‹ Études sur le drame antiqueChapitre 53 sur 56 · Ilerc. (Et., IV, U84 et suiv · texte numérisé non relu

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cas d'ailleurs, si le silence de Philoctète est contraire aux habitudes de notre scène moderne, il n'a cependant rien de choquant et ne saurait être considéré comme une faute ; Sénèque peut en appeler aux maîtres de la tragédie grecque, qui, plus d'une fois, ont condamné au silence l'un de leurs personnages dans des situations analogues.

On ne peut en dire autant de l'exemple que je vais citer maintenant le plus étonnant de tous, et, par là même, le plus propre à prouver que Sénèque s'est en effet astreint à suivre religieusement le précepte de Y Art poétique. Je veux parler d'une scène très connue et présente à toutes les mémoires. Dans le quatrième acte des Troyennes, Polyxène apprend qu'elle doit être immolée sur le tombeau d'Achille, dont l'ombre la réclame comme sa part de butin. Les Grecs veulent que la victime se pare de vêtements nuptiaux, et Hélène, chargée de l'y engager, feint d'abord qu'on attend Polyxène pour l'a marier à Pyrrhus. Andromaque devine la ruse d'Hélène et la force d'avouer la vérité. Alors la malheureuse Hécube s'abandonne au désespoir, et bientôt Pyrrhus vient arracher la fille des bras de sa mère. Mais, ni Pyrrhus, ni Polyxène elle-même ne disent mot. Cependant, Polyxène est évidemment le personnage principal de cette scène. Tant qu'elle croyait être destinée à Pyrrhus, elle avait repoussé Hélène, cet hymen lui inspirait trop d'horreur; lorsqu'elle apprend la vérité, elle se laisse parer sans résistance, elle ne demande qu'à mourir. Pourquoi donc ne dit-elle pas elle-même ce qui se passe

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dans son cœur? Pourquoi en sommes-nous réduits a deviner ses sentiments à travers les observations d'Andromaque, qui l'examine curieusement et nous rend compte de ses gestes et de sa contenance? C'est là un contresens dramatique que les critiques ont reproché avec raison à l'auteur, et dont M. Patin a bien fait ressortir l'étrangeté *. Euripide n'a eu garde de tomber dans cette faute : dans la scène correspondante de sa tragédie d'Hécube, Polyxène parle, et elle parle admirablement. L'auteur de la tragédie latine, qui, quoi qu'on puisse penser de sa vocation dramatique, était certainement un homme d'esprit, Sénèque, n'a pu commettre de gaieté de cœur une faute si inconcevable, si évidente. Il a dû avoir un motif, et ce motif était la malheureuse règle des trois interlocuteurs. Euripide pouvait donner à Polyxène le rôle qui lui convient, parce qu'il n'avait fait paraître avec elle qu'Ulysse et Hécubc. Sénèque était forcé de le lui retirer, parce qu'il faisait parler dans cette scène Hélène, Andromaque et Hécube ; disons mieux, il s'y est forcé lui-même par une combinaison qu'un vrai poète dramatique eût abandonnée plutôt que de l'acheter à un tel prix, et si sa faute s'explique, elle n'en est pas moins réelle et elle mérite certainement les critiques qu'on en a faites. On y reconnaît un auteur qui a grand soin d'être correct, mais qui ne se soucie nullement d'être vrai et dramatique; qui sacrifie les conditions essentielles de la tragédie à une règle

1. Patin, Études sur les tragiques grecs, !*• éd., t. III, p. 193.

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surannée, faite pour d'autres temps et d'autres circonstances.

Ces preuves suffisent, je crois, pour établir une thèse qu'un rapide examen du recueil de Sénèque confirmerait aisément. Après les avoir données, je me trouve à Taise pour discuter les faits qui semblent y répugner, les exceptions plus apparentes que réelles à la règle qui domine dans les tragédies de Sénèque.

Le quatrième acte d'Hercule furieux, lequel ne se compose que d'une scène unique, porte en tête les noms d'Hercule, de Thésée, d'Amphitryon et de Mégare; et, en effet, ces quatre personnages y prennent tous la parole. On y voit Hercule tuer dans un accès de folie sa femme et ses enfants. Ces horreurs qu'Euripide s'était contenté de mettre en récit, Sénèque ne craignit-il donc pas de les montrer sur la scène, quoique Horace eût dit : Nec pueros coram populo Medea trucidetl On ne s'étonnerait pas de voir . l'esprit de ce précepte méconnu par un poète qui en semble violer ailleurs ouvertement la lettre. On sait, en effet, que dans sa tragédie de Médée la mère égorge ses enfants sous les yeux du public, comme si l'auteur eût voulu se révolter par un acte d'audace contre Y Art poétique. Cependant un critique ingénieux * a tiré de la scène finale de Médée une conclusion toute contraire : il ne pense pas que Sénèque eût osé braver ainsi l'autorité d'Horace,

1. M. Lucien Mûller, dans Jahrbùcker fur Philologie, 1864, p. 414.

et il y trouve un nouveau motif de croire que ses tragédies ne furent pas écrites pour être représentées. J'applique le même raisonnement à la scène qui nous occupe, ainsi qu'à une autre qui se trouve dans Y Œdipe du même poète, et dans laquelle, s'il fallait prendre au sérieux la fiction, un taureau et une vache seraient immolés sur la scène et leurs entrailles fouillées, examinées minutieusement par la fille de Tirésias. Ceci me semble encore plus impossible à jouer sur un théâtre que le meurtre des enfants de Médée ou d'Hercule x .

Quoi qu'il en soit, j'ai hâte d'en finir avec cette digression pour revenir à mon sujet. Hercule a percé d'une flèche l'un de ses enfants, il a cassé *la tête d'un autre en le lançant contre les murs du palais; le plus petit, réfugié dans les bras de sa mère, a été foudroyé d'un regard d'Hercule, la mère elle-même broyée d'un coup de massue. A cette vue, Amphitryon se reproche de vivre encore, et demande à Hercule de donner la mort à un père putatif qui fait tort à sa gloire. Mais Thésée arrête Amphitryon, par ces mots : « Que veux-tu, vieillard? te précipiter toi-même au-devant de la mort? Où vas-tu,

1. Lessing, dans sa dissertation sur les tragédies de Sénèque, imagine pour l'Hercule furieux un jeu de théâtre un peu compliqué, mais fort joli. En courant de côté et d'autre, Hercule sortirait et rentrerait tour à tour, de manière à être en vue, lorsqu'il parle, et caché lorsqu'il accomplit les meurtres. Cette idée peut plaire. Je ne crois pas toutefois que nous ayons le droit de faire honneur à Sénèque d'un arrangement qui supposerait que ce poète travaillât pour le théâtre, et qui ne peut s'appliquer ni à la scène analogue de Médée, ni à celle d'CEdipe.

insensé? Fuis, cherche une cachette, épargne au moins un crime aux mains d'Hercule! »

Quo te ipse senior obvium morti ingeris?

quo pergis amens? Profuge et obtcctus late, unumque manibus aufer Herculeis scelus.

Voilà tout ce que Thésée trouve à dire et à faire en voyant ces horribles actes de démence. Il n'essaie pas de protéger les victimes, de retenir le bras de son ami : l'héroïque Thésée, cet autre Hercule, assiste à ce massacre tranquillement, en se croisant les bras ; il se borne à donner au vieil Amphitryon un conseil qu'un autre vieillard ou qu'une femme aurait pu lui donner tout aussi bien. Je sais que Sénèque ne goutient pas toujours le caractère de ses personnages, qu'il pèche plus d'une fois contre les bienséances; mais je crois qu'on ne trouvera nulle part chez lui une faute de ce genre, et ses héros nous choquent plutôt par un courage trop stoïque que par des traits de lâcheté. Évidemment, Thésée ne doit, ne peut être témoin de cette scène. Mais qui prononcera les trois vers qu'on lui a attribués jusqu'ici? Il suffit de soulever cette question pour la résoudre. Ces vers appartiennent à Amphitryon. Il s'apostrophe lui-même, comme il vient de le faire un peu plus haut. Après avoir un instant cédé au désespoir et recherché la mort, il se ravise, de peur d'ajouter encore aux crimes involontaires de son fils, sauf à revenir plus tard à son premier mouvement. Ces brusques revirements sont fami-

liers aux personnages de Sénèque, et ils se justifient ici par la situation violente où Amphitryon se trouve.

L'Amphitryon d'Euripide exprime le même sentiment. Quand il voit Hercule se réveiller du profond sommeil où il était tombé après l'accès de démence, le vieillard veut se cacher. « Non, dit-il, que je craigne de mourir, après tant de malheurs ; mais je ne veux pas qu'il tue son père, qu'il ajoute à tant de crimes un nouveau crime, un autre sang à expier, une autre Erinys f . » Chez Sénèque, l'erreur des copistes et des éditeurs vient de la contradiction apparente entre ces vers et ceux qui les précèdent : Amphitryon change de sentiment et de langage subitement et sans transition. Mais on trouve dans les rôles de Médée, de Déjanire, de Thyestê, dans d'autres encore, des mouvements aussi inattendus et aussi vrais.

Par la suppression du personnage de Thésée, le nombre des acteurs de cette scène se trouve donc réduit de quatre à trois, et je suis heureux qu'en faisant disparaître cette irrégularité, j'aie eu l'occasion d'effacer une tache bien autrement grossière qui déparait cette tragédie et dont l'auteur était innocent.

Je vais maintenant signaler des erreurs du même genre dans deux scènes de la tragédie (VQEdipe. Mais là il nous arrivera le contraire de ce qui a eu lieu pour YHercule furieux : au lieu de diminuer le nombre des acteurs, nous l'augmenterons, et nous

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