‹ Etudes sur le goître et le crétinismeChapitre 13 sur 50 · CARACTÈRES DU GOITRE ET DU CRÉTINISME ENDÉMIQUES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DU GOITRE ET DU CRÉTINISME ENDÉMIQUES

Avant de s'engager dans de nouvelles recherches pour le perfectionnement de la science, en ce qui concerne le goîlre et le crétinisme endémiques, et avant même de songer à profiter des connaissances, jusqu'alors acquises, pour porter secours, immédiatement ou plus ou moins prochainement, aux populations entachées de ces endémies, il est indispensable de déterminer avec exactitude le champ des recherches et des applications, en définissant aussi rigoureusement que possible le sujet auquel ces recherches et ces appUcations doivent se rapporter.

A quels caractères certains est-il possible de reconnaître, dans une localité, l'existence, sous la forme endémique, du goitre et du crétinisme ; et, dans les individus, appartenant à la population de cette localité, Texistenôe à un degré quelconque de l'affection endémique, goitre ou crétinisme ?

La solution de cette question fondamentale n'e$?t pas aussi facile qu'on serait tenté de le supposer au premier coup d'œil.

Pours'en assurer, il suffit de passer enrevue les opinions si divergentes que présentent, sous ce point de vue, les ouvrages les plus accrédités et les recherches les plus importantes depuis Fodéré jusqu'à nos jours.

Et pour le comprendre, il suffit de réfléchir que la question principale est subordonnée, pour sa solution complète et rigoureuse, à la solution de plusieurs questions très-impor tantes de pathogénie et d'é-

tiologie, qui, dans Tétat actuel de la science, sont encore très-controversées .

§ I. Rapports du goitre et du crétinisme.

De ces questions la plus générale est celle des rapports du goîlre et du crétinisme; non pas de ces rapports d'affinité, dont l'existence est incontestable et dont j'ai antérieurement résumé les circonstances principales utiles qu'elles sont actuellement connues, mais de ces rapports de nature, qui ont conduit les uns, à rapporter à une seule et même endémie le goitre et le crétinisme, le goitre endémique étant considéré commele premier degré du crétinisme; les autres, à admettre que, malgré leur aflinité, le goitre et le crétinisme constituent pathologiquement deux endémies distinctes.

i°Opinions des auteurs.

Le germe de la première opinion se trouve chez Fodéré (1) qui a admis : que le développement du goitre s'accompagne de l'obscurcissement des facultés de l'entendement (page 70) ; que le goitre chez les parents produit le crétinisme chez les enfants {passim^ et pages 69 et 136), et que le crétinisme, aussi bien que le goitre, a pour cause principale l'humidité atmosphérique. (Page 185.)

Depuis Fodéré, le goitre endémique a été rattaché au crétinisme positivement et expressément par plusieurs auteurs, vaguement et implicitement par le plus grand nombre.

Suivant Troxler (2), le goitre des Alpes est la première forme du crétinisme. 11 constitue une disposition éloignée au crétinisme, là où il se développe endémiquement et essentiellement. (Rœsch, page 139.)

(I) Traiiè du goitre et du crétinisme. Paris, an VI II.

i) Der cretinismus und seine Formen als end. Menschenarlung in der Schweiz. Zarioh, 4836-44.

ET LE CRÉTIiNiSME. 27

Rœsch considère le goitre endémique comme Tavant-poste et la première trace du crétinisme .

Dans son énumération des degrés et des formes du crétinisme, il place au premier rang le goitre, en tant que compagnon et avant-coureur du crétinisme en général, là où ce mal règne endémiqnement. (Page 190.)

Toutefois, par une sorte de contradiction, les individus simplement affectés de goitre n'ont pas été compris dans le recensement des crétins du Wurtemberg, auquel Rœsch a pris une part principale.

Le docteur Ahrens-Meyer considère le goitre comme l'une des formes inférieures du crétinisme dans les pays où règne l'endémie crétineuse.

Pour M. Tourbes (1), le goitre endémique est le premier indice, le premier degré de la dégradation physique de l'espèce humaine, dont le crétinisme serait le dernier terme. (Pages 3 et 4.)

M. NiEPCE paraît s'être rangé à cette opinion. Il s'exprime ainsi : <r Un grand nombre d'auteurs considèrent le goitre comme essen- ^ tiellement lié au crétinisme, puisqu'un certain nombre d'enfants, j> destinés à devenir crétins^ sont primitivement atteints de goitre.

:& Cependant, comme beaucoup de goitreux ne sont pas crétins et y> que le crétinisme n'est point en rapport avec le plus ou moins de i> volume du goîlre, on peut dire que le goitre et le crétinisme sont i> deux effets le plus souvent distincts de la dégénérescence de l'espèce 1^ humaine, dont le goitre serait le premier degré et le crétinisme le » dernier effet. ^ (Page 103.)

M. Ferrus (2), après avoir admis une ligne de démarcation profonde entre le goitre et le crétinisme, en se fondant : sur ce que cette der-

{\) Du goitre à Strashourg el dans le Bas-Rhin. Strasbourg, 1862. (!) Mémoire sur h goltie et le crétinisme» Paris, 1851 .

nière affection est plus rarement sporadique, se rattache à des dispositions générales de Téconomie auxquelles le goitre reste étranger et ne se propage en aucun cas de manière à prendre le caractère d'une épidémie ; et, après avoir indiqué comme caraclère différentiel, que le goitre se trouve associé souvent à une santé parfaite et à une portée d'esprit remarquable, ajoute, en se rapprochant Jes opinions de Fodéré .

« Quelle que soit la distaiîce que cette condition, vraiment majeure, 5 mette entre le goitre et le crétinisme, il est convenable de se de- :& mander si, toutes les fois que la première affection existe, il y a, D sinon commencement de crétinisme, du moins tendance à cette 3> affection. En répondant nettement par Taffirmative, je ne démens » rien de ce que j'ai avancé sur la diversité de ces deux états, i^ (Pages 65 et 66.)

C'est surtout au point de vue étiologique, que l'identité du goitre et du crétinisme a été le plus généralement admise.

M. DE Râmbuteau avait été conduit, par la discussion des faits observés dans le département du Simplon (Valais, 1813), à penser que le principe des deux maladies est le même et qu'il est seulement plus actif là où régnent le crétinisme et le goitre^ et plus faible là où le dernier existe sans le premier.

Esquirol(I), qui avait eu en sa possession le mémoire de M. de Pam- BUTEAU (2), est demeuré dans le doute sur ce problème par lui signalé comme intéressant à résoudre : le crétinisme et le goitre dépendent-ils essentiellement des mêmes causes? (Tome II, page 364.)

M. Marchant (3), qui reconnaît que le crétinisme et le goitre sont deux affections distinctes, n'hésite pas à dire :

(1) Des maladies mentales. Paris, 1838.

(2) Ce m^^moire, resté longtemps inédit, a été publié dans les Annales médico'psyrjiologiques, 487», 5« série, l. V, p. 321.

^3) Observations faites datis les Pyrcncespour s rvirà l'étude du crétinisme. Paris, «8*2.

ET LE CKÉTINISME. 29

d 11 résulte de la coïncidence fréquente entre ces deux affections » qu'elles semblent produites toutes deux par le mémo ordre s> d'influences. Ainsi encore rechercher les causes du goitre, c'est » rechercher celles du crélinisme. :^ (Page 37.)

Les auteurs du Compendium de médecine pratique^ qui ont eu à leur disposition un travail important et inédit de M. le docteur Cerise, et qui ont mis à profit les vues de ce médecin distingué, séparent, sous le point de vue pathologique, le goitre et le crétinisme, tout en les maintenant rapprochés au point de vue étiologique.

a: Plusieurs auteurs, disent-ils, ont considéré le goitre et le créti- » iiisme comme une seule et même maladie ; c'est une erreur qu'il i) n'est plus permis de commettre aujourd'hui. :d (Page 137.)

Us admettent néanmoins que <l des causes, inconnues dans leur :^ nature, produisent le goitre seul^ lorsqu'elles n'ont qu'une certaine :d intensité, tandis que, lorsqu'elles acquièrent leur maximum d'action, î) elles déterminent le goître et le crétinisme. »

Ils concluent : « que le goitre doit être étudié dans l'histoire du cré- » tinisme, à titre de complication, d'épiphénomène ; que l'étude étio- :d logique du goitre peut éclairer celle des causes du crétinisme, puis- :^ que ces deux aff'ections sont produites par des causes q'ii ne dilïèrent :^ entre elles que par leur intensité ; mais qu'il n'existe, entre le déve- :d loppement anormal de la glande thyroïde et le crétinisme, d'autres :d relations que celles qui viennent d'être indiquées. ^ (Page 437.)

Maffei, dans l'exposition de ses recherches sur le crétinisme, qui a été publiée en même temps que le traité de Rœsch et dans un môme corps d'ouvrage, s'est très-positivement écarté des vues de son collaborateur.

Il n'a pas admis le goître endémique parmi les formes morbides par lui rapportées au crétinisme.

La déBnitioD qull donne du crétinisme en exclut positivement le goitre.

Et, en discutant les vues de Troxler sur les degrés et les formes du crétinisme, il dénie au goitre Tinfluence génératrice sur le crétinisme qui lui est attribuée par cet auteur.

<r De ses recherches sur le crétinisme , la Commission sarde conclut : 3 que le goitre ne constitue pas un symptôme essentiel, mais qu'il ^ forme une concomitance purement accidentelle de cette triste dégé- • 3> nération. (Page 43.)

^ Que le nombre plus grand de goitres dans un pays n'y donne pas y> lieu à un plus grand nombre de crétins ;

y> Que si, dans certaines régions, le nombre plus grand de goitres se i> trouve accompagné d'un plus grand nombre de crétins, cela ne tient i> à aucune influence de Tun sur Fautre, mais seulement à ce que, 1» parmi les nombreuses causes qui concourent au développement du i> crétinisme, quelques-unes peuvent aussi contribuer à la production ^ du goitre. » (Page 44.)

Dans sa classification des degrés du crétinisme, la Commission sarde ]i*a pas admis le goitre endémique a: Si Ton veut considérer, ^ dit le rapport, la nature de l'essence du goitre, du rachitisme, de j> l'affection scrofuleuse, de la leucotiopie, et les comparer avec le cré- » tinisme, on trouvera nécessairement trop générale la classification ^ de Rœsch ; chercher à ranger toutes ces affections dans un seul y> ordre de maladies, s'est s'écarter de toutes les règles jusqu'ici adop- 3) tées en pathologie. 3) (Page 54.)

2* Opinion de l'auieur.

Dans la note, dont j'ai donné communication à la Commission, je me suis trèS' positivement prononcé sur cette question.

Sans contester en aucune sorte la réalité et Timporfance des affinités

qui existent entre le goitre et le crétinisme, j'ai exprimé Topinion que le goitre et le crétinisme diffèrent essentiellement par leur nature pathologique et que, pour parvenir à perfectionner la science en ce qui concerne ces deux affections, il est indispensable de soumettre chacune d'elles à une étude distincte, non-seulement au point de vue pathologique, ce qui a déjà été fait, mais encore et surtout au point de vue étiologique, ce qui est à faire (i).

g II. Ce qu'il faut entendre par crétinisme.

Le goitre étant séparé du crétinisme, même dans les contrées où les deux affections régnent simultanément à l'état d'endémies, il reste, pour définir exactement le sujet des études et des applications, à déterminer les divers états, qui, chez les individus soumis à l'influence endémique, doivent être, en tant que formes ou degrés de la même affection, rapportés au crétinisme .

1° Opinions des auteurs.

Sur ce point les opinions des auteurs présentent encore de trèsgrandes divergences.

Il est important de remarquer qu'il y a toutefois un point sur lequel

(1) Nous partageons complètement cette manière de voir; Toici comment nous avons formulé notre opinion à ce sujet, dans un article sur le Crétinisme inséré dans le wmveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques (4869, t. X, p. t03):

« La confusion que beaucoup d'auteurs ont fait et font encore entre le goitre et le crétinisme a singulièrement compliqué les recherches des causes de l'endémie crétineuse. Ces deux maladies, nous ne saurions trop le répéter, sont absolument distinctes ; le goftre, il est vrai, est très-commun chez les crétins et on l'obserTe dans tous les lieux ou le crétinisme est endémique; mais on le rencontre aus^i dans des localités où il règne do temps immémorial sans que la conformation physique et Tintelligence des habitants aient subi la moindre atteinte. On peut en conclure que les causes qui produisent le crétinisme peuvent aussi produire le gottro, mais que ce dernier peut être déterminé pnr des causes qui sontincapnhlos k elles seules rl'engendrer le crétinisme. » L. L.

3i ÉTUDES sua LE GOITRE

la plupart des auteurs s'accordent, c'est que le crétinisme, à un degré quelconque, implique un état d'insuffisance plus ou moins prononcé des facultés intellectuelles aflectives et morales, c'est-à-dire un état analogue à celui qui caractérise l'idiotie sous toutes ses formes et à tous ses degrés.

Parmi les motifs qui ont conduit la science à séparer théoriquement le goitre du crétinisme et pratiquement le goitreux du crétin, le plus décisif est emprunté à la considération de l'état des facultés psychiques, intact chez le goitreux, altéré chez le crétin.

C'est d'après cette vue fondamentale que le crétinisme a été généralement conçu ou comme une forme ou comme une espèce de l'idiotie, ou au moins comme une affection analogue è l'idiotie.

Suivant Fodéré : a: Le crétinisme^ complet doit être défini: privation « totale et originelle de la faculté de penser. j> (Page 430.)

Le crétinisme incomplet, à ses divers degrés, se caractérise pour cet auteur par un état d'abaissement plus ou moins prononcé de l'intelligence au-dessous de la limite commune. (Page 131.)

Suivant Esquirol, le crétinisme est une variété de l'idiotie.

€ Les crétins sont les idiots des montagnes, quoiqu'ils se rencon- Si trent quelquefois dans les plaines. î (Page 352.)

€ Les crétins offrent les mêmes caractères, les mêmes variétés )) d'incapacité intellectuelle, d'insensibilité physique et morale, qu'on jj) observe chez les idiots ; ils se distinguent cependant de ceux-ci 3) parce qu'ils naissent ordinairement dans les gorges des montagnes, D et au milieu de circonstances locales et matérielles qui ne se renfi contrent point ailleurs, parce qu'ils portent des goitres plus ou moins j> volumineux, parce qu'ils sont tous éminemment lymphatiques et 3) scrufuleux, etc. d (Page 353.)

€ Comme les idiots, les crétins peuvent être distribués en trois 5) degrés : dans le premier, les crétins portent bien leur tête, ont le

ET LE GRËnNISSCE. 33

y> regard animé, la démarche aisée ; les idées sont peu nombreuses et D incomplètes ; mais ils distinguent les choses les plus usuelles de la JD vie, le bien du mal ; ils ne peuvent suivre un raisonnement, ils y> questionnent peu, répondent juste, mais leur parole est grimacée y> et convulsive ; ces crétins sont les plus nombreux. Les crétins du ^ second degré ont la peau livide, les traits difformes, le cou allongé, i> les chairs molles et flasques ; ils sont goitreux ; leur tête est mal y> conformée, leurs membres sont épais et lourds ; ils ne s'expriment :t) que par des gestes ou par des cris convulsifs; ils ont peu de sensiy> bilité, éprouvent des besoins physiques, les expriment ; leur intel- :d ligence ne va pas au-delà d'un instinct grossier ; ils ne s'attachent à y> personne. Dans le troisième degré, les crétins sont muets, sourds :s> ou aveugles ; le regard indique qu'ils voient mal ; ils n'ont pas de ]» goût, mangent tout ce que Ton introduit dans leur bouche ; ils sont » insensibles aux bons comme aux mauvais traitements ; il faut les > porter ; ils sont plongés dans l'engourdissement et la stupeur la plus » profonde. » (Pages 354 et 355.)

Georget définit ainsi les crétins :

<r Les crétins sont des idiots ou des imbéciles plus particulièrement j> remarquables sous deux rapports :

3> l"* Ils présentent presque toujours certaines difformités des parties j> extérieures, que l'on n'observe presque jamais chez les idiots :^ ordinaires.

:& 2° Leurs infirmités paraissent être le résultat des causes endé- ]» nuques, d'influences locales et d'une nature particulière. 7> (DicL dcm^d.,t. IX, p.294.)

La définition adoptée par les auteurs du Compendium de médecine

est la suivante :

€ Le crétinisme est une idiotie endémique dans certaines localités,

^ et principalement dans les vallées appartenant aux grandes chaînes

jp des montagnes, idiotie presqae toujours accompagnée, dans ses » degrés élevés, de l'iiypertrophie de la glande thyroïde ou goitre et ^ d'autres déformations extérieures. » (P. 137.)

Les principaux degrés du crétinisme, dans le sens large conçu par RoESCH, comprennent l'imbécillité et l'idiotie»

La définition du crétinisme par Mâffei, implique comme élément fondamental une insuffisance de la raison et une imperfection du langage chez des individus portant sur leur physionomie les stigmates de rimbéciUité ou de la brutalité.

c Gretinismus est morbus totius corporiSy chronicus sui generis, et

> causis endemicis, aut a nativitate, aut a vitas ratione ortus, solis 3 adhaerens Âlpium regionibus, cum defecta ratiodnii communis nec 3 non MnguaB articulât», et cum stigmate aut imbecillitatis aut bruta-

> litatis, faciei inusto aegrotantis. » (P. 201.)

Stàhl (1), dès 1848, avait désigné le crétinisme sous le nom dldiotie endémique, et c'est encore sous cette dénomination qu'il a publié, en 1851, le résultat de ses recherches pathologiques.

La Commission sarde a défini le crétinisme : c Une dégénération 3 de l'espèce humaine» qui se manifeste dans certaines parties du D globe, qui est caractérisée par un degré plus ou moins grand 3 d'idiotisme associé à un habitus vicié du corps, et qui doit sa proj> duction à des causes tellement étendues qu*une grande partie des D individus indigènes s'en ressentent plus ou moins dans la beauté de j> leurs formes et dans le développement de l'intelligence et du corps. >

« Sous le nom de crétins on comprend tous ceux qui, dès leur » première enfance, sont spécialement affectés de crétinisme, en y> commençant par le simple imbécile et passant successivement par

(0 Anotomte der Idiotica endemica, in Neue Beitràge zur Physionomik und Pathologie» Erlaogen, 4 845 à 4 854 .

ET LE CRÉTiNlSME. 3n

:i> les divers degrés jusqu'à celui chez lequel les actes de la vie sont ]^ limités, pour ainsi dire, aux seules fonctions végétatives. :»

La classification des crétins en crétins proprement dits, demi crétins et crétineux, que la Commission sarde a adoptée, rappelle celle de Fodéré en crétins complets et crétins incomplets à plusieurs degrés, et surtout celle des trois degrés établis par Esquirol.

Voici les vues développées par M. le D' Meyer âhrens sur ridée qu'on doit se faire du crétinisme (Aperçu de la distribution géographique du crétinisme dans la Suisse, 1 853) :

€ Quand on parle du crétinisme ou des crétins, on entend habi- ^ tuellement une espèce particulière d'idiotie congéniale associée à 2> une certaine difformité corporelle et à une imperfection des sens, et ^ on y place, dans la règle, les formes les plus développées et les plus 9 complexes.

> Ces formes plus développées, qui naturellement offrent divers D degrés, suivant qu'un nombre plus ou moins grand des signes du j> crétinisme proprement dit s'associent les uns aux autres et se » développent à un degré plus ou moins prononcé, je les appelle ^ crétinisme dans le sens le plus étroit. ,

D Mais partout où se montrent ces formes plus développées, on ^ trouve des individus^ qui offrent seulement l'un des signes de ce :» crétinisme, chez lesquels ou seulement l'intelligence ou seulement > l'ouïe et la parole ne sont pas conv^Buablement développées ; des Y individus qui ont seulement un goitre, qui, simplement mal cont> formés, offrent un habitus crétinique ; en somme, un nombre plus j> ou moins grand d^individus qui offrent seulement quelques-unes des »> formes les plus faibles du crétinisme. Je considère comme telles toutes p ces lésions, car on trouve ces formes inférieures chez quelques indi- D vidus offrant les formes les plus développées, le crétinisme dans le D sens étroit.

3 Dans les contrées où le crétinisme dans le sens étroit atteint endé- 3 miquement certaines localités, on trouve aussi des localités où se p manifestent les formes inférieures du crétinisme, ridiotie, la surdi- 3 mutité, le goitre ; de même que dans d'autres contrées ou localités 3 qui n'ofirent que rarement le crétinisme dans le sens étroit, se pro- 3 duisent néanmoins, chez un certain nombre d'individus, la faiblesse 3 d'intelligence, la surdité et le goitre, sous la forme endémique, ou au 3 moins pour une forte proportion relativement à la population.

3 De là il résulte clairement que, s'il n'est pas possible de rapporter 3 absolument au domaine du crétinisme^ chaque sourd-muet, chaque 3 idiot, chaque goitreux, chaque homme petit et mal conformé, néan- 3 moins le crétinisme, dans le sens étroit, et les formes inférieures, qui 3 peuvent être considérées comme des divers degrés peuvent, dans ■ certaines contrées ou localités, avoir pour racines les mêmes causes ; 3 et dès lors, on ne pourrait séparer les uns des autres les individus 3 atteints de ces diverses formes, sous peine de désunir artificielle- 3 ment ce qui dans la nature forme une famille morbide. >

Le docteur Guggembûhl (1) parait être le premier qui ait insisté sur la nécessité de distinguer le crétinisme de l'idiotie, en se fondant principalement sur ce que le crétinisme est fréquemment une maladie acquise pendant la vie, tandis que Tidiotie proprement dite est toujours congéniale.

Ces vues ont été apportées par M. Séguin, dans son Traité sur le traitement moral des idiots, publié en 1846.

Voici ce qu'on lit dans le chapitre consacré par cet auteur au crétinisme :

a: SiPinel et Esquirol ont pu confondre le crétinisme avec l'idiotie, 3 confusion explicable par l'éloignement où ces maîtres se trouvaient

{S) Die Eeilung und Verhùinng des Cretinismus vnd ihre nevesten Fortschrttie. Bfrn, 4 853,(Ad€s de la Société helvétique. Sion,4853).

1^ de tout sujet de comparaison; si Esquirol a pu dire textuellement : "» le crétinisme est une variété de l'idiotie , les .hommes mieux placés D pour voir ont dû dire à leur tour comme Guggenbùhl : le crétin ne ^ doit pas être confondu avec l'idiot ; et moi je puis ajouter : le créj^ tinisme doit être aussi peu confondu avec l'idiotie, que la cause avec . j> l'effet, le crétinisme étant souvent la cause de l'idiotie^ et Fidiotie D n'étant jamais cause du crétinisme. i^ Il ajoute :

€ Ainsi U est bien établi désormais qu'à part les individus crétinisés i> après la période de puberté^ et sur l'intelligence desquels le créti-* i> nisme n'a aucune action, il y a deux espèces de crétins, espèces j) distinctes par la période d'invasion de la cause qui les rend tels, et ^ distinctes par les symptômes psychologiques de leur infirmité ; les » crétins de naissance qui tombent dans l'idiotie, les crétins par j> influence locale postérieure qui s'immobilisent à un moment donné 3> dans l'imbéciUité. j> (P. 82.)

Suivant M. Séguin, le docteur Guggenbùhl a pris la question du crétinisme, comme lui-même a pris celle de l'idiotie : Avant de parler des crétins^ Guggenbùhl en a guéri. (P. 77.)

M.Ferrus qui, dans ses cours sur les maladies mentales, avait envisagé le crétinisme comme on le faisait alors, comme une variété de l'idiotisme et de l'imbécillité ou plutôt comme un état voisin de ces affections, a depuis modifié ses appréciations. Dans son mémoire sur le goitre et le crétinisme, à la date de 1851, il s'exprime ainsi :

€ Au point de vue pathologique, les crétins sont tellement distincts V des idiots qui se rencontrent au milieu des populations saines, qu'il 3 est indispensable de tracer entre eux une ligne de démarcation pro- ]> fonde et qu'il serait impossible de les confondre dans une classifi- ]> cation rigoureusement scientifique, d

La principale différence est celle- ci :

^ Il se développe chez les crétins une diathèse, une cachexiCi un état

9 constitutionnel anormal , auxquels toute l'économie participe , y> diathèse qui présente un caractère si tranché et des traits tellement » spéciaux qu'il faut de toute nécessité la nommer crétineuse pour 1^ atteindre et fixer la réalité, i^ (P. 59.)

M. Ferras a admis, conformément aux vues de M. Guggenbûhl, la possibilité de guérir le crétinisme, ce qui constituerait une différence fondamentale entre le crétinisme et Tidiotie proprement dite.

c La maladie qui affecte les crétins, contrairement à ce qui se » produit pour les idiots> se rattache à des dispositions générales de » l'économie, et celles-ci peuvent être avantageusement modifiées par » le changement de lieu, de régime et d'habitudes. > (P. 77.)

M. NiBPGE admet que le crétinisme diffère de l'idiotie simple en ce sens € que le corps d'un idiot est souvent bien conformé et que son D infirmité est le plus souvent due à une cause accidentelle à lui per- » sonnelle, ou à un vice constitutionnel de famille, tandis que le :» crétin est un idiot dont la conformation physique a subi une dégra- > dation générale. > (P. 1.)

Les caractères différentiels qu'il a essayé d'attribuer aux deux affections dans un chapitre spécial, manquent de précision ou d'exactitude et diffèrent à plusieurs égards de la donnée fournie par l'auteur au commencement do son Uvre et qui vient d'être reproduite.

Au reste M. Niepce a positivement adopté les opinions de M. Guggenbûhl sur la nature et la curabilité du crétinisme, puisqu'il propose une classification qui rattache l'affection à trois degrés principalement en vue de lacurabiUté, rapportant au 1'' degré les crétins incurables, au 2* degré les demi-crétins et au 3* degré les crétins curables (1).

(1) Il y a, selon nous, entre le crétinisme proprement dit et Vidiotie^ des diiïérences bien tranchées et nous ne faisons sous ce rapport aucune distinction entre i*idiotie que Ton obserye à peu près également sur tous leb poinls du globe et celle qu*on rencontre dans les pays où règne Tendémio crétineuse. La conformation physique de ridiot diffère complètement, en efifet^ de cehe du crélin. L'idiot est élancé plutôt que

ET LE GRÉTINISME. 39

2'' Ce que devra faire la Commission à cet égard.

Après avoir ramené toutes ces divergences des opinions formulées parles auteurs sur les rapports de l'idiotie et du crétinisme, à une conception nette et rigoureuse de ce que l'on doit entendre par créti-

trapa; ses membres inférieurs sont habituellement grêles, mais longs, ses mains étroites et minces, ses doigts effilés, sa tête plutôt petite, étroite et allongée (Dolichocéphalie) que grosse, large et raccourcie d'avant en arrière (brachycéphalie) comme chez les crétins ; la face n'offre le plus souvent rien de particulier, rien du moins qui soit comparable à la largeur du visage, à la saillie des pommettes, à renfoncement de la racine du nez, à Técartement des yeux, à l'épaisseur de la langue, à la teinte jaune sale de la peau et enfin aux rides des crétins. Les idiots présentent rarement, et surtout au môme degré que les crétins, la surdi-mutité, Tengourdissement des sens et de la sensibilité générale^ la somnolence, la lourdeur et Tincertitude des mouvements volontaires .

La lésion des facultés intellectuelles et morales n*est pas non plus de môme nature chez les crétins et les idiols : toujours plus profonde, en apparence du moins, chez les premiers, elle présente chez eux un caractère spécial : c'est plutôt de la torpeur, de Tengourdissement, de la stupeur, que Ton retrouve dans toutes lesmaDifestations intellectuelles et instinctives, que l'absence ou l'arrêt de développement de telle ou telle faculté. Les idiols ont presque tous, au moins dans une certaine mesure le sentiment de la peur et de la reconnaissance ^ ils ont aussi malheureusement beaucoup plus que les cré»ins, des impulsions instinctives fâcheuses (pyromanie, kleptomanie, instincts homicides) qui rendent souvent leur séquestration nécessaire. La menstruation, presque toujours irrégulière chez les crétines, n'offre généralement rien d'anormal chez les idiotes. La môme différence s'observe, jusqu'à un certain point, danâ la dentition, bien que celle des idiots soit le plus souvent aussi plus ou moins retardée.

L'idiotie diffère du crétinisme sous d'autres rapports encore. La peau des idiots est mince, blanche et transparente plutôt qu'hypertrophiée, jaune et ridée. Leur voûte palatine est étroite, allongée d'avant en arrière et très-fortement arquée transversalement. Celle des crétins, au contraire, relativement large, est rétrécie d'avanb en arrière et aplatie. Les idiots sont beaucoup plus que les crétins, sensibles aux changements atmosphériques : ils sont très-sujets notamment à la phthisie, si rare chez les crétins. Suivant Baillarger, il n'y aurait dans l'idiotie qu'un arrêt de développement du cerveau, tandis que dans le crétinisme Tarrêt de développement porterait simultanément sur le cerveau et sur l'ensemble de Torganisme. Nou^ ajouterons que, dans l'idiotie, l'arrêt de développement du cerveau, presque toujours congénital, détermine fatalement la forme et ^es dimensions du crâne, tandis que chez les crétins, il y a tout au plus à la naissance une disposition à contracter la maladie, bI il est presque toujours possible d'en prévenir le développement •

En un mot, dans Timmense majorité des cas, on naU idiot et on devient crétin. (Mémoire cilép. Îl8.) L. LUNIBR.

40 ÉTUDES SUR LE GOITRE ET LE CRÉTDîISME.

nisnie, et après avoir ainsi décidé si ron doit, dans les contrées où règne le crétinisme, en distinguer et en séparer les individus qu'on devrait considérer comme simplement atteints d'imbécillité ou d*idiotie, la Commission aura encore à se prononcer sur ce qui doit être fait à propos des sourds-muets et des individus mal conformés par la taille et les proportions du corps, qui ont été rattachés par divers auteurs au crétinisme dans les contrées où cette alTection est endémique.

Enfin» pour les besoins des recherches et des appUcations à entreprendre, il sera utile que la Commission détermine les caractères à l'aide desquels on peut certainement reconnaître dans une localité quelconque l'existence du goitre ou du crétinisme sous la forme endémique.

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