'était plus le môme, on ne s'adressait plus aux savants ni aux lettrés, mais, aux écoliers. A mesure qu'on s'éloignait de la haute antiquité, ces tendances se marquaient davantage : l'annotation devint de plus en plus élémentaire, le choix de plus en plus maigre, bientôt il ne comprenait plus que sept drames de chacun des trois grands tragiques, enfin il descendit à trois fois trois drames.

Cependant, jusque vers la fin du xn e siècle, on s'abstint de toucher au texte; les leçons, telles que les Alexandrins les avaient établies, étaient fidèlo ment reproduites, sauf quelques erreurs, quelques fautes involontairement commises par les copistes, légères et clairsemées grâce à la surveillance inces-

santé des reviseurs. Ce n'est qu'à partir du xm e siècle que les grammairiens de Constantinople se mirent à corriger les textes par conjecture, ouvrant ainsi une voie où s'engagèrent à l'envi les éditeurs modernes, et leur donnant des exemples de science et d'ignorance, de prudence et de témérité, de divination heureuse et malheureuse. M. de Wilamowitz passe en revue les travaux de Thomas Magister et de Démétrios Triklinios, des philologues italiens, français, hollandais, anglais, allemands, qui se sont succédé depuis la Renaissance. Signalons quelques pages qu'on lira avec intérêt, celles où il raconte la querelle qui divisa naguère deux écoles rivales, Tune plus occupée des textes littéraires, l'autre plus ouverte aux études historiques, et représentées, la première par Gottfried Hermann, la seconde par August Boeckh et Otfried Mùller 1 . M. de Wilamowitz les juge, les uns et les autres, avec une parfaite impartialité. Quand il arrive aux contemporains, ses jugements sont moins équitables, il écoute ses sympathies et ses antipathies : il a un faible pour ses amis, et de l'autre côté, il est des hommes, des savants, qu'il ne peut souffrir. Cela se comprend; les querelles savantes ont leurs vivacités aussi bien que les querelles politiques; on peut cependant regretter le ton hautain et blessant de certaines attaques où l'auteur s'est laissé entraîner par sa nature ardente et son humeur batailleuse. Après

1. [Voir la très intéressante Correspondance de Boeckh et de Mûller, Leipzig, 1883. Nous en avons rendu compte dans le Jouim. des S av., 1886, octobre, p. 604 et suiv.]

TJHÉRAKLÈS D'EURIPIDE. 201

tout, il faut se résigner à des excès qui ne sont peut-être que le revers obligé d'efforts obstinément et passionnément voués à la science et à la vérité.

Revenons à Euripide et aux deux séries de ses tragédies. La première série, celle des drames choisis, nous a été transmise dans un texte qui n'a guère varié depuis les. Alexandrins jusqu'au xn c siècle : des fragments sur papyrus ou sur parchemin, beaucoup plus anciens que nos manuscrits, attestent ce >?ait. Si ce texte est altéré en plusieurs endroits, la plupart de ses blessures remontent très haut et sont, par là même, difficiles à guérir, sinon incurables. Ajoutons qu'il convient de distinguer entre les tragédies de cette série, suivant qu'elles ont été conservées dans le meilleur manuscrit (le no 471 de la bibliothèque de Saint-Marc), ou qu'elles ne se trouvent que dans des manuscrits inférieurs. L'//craklès appartient à la seconde série, celle qui est tirée d'un recueil complet du théâtre d'Euripide; les pièces qu'elle contient n'ont plus été commentées, ce semble, dès le siècle des Antonins, et leurs copies n'ont pas été surveillées avec le même soin que celles des pièces qui jouissaient du privilège d'être lues et expliquées dans les classes. Là encore, il y a des distinctions à faire, le texte n'est pas gâté au même degré dans toutes les tragédies ; cependant il Test partout assez pour fournir large matière à la sagacité des éditeurs. Nous devons les drames de la seconde série à deux manuscrits, le n° XXXII, 2, de la bibliothèque Laurentienne, et le Palatinus 287 de la Vaticane. M. Kirchhoff préférait ce dernier

manuscrit; mais, grâce aux collations exactes de MM. de Wilamowitz et Vitelli, on sait aujourd'hui que la première main du Laurenlianus doit servir de hase à la critique. Quant à YHrra/dès, la présente édition a le mérite de faire, pour la première fois, connaître les leçons de cette première main, difGciles à déchiffrer, parce qu'elles se trouvent obscurcies par des corrections récentes. L'annotation critique en bas des pages est un modèle de concision : elle donne tout ce qu'il importe de savoir pour se rendre compte de la constitution du texte, rien au delà. En revanche, le commentaire a pris des proportions telles qu'il a fallu le rejeter à la suite du texte; autrement les vers du poète eussent été ravi nantes in gurgile vasto. Le texte est imprimé d'une manière particulière et inusitée. L'alternance des interlocuteurs est indiquée par une petite barre (la 7rxpaYpa©oç des manuscrits) ; d'autres signes, empruntés à la pratique des anciens, noient la division des morceaux lyriques et leur correspondance. Espérons que ces nouveautés archaïques, peu commodes pour le lecteur, ne trouveront pas d'imitateurs.

Donnons maintenant une idée de la manière dont M. de Wilamowitz s'est acquitté de sa double tâche d'éditeur et de commentateur. Quand il s'agit du texte d'un vieux poète grec, il n'est pas donné à tout le monde de savoir à propos comprendre et ne pas comprendre, je veux dire de distinguer, parmi les endroits qui peuvent embarrasser le lecteur, ceux qui ont besoin d'être interprétés de ceux qu'il

LHÉIÎAKLÊS D'EURIPIDE. 203

convient de suspecter ou de corriger. Ne reculer devant rien, expliquer bravement les leçons les plus impossibles, est une infirmité qui tient à une trop grande subtilité d'esprit ou bien à une connaissance imparfaite de la langue. D'un autre côté, les plus savants hellénistes sont plus d'une fois tombés dans l'excès contraire. Il est arrivé aux Dindorf, aux Cobet, aux Nauck de traiter des tournures originales d'incorrections, et de condamner des hardiesses poétiques comme des non-sens : leur goût chatouilleux altère la main de l'auteur en prétendant corriger la bévue d'un copiste. Nous ne ferons pas un médiocre éloge de la présente édition en déclarant qu'elle nous paraît heureusement éviter l'un et l'autre écueil : soit qu'elle maintienne des leçons contestées, soit qu'elle adopte des corrections ou qu'elle en introduise de nouvelles, elle nous semble presque toujours dans le vrai.

Voici quelques exemples de tournures rares et poétiques qu'on avait essayé d'écarter comme vicieuses et auxquelles notre éditeur s'est sagement gardé de toucher. Pour rendre l'idée qu'un petit nombre d'autochtones a peuplé par sa descendance la ville de Thèbes, le prologue (v. 7) s'exprime ainsi : Ka&jxou 7rdXtv | TsxvoÏÏcrt 7rai8a)v 7m<nv. Introduire dans ces vers un tour de phrase plus usuel, ce serait effacer la marque du poète. Faut-il, avec notre éditeur, prêter au verbe tsxvousi le sens de « pourvoir d'enfants »? Nous aimons mieux le prendre dans son sens ordinaire de « enfanter » et traduire Kafyiou 7:oXtv par Cadmi civitaiem, « le peuple de Kadmos ». — - Les

enfants d'Hercule sont expulsés, exclus de leur demeure par l'usurpateur, éxxsxàyjuivoi 8o;/wv. Voilà qui serait la locution usuelle. Peut-on croire que des copistes y aient substitué ce que nous lisons dans le texte, ex yàp iGypzyiaixévoi | oojxojv (v. 53)? Au lieu de « forclos », le poète dit « forscellés ». Les écrivains enrichissent la langue en formant des mots nouveaux sur le patron de mots courants. — Les composés grecs peuvent prendre des sens différents, même opposés. 'Ex7cot£tv signifie « achever » et « aliéner ». 'Excpécetv veut dire « enlever », « produire » ou « accomplir ». Si IxttovsÎv s'emploie généralement dans l'acception de « élaborer», ce n'est pas une raison pour interdire à Euripide d'attacher à ce verbe un autre sens que l'analogie autorisait. Son Hercule peut très bien dire (v. 581) : « Ne ferai-je pas un effort pour détourner la mort de mes enfants? »

Tûv S'epav tIxvwv oix !x7covTfa<o ôàvarov ;

Ici les conjectures sont d'autant plus téméraires que le verbe sx^o/ôetv se lit un peu plus haut (v. 309) avec le sens de « faire des efforts pour éviter ». — Un relief mis au jour par les fouilles de l'Acropole justifie la leçon des manuscrits Tpt<7to k uaTOL>; Tucpûva; au vers 1271 . Faute de connaître une vieille conception mythologique, on avait préféré la leçon de Plutarque 7teXcop(ouç Tu<pwvaç.

Il y a très peu de corrections inutiles dans la présente édition; nous n'oserions dire qu'il n'y en a

l'hébarlès d'euripide. 205

aucune. Thésée ayant reproché à Hercule de trop céder à la douleur, celui-ci demande : « Me juges-tu faible, moi qui (je puis bien le dire) ne le fus jamais? » (V. 1413.)

Zw ffot Tarceivoç; àXXi Tupoaôev ou, Boxai.

Thésée répond : « Il n'est que trop vrai; où est le grand Hercule d'autrefois? »

"Ayav y' * & xXetvoç 'HpxxXviç 7uoo xeïvo; wv ;

M. de Wilamowitz écrit 6 xXetvoç 'HpaxXYjç oùx eî vo<raW. Nous conserverions la leçon des manuscrits, qui équivaut à ofyav ys Çy); |xot Tarceivoç, oùSafxou wv ô xXetvoç 'HpaxX^ç exetvoç.

Arrivons aux changements introduits dans le texte. Ils sonf de plusieurs espèces : vers transposés, vers écartés au moyen de crochets, leçons modifiées; quelquefois l'éditeur indique une lacune, quelquefois il se contente de marquer d'une croix un endroit qu'il estime fautif. Jamais il ne propose de conjecture en note : le doute semble répugner à son caractère décidé, il corrige ou s'abstient. Nous aurions à faire par-ci par-là une réserve sur les transpositions et les éliminations; mais il faudrait citer de longs morceaux et entrer en des développements qui dépasseraient les limites de cet article. Bornons-nous à signaler quelques corrections dans les dernières scènes de la tragédie.

Après son réveil, Héraklès, se voyant chargé do liens et entouré de cadavres, se demande s'il ne se

j f trouve pas de nouveau aux Enfers ; mais non, objecte-

J t-il (v. 1103-1104),

';'•■ àXX' ours 2t7ucpeiov eîçopw 7reTpov,

• .. lIXoUTttVOt t' OVÔ£ ffXTJTTTpa. A'/îjxvjTpoç xo'pYjç.

Il faut accorder que axrptxpaL désigne ici l'empire de

! Perséphone et que ni IIXoutwv* ni surtout la con-

, jonction te ne sont de mise. Le mal est certain, mais

| le remède est douteux. M. de Wilamowitz écrit où

!:' Sw^xt' ouâs crxYjUTpa. [Peut-être HXoirrom' ouok <7X7)7rcpa.]

J Le malheureux apprend la cruelle vérité d'Am-

1 phitryon, ou plutôt il la lui arrache peu à peu dans

j une longue stichomythie, à la fin de laquelle notre

j éditeur a placé, par une transposition plausible, les

} vers 1142-M43 :

!' " HP. T H yàp cruvqpai;' oixov r| '^ax/Eus' ejxov ;

i AM. Oùx otSa 7rAr,v kV TravTO, ouGTvyeï toc <ra.

i Cependant, comme le premier de ces deux vers

( * n'offre pas de sens, il le rétablit ainsi par une cor-

\ rection facile :

J» ' T I1 yàp duvr'pa;' oixov èv pax/eujxafftv;

! Voici maintenant trois vers du dialogue entre

! Thésée et Héraklès (1239-1241) :

; 0H. AlïTT, XOtTwO£V 0Up7.V0U ODSTTpXÇia. .

• HP. Totyotp 7rap£*TX£uà<7UL£0' 63<7T£ xarGav^Tv.

j BH. AoxeTç a7U£iXwv (j(ov [léXetv ti EaifJLoc.v ;

| 11 est vrai qu'lléraklcs veut se donner la mort; mais

} s'il déclarait dès maintenant en termes précis qu'il

VHÉBAKLÈS D'EURIPIDE. 207

se prépare à mourir, Thésée ne pourrait lui demander un peu plus bas quel est son dessein, et ce qu'il compte faire; on ne comprendrait pas non plus qu'il traitât le suicide de défi jeté aux dieux. M. de Wilamowitz a mille fois raison de ne pas supporter la leçon xxrOaveïv, qui n'est qu'une glose explicative. Il y substitue xal Trepav, et il suppose un malentendu : Héraklès veut dire Trepav tyjv oucncpaçtav, Thésée comprend 7rspav xèv oupavov. Parions que le lecteur n'y comprendra absolument rien, avant de lire le commentaire de l'éditeur, et encore. Voici une correction qui sera peut-être plus claire. Thésée accorde que le malheur d'Hercule est immense : « Tu atteins, dit-il dans le langage hyperbolique des (Jrecs, le ciel par ton infortune. — Aussi, répond Hercule, suis-je résolu à l'emporter sur le ciel. »

Toiyàû 7caps<7xeua<7U.sO' wtte xal xpaTeTv '.

Voici en revanche une correction satisfaisante à tout égard, une des plus belles que l'on trouve dans ce volume. Hercule se ravise : il a compris que le vrai courage consiste à supporter virilement les coups de la fortune, que s'y soustraire par le suicide serait une lâcheté. Il se rend donc aux instances de son ami, il consent à vivre. Mais le vers 1351 lui fait dire le contraire de ce qu'il pense : on y lit eYxacTspYJTt» OavaTov. Les éditeurs avaient imaginé un mauvais palliatif, qui achevait de corrompre le texte.

1. [Conjecture adoptée par M. deWilamowitz dans sa seconde édition.]

M. de Wilamowitz a vu que le contresens ne provenait pas d'une erreur de lecture, mais de la sottise d'un copiste : il écrit e^xapTEpr^oj piVrov, « je supporterai la vie », — Citons encore le vers 1422 :

'AXX' IffxofxtÇe xéxva, 8ucrxdu.t<7Ta y?.

Il serait malaisé d'expliquer ce que cela veut dire, et on doit approuver l'éditeur d'avoir cherché autre chose. Sa conjecture 8u<tx^u.i<jt' à/yj ne laisse rien à désirer.

Le commentaire, abondant, surabondant même,

a été rédigé avec un soin tout particulier.* L'auteur

ne s'est pas borné à résoudre les difficultés qui peu-

1 vent arrêter le lecteur et à lui expliquer le sens de

[. l'original, il s'est efforcé de saisir la nuance des

mots, des locutions, des tours de phrase, de distin-

\ guer ce qui appartient au langage usuel, ce qui est

' archaïque, ce qu'Euripide doit aux poètes épiques,

i" aux lyriques, aux philosophes, ce qu'il a rajeuni en

■ l'empruntant, ce qu'il a osé le premier. Telle méta-

f phore a passé d'un écrivain à l'autre, en se modi-

[ fiant, en s'appliquant à un autre ordre d'idées :

! M. de Wilamowitz la suit de proche en proche, en

! fait l'histoire. Et il ne se renferme pas dans le rôle

de rapporteur, il juge, il critique, il trouve certaines

tournures heureuses, d'autres obscures, recherchées,

précieuses, boursouflées. Tout en rendant justice à

j son érudition et à son goût, nous tremblons parfois

: * pour lui, nous nous demandons où il prend tant de

courage, tant de décision. Le sentiment des nuances

délicates de style, de ce qui convient et de ce qui

VHÊRAKLÈS D'EURIPIDE. 209

dépasse la mesure, les esprits cultivés peuvent l'acquérir pour leur langue maternelle; ils ne peuvent se flatter de l'avoir au môme degré pour les langues étrangères, quoique vivantes encore. Que sera-ce quand on entreprend de juger un auteur, un poète, qui écrivit il y a plus de vingt siècles dans une langue qui est morte, quoi qu'on puisse en dire aujourd'hui à Athènes? Sans doute, nous avons la légitime ambition de comprendre l'antiquité et ses écrivains; et comprendre ne va pas sans juger, sans approuver et désapprouver, admirer et critiquer; il convient cependant d'y mettre beaucoup de discrétion, de nous souvenir toujours que nous savons peu de chose, et que nous sentons les choses, les écrits, les chants d'autrefois encore plus imparfaitement que nous ne les connaissons.

La défiance en ces matières délicates nous est d'autant plus commandée que nous n'échappons pas à l'erreur dans les choses plus palpables. Quand Hercule demande à Amphitryon d'enterrer les morts et de supporter le séjour de Thèbes, il lui dit (v. 1366) :

*WA" ^taîou Ta(xà /7'j[Xîpépeiv xaxbt.

Les mots tyu/rp ptaÇcu veulent dire « force ton âme, fais violence à ton inclination », et l'explication de notre éditeur « force-toi à vivre » nous semble absolument impossible *. Cet exemple prouve une chose

1. [Que ù'jyr, ait souvent le sons de vie, personne n'en a jamais douté. Mais cela n'implique pas que la locution <Y J '/}c Ji'.à^aOat puisse s'entendre comme le veut l'éditeur.]

qui n'a pas besoin de preuve, à savoir que les plus forts peuvent se tromper. Personne ne contestera à M. de Wilainowitz de posséder le grec à un degré rare; son commentaire est plein de choses excellentes, instructives et suggestives. Ici les exemples abondent; nous n'en citerons qu'un seul. A propos de l'adverbe ovtwç, qui se lit au vers 610, notre éditeur fait observer qu'Aristophane s'en sert déjà dans les Guêpes (1)97), apparemment avant Euripide, et qu'on le trouve d'abord chez Antiphon (Tctral.,1, p, 10). C'est évidemment la société raisonneuse des sophistes et des rhéteurs qui forma ce vocable et qui le fit entrer dans l'atticisme. Or, M. Schanz s'est récemment servi de ce vocable pour déterminer la suite chronologique des dialogues de Platon : le philosophe l'aurait employé de plus en plus exclusivement dans ses derniers ouvrages, après avoir d'abord rendu la môme idée par tw #vti. Cette observation abouti* ù des résultats imprévus : le Phèdre aurait été écrit assez tard, après le Banquet, et le Phédnn serait de beaucoup antérieur au Lysis. Que devient ce système en présence du fait que le mot #vto>; était depuis longtemps reçu dans l'usage attique? Ajoutons que M. Schanz confirme son système par une autre observation, qui nous paraît propre à le ruiner. Il constate que l'emploi de à; àX-r|0oj; et de àXrjOwç est parallèle à celui de to> ovti et de ovtcdç ; là encore l'expression plus concise succède à la locution composée de deux mots. Or rien n'est d'un usage plus courant que l'adverbe aXrjOwç tout court : on le trouve déjà dans les vers de Simonide,

VBÉRAKLÈS D'EURIPIDE. 211

Le hasard seul a pu faire que, dans certains ouvrages, Platon a écrit plus souvent w; àXrjOwç que .àXTjôwç; mais les faiseurs de ces laborieuses statistiques, qui comptent les vocables et jusqu'aux particules, ne comptent pas avec le hasard.

Nous n'en finirions pas, si nous voulions signaler . et discuter tout ce que les deux volumes de M. de Wilamowitz renferment de science, d'idées, de vues, d'excursions intéressantes dans le domaine de la grammaire, de la littérature, de la philosophie, de la mythologie, de l'archéologie, de l'art. Ce serait déjà un travail de classer toutes ces bonnes choses qui entourent une excellente édition d'une des belles ragédies d'un grand poète.

L'ANTIOPE D'EURIPIDE i

Le voyageur qui parcourt un champ couvert de débris d'un temple antique aime à recomposer dans son esprit, à retracer sur le papier l'ensemble de l'édifice dont il découvre les fragments dispersés : on approuve ces restitutions, on leur accorda un certain degré de probabilité. Dessiner d'après des vers détachés, des indications et des analyses le plan général d'une tragédie perdue, n'est ni moins intéressant ni plus chimérique. Des tronçons de colonnes dont on peut mesurer la distance, des chapiteaux retirés des décombres, des restes de l'entablement, quelques fragments de frise enfouis dans le sol, suffisent à l'archéologue qui connaît les proportions de l'architecture grecque, pour remettre chaque débris à sa place, et combler les lacunes par la pensée. Des vers aussi, bien que décousus, portent en eux certains indices qui per-

1. Journal général de V Instruction publique, 1847, p. 850 et p. 858 et suiv.

mettent de les assigner à tel ou tel personnage ; leur forme métrique les classe soit dans la partie lyrique, soit dans le dialogue; les allusions des orateurs, des philosophes, des rhéteurs, répandent souvent un jour inattendu sur la composition du poème; des résumés en fournissent l'économie générale. De plus, la tragédie grecque a presque, comme les arts du dessin, ses proportions, ses procédés stéréotypes, ses parties obligées, ses analogies. Chacun des grands poètes a son style, non seulement pour le langage, mais aussi pour la composition. L'unité du lieu, les ressources connues du machiniste, les rôles fixes du chœur, du messager, la limite de trois acteurs dans laquelle le poète était forcé de se renfermer, les prologues, les dieux de la machine, sont autant d'éléments constants qui réduisent singulièrement le nombre des combinaisons possibles, et déterminent d'avance, jusqu'à un certain point, ce qu'on pourrait appeler le portail, les issues, les entre-colonnements de la construction dramatique. Nous avons choisi de préférence YAntiope d'Euripide, parce qu'aucune pièce n'a laissé de traces plus nombreuses dans les littératures grecque et latine : c'est qu'aucune ne semble avoir été plus célèbre. On trouve partout des allusions qui y ont rapport; pour Platon, pour Gicéron, pour Aristide, les personnages de cette tragédie étaient des êtres réels, vivants, toujours présents à leur mémoire; les poètes aussi, Virgile, Horace, Properce, s'en souviennent avec plaisir; ils aiment à placer dans leurs poésies des noms qui en disent à leurs lecteurs plus

que des noms historiques. Pacuvius avait transporté sur la scène latine cette tragique histoire ; il nous reste quelques vers de sa traduction; on a recueilli une cinquantaine de fragments de l'original grec; Hygin rapporte le sujet de la pièce d'Euripide ; d'autres, en racontant la fable d'Antiope, ajoutent des traits dont quelques-uns semblent tirés du même poète. Les médailles, les statues, les vases peints, présentent à nos yeux certaines scènes, certaines descriptions de la tragédie grecque. Avec tous ces éléments, on peut, sans s'engager dans des hypothèses trop hasardées, se faire une idée de là* marche générale de la pièce, retrouver même les. contours des scènes principales. Aussi ne suis-je pas le premier à essayer cette restitution ; ma tâche est devenue facile et agréable, grâce aux travaux de plusieurs savants, parmi lesquels je dois nommer avec respect et reconnaissance M. Welcker, dont le nom sera toujours honoré de ceux qui s'occupent des tragiques grecs. J'ai dû, cependant, m'éloigner plus d'une fois de mes prédécesseurs ,» par le désir que j'avais de retracer le plan d'Euripide d'une façon plus complète et plus probable; si je n'ai pas toujours signalé et justifié ces modifications, les lecteurs me le pardonneront volontiers.

Le belle Antiope avait plu au maître des dieux; Zeus s'était approché d'elle en prenant la forme d'un satyre. Mais on sait que l'amour d'un dieu était un honneur dangereux pour les mortelles , et , presque toujours, leur portait malheur. Nyctée, le père d' Antiope, ne tarda pas à s'apercevoir de l'état

de sa fille : elle dut se soustraire par la fuite au courroux paternel; mais, protégée, sans doute par son amant divin, elle fut recueillie et épousée par Epopeus de Sicyone. Nyctée ne survécut pas longtemps à cet affront; et, en mourant, il laissa à son frère Lykos la royauté de Thèbes et le soin de sa vengeance. Sicyone fut envahie par le roi de Thèbes, Epopeus tué, et Antiope ramenée captive dans sa patrie. Arrivée aux confins de TAttique et de la Béotie,au pied du montCithéron, elle donna le jour à deux enfants qu elle fut obligée d'abandonner dans cette contrée déserte. Bien des siècles après Euripide, on montrait encore au voyageur Pausanias, près du grand chemin de Sicyone à Thèbes, la grotte où les fils de Jupiter avaient été exposés, et la fontaine où les lava le pAtrc qui les avait trouvés. Ce pâtre était esclave d'OEnéc, fils de Pandion, roi d'Athènes. 11 porta les jumeaux à sa femme, qui les nourrit : ces gens obscurs prirent soin des enfants qu'un dieu avait si visiblement confiés à leur garde; ils les élevaient comme si celaient les leurs : Zéthos et Amphion (c'étaient les noms que leur donna le pAtre, et dont l'étymologie inventée par Euripide amusait les esprits subtils du public d'Aristophane), Zéthos et Amphion ne surent jamais le secret de leur naissance. Cependant leur mère, prisonnière de Lykos , était traitée avec la plus grande cruauté, moins par le roi lui-même que par Dircé, son épouse. Celle-ci, femme dure et jalouse, prenait plaisir à tourmenter sa belle captive. Tous ces événements, antérieurs à l'action du drame, ont

h'ANTIOPE D'EURIPIDE. 217

dù être exposés dans le prologue, prononcé sans doute par une divinité, peut-être par Hermès, que nous verrons paraître à la fin de la tragédie. Ce dieu ajoutait probablement que Zeus avait fait choix de ce jour pour amener la reconnaissance de la mère et des fils, et il faisait entrevoir sans l'annoncer clairement, le dénoûment de la pièce. Mais continuait-il, je vois approcher les gens du pays portant des thyrses; « dans la demeure du pâtre, la statue du dieu des vendanges est couronnée de lierre » : on va célébrer la fête de Bacchus : il est temps que je me retire.

On voit que le lieu de la scène était devant l'habitation rustique du berger, père adoptif des fils d'Antiope , dans la plaine dominée par le mont Githéron, entre Eleuthères et Œnoé, places frontières que les Athéniens et les Béotiens s'étaient autrefois disputées. En faisant habiter cette contrée à un pâtre du fils de Pandion, Euripide défendait peutêtre l'ancienneté des droits de sa patrie '. Tout près de là se trouvait l'endroit où les enfants avaient été abandonnés, et dans le voisinage, la petite ville d'Hysips, résidence de Nyctée avant qu'il eût été appelé au trône de Thèbes*, et lieu de naissance d'Antiope.

1. [Par là peut se défendre la leçon Attici dans Cicéron, De divinatione, II, 64, 133, où il est question du chœur de YAntiope de Pacuvius. Les nouveaux fragments du drame grec prouvent que le chœur n'a jamais vu le roi Lykos. Il n'était donc pas composé de Thébains. Le scholiaste d'Euripide (Hipp.., 67) est dans Terreur, à moins que 0r,6ato)v fepovTwv ne soit une faute de copiste pour 'AOqvacwv yepdvttov.j

2. Je ne puis croire, avec Welcker, que dans la pièce d'Euripide Lykos ait été roi d'Hysies : bien que les États de la

Le chœur chante, on ne saurait en douter, l'éloge de Bacchus, du dieu môme dont la fête a réuni le peuple d'Athènes dans le théâtre consacré à son culte. Les Athéniens durent se rappeler (et je pense qu'Euripide y aura fait allusion) que le dieu invoqué par le chœur était le môme qu'ils adoraient sous le nom du dieu d'Eleuthères, et dont l'antique image, provenant de cette ville, était annuellement portée en procession. Le chant terminé, Amphion parait. Il est radieux : Hermès lui a fait un présent qu'il lui tarde de faire admirer par ses amis. « C'est une habitante des champs, leur dit-il, pour exciter leur ïuriosité, se traînant sur quatre pieds, tout près du sol, à l'enveloppe dure, à la tôle petite, au cou de serpent, à l'aspect formidable ; éventrée, inanimée, elle rend des accents animés. » Ils ne devinent pas; il faut qu'il leur donne lui-même la solution de son énigme , et qu'il raconte comment Hermès, avec la carapace d'une tortue, a construit la première lyre. A la demande du chœur, il éveille l'harmonie vivante , cachée dans cette dépouille inanimée, et en s'accompagnant du merveilleux instrument, « Je chante, dit-il, le ciel et la terre, mère de tous les êtres. » A cet hymne cosmogonique, il aura mêlé, je suppose, les légendes de la Béotie et

Grèce fussent fort petits, les Athéniens auraient trouvé quelque peu ridicule, je crois, qu'un dieu descendit du ciel pour proclamer Amphion roi d'IIysies. D'ailleurs toutes les légendes, sans exception, placent Amphion à Thèbes, et Euripide luimême, dans le prologue d' Hercule furieux , donne Lykos, l'époux de Dircé, comme prédécesseur d'Amphion sur le trône de Thèbes.

VANTIOPE D'EURIPIDE. 219

les aïeux des Thébains, sortis du sein maternel de la terre, après que Kadmos y eut semé les dents du dragon. Il chantait aussi le bonheur de l'artiste, pour lequel « l'étude et l'exercice de l'art sont des richesses supérieures à tous les trésors du monde ». On aimait, sans doute, à voir dans la main d'Amphion cette lyre si célèbre, au son de laquelle les pierres se rangeront harmonieusement et iront former les murailles de Thèbes. Mais bientôt survient Zéthos, qui met fin à cette scène idyllique. Il blâme son frère de s'adonner à un exercice aussi amollissant, et il va l'accabler de reproches, lorsqu'une apparition inattendue vient troubler la tranquillité de ce jour de fête.

Antiope, dans la nuit précédente, a senti ses fers tomber d'eux-mêmes , elle s'est échappée de sa prison, et elle a dirigé ses pas vers cette montagne du Cithéron, où l'attirent tant de chers et de tristes souvenirs : c'est là qu'elle a vu le jour, c'est là qu'elle a rencontré son séducteur divin, c'est là qu'est le berceau et sans doute aussi la tombe de ses malheureux enfants. Nous n'avons plus le récit, qu'elle a dû faire, de ses longues souffrances et de la fuite qui l'amenait dans ces lieux. Cependant Properce, dans une de ses élégies, a rappelé les malheurs d'Antiope, et l'on croira volontiers qu'il s'est inspiré d'Euripide, lorsqu'il nous la fait voir dans un cachot obscur et immonde, ses mains tendres chargées de fers, n'ayant que la dure pour tout oreiller. « Combien de fois Dircé a-t-elle brûlé les beaux cheveux de sa captive, a-t-elle porté sur sa figure délicate

des mains impitoyables! combien de fois accablaitelle la pauvre esclave d'une tache excessive, refusaitelle à sa soif une vile goutte d'eau!... Libre enfin, elle court d'un pas timide vers les cimes du Cithéron; il fait nuit; la terre couverte de frimas offrait un triste gîte. Le moindre bruit l'effraye; souvent, au vague bruissement des ondes de l'Asopos, elle croit entendre derrière elle le pas de sa maîtresse. » Je ne puis me refuser de citer ici quelques beaux vers que Sophocle avait mis dans la bouche d'une uulre Antiope, de Tyro, aimée autrefois de Poséidon, et maltraitée par sa belle-mère. Elle paraissait sur la scène, dépouillée de ses beaux cheveux en signe de servitude, et faisait entendre des plaintes qui, dans l'original, sont d'une beauté exquise :

« Je suis triste comme la jeune cavale, lorsque les pAtrcs l'ont traînée dans l'écurie et qu'une main cruelle a défloré le blond duvdl de son encolure. Dépouillée, elle revient à la prairie, elle veut, comme autrefois, boire au ruisseau, et le miroir de l'onde lui montre le honteux ravage de sa crinière. Hélas! un cœur impitoyable serait touché de pitié, à la voir s'enfuir pour cacher sa honte, et, transportée de douleur, pleurer la chevelure qu'on lui a enlevée 1 . »

C'est dans un langage semblable que la belle Antiope a dû raconter ses malheurs et les tortures infinies qu'une femme hautaine lui infligeait tous les jours. Mais, en se trouvant dans ces lieux, en

1. [Ces vers forment actuellement le fragment. 598 Nauck. Voir aussi Revue des Éludes grecques, 1890, p. 339, où nous avons proposé des corrections de texte.]

VANTWPE D'EURIPIDE. 22 i

regardant les deux jeunes hommes dont elle implore l'hospitalité, quelles réflexions, quels sentiments ont dû l'assaillir! Ses enfants, s'ils avaient vécu, auraient à peu près le môme âge, la même taille, elle serait la plus heureuse des mères : la vue de ces étrangers lui fait sentir doublement la grandeur de sa perte, et réveille toutes ses douleurs. Involontairement, vaincue par une émotion qu'elle ne peut maîtriser, elle laisse échapper sa douloureuse histoire , les amours de Zeus , l'abandon perfide dont le dieu a payé les faveurs de la faible mortelle, tous ces détails enfin qu'une femme ne va pas raconter à des hommes qu'elle ne connaît pas, mais qu'une émotion, plus forte qu'elle, arrache de sa poitrine. Voilà pourquoi il me semble qu'elle ne faisait pas! un récit suivi et formel, mais qu'elle exhalait ses plaintes dans un morceau lyrique. Amphion est ému, il veut qu'on accueille la belle infortunée; mais le dur Zéthos la repousse. «Vous ne pouvez comprendre , lui dit-elle, quel est le malheur d'être esclave. » Moi, j'ai été libre autrefois, je suis fille de roi; « je sens tout ce que je souffre, et ce n'est pas là le moindre de mes maux : il est doux, lorsqu'on est malade, de ne pas connaître son état, et dans l'infortune l'ignorance est un avantage ». Mais Zéthos est sourd aux instances de la belle suppliante et aux prières de son frère. Antiope lui semble insensée, il ne comprend rien aux transports de douleur que la vue de deux inconnus a fait naître en elle, à ces mots étranges qui lui échappent sur le maître des dieux, son

amant et l'auteur de ses malheurs. Il reproche à son frère de se laisser toucher par la beauté d'une femme. « Encore, si elle était raisonnable, lui dit-il; mais quand une femme n'a pas son bon sens, de quoi sert toute sa beauté! » Antiope est repoussée de la demeure qui aurait dû l'accueillir.

C'est ici, sans doute, avant d'aborder les événements qui, en se déroulant sans interruption, devaient amener la catastrophe et le dénoûment de l'action, qu'Euripide avait placé la dispute des frères, si célèbre dans l'antiquité. Zéthos, d'un caractère mule et énergique jusqu'à la dureté, voit dans la sensibilité d'Amphion une faiblesse, une mollesse dame indigne d'un homme. La cause de cette faiblesse, il la trouve dans les occupations favorites de son frère, dans ce goût pour la musique, qui selon lui efféminé l'ûrne et le corps. C'est que ces jumeaux sont extrêmement dissemblables : ils diffèrent de tempérament, de caractère, de principes; ils comprennent différemment la vie, l'usage qu'il faut en faire, le bien vers lequel l'homme doit aspirer : et cette profonde diversité qui les sépare doit éclater à tout instant et devenir une source féconde de querelles. Chacun d'eux, nous le savons, exposait sa manière de voir dans une longue tirade. Mais, avant d'engager le combat décisif, ils y préludaient, je suppose, par quelques escarmouches légères, et les deux discours étendus étaient précédés, comme nous le voyons souvent dans les tragiques grecs, d'un de ces dialogues ailés, où les interlocuteurs se renvoient la parole et

VANTIOPE D'EURIPIDE. 223

se lancent incessamment trait sur trait. C'est dans cette joute préliminaire que pouvait se placer un vers cTAmphion. Ne méprisez pas, disait-il à son frère, cet instrument dont s'honorent les dieux mômes. Hermès a signalé son arrivée dans le monde par l'invention de la lyre ; et après avoir enlevé les bœufs d'Apollon, ce gracieux et espiègle patron des voleurs a apaisé par la lyre le courroux du dieu aîné. Peutêtre rappelait-il aussi, combien de foisZéthos s'était vainement essoufflé à courir après une brebis, un taureau égaré, que les chants d'Amphion ramenaient sans peine *. Venaient ensuite les grands morceaux qui formaient le corps de cette scène. Zéthos, en sa qualité d'accusateur, parlait le premier. Voici une partie de ses reproches et de ses arguments :

Tu donnes tes soins à des choses futiles, « et tu négliges ce qui devrait être le premier objet de tes efforts. Cette ériergie virile dont la nature t'a doué, tu l'étouffés indignement , tu dégrades la noble figure de l'homme en la façonnant à la manière des femmes. — Comment pourras-tu manier la lance et le bouclier? Qu'un péril te menace toi-même, qu'un ami implore ton secours, tu manqueras de ce bras vigoureux, de ce courage intrépide de la jeunesse. Ne me vantez donc pas un art qui fait d'un beau et généreux naturel un être faible et sans

1. « Amphionem et Zethum Euripides et apud nos Pacuvius... ait cantando soluisse annenta vocare. » Cette notice du grammairien Probus {ad Virg. Ecl. t II, 23) ne saurait être exacte : chez Euripide, Zéthos ne chantait pas, Amphion ne s'occupait pas des troupeaux- J'ai cru, cependant, devoir en tirer quelque chose.

valeur. — L'innovation étrange que d'introduire parmi nous je ne sais quelle Muse, paresseuse, inutile, amie du vin, fatale à la fortune. — Un homme aisé qui abandonne le soin de ses affaires, pour s'amuser à chanter, pour faire de la poésie le grand but d'efforts incessants, sera un membre inutile de la famille ainsi que de la cité, un homme nul pour ses amis : la nature s'énerve, lorsqu'on se laisse vaincre par l'attrait du plaisir. — Il est doux de se laisser entraîner à celte pente, de donner tout son temps, de passer des journées entières à ces occupations où l'on se surpasse soi-même ! . » De la musique et de la poésie, Zéthos passait à la philosophie, à l'éloquence, aux lettres en général, et, comme dit Cicéron, il déclarait hautement la guerre à la philosophie, il se montrait l'ennemi de toute culture de l'esprit. « Je hais les hommes sans nerf dans l'action, qui ne sont sages qu'en paroles. — Suis mes conseils, ô mon frère, jette loin de toi cette lyre, et prends les armes; fais taire tes chants, pour servir la Muse du combat. Voici la musique à laquelle il faut s'appliquer, pour mériter le nom d'un homme sensé : manier le hoyau, conduire la charrue, diriger les troupeaux. Laisse à d'autres les ingénieux raffinements qui ne rempliront jamais ton grenier ni ton* trésor. »

Amphion lui répond : « Tu me reproches d'être faible de corps et délicat comme une femme, tu as

1. On donnerait ce dermer fragment à Amphion, s'il n'était pas attribué à Zéthos par un témoignage précis.

tort, Zéthos : si j'ai l'esprit vigoureux, c'est là une puissance bien plus grande que la force du bras. — C'est la raison de l'homme qui sait gouverner les cités, qui fait prospérer les familles. Qu'il y ait une guerre, c'est elle encore qui donne la victoire. Mille bras ne valent pas une tête sage et prévoyante, et le plus grand malheur de la foule c'est l'ignorance. — Voyez les athlètes qui n'ont d'autre soin que de nourrir leur chair; qu'ils manquent de subsistance, ce sont de mauvais citoyens : ils n'ont pas mis de frein aux exigences démesurées du corps, ils sont les esclaves de leur ventre. — Un homme riche et fortuné, qui se refuse tout ce qui peut embellir la vie, n'est pas, selon moi, un homme heureux, il est le gardien de ses heureux trésors *. — Telle est la vie des tristes mortels : ni la bonne, ni la mauvaise fortune ne la domine tout entière : heur et malheur s'y succèdent sans cesse. Notre bonheur étant si peu solide, pourquoi ne pas jouir de la vie, tant que la douleur nous épargne? — Moi, j'aime à chanter, à dire une parole sage, sans irriter les plaies de la cité. — Quelle folie de s'occuper, sans nécessité, d'une foule de tristes affaires, lorsqu'on peut vivre heureux dans un doux loisir! Qui aime le repos est un ami sûr, un bon citoyen : ne me vantez pas les aventures. Je n'aime point un pilote téméraire, ni le chef d'un État trop prompt à tenter la fortune. » Le chœur n'ose décider une si grande querelle, il

1. Je lis : cpvXaxa 6è (làXXov xp^purrcûv ev8ai|i<5v<ov, au lieu de :

pense que de bonnes raisons ont été produites de part et d'autre. « Tout sujet, dit-il, peut fournira des discours opposés, s'il est traité par un homme habile à manier la parole. » Toutefois, ainsi que nous Fapprend Horace, le doux Amphion, cédant au désir de son frère, sans se départir des principes qu'il avait soutenus, consentit à se séparer de sa lyre.

Suspecta severo Conticuit lyra : fraternis cessisse putatur Moribus Amphion.

Cette scène a fait connaître les caractères des deux frères, mais elle a presque fait perdre de vue l'action du drame. Que deviendra, celle qui avait, à un si haut degré, excité l'intérêt du spectateur, Antiope, poursuivie par le malheur, abandonnée des dieux et des hommes, et de ceux mêmes qui étaient ses défenseurs naturels? Son sort va se décider, et l'action, interrompue un instant, va reprendre son cours pour ne plus s'arrêter. Après un chant du chœur, qui avait ici sa place marquée, on voit paraître un cortège bachique, des femmes branlant le thyrse, couronnées de lierre, revêtues de la peau tachetée des cerfs et des biches : c'est Dircé et ses suivantes. Et qu'on ne s'étonne pas de voir arriver la reine dans ces lieux où, sans la chercher, elle rencontrera son esclave fugitive. Antiope a voulu revoir l'endroit où elle avait exposé ses enfants, Dircé se rend ici pour célébrer la fête de Bacchus. Los déserts du Cithéron jouent un double rôle dans Thistoire mythique de la Béotie : ils sont, pour les

h' ANTIOPE D'EURIPIDE. %%J

femmes deThèbes, le théâtre de courses pleines d'une ivresse enthousiaste, ils sont aussi le berceau de leurs enfants abandonnés. C'est là que les bergers ont trouvé le fils de Jocaste, comme les jumeaux d'Antiope; c'est là que Penthée a été déchiré par sa mère, comme Dircé le sera bientôt d'une manière presque aussi horrible.

Comment le poète avait-il amené* l'entrevue des deux femmes? On ne peut, à ce sujet, que former des conjectures. Repoussée du toit où elle avait demandé l'hospitalité, Antiope a dû, ce me semble, se réfugier dans la grotte- qui, autrefois, avait reçu d'elle un *si cher dépôt. Le pâtre, père adoptif de Zéthos et d'Amphion, l'y aura trouvée, interrogée, et reçu ses confidences. Car le pâtre n'a pu être présent, lorsqu'Antiope arrivait devant son habitation, puisque dans ce cas, c'eût été à lui, et non pas à ses fils, d'accorder ou de refuser la prière de la malheureuse ; et cependant il était nécessaire qu'il reconnût dans Antiope la mère des jumeaux. Quelquesrunes des bacchantes, errant dans les campagnes, pouvaient découvrir la fugitive, et l'amener, avec le berger, devant leur maîtresse. Aimera-t-on mieux que le berger, après avoir rencontré Antiope, l'ait ramenée sur le lieu de la scène, et que la reine soit survenue au milieu de leur entretien? Un vers d'Antiope qui s'est conservé se prêterait à cette dernière hypothèse : « Je les portais dans mon sein : et je leur donnai le jour, lorsqu'on me ramenait (de Sicyone à Thèbes) » : c'est là évidemmentle fragment d'un récit détaillé. Quoi qu'il en soit, l'entrevue

de Dircé et d 'Antiope a dû fournir à Euripide une scène des plus animées. Qu'on se figure une femme naturellement hautaine et jalouse, exaspérée contre une victime qui avait tenté de se dérober à sa vengeance, et exaltée jusqu'à la fureur par les transports frénétiques d'une course bachique; qu'on se figure cette femme en face d'une rivale devenue esclave de princesse qu'elle avait été, douce et résignée à force de malheurs et de chagrins, mais sentant sa fierté renaître sous les coups de l'injure, et exhalant enfin toute l'amertume de son âme lorsqu'elle se voit condamnée sans retour à un affreux supplice. Dircé interroge d'abord l'homme qu'on a trouvé avec sa captive et qu'elle soupçonne de lui avoir prôté secours; sans doute sa vengeance va éclater aussi sur le berger, lorsque celui-ci lui apprend qu'il « habite ces lieux, voisins d'QEnoé et d'Eleuthères», et qu'il n'obéit pas au roi de Thèbes, mais au fils de Pandion, OEnée, dont il fait paître les troupeaux. Malgré son extrême irritation 1 elle respecte la puissance d'Athènes, et son courroux retombe tout entier sur la malheureuse Antiope, dont la beauté n'est pas le moindre des crimes. Dircé ne croit pas aux amours de Zeus, elle les regarde comme une de ces fables qu'inventent volontiers (Euripide Ta dit ailleurs) les jeunes filles dont la vertu a succombé. Selon elle, le roi, son époux, a été le séducteur d' Antiope : voilà le secret de tant de rigueurs : voyant Antiope conserver sa beauté malgré ses souffrances, et Lykos tenter quelquefois une faible opposition à la cruauté de son épouse,

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elle croit que leurs amours durent toujours. Ce motif est indispensable pour expliquer la fureur de Dircé, il est indiqué par Propercè, et Ton n'aurait jamais dû douter qu'Euripide ne s'en fût servi. Mais l'amour-propre de la reine souffre cruellement de cette accusation qu'elle élève contre sa prétendue rivale. Quoi, une femme serait plus belle que Dircé, plus propre à inspirer des passions? Mais non. « On se lasse de tout. J'ai vu des hommes, infidèles à la beauté, se laisser prendre à des charmes vulgaires. Tel qui a fait ses délices d'un repas exquis, rassasié, se jette avidement sur la nourriture la plus commune *. » Antiope a beau protester de son inno-r cence, demander un peu d'humanité, Dircé l'accable d'injures et de menaces. « Hélas! s'écrie le chœur, l'esclave a toujours tort, les dieux ont voulu que ce fût là son partage. » Enfin, arrivée au comble de l'irritation, la reine ordonne à ses bacchantes de s'emparer d'Anliope, de l'entraîner violemment dans leur course effrénée, jusqu'à ce qu'elle succombe.

\. Ce fragment est ordinairement placé dans une des scènes précédentes : Zéthos ayant trouvé peu probable que Zeus quittât Héra pour une simple mortelle, Antiope lui aurait répondu par ces paroles. Mais, quelle que soit l'humilité d'Antiope, elle ne serait pas femme si elle pouvait, jusqu'à ce point, renoncer à tout amour-propre. Les femmes d'Euripide ne s'appellent pas elles-mêmes des morceaux peu friands, fût-ce en se comparant à une déesse. Matthiae, qui sentait cet inconvénient, pensait que Lykos pouvait avoir prononcé ces vers, pour se consoler de son abdication forcée : cette idée assez étrange ne peut être admise pour plusieurs raisons. J'ai cru devoir placer dans cette scène ce fragment ainsi que les deux suivants. [La même place lui a été assignée depuis par 0. Jaliii, ArckœoL Zeilung, 1853, n°" 56-57, et E. Graf, Die Antiopcsayc, Halle, 1884, p. 84.J

â3Ô ÉTUDES SUR LE DRAME ANTIQUE.

En vain la malheureuse implore-t-elle le secours de Zcus, aucun dieu ne descend du ciel pour la sauver. « Le sage cherche des alliances parmi ses égaux », lui dit Dircé avec une ironie affreuse. Puis, s'adressnnt à ses suivantes : «Vite, s'écrie-t-elle, saisissez-la, roulez-la, tirez-la par les cheveux, traînez-la sur le sol et les pierres les plus aiguës, déchirez sa robe... ». Le chœur ou le vieillard essaie d'arrêter la fureur de la reine : « Il ne m'appartient pas de faire des réprimandes ; mais craignez, ô mortelle, d'enfreindre la mesure, respectez les puissances vengeresses ». Ce grave avertissement n'est pas écouté, Antiope disparaît au milieu de la horde bachique qui l'entraîne dans son tourbillon. « Hélas! qu'elles sont nombreuses, qu'elles sont diverses les infortunes humaines! Qui pourrait dire le terme où elles s'arrêtent! »

Dans cette extrémité le vieux berger se décide à révéler aux fils d'Anliope le secret de leur naissance. Les jumeaux avaient toujours passé pour ses propres enfants, et il n'avait eu garde de les tirer de cette erreur. « La discrétion est l'ornement d'un homme de bien, elle couronne ses qualités. Il y a quelque plaisir à publier un secret, mais l'amitié en souffre, la cité en est ébranlée. » Pourtant dans ces circonstances la discrétion serait un crime : il court donc les avertir du danger qui menace leur mère. Les jeunes hommes ont bientôt rejoint la troupe bachique; ils délivrent Antiope, qui est tout de suite ramenée par le vieillard ; puis ils la vengent horriblement de tout ce qu'elle a souffert et de ce qu'elle allait souffrir. Les bacchantes avaient inventé un

supplice atroce : elles voulaient attacher leur victime à un taureau furieux, lorsque survinrent les deux frères. Maintenant c'est Dircé qui subira cette pèipe. On connaît le fameux groupe du Taureau Farnèse, dont les auteurs se sont évidemment inspirés d'Euripide; l'attirail bachique répandu sur le sol ne permet pas le moindre doute à ce sujet : les artistes ont chargé Amphi on de dompter le taureau, pendant que Zéthos saisit la femme pour l'attacher à l'animal furieux. Les rôles s'accordent trop bien avec les caractères des frères, pour qu'on ne les suppose pas de l'invention du poète qui avait créé ces deux personnages. Du reste, dans la tragédie un messager a dû raconter cette horrible scène. Sans la. mettre sous les yeux des spectateurs, le plus tragique des poètes la retraçait certainement avec cette verve, cette énergie, cette parole toute dramatique, pleine de réalité et d'action, qui distinguent les morceaux semblables de ses tragédies. Le récit de la mort d'Hippolyte, celui de la rivale de Médée dévorée par un poison brûlant, celui de Penlhée déchiré par les bacchantes, dont M. Patin a donné une si belle traduction, peuvent faire deviner la beauté du morceau que nous avons perdu. En voici cependant deux vers, justement admirés par Longin, et qu'heureusement je puis citer dans l'imitation de Boileau :

Il tourne aux environs dans sa route incertaine,

Et courant en tout lieu où sa rage le mène,

Traîne après soi la femme, et l'arbre, et le rocher *.

1. [Je supprime ici quelques lignes. On croyait qu'Euripide s'était conformé à la légende suivant laquelle Dircé fut changée'

« La Justice est lente, elle est lente dans sa marche; mais elle atteint, elle saisit à l'improviste, lorsque l'aveuglement s'est emparé du coupable '. » Voilà une des réflexions dont le chœur accompagnait la narration de cette terrible catastrophe. La même pensée se retrouve, sous une forme peu différente, dans des vers prononcés peut-être par le vieux berger : « La Justice est, dit-on, fille du Temps, elle fait connaître ce que nous sommes, en séparant le méchant d'avec le bon ». Bientôt les frères reparaissent sur la scène, Antiope embrasse pour la première fois ses fils qu'elle avait pleures si longtemps, qu'elle avait confiés à la garde des dieux, pauvres enfants qui venaient de naître, faibles et sans défense, et que les dieux lui rendent brillants de vigueur et de jeunesse, des héros, ses vengeurs et ses sauveurs. Dans cette scène touchante, la reconnaissance devait se mêler à la tendresse maternelle, et donner à ce sentiment quelque chose de plus vif : la première action des fils a été de rendre la vie à celle dont ils l'avaient reçue, et, avec la vie, la liberté, le repos, et, plus que tout cela, la douceur de pouvoir les appeler ses fils. Eux, à leur tour, ils retrouvent une mère de sang royal et un père plus glorieux encore : ces jeunes ber-

en fontaine. Nous savons maintenant qu'il expliquait autrement le nom de la source Dircé. Lykos reçut Tordre d'y jeter les cendres de la reine.]

1. Je crois qu'il faut lire, en rétablissant à la fois le sens et le mètre :. otocv avot' evYj tôv àceSyj ppotàiv. [Cette conjecture ne s'est pas vérifiée; ces vers appartiennent à une autre scène, celle où se préparait le châtiment de Lykos.]

VANTIOPE D'EURIPIDE. 233

gers sont les enfants du maître des dieux. Mais ici le poète nous rappelle mal à propos qu'ils sont en môme temps lçs enfants, je veux dire les enfants littéraires, de l'auteur, d'Euripide. Comme tels, ils trouvent l'aventure peu probable, peu digne de la majesté divine. « Je ne puis admettre, dit Amphion ! , qu'à l'ombre d'un déguisement, sous les traits d'un être malfaisant, Zeus ait recherché vos amours comme un mortel. » L'Ion d'Euripide dit à peu près la même chose à sa mère, qu'il vient de reconnaître. C'est que le philosophe dans Euripide a joué plus d'un mauvais tour au poète : il critique sans pitié les fables que l'autre évoque avec tant d'éclat, et il semble prendre un plaisir malicieux à soumettre au scalpel les figures que l'autre anime d'u» souffle vivant.

Faisons en passant une remarque qui peut sembler hasardée dans une tragédie perdue, mais qui me paraît hors de doute. Dans cette scène, ainsi que dans les suivantes, Zéthos a dû céder à son frère cette autorité qu'il avait exercée dans le commencement du drame : il n'était plus qu'un personnage muet. La gêne de la scène attique, qui ne mettait à la disposition du poète qu'un nombre d'acteurs limité, obligeait Euripide de renoncer à la parole pour l'un des frères. Mais cette

i. [Ces paroles sont généralement placées dans la scène où Antiope parait la première fois. Je crois aujourd'hui que j'aurais dû les y laisser. En effet, les fragments des dernières scènes de la pièce récemment retrouvées contiennent des réflexions du même genre, plus voisines même de celles qu'on lit dans Ion.}

gêne devenait ici, ce me semble, une bedùté de plus.

Une nouvelle carrière * s'ouvre devant les fils d'Antiopc : ils doivent sortir du cercle étroit de la vie champêtre, la cité les appelle. Il y a encore un grand acte de justice à accomplir, une pieuse vengeance à exercer, il leur reste un tyran à punir, un trône à gagner. La mort de Lykos est résolue ; je crois môme qu'attiré dans ces lieux par le bruit des périls que courait la reine, il arrivait lui-môme sur la scène, et que les frères allaient lui demander un compte sanglant, lorsque partit Hermès, porteur des ordres de Zeus. Pourquoi Zeus ne vientil pas lui-même? Il avait bien pris la peine de descendre sur la terre autrefois, quand les charmes d'Antiope lui faisaient oublier la superbe Héra. La dignité du maître des dieux en aurait souffert. Eschyle, dans une de ses conceptions hardies, avait osé, il est vrai, montrer aux Athéniens étonnés, Zeus pesant dans la balance du Destin la vie de deux héros; mais le théâtre de Sophocle et d'Euripide n'exposait plus aux yeux des spectateurs la majesté du dieu suprôme : Zeus ne parlait plus sur la scène que par l'intermédiaire de ses messagers. Ajoutons que, dans ces circonstances délicates, tout dieu aurait éprouvé quelque embarras à reparaître devant la mortelle qu'il avait séduite et si longtemps aban-

1. [Le fragment 853 était autrefois attribué à Antiope. On sait aujourd'hui, grâce à un examen plus exact des manuscrits de Stobée, qu'il est tiré d'une autre pièce. Je supprime donc ce que j'en avais dit.]

Vantiopb D ÈÙRtPIDÈ. 238

donnée au malheur : C'est ainsi que* dàtiS Vf on du même auteur, Apollon se fait excuser par sa sœur Athéna. Hermès, dans notre tragédie, a dû également justifier la longue indifférence de Zeus... '. Du reste, la mission d'Hermès avait un but plus positif. Il enjoignait aux fils d'Antiope d'épargner les jours de Lvkos, qui avait péché pat* faiblesse plutôt que par méchanceté, et dont le tort n'était au fond que d'avoir cédé aux inspirations de sa femme. « C'est là une faute où tombent bien des mortels : tout en voyant le bien, ils n'écoutent pas la voix de la raison, et se laissent entraîner par les mauvais conseils de leurs amis *. » En revanche, Lykos doit volontairement céder le pouvoir au sang de Zeus : car les enfants d'Antiope sont, en effet, issus d'un père aussi auguste : le dieu luimême le proclame, afin que personne n'en puisse douter. Le doux Amphion montera sur le trône, et le farouche Zéthos reconnaîtra la supériorité de l'intelligence sur la force physique.

Le sujet d'Antiope, on le voit, a été heureusement choisi par le poète, et admirablement adapté aux exigences du genre : les grandes émotioné tragiques, la pitié et la terreur y sont excitées à un haut degré, et, en même temps, la suite des incidents, la marche de l'action, la catastrophe et le dénoûment découlent naturellement des caractères,

1. [Les nouveaux fragments n'ont pas confirmé cette conjecture.]

2. [On voit aujourd'hui que ce fragment (220 Nauck) a dû se trouver ailleurs.]

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des passions, des situations où se trouvent les principaux acteurs : la raison et le cœur sont égaler ment satisfaits. Certes cette tragédie d'Euripide ne le cédait en rien à aucune de celles qui nous sont parvenues. On n'a qu'à la comparer à Ylon, qui, par le sujet, s'en rapproche le plus, pour voir quelle perte nous avons à regretter. Dans Y Ion on tremble pour une mère qui va empoisonner un fils qu'elle ne connaît pas, pour un fils qui va inconsciemment commettre un parricide. Ce sont là, certes, des situations extrêmement tragiques, mais des situations que le poète a achetées au prix de quelques inconvénients, obligé qu'il était de faire entrer le tragique dans une légende qui ne le comportait guère. L'intrigue du drame d'Ion repose sur un double quiproquo, sur une espèce de tour de passepasse exécuté par le dieu de Delphes. Creuse, princesse du sang d'Erechthée, et Xouthos, son époux, venant lui demander des enfants, il les trompe tour à tour, en faisant à chacun séparément le don d'un enfant nourri dans son temple. Cet enfant est le fils d'Apollon et de Creuse ; à la fin de la pièce , après plusieurs péripéties dont le poète a su tirer quelques-unes des plus belles scènes de son théâtre, la reconnaissance a lieu entre la mère et le fils. Mais les transports de cette reconnaissance ne sauraient être aussi grands qu'Euripide veut nous le faire croire. Ion, si pur, si noble, doit donner le nom de mère à celle qu'il vient de poursuivre comme empoisonneuse, qu'il vient d'appeler avec raison une femme perfide et criminelle. Quelque peine que le

poète se soit donnée pour justifier l'odieuse tentative de Creuse et en faire ressortir le motif patriotique, . on aperçoit un autre mobile, la détestable envie du malheureux qui s'irrite du bonheur d'autrui, et Ton s'étonne qu'Ion n'éprouve aucune horreur à embrasser cette femme. Dans Antiope, les fils en refusant un asile à l'étrangère qui est leur mère, l'exposent à la mort la plus affreuse et vont, sans le savoir, se rendre coupables d'un parricide; mais lorsqu'ils lui donnent le premier embrassement filial, ils ont glorieusement réparé leur faute, et au bonheur de cet instant se mêle pour Antiope la double douceur de devoir la vie à ses enfants et d'avoir une faute à leur pardonner. Ils ont vengé leur mère en infligeant à sa cruelle ennemie un juste châtiment. Ce châtiment même, barbare et révoltant, la légende l'avait consacré, le poète ne pouvait le changer ; mais avec quel art l'a-t-il motivé, jusqu'à le faire paraître naturel et équitable. Le tau^ reau est là, Antiope est sur le point d'y être attachée. Les libérateurs arrivent, Antiope est délivrée, mais le taureau attend sa victime : il traînera celle qui a ordonné cet affreux supplice. L'invention de ce châtiment n'appartient donc pas aux fils d'Antiope, l'horreur en est rejetée sur Dircé. Un autre poète s'en serait peut-être tenu là, Euripide ne s'en contente pas. Malgré sa haine et son emportement, Dircé est une femme, ce n'est pas un monstre : comment a-t-elle pu pousser aussi loin le raffinement de la vengeance? Le poète a prévu cette objection, et il y répond. Tout s'explique par l'exaltation

de la course bachique, incident dont l'invention fait le plus grand honneur à Euripide. On sait jusqu'où pouvait aller le délire de ces fêtes, on se rappelle les bacchantes déchirant de leurs propres mains et les animaux et les hommes qu'elles rencontrent. Ajoutez que cette bacchanale expliquait en même temps l'arrivée de Dircé au pied du Cithéron, et vous admirerez l'art du poète qui a su faire de cette montagne le rendez-vous naturel de tous les personnages de son drame.

Dans cette tragédie pleine de péripéties, de reconnaissances et d'émotions, il y a une scène singulière, celle de la discussion entre les deux frères, scène dénuée de mouvement et d'intérêt dramatiques, toute philosophique, abstraite, image fidèle de ces déclamations des sophistes du temps, prêts à soutenir le pour et le contre de toutes les thèses qu'on leur proposait. Chose plus singulière encore, cette scène était particulièrement célèbre dans l'antiquité, le souvenir s'en retrouve dans tous les auteurs,, le plus grand nombre de nos fragments en est tiré. Ce qui a survécu aux tragédies perdues, ce n'est pas, tant s'en faut, ce qui s'y trouvait de plus beau et de plus dramatique : ceux qui dépouillaient les auteurs pour remplir les cadres de leurs anthologies morales et philosophiques, enlevaient aux poètes dramatiques les sentences, les maximes, les lieux communs, ce qui pouvait s'enlever enfin. Ce qui fait vivre les œuvres dramatiques n'est pas, on le voit, ce qui leur survit le plus souvent. Les fragments les plus précieux sont les

Vantiope d'euripide. 239

fragments fragmentaires, qui ne s'expliquent que lorsqu'on a retrouvé le personnage auquel ils appartenaient, la scène, la situation dans laquelle ils avaient été prononcés ; les beautés parasites se détachent et s'isolent facilement, les passages vraiment beaux sont de ces fleurs qui se fanent dès qu'on les sépare du tronc qui les anime de sa sève. Cependant, la scène dont tant de vers ont été conservés, pour être peu dramatique, n'en est pas moins intéressante : ce qui en fait le fond, l'antagonisme des deux frères, est même d'une grande beauté et de la plus haute importance pour l'ensemble de la tragédie; cette scène ne pèche que par son trop de développement et parce qu'elle se détache trop facilement du reste. Zéthos et Amphion, pour ne pas faire double emploi, ont dû être de caractères différents et même opposés. La nature ne fait pas deux hommes parfaitement semblables; la poésie doit suivre et, si l'on veut, corriger la nature, en choisissant dans la diversité de ce qui existe les contrastes les plus marqués. Sophocle, le maître dans la conception des caractères, avait déjà montré le grand parti à tirer de ces contrastes. Seulement, chez Sophocle, l'antagonisme des caractères se révèle dans l'action et par l'action, sans qu'on soit invité à y prendre garde, et comme si le poète n'y était pour rien. Chez Euripide, les personnages découvrent leurs sentiments e! leurs principes de propos délibéré, en des morceaux brillants qui s'affichent. Les contrastes de Sophocle sont les contrastes de la nature générale de l'homme;

ceux d'Euripide sont ceux de la société de son temps. On a dit qu'Euripide a peint les hommes comme ils sont; Sophocle, comme ils devraient être. On peut dire, avec autant de vérité, que les personnages de Sophocle sont des hommes tels qu'ils peuvent être de tous les tefmps, dans tous les lieux, et que ceux d'Euripide sont les hommes de son époque, les contemporains du poète, les citoyens d'Athènes. Dans le Philoctète, Néoptolème est un jeune héros, droit, franc, généreux, homme d'action, capable de violence, incapable de fraude ; Ulysse est l'homme vieilli dans les affaires, fin, rusé, prévoyant, maître dans l'art de la parole, se proposant le môme but que son jeune ami, mais sans scrupule dans le choix des moyens. On trouve encore aujourd'hui, on trouvera toujours des Néoptolèmes et des Ulysses. Zéthos et Amphion, d'un contraste semblable au fond, ont une couleur plus locale, la couleur du siècle de Périclès. L'un est l'élève des philosophes ; il a fréquenté les cours de Prodikos et de Protagoras ; il a disputé au coin de la rue avec Socrate. L'autre n'a jamais voulu entendre que les vieillards de Marathon; les Acharniens d'Aristophane, ces batailleurs infatigables, sont le modèle qu'il voudrait imiter. C'est ici qu'on aperçoit le rapport intime et la dissension profonde entre les deux poètes, le tragique et le comique, qui sont à la fois si semblables et,si antipathiques l'un à l'autre. Euripide, en opposant, dans les fils d'Antiope, les principes de la vieille société à ceux de l'éducation moderne, a traité le sujet qui fait le fond des Nuées d'Aristophane, qui

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reparaît quelque part dans presque toutes les pièces de ce poète, et.auquel il avait consacré lesDétaliens, que nous ne possédons plus. Mais Aristophane est le champion du bon vieux temps, et, tout en usant de son privilège de se moquer de tout le monde, tout en raillant les ridicules de son parti, ce sont les novateurs sur lesquels éclatent les Nuées, contre lesquels coassent les Grenouilles, que sifflent les mille voix de son admirable charivari. Euripide, au contraire, peint en beau les disciples des philosophes, les organes de l'esprit nouveau, parmi lesquels il brille lui-même; il donne les rôles ingrats aux représentants de l'esprit qu'il combat, et le dénoûment de notre tragédie est le triomphe de la musique, de la philosophie, enfin de la culture de l'esprit, qui monte sur le trône par Tordre des dieux mêmes. On comprendra l'intérêt, non pas dramatique, mais actuel, qui s'attachait, pour les spectateurs athéniens, aux tirades deZéthos et d'Attiphion, en relisant les plaidoyers de la Cause juste et de la Cause injuste dans les Nuées. Ces deux morceaux sont la contre-partie l'un de l'autre : ils se répondent et s'expliquent mutuellement. Faut-il, avec Cicéron, reprocher à Euripide de s'être égaré de sa thèse, et d'avoir substitué une question à une autre? En effet, la querelle des frères s'engage au sujet de la lyre; la musique seule est en cause, et la discussion, prenant des proportions plus vastes, roule sur la prééminence de la force physique ou de l'intelligence. Ce reproche, je crois, ne serait pas venu à l'esprit d'un Grec, et surtout d'un Grec du siècle

d'Euripide. L'éducation hellénique, on le sait, se divisait en deux branches : la musicjue et la gymnastique, correspondant à l'esprit et au corps. La gymnastique s'occupait de tout le côté physique de l'homme ; la musique embrassait tout ce que les Muses, d'abord les patronnes des poètes musiciens, avaient vu, avec le progrès intellectuel de la nation, entrer successivement dans le domaine de leur patronage divin. La musique, par droit d'aînesse, garda toujours sa primauté parmi les lettres et les sciences; les filles de Mémoire donnaient par excellence leur nom à l'art, qui le porte encore; mais de la musique semblaient découler la poésie, l'éloquence, la philosophie, les mathématiques, l'astronomie, l'histoire, toutes les sciences conquises par l'esprit humain ; les philosophes, les mathématiciens, les orateurs étaient longtemps appelés des hommes musiciens ([xoudtxol àvopeç). L'Amphion de la légende ne savait que la musique des premiers temps de la Grèce, la musique proprement dite; Euripide lui prête en outre tout ce qui depuis est sorti de cette musique primitive; la lyre pour lui est le symbole de toutes les acquisitions dont s'est enrichi l'esprit de l'homme, éveillé jadis par les sons cadencés de l'instrument harmonieux. La légende même, en faisant d'Amphion l'architecte magique des murs de Thèbes, n'a-t-elle pas déjà indiqué que tous les arts sont renfermés dans la musique? Depuis Euripide, les poètes et les philosophes ont religieusement conservé, rappelé, développé ce type d'Amphion, qui dorénavant marquait

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la supériorité de leur génie sur le génie pratique des hommes d'action. On trouve dans Apollonios de Rhodes un emblème ingénieux, qui est tout à fait dans l'esprit du créateur de ce type : une des broderies du manteau de Jason représente Zéthos suant, se fatiguant, se traînant à grand'peine sous le poids d'une pierre qu'il apporte pour la construction des murailles; tandis qu'Amphion, touchant sa lyre d'or et marchant d'un pas léger, amène sans peine à sa suite un immense rocher.

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