‹ Études sur le drame antiqueChapitre 54 sur 56 · Euripide, lïéraklès, 1074 et suiv · texte numérisé non relu

Euripide, lïéraklès, 1074 et suiv

serons peut-être tentés d'introduire un quatrième personnage où jusqu'ici on n'avait cru en voir que trois.

Dans le iv e acte d 1 Œdipe, un vieillard de Corinthe vient apporter la nouvelle que le roi de cette ville, Polybe, étant mort, le peuple veut qu'QEdipc, qui passe pour fils de Polybe, vienne succéder à son père. Comme Œdipe refuse de s'y rendre, de peur d'y rencontrer sa mère Mérope et d'accomplir l'inceste prédit par l'oracle, le messager lui apprend que Polybe et Mérope ne sont pas ses vrais parents, et raconte comment il le reçut autrefois, enfant nouveau-né, sur le mont Cithéroh des mains d'un berger du roi de Thèbes. Quel est le nom de ce berger? Le Corinthien l'a oublié; mais s'il voyait le berger lui-même, il le reconnaîtrait peut-être. On comprend qu'OEdipe n'ait rien de plus pressé que d'ordonner que tous les bergers royaux se rendent promptement au palais. Mais on comprend moins le scrupule qui vient tout à coup au Corinthien. « Soit que la prévoyance, dit-il, soit que le hasard ait tenu ces choses cachées, laisse à jamais dans l'obscurité ce qui y fut si longtemps. Souvent la vérité fut fatale à l'imprudent acharné à la découvrir. »

Sive ista ratio, sive fortuna occulit, latere semper patcre quod latuit diu.

Saepe eruentis veritas patuit malo.

Qu'est-ce qui peut inspirer au messager de Corinthe de tels pressentiments? Il est loin de penser qu'il

puisse y avoir dans ses révélations rien d'effrayant pour OKdipe : il les a faites au contraire pour le rassurer, lui ôter une crainte chimérique. Aussi vient-il de se montrer tout disposé à désigner le bercer qui lui remit l'enfant, si la vue de l'homme venait en aide à ses souvenirs confus, et c'est là ce qui avait motivé l'ordre du roi. Cet ordre donné, pourquoi change-t-il subitement de langage? On n'en comprend pas la raison, et l'étonnement augmente, quand on le voit chercher de nouveaux arguments pour détourner Œdipe de sa fatale curiosité. Le roi s'écrie : « Peut-on craindre quelque chose de plus grave que les maux présents? » A quoi le messager répond : « Le but où tendent de si grands efforts (du destin;, est une chose grave, sache-le bien. Le salut public et le salut du roi se combattent, la lutte est égale : abstiens-toi d'y intervenir. Sans que tu y portes une main téméraire, les destins se révèlent assez. Ouand on jouit d'une haute fortune, il ne faut pas l'ébranler. »

Magnum esse, magna mole quod petitur, scias.

Concurrit illinc publies, hinc régis salus, utrinque paria : contine médias manus.

Nihil ut laeessas, ipsa se fata explicant.

Non expedit concutere felieem statum. •

Voilà le langage, non pas d'un étranger qui vient d'arriver à Thèbes, mais d'un citoyen instruit de tout ce qui s'y passe, et si les paroles sont quelque peu obscures, ce qu'on ne saurait nier, elles deviennent tout à fait inintelligibles, si on veut que le Corinthien les prononce. Aussi les éditeurs, trompés par

cette fausse attribution, les ônt-ite torturées pour en tirer je ne sais quel double sens qu'elles ne peuvent avoir 1 .

Mais continuons. A la réponse d'OEdipe : « On ne hasarde rien à ébranler ce qui est à la dernière extrémité », le messager réplique : « Prétends-tu à une race plus noble que le sang royal? Crains de trouver un père qui te fasse rougir. »

Nobilius aliquid génère regali adpetis?

Ne te parentis pigeât inventi, vide.

Ces avertissements ont quelque chose de mystérieux : le personnage qui cherche tant de motifs divers pour réprimer la curiosité d'OEdipe semble avoir un motif caché qu'il ne dit pas. Ce personnage ne saurait être le vieillard de Corinthe : un tel langage ne convient ni à son humble condition, ni à l'ignorance où il est de la naissance d'OEdipe. Ce langage est, de plus, en désaccord avec le langage qu'il a tenu, plus haut, et il l'est également avec

1. Voici l'explication de F. Gronov. : Senex Corinthius dicit : Pugnare videntur salus publica Corinthiorum et tua : Ma vult, ut sine ulla inquisitione accipias delatum regnum, nec alterius te quam Polybi filium feras; hœc, ut resciscas, quorum hominum sis, quosque vitare melu parricidii et incesti debeas. Utriusque vis ingens. Médium igitur feri : accipe primum et firma regnum, dein per olium inquire aut exspecta venientia fata. Les mots contine médias manus ne se prêtent guère à cette interprétation artificielle. Le vers magnum esse, magna mole quodpetitur,

' scias y répugne aussi. Gronov. ajoute un sens secondaire qui est le seul véritable : Eadem tamen ambiguitate verborum monetur Œdipus, quid Thebis ei faciendum sit. Ibi quoque divertebant salus publica et régis : si non inquireret in interfectorem Laii, videbatur négliger e populi Thebani salutem; si

. inquireret eumque deprehenderet, suant*

celui qu'il va tenir un instant après. Car nous l'entendrons interroger le berger et le reconnaître, sans faire la moindre difficulté. Quel est donc le personnage» qui prononce ces trois morceaux? On peut le deviner sans être un Œdipe.

L'acte commence par une scène entre Œdipe et Jocaste. Leur entretien roule sur le meurtre de Laïus. Le Corinthien survient en quelque sorte au milieu de cet entretien. Cependant les éditeurs semblent supposer que Jocaste quitte la scène au moment môme où un étranger apporte un message important. Cela n'est pas naturel. Je retiens la reine sur le théûtre et je lui attribue ces avertissements qui sont aussi convenables dans sa bouche qu'ils sont déplacés dans celle du messager. Les vers 824-820, 828-832, 834 et 835 appartiennent donc à la malheureuse mère, éclairée avant son fils, et tremblant qu'il ne vienne, lui aussi, à découvrir la vérité. S'il pouvait rester quelque doute à ce sujet, on n'aurait qu'à ouvrir Y Œdipe Roi de Sophocle. Dans la scène correspondante de la tragédie grecque, Jocaste remplit le rôle que je lui assigne chez Sénèque, en y parlant, "bien entendu, d'une manière moins sentencieuse, plus vraie et plus pathétique.

Aux deux interlocuteurs de cette scène, le Messager et Œdipe, nous avons ajouté un troisième personnage, Jocaste : nous sommes encore dans les limites du précepte d'Horace. Mais dans la scène suivante nous nous trouverons sur le point de les dépasser.

Le berger Phorbas survient. Interrogé par le

Corinthien, il reconnaît que déjà du temps de Laïus il était préposé aux troupeaux du roi. Mais à cette autre question de l'homme de Corinthe : « Me reconnais-tu? » il répond : « Ma mémoire incertaine hésite ». Alors le roi s'impatiente et prend la parole : a Cet homme reçut-il autrefois un enfant de toi? parle. Tu hésites? pourquoi changes-tu de couleur? pourquoi cherches-tu ta réponse? La vérité hait les retards. »

Phorbas. « Tu réveilles des souvenirs qui dorment depuis longtemps. »

Œdipe. « Avoue, ou la douleur t'arrachera la vérité. »

Phorbas. « En lui donnant un enfant, je lui fis un don sans valeur : cet enfant n'a pu jouir de la lumière, de l'air vital. »

Le Corinthien. « Que les dieux détournent ce présage! Il vit, et puisse-t-il vivre longtemps! »

Œdipe. « Pourquoi prétends-tu que cet enfant n'est plus en vie? »

Phorbas. « Un fer mince transperçait ses deux pieds et enchaînait ses mouvements. Une tumeur née de cette blessure minait ce corps délicat par une affreuse gangrène. »

Le Corinthien. « Que demandes-tu encore? Les destins approchent. »

Œdipe. « Quel était cet enfant? Parle. »

Phorbas. « La fidélité me le défend. »

Œdipe. « Qu'on apporte du feu! La flamme rabattra cette fidélité. »

Je m'arrête ici, pour revenir sur les mots ; <* Que

demandes-tu encore? Le» destins approchent. » Quitf (juœris ultra? Fata jam accedunt prope (v. 859). On les donne au messager de Corinthe, mais il est clair qu'ils ne peuvent lui appartenir. En suivant le raisonnement que j'ai lait plus haut, nous serions plutôt conduits à les donner à la reine, et cette conjecture peut satisfaire au premier abord. Mais de cette manière, nous aurions dans cette scène quatre interlocuteurs, et il m'en coûte d'introduire dans le texte une infraction à la loi que j'ai rétablie où elle était violée et qui est si fidèlement observée partout ailleurs. De plus, en y regardant de près, je vois d'autres difficultés à cette conjecture. Rien n'indique que Jocasle soit présente quand se fait la révélation qui va suivre : comment ne pousserait-elle pas un cri de douleur, de honte? Mais elle ne doit pas y assister. Il faudrait donc supposer qu'elle quittait la scène après avoir prononcé lé vers 859. Cela n'est pas probable. Tout fait croire, au contraire, que chez Sénèque, comme chez Sophocle, Jocaste se retire à la fin de la scène précédente, sans attendre l'arrivée du berger. Elle sort après avoir dit : Ne te parentis pigeât inventi, vide (v. 835). Voilà une sortie convenable, et ce qui me confirme dans cette idée, c'est que ce vers latin rappelle, de loin, il est vrai, le cri déchirant que jette la Jocaste grecque en fuyant : « Ah, infortuné! c'est là le seul nom que je puisse te donner, la dernière parole que je t'adresse ».

'Joù ïoù, SucTTjVe* Touto yap <j' ï/ta aovov 7rpo<j£nretv, àXXo 8' ofotoô'&rrepov.

. v, tQIMOlg*

Si Sénèque se souvenait ici de Sophocle, on peut demander pourquoi il n'a pas mieux imité son admirable modèle. Je réponds qu'on pourrait faire la même question en plus d'un endroit. Ici, il ne pouvait reproduire le grec, parce qu'il se proposait de faire reparaître Jocaste à la fin de la pièce dans une scène hideuse, où elle dira : Quid te vocem? gnatumne? (v. 1008). C'est le mot de Sophocle, à la pudeur près.

Je reviens à la scène qui nous occupe maintenant. Le personnage de Jocaste étant éliminé, à qui assignerons-nous le veçs dont nous avons dépossédé lp Corinthien : Quid quœris ultra? Fata jam accedunt prope. Nous ne pouvons le donner qu'à Phorbas, qui seul connaît le secret fatal, et si nous ouvrons Sophocle, que Sénèque a suivi dans cet endroit, en l'abrégeant toutefois outre mesure, nous y trouvons deux vers du berger qui répondent à ce vers latin : le vers 1165 : « Assez! au nom des dieux, assez, mon maître! ne fais plus de questions ». Mi), Ttpàç ôefiiv, fj^l, 8éff7to8', teropet 7tXéov, et le vers 1169 : « Malheur me voilà arrivé à la parole terrible ». O";xoi, tcpàç ocÛTto Y'tipA tw SetvÇ Xéyciv. Au lieu de cela, le poète latin fait dire à son berger : Quid quœris ultra? Fata jam accedunt prope. Il corrige le grec à sa façon.

Cependant, dans notre texte, ce vers est immédiatement précédé de trois autres vers de Phorbas, auxquels il ne peut être rattaché. Il faudra donc admettre une lacune, hypothèse qui n'a rien d'extraordinaire : car il y a dans les textes des

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autours anciens un assez grand nombre de lacunes, quelques-unes reconnues, plusieurs dont on ne se doute pas. D'autres raisons recommandent cette hypothèse. Le Corinthien a dit plus haut : « Cet enfant vif, et puisse-t-il vivre longtemps! » N'est-il pas à croire qu'un mot plus positif apprenait à Phorbas que cet enfant n'était autre qu'Œdipe lui-môme? Cela se passe ainsi chez , Sophocle, et cela semble nécessaire pour expliquer pourquoi le berger refuse obstinément de répondre davantage. Le mot : Quid guœris ultra? « Que demandes-tu encore? » ou, plus exactement : « Qu'interroges-tu encore? » semble impliquer une nouvelle question d' Œdipe; et si le roi dit ensuite : Quis fuerit infans, edoce, la tournure même de cette phrase indique peut-être qu'il répète une question déjà faite et restée sans réponse.

Il ne me reste plus qu'à parler de quelques scènes qui ne demandent aucun changement, mais qui montrent que Sénèque entendait la règle des trois acteurs autrement que n'avaient fait les tragiques grecs. Mais d'abord je ferai en passant une observation, peut-être superflue, sur le dernier acte de Médée. Les éditions portent en tête de Cet acte : Nuntius. Chorus. Nutrix. Medea. lason^ Voilà quatre personnages, sans compter le chœur. Mais en lisant cet acte, on voit que le Messager quitte la scène longtemps avant l'arrivée de Jason.

Dans le deuxième acte d'Œdipe, les éditeurs trompent le lecteur en sens contraire. A les en croire, la première scène de cet acte se passe entre

Œdipe et Créon,ce qui est vrai; la seconde entre Œdipe, Tirésias et Manto, ce qui n'est pas tout à fait exact. La mission dont Œdipe charge Créon à la fin de cette scène démontre que Créon est toujours présent, quoiqu'il garde le silence. Nous avons donc quatre personnages. Il est vrai que chez les tragiques grecs les personnages muets, qui étaient joués par des figurants, ne comptaient pas comme acteurs ; mais ceci ne peut s'appliquer au éas pré* sent. Créon avait un rôle à remplir dans la scène précédente, et il reste sur le théâtre sans le quitter un instant : il faudrait donc quatre acteurs pour jouer cet acte. Mais ce n'est pas là ce qui préoccupait Sénèque. Il ne songeait pas à la représentation en écrivant ses pièces, et eût-il voulu les faire représenter, rien n'aurait été plus facile que de trouver quatre acteurs : aucun règlement ne s'y opposait. Il s'en tenait à la lettre du précepte : Nec quarta loqui persona laboret, et il évitait de mettre dans la môme scène plus de trois interlocuteurs.

Le dernier acte de YAgamemnon fournit un autre exemple de cette manière d'entendre ou, si l'on veut, de dénaturer la tradition grecque. Il y a d'abord un monologue de Cassandre. Ensuite paraît Electre avec le petit Oreste, qu'elle confie à Strophius, le père de Pylade. Strophius part, l'enfant est sauvé, et Electre se réfugie près de l'autel à côté de Cassandre. Bientôt Clytemnestre et Égisthe viennent réclamer le fils d'Agamemnon ; et comme cette victime leur échappe, ils font arracher Electre de l'autel, afin de l'enfermer dans un cachot souterrain.

Outre les trois interlocuteurs de cette scène, la présence de Cassandre, qui ne se môle pas au dialogue, mais qui a prononcé une longue tirade dans la première scène de cet acte, exigerait un quatrième acteur, si la pièce était jouée. Il y a plus, Cassandre prend la parole un peu plus tard : c'est elle qui répond au cri de Clytemnestre : Furiosa, morere y par cette parole prophétique : Veniet et vobis furor % pointe brillante qui termine cette tragédie, et que dut vivement applaudir le public lettré, convoqué pour en entendre la lecture. Quant au point qui nous occupe, remarquons qu'Electre a déjà été entraînée par les gardes d'Égisthe, quand le poète rend la parole à Cassandre. Ici encore, le nombre de trois interlocuteurs n'est donc pas dépassé. Singulier eflet de l'esprit d'imitation I Ce qui avait été pour les vieux maîtres une nécessité tout extérieure, une. simple conséquence du règlement de la fête, devient pour les poètes d'un autre siècle une règle de l'art et comme un article de foi littéraire. Mais comme les circonstances ont changé, ils se contentent d'obéir à la formule du dogme, sans plus s'inquiéter du sens qu'il avait eu dans l'origine.

Avant de terminer, je voudrais ajouter un mot sur une autre règle en quelque sorte arithmétique, si j'ose m'exprimer ainsi, règle également proclamée par Horace et observée par Sénèque. VArt poétique ordonne qu'une tragédie ait cinq actes, ni plus, ni moins, ne brevior, neu Ht quinto productior aciu, et ce précepte a survécu à celui des trois interlocuteurs. D'où vient-il? Dans les tragédies;

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des grands poètes d'Athènes on trouve assez souvent quatre grands morceaux du chœur placés entre cinq parties réservées aux acteurs ou à l'action proprement dite, cinq actes, comme disaient les Latins; mais on en trouve quelquefois plus, quelquefois moins : la régularité de Sénèque est encore inconnue f . On voudrait savoir quel poète en donna le premier exemple : car personne ne supposera qu'Horace ait inventéle précepte. Ennius, ou quelque autre tragique latin du temps de la République, en serait-il l'auteur? Je ne le pense pas : il m'est difficile de croire à l'originalité des Romains en fait de législation littéraire. Il faut donc remonter aux Grecs. L'usage de fixer à quatre le nombre des chants du chœur ne se serait-il pas introduit à l'époque où cet élément primitif de la tragédie grecque était tombé au rang d'un accessoire, d'un simple intermède? Tant que les chants du chœur étaient des parties essentielles du drame et naissaient du sujet môme, leur nombre varia suivant la nature du sujet; mais quand ils se détachèrent du fond de la fable, quand ils ne furent plus qu'un luxe, un horsd'œuvre conservé par respect pour les anciens maîtres, on a pu avoir l'idée d'en limiter le nombre. Cependant je ne voudrais pas faire remonter à Agathon, qui est donné comme l'auteur des intermèdes f , ni à aucun poète de la période attique,

1. Voir la division de toutes les tragédies grecques que nous possédons, dans la dissertation de Fr. Fritzsche, Quattuor leges scenicae poeseos ab Horatio in Arte poetica tatae. Lipsiae, 1858, p. 39 et suiv.

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