LA RÈGLE DES TROIS ACTEURS DANS LES TRAGÉDIES DE SÉNÈQUE
La poétique a des lois naturelles, nécessaires, inhérentes à la nature même des choses; elle a aussi des règles conventionnelles, variables, nées de l'usage, consacrées par la tradition. Les lois naturelles n'ont presque pas besoin d'être énoncées, elles s'entendent assez d'elles-mêmes; mais, faciles à saisir, elles n'en sont pas moins difficiles à observer : le génie les suit instinctivement, le talent vulgaire a beau les entendre proclamer, il ne réussit pas à s'y conformer. Les règles conventionnelles peuvent aussi avoir leur raison d'être; mais elles n'ont qu'un temps et deviennent bientôt une gêne pour les artistes, une entrave plutôt qu'un frein salutaire; elles ne sauraient se deviner par instinct,
1. Mémoire lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettre dans la séance du 21 octobre 1864. Imprimé dans la Rc-iv. archéologique, janvier 1805.
il faut qu'elles soient formulées pour avoir force de loi : elles n'en sont que plus superstitieusement obéies dans les siècles de décadence, quand l'esprit d'imitation succède à l'inspiration première.
Je trouve un exemple de ce fait général dans certaines particularités des tragédies de Sénèque.
Horace veut qu'il n'y ait jamais plus de trois interlocuteurs dans une scène tragique, nec quarto, logui persona laboret, et on sait qu'en formulant cette règle, le poète latin n'a fait qu'ériger en précepte ce qui avait été pratiqué par Sophocle et Euripide. Seulement les tragiques d'Athènes, en renonçant à se servir d'un quatrième acteur, obéissaient plutôt à un règlement administratif qu'à "une loi de la poétique. Quand l'archonte admettait un poète au concours tragique de la fête de Bacchus, il lui accordait le chœur, qui avait été dans l'origine toute la tragédie, et, avec le chœur, d'abord un seul acteur, puis un second, puis enfin un troisième. Sophocle avait demandé et obtenu cette dernière augmentation du personnel tragique : trois acteurs avaient rempli tous les rôles de ses pièces, en changeant quelquefois de masque et de costume. On ne s'étonne pas que les successeurs de Sophocle aient dû se contenter de ce qui avait suffi au prince de la tragédie.
A Rome, les Pacuvius et les Attius ne s'imposèrent pas cette gêne. Le grammairien Diomède, opposant l'usage du théâtre de Rome à celui du théâtre grec, dit que les auteurs latins introduisirent dans leurs pièces un plus grand nombre de personnages
afin de rendre le spectacle plus imposant *. Mais les critiques Considéraient comme une licence cette déviation des traditions grecques, et Horace veut ramener les poètes à la simplicité des maîtres de la scène d'Athènes. Chose étrange! un auteur qui n'écrivait pas pour le théâtre et qui aurait pu s'affranchir d'une règle toute scénique, d'une contrainte jadis imposée aux poètes' athéniens en vue de la représentation, Sénèque, se conforma au précepte d'Horace par une espèce de purisme grec que les vieux, les vrais poètes tragiques de Rome n'avaient pas connu. Ce fait, qui n'a pas encore été remarqué, que je sache, entraîna pour la conduite des pièces de Sénèque certaines conséquences que je vais signaler rapidement. J'arriverai ensuite aux scènes qui semblent enfreindre la règle des trois acteurs et contredire mon assertion. Il conviendra de discuter avec un peu plus de détails Ces morceaux qui ont peut-être empêché les critiques de s'apercevoir que Sénèque observait avec une scrupuleuse fidélité l'une des petites choses dont se composait alors le credo d'un classique irréprochable en fait de théâtre.
Hercule , descendu aux Enfers et déjà pleuré comme mort par les siens, revient au moment même
1. Diometles, p. i88, Putsche : In Grxco dramate fere très personœ solx agunt, ideoque Horatius ait : nec quarta loqui persona laboret, quia quarta semper muta. At Latini scriptores complures personas tn fabulas introduxerunt* ut speciosiores frequentia facerent. La vulgate spatiosiores n'a pas de sens : il est évident qu'il faut lire speciosiores, correction de Busch, adoptée dans l'excellente édition de Keil. Le meilleur manuscrit porte spaciosiores.
où un usurpateur allait faire mourir son père, sa femme et ses enfants. Cette situation est rendue par Sénèquc clans le troisième acte de son Hercule furieux: Amphitryon y salue son fils, Mégare reste muette. Chez Euripide, au contraire, Mégare a le premier rôle dans cette scène, sans réduire toutefois Amphitryon au silence. C'est elle qui, la première, aperçoit et reconnaît son époux, qui laisse éclater sa surprise et sa joie, qui coupe la parole au vieillard. Son émotion est trop forte pour qu'elle laisse parler un autre, pour qu'elle ne dise pas tout elle-même. Cela est bien plus naturel. Pourquoi le poète latin s'écarte- t-il de son original aux dépens de la vérité dramatique? C'est qu'il a introduit dans cette scène un autre personnage, qui ne figure pas chez Euripide. Il a voulu que Thésée accompagnât Hercule, afin de placer dans sa bouche un long morceau descriptif, le récit de la descente aux Enfers et la peinture du monde souterrain. Un tel morceau dut, sans doute, produire un excellent effet à la lecture, et Mégare, quelque impatiente qu'elle fût de parler, n'avait qu'à se taire devant la loi qui interdit la parole à un quatrième personnage.
Ailleurs, Hercule ordonna à Philoctète de lui préparer un bûcher sur le mont OEta, sans que Philoctète lui réponde, soit pour consentir, soit pour faire des objections ! . La règle ne lui permettait pas de prendre la parole dans une scène où Hercule, Aie mène et Hyllus avaient déjà des rôles. Dans ces