CH4PITRE SEPTIÈME
Nous devons d'abord indiquer les moyens prophylactiques , qui sont la conséquence de nos études sur l'étiologie du goitre aigu. Les indigènes et surtout les étrangers qui habitent des pays montagneux doivent s'abstenir de porter des fardeaux quand ils voyagent sur des chemins à pentes rapides , lorsque la marche est ascendante : ils doivent, dans tous les cas , cheminer avec lenteur , afin d'éviter les congestions de la glande thyroïde.
Il faut interdire aux élèves et aux soldats de faire , pendant l'été , des promenades et des exercices fatigants vers h milieu du jour. On évite ainsi les sueurs abondantes , qui débilitent et provoquent la soif et engagent les promeneurs à boire abondamment de l'eau froide et à s'exposer à l'action des courantsd'air après qu'ils ont enlevé leur col ou leur cravate.
On a considéré le col-cravate comme étant une cause de goitre ; cela dépend de l'usage qu'on en fait. Sans doute, ce vêtement après avoir augmenté la sueur peut , quand on le quitte , exposer le cou à un refroidissement capable de déterminer le goitre ; mais si, après l'avoir enlevé et avoir essuyé le cou, on le remplace par un col sec , il cesse d'agir d'une manière nuisible ; ainsi employé , il devient au contraire un moyen de guérison. Nous avons fait, pendant notre voyage dans la vallée de la Maurienne , une singulière observation : dans presque toutes les statistiques des villes et des villages de la Savoie , on remarque que le nombre des femmes affectées d'engorgement du corps tyroïde, est beaucoup plus considérable que celui des hommes ; à Saint-Alban-des-Hurtières au contraire , le nombre des goitreux est presque égal à celui des goitreuses. Or , la seule circonstance qui nous ait permis , lors de notre voyage en Savoie, de nous rendre compte de cette anomalie ,
<)0 GOITRE ÉPIBÉMIQUE.
c'est que , dans le village de Saint-Alban , les paysans , hommes et lemmes , ne portent pas de cravate.
Un médecin de Guatemala affirme que l'usage de la cravate y a notablement diminué le nombre des hommes atteints de cette difformité. Dans ce pays , toutes les classes de la société en sont atteintes ; les animaux domestiques eux-mêmes, chiens et chevaux , en sont affectés (1).
Si une cause rhumastimale a paru jouer un rôle actif dans la production de l'engorgement thyroïdien , les douches et les bains de vapeur peuvent être employés.
Sur 12 malades traités par ce moyen, le docteur Dourif en a vu 7 guérir en moins de 10 jours; d'autres ont résisté jusqu'au 25®, jusqu'au SS"* et même jusqu'au 45^ jour.
Lorsque le goitre s'est développé très-vite sous l'influence d'un refroidissement provoqué par l'ingestion de l'eau froide, ou qu'il a été causé par un courant d'air ayant agi sur le cou pendant qu'il était en sueur, une cravate chaude ou un collier d'ouate suffisent quelquefois pour amener la guérison. (Docteur Dourif).
Lorsqu'au bout d'une douzaine de jours, la maladie n'a pas cédé à l'action des moyens que nous venons d'indiquer, il faut avoir recours à une thérapeutique plus active.
Le plus grand nombre des médecins qui se sont occupés du goitre , Coindet de Genève en tête (2), ont considéré l'iode et ses préparations comme étant les remèdes les plus propres à combattre avec succès cette maladie.
Examinons quels ont été les résultats obtenus par les médecins qui ont essayé l'usage de ces médicaments dans le traitement du goitre aigu épidémique.
M. Chevalier, sur 134 malades, dit que le traitement par la teinture d'iode ( 20 à 80 gouttes) et par la pommade iodurée, a duré en moyenne 20 à 21 jours pendant les
(1) Bouillaud et Rallier , arl. Goîlrc du Dictionnaire de méd. el chir. praliques. 1833.
(2) Grisolle, Traité de pathologie interne, l. n, 1852, p. 189.
premiers mois et 15 à 16 jours pendant les trois derniers mois de l'épidémie.
Chez les malades de M. Collin , la cure par l'iodure de potassium administré à l'intérieur et à l'extérieur a été plus longue. Dans la seconde épidémie dont ce médecin a rapporté l'histoire, sur 53 goitreux 37 ont guéri. M. Fleury, en administrant le saccharure d'iode , a obtenu des guérisons assez rapides.
Le traitement , lorsque le goitre s'est développé très-vite , et a été traité peu de temps après son apparition , dure , en moyenne , une quinzaine de jours ; il se prolonge rarement au delà de 28 à 30 jours.
Si , au contraire , la maladie a mis longtemps à s'établir , si les soldats ont attendu un ou plusieurs mois avant de consulter leur chirurgien , la cure peut se prolonger pendant 30 à 60 jours. Enfin , il est des individus chez lesquels la résolution n'a lieu que lorsque l'usage de l'iode a été cessé.
La quantité d'iodure de potassium que nous donnons à l'intérieur est de dix centigrammes , matin et soir, dans de l'eau ou dans du sirop. A l'extérieur, nous appliquons au début une pommade contenant 5 grammes d'iodure de potassium et 50 grammes d'axonge ou de glycérine.
Pendant une seconde période, la pommade doit renlermer : axonge , 4-0 grammes; iodure de potassium, 4 grammes, et teinture d'iode , 10 à 20 gouttes.
Beaucoup de praticiens portent à cinquante centigrammes la dose de l'iodure prise tous les jours ; nous croyons inutile d'agir ainsi: car, au delà d'une certaine quantité, l'excédant du remède est rapidement expulsé par les reins et les glandes salivaires (1).
Ajoutons que l'iodisme est presque aussi souvent provoqué par la dose de dix centigrammes d'iode que par celle de cinquante centigrammes (2) , ce qui tend à prouver que les petites
(1) Voir dans Trousseau et Pidonx, Traité de Ihérapeulique , les expériences de Wallace, 0' Shanguessy , Woehler , Tiedmann el Gmelin.
(2) Obâervullons de Rilliel, citées par Trousseau el Pidoux. Trailé de Ihérapeulique, loin, fr. 18G2.
62 GOITllE ÉPIDÉMIOL'E.
doses suffisent pour déterminer la résolution ou la diminution du volume de la glande thyroïde. Les doses élevées deviennent, d'après cela, au moins inutiles.
Nous diro/is en passant que nous n'avons observé qu'un seul cas d'iodisrae bien caractérisé. C'étaitchezla femme d'un tailleur, qui, pour un goitre de grosseur moyenne, avait pris pendant six semaines dix centigrammes d'iodure de potassium tous les jours. Le goitre fut complètement guéri, mais l'amaigrissement devint considérable. Des délabrements d'estomac et des fausses faims , des palpitations de cœur , un peu de surexcitation nerveuse furent les seuls phénomènes sur lesquels la malade appela notre attention.
Six mois apiès , l'estomac et le cœur fonctionnaient d'une manière normale ; mais la malade resta un peu plus maigre qu'avant le traitement par l'iode.
Il est des individus dont la peau se laisse difficilement pénétrer par les médicaments que l'on emploie sous la forme de frictions. Dans ce cas, il est nécessaire de faciliter l'absorption du remède en appliquant , après une première friction faite le soir avec gros comme une noisette de pommade iodurée , un cataplasme de làrine de lin qu'on laisse pendant une heure en contact avec la peau. Après son enlèvement on essuie cette membrane , on fait une friction nouvelle et l'on place un peu d'ouate sur le cou.
Chez beaucoup de malades dont la peau entre facilement en sueur, le taffetas gommé peut remplacer le cataplasme.
Certaines circonstances peuvent engager, le médecin à modifier la médication que nous venons d'indiquer. Lorsqu'il y a anémie, l'iodure de fer est indiqué ; une constitution lymphatique, un état de faiblesse général, exigent l'usage des tisanes amères, du sirop de raifort iodé , du quina.
La dyspepsie peut rendre nécessaire le mélange de l'iodure de potassium avec le sirop d'écorces d'oranges amères, ainsi que l'administration du vin de quina après les repas.
Il va sans dire que le régime alimentaire animal et très-nutritif est presque toujours indiqué.
Pendant les repas, l'eau mêlée de vin doit remplacer l'eau pure; des tisanes amères ou des infusions sudorifiques sont prises aux autres heures de la journée.
On ne doit pas oublier surtout que les refroidissements du cou , qui sont des causes déterminantes du goitre , peuvent entretenir cette maladie et rendre les remèdes inefficaces.
L'usage continu de la cravate et la cessation des boissons froides , surtout lorsque le corps est en sueur , doivent être exigés pendant toute la durée du traitement.
Les rares échecs signalés à la suite de l'administration de l'iode et de ses préparafions ont été cause que certains médecins ont mis en doute l'efficacité de ce médicament. Est-ce toujours la faute des remèdes , si les malades ne guérissent pas? Nous ne le croyons pas.
Ainsi en 1 860 , nous avons appris que plusieurs soldats traités à l'Hôtel-Dieu par l'un de nos collègues , ayant le désir d'aller en congé , n'avaient point pris les médicaments qui leur avaient été prescrits ; ils se promenaient sans cravate et vêtus à la légère; il eiît été injuste dans cette circonstance d'accuser le remède.
Nous engageons les médecins, dans le cas d'insuccès, à vérifier la composition des médicaments administrés , à faire prendre l'iodure de potassium sous la forme de solution aqueuse et à faire boire ces préparations en leur présence. On devra également surveiller les vêtements des malades , la température des liquides dont ils font usage , et toutes les conditions hjgiéniques au milieu desquelles ils sont placés.
M. Luton, dont les expériences remontent à l'année 1863(1), a conseillé et pratiqué pour combattre le goitre les injections faites avec la teinture d'iode du codex à l'aide de la seringue de Pravaz. La quantité de hquide injecté est de 1 à 5 grammes. On doit faire pénétrer le trocart jusqu'au centre de la masse thyroïdienne. On peut , pour les personnes nerveuses , modérer la douleur en refroidissant la peau à l'aide de l'éther et de l'appareil Richardson.
(|) Séance de la Société de cliirnrgie du octobre. Voir encore: Archives {jénérales de médecine de 1807 ; Unioti médicale de 18G8.
64 GOITUE ÉPIDÉMIQCE.
Après cette opération une sensation de cuisson et de pincement se répand dans la partie de la glande qui a été injecté», un goût d'iode se manifeste dans la bouche, cette substance est évacuée par les urines , et on observe un léger mouvement fébrile. Plus tard, la sensation douloureuse s'apaise, l'induration momentanée de la glande est suivie de la rétraction plus ou moins lente de la tumeur. Les résultats définitifs ne sont réellement appréciables , d'après M. Luton, qu'au bout de cinq à six mois. « En résumé , dit cet auteur , par la méthode des injections interstitielles iodées, nous avons obtenu une forte proportion de guérisons de goitres , nous avons eu quelques améliorations notables et enfin un certain nombre d'insuccès ; mais nous n'avons jamais observé d'autres accidents que ceux. <\u\ sont imputables à l'iode introduit par toute autre voie. »
Voici du reste des chiffres empruntés à la thèse de M. Lévèque (1872), qui a rendu compte des expériences faites, par M. Luton :
Guérisons complètes 32 cas.
Améliorations très-notables 12
Récidive, injection nouvelle, amélioration.. . 1 Double récidive , double injection , guérison . 1 Résultat nul 2
Total 48 (1)
Il est présumable que les goitres injectés par M. Luton étaient anciens et volumineux, car les guérisons n'exigent que quelques semaines quand on agit sur des goitres sporadiquesou épidémiques de date récente. M. le professeur Ledru , qui a été chargé , pendant un certain nombre d'années , du service militaire de l'Hôtel-Dieu de Clermont , a expérimenté lesinjections faites dans le tissu de la glande thyroïde , avec une solution aqueuse d'iodure de potassium , à l'aide de la seringue
(1) Nous avons emprunté celte citation à l'article Goitre du Dictionnaire de médecine el de chirurgie pratiques , lom. xvi. i873.
M. Lulon qui a rédigé cet article esl le premier uuleur qui se soil occupé du £Oîlre aigu dans un ouvrage classique.
de Pravaz (1). Il a obtenu par ce moyen des guérisons rapides chez un petit nombre de malades ; l'action a été lente chez plusieurs autres , mais elle a été satisfaisante ; les effets ont été nuls dans la minorité des cas.
Chez une Jeune fille blonde, d'un tempérament lymphatique, nous avons observé un kyste du volume d'une très-grosse noix dans le lobe médian de la glande thyroïde. Après avoir employé sans succès la pommade iodurée et le badigeonnage avec la teinture d'iode, cette malade s'est adressée à nous vers le milieu de novembre 1872. Le 20 du même mois, nous avons constaté que la petite tumeur était fluctuante et nous avons fait une ponction avec un petit troquaft dont le diamètre était d'un millimètre. Il s'est échappé par la canule 11 grammes de sérosité de couleur acajou , renfermant des globules sanguins altérés; ce liquide a formé , quand on l'a chauffé , un coagulum albumineux et fîbrineux très-épais.
Une solution aqueuse renfermant un vingtième d'iodure de potassium et un vingtième de teinture d'iode a été ensuite injectée à l'aide de la seringue de Pravaz. A la suite de cette petite opération : sensation de brûlure dans la tumeur et douleur vive dans le côté gauche du cou. Le lendemain, la tumeur qui était très-amoindrie la veille, a repris sa grosseur ordinaire. A l'époque des règles, elle a sensiblement augmenté pour revenir ensuite à son volume habituel. . Le 10 décembre, nouvelle ponction. Sortie de 9 à 10 grammes de hquide de môme nature. Injection avec le même liquide mêlé avec un tiers d'esprit de vin. Après l'injection , la malade a accusé une sensation de chaleur douloureuse dans la partie inférieure du cou qui a persisté en s'affaiblissanl jusqu'au lendemain. Le 20 décembre , la tumeur est plus mobile, elle a diminué d'un tiers.
Le 7 janvier, troisième ponction suivie de la sortie de 7 à 8 grammes de sérosité jaunâtre d'abord , sanguinolente à laiîn.
^ (1) M. Lcdrii injectait ordinairement, plusieurs jours de suite, dix gouttes d'une solution aqueuse contenanl un vingtième d'iodure de poiassium.
Le contenu de la seringue de Pravaz a été poussé en entier dans la cavité du kyste; au bout de 5 minutes, nous avons pu obtenir la sortie d'un tiers seulement de l'injection (1).
A l'intérieur la malade prend trois cuillerées à café de sirop de perchlorure de fer ; à l'extérieur , elle applique des compresses trempées dans une solution aqueuèe de chlorure de sodium ioduré.
Le 21 janvier, la tumeur n'a pas sensiblement diminué, mais elle est plus dure et plus tendue que d'habitude. Après une nouvelle ponction, il ne sort absolument rien par la canule du troquart , ce qui nous autorise à penser que le hquide contenu dans le kyste a été coagulé par la dernière injection.
On continue l'usage du Sirop de perchlorure de fer. Frictions avec la pommade suivante : axonge , 30 grammes ; iodurede potassium, 4 grammes ; alun, 1 gramme.
A dater de cette époque la tumeur a graduellement diminué, et le j 9 février elle présente seulement la moitié de son volume primitif: On l'aperçoit à peine quand la tête est droite ; elle fait une légère saillie lorsque la malade renverse la tête en arrière ou quand elle exécute des mouvements de déglutition.
Le 17 mars, au moment du tirage de cet ouvrage, la tumeur avait encore perdu de son volume.
Lorsque les kystes sont plus gros , on est obligé de recourir à la ponction avec le troquart à hydrocèle qui sert à faire sortir le liquide et à injecter un mélange d'eau , de teinture d'iode et d'iodure de potassium, ainsi que l'ont fait MM. Victor Fleury, de Clermont, en 1848(2), Chauvin en 1852, Schuh en 1858 et Monod en 1871 (Luton).
Cette opération est d'autant plus grave que le kyste est plus volumineux. Le tableau suivant emprunté à la thèse de M. Patritti indique, d'après les observations recueillies dans le
(1) Le liquide injecté élail composé de i partie de leinUire d'iode, 1 partie d'alcool à 350 et 2 parties d'eau pure.
(2) Gazette médicale de Paris, année 1861. Injections préparées avec deux, tiers d'eau et un tiers de teinture d'iode. — Il est nécessaire d'ajouter un peu d'iodure de potassium afin de redissoudre l'iode qui se précipite.
TIIAITE3IENT. 67
service de M. Fleury, les résultats que donne le traitement par les injections , et les complications qui peuvent l'accompagner ou le suivre.
i°. Guérisons sans accidents 12
2°. Phénomènes inllammatoires plus ou moins intenses avec ou sans fièvre , guérison. .......... 5
3"^. Inflammation phlegmoneuse , symptômes inquiétants, guérison lente 4
4°. Gangrène des parois du kyste, suppuration de longue durée , guérison , . . . . 3
5". Hémorrhagie, compression, guérison 1
6". Rechute , suffocation , incision, suppuration, guérison -4
7°. Injections répétées , point de résultat ; incision , guérison 5
8°. Injection , voyage à Riom à pied après l'opération , le lendemain : frisson , fièvre , agitation générale , gonflement considérable de la tumeur , mort i
Total, 35(1).
Un dernier moyen souvent efficace , consiste à envoyer les militaires dans leur pays , à la condition que le goitre n'y soit pas endémique. Chez presque tous les convalescents qui sont allés en congé, le goitre avait disparu au retour. Exceptionnellement, nous avons vu les soldats revenir avec un engorgement moins volumineux , mais qui n'était pas complètement guéri.
(1) Palrilli, Ihèse déjà cilée.