C. Insuffisance des données scientifiques
Les données scientifiques, sur lesquelles il est possible de s'appuyer pour apprécier la part qui doit être faite à la nature géologique du sol, dans rétiologie du goitre et du crétinisme, sont encore loin d'offrii* toute l'étendue et toute la précision désirables.
Pour un grand nombre de contrées et pour la France notamment, la distribution géographique du goitre et du crétinisme n'est encore qu^à l'état d'ébauche. Et, malgré l'état de perfection beaucoup plus avancé où se trouvent nos connaissances sur la constitution géologique des diverses contrées de la France et de l'Europe, ces connaissances ont fréquemment un caractère trop général pour qu'il soit possible d'en faire, avec une entière certitude, application à la détermination rigoureuse de la nature minéralogique du sol dans chacune des localités où l'on a intérêt de vérifier les rapports qui peuvent exister entre les conditions géologiques et l'existence ou l'absence des endémies.
Très-fréquemment, l'un ou l'autre des deux termes du rapport n'est pas suffisamment connu; et, quand des données sufiSsantes sur les deux termes semblent avoir été obtenues, encore serait-il le plus souvent nécessaire de les soumettre à l'épreuve d'une vérification scientifique. Malgré ces insuffisances très-réelles de l'état de la science, qui ont pour conséquence de ne pas permettre de se prononcer absolument sur toutes
les questions de détail, les faits acquis ont une assez grande importance et une assez grande valeur pour qu'il soit dès à présent possible de reconnaître, au point de vue le plus général, le défaut de fondement des hypothèses qui ont attribué à la constitution géologique du sol, s'exprimant par la nature minéralogique des terrains dont il est formé, une influence principale ou même exclusive sur le développement du goitre ou du crétinismo à Tétat endémique.
D. Données fournies par l'enquête française. (Ta6/. IX et X.)
Les données recueillies par la statistique pour la France ne sont réellement applicables qu'au goitre, le crétinisme ayant été généralement omis dans le recensement de Tenquête de 1851, et les recherches de MM. Boudin et Grange n'ayant porté que sur les exemptions pour cause de goitre.
Malgré quelques différences partielles assez considérables, les résultats se confirment généralement les uns les autres, et on peut, sans risque de très-notable erreur, les considérer comme indiquant l'existence ou l'absence et même comme exprimant l'intensité relative du goitre endémique dans les divers départements de l'Empire français.
D'après l'ensemble de ces documents, l'absence du goitre à l'état endémique a été constatée dans 32 départements .
Dans 23 départements, l'intensité relative du goitre endémique varie de 1 à 28 sur 1 ,000, d'après le recensement de 1851 .
La proportion considérable des exemptions pour cause de goitre, dans 9 départements, pour lesquels ce recensement n'a pas fourni de chiffres précis, conduit à les faire considérer comme atteints, à des degrés variables, de l'endémie, et à admettre l'existence du goitre endémique dans 32 départements.
L'examen de la carte géologique de France permet de reconnaître
tout d'abord que, parmi les 32 départements où l'absence du goitre endémique a été admise, aussi bien que parmi les 32 départements où l'existence de l'endémie a été constatée, tous les terrains des diverses formations géologiques se trouvent représentés.
Si Ton cherche à apprécier les rapports du goitre avec la nature du sol, en considérant les grandes régions géologiques de la France : plateau central, presqu'île de Bretagne, formation des Vosges, formation jurassique, formations crétacées inférieure et supérieure, alluvions anciennes des terrains tertiaires et alluvions postérieures aux dernières dislocations géologiques, voici les résultats auxquels on est conduit, d'après les données fournies par la carte géologique de France :
Des 17 départements développés entièrement, ou par notables parties, sur le plateau central de la France, constitué géologiquement par des terrains cristallisés et de transition, 4 (le Tarn, Tlndre, le Cher et la Haute- Vienne) appartiennent à la catégorie des 32 départements exempts de goitre ; 8 (le Puy-de-Dôme, le Cantal, le Rhône, la Corrèze, l'Aveyron, la Haute-Loire, la Dordogne et l'Ardèche) sont compris parmi les 32 départements où le goitre est endémique ; et, le Puy-de-Dôme et le Cantal, qui, appartenant en entier au plateau central, offrent pour caractère exceptionnel la présence et la prédominance des terrains volcaniques, occupent le 1" et le 6* rang dans le classement des départements d'après l'intensité de l'endémie.
Les cinq autres départements sont plus ou moins entachés du goitre endémique.
Sur les 43 départements qui concourent à former la région géolô. gique désignée sous le nom de presqu'île de Bretagne, 9 (Finistère, Côtcsdu Nord, Morbihan, lUe-et-Vilaine, Manche, Mayenne, Calvados, Sarthe, Vendée) ne connaissent pas le goitre endémique; aucun des 4 départements, où l'endémie a été constatée à un degré variable, n'appartient aux 32 déparlements où l'intensité du mal atteint la proportion (Jel sur 4,000.
Les 6 départements qui appartiennent, en tout ou en partie, à la formation des Vosges et aux terrains triasiques, sont tous entachés de l'endemie du goitre ; 4 (la Meurthe, les Vosges, le Haut et le Bas-Rhin) sont au nombre des 32 départements où la proportion atteint 1 sur 1,000 et la Meurthe occupe le ?• rang .
Des 30 départements où les terrains de la formation jurassique constituent la totalité ou une partie notable du sol, 16 contiennent au moins 1 goitreux sur 1,000 habitants et occupent, dans le classement, un rang pour quelques-uns très-élevé :
Haales-Alpes V rang. Hante-Garonne . . . ^ 45* rang.
Isère 3« — Doubs Î3« —
Hautes-Pyrénées. . ^ . 4« — Lot Î5
Basses-Alpes 5« — Ain S6
Menrtbe 7* — Dordogne tT
Jura 40* — Ardèche 28*
Haule-Mame 43' — Haule-Saône 30'
Vosges 44* — Basses-Pyrénées. ... 32*
8 sont atteints de l'endémie à des degrés variables et non précisés : (Drôme, Aveyron, Moselle, Côte-d'Or, ^ Orne, Vienne, Deux-Sèvres, Charente);
6 sont exempts de l'endémie (Ardennes, Calvados, Sarthe, Cher, Vendée et Charente -Inférieure).
Le terrain crétacé inférieur ou néocomien entre, pour des parties plus ou moins notables, dans la composition géologique de 27 départements.
Parmi ces départements, 10 appartiennent à la catégorie des circonscriptions où l'endémie du goitre atteint et dépasse 1 sur 1,000 (Basses- Pyrénées, Hautes-Pyrénées, Ariége, Haute -Garonne, Isère, Hautes- Alpes, Drôme, Gard, Dordogne, Haute-Loire) ; 8 ne sont pas exempts de Tendémie (Vaucluse, Var, Charente, Vienne, Orne, Aisne, Marne, Seine-Inférieure); 9 sont exempts du goitre endémique (Aude, Bouches-
ET LE CRËTINISME ^^
du-Rhône, Clier, Yonne, Charente-Inférieure, Indre-et-Loire, Sarthe, Calvados, Eure).
Le terrain crétacé supérieur ne se rencontre, en France, que dans 15 départements.
Dans cinq départements, où il n'occupe d'ailleurs que des régions restreintes (Hautes- Alpes, Basses-Alpes, Ariége, Basses-Pyrénées, Aisne), le goitre endémique atteint des proportions plus élevées que 1 sur 1 ,000;
Dans cinq départements (Seine -Inférieure, Pas-de-Calais, Oise, Marne, Aube), le goitre existe dans des proportions plus faibles ;
Dans cinq départements, il y a absence de goitre endémique (Eure, Somme, Nord, Yonne, Aude).
Les terrains tertiaires occupent principalement les plaines qui forment le fond du grand bassin dont Paris, au nord, occupe le centre, et du bassin que traverse, au midi, la Garonne, depuis le pied des Pyrénées jusqu'à la mer.
De ces terrains, l'inférieur et le moyen constituent, pour la totalité ou pour de notables parties; le sol de 25 départements. Dans 3 départements (Isère, Haute-Garonne et Yaucluse), le goitre endémique atteint ou dépasse la proportion 1 sur 1,000 ; dans 7, il existe pour une proportion plus faible (Vienne, Allier, Seine-et-Oise, Oise, Marne, Seine-Inférieure, Pas de- Calais). Dans 15 départements, le goitre n'existe pas à l'état d'endémie (Lot-et-Garonne, Tarn, Gironde, Gers, Vendée, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Indre, Loiret, Seine-et-Marne, Seine, Somme, Eure, Eure-et-Loir, Nord).
Le terrain tertiaire supérieur, ou d'alluvions anciennes, entre dans la constitution géologique de 13 départements, sur lesquels quatre sont complètement exempts de goitre endémique (Landes, Gironde, Somme et Eure) ; 4 contiennent plus d'un goitreux sur 1,000 habitants (Isère, Pyrénées-Orientales, Ain^ Haute-Saône) ; 5 en contiennent une proportion plus faible (Saône et-Loire, Côte-d'Or, Allier, Pas-de-Calais, Seine-Inférieure) .
Enfin les terrains d'alluvions pcistérieures aux dernières dislocations géologiques, généralement développées en bandes plus ou moins larges le long des grands cours d'eau, prennent une part notable à la constitution géologique du sol, dans 22 départements.
Parmi ces départements, 7 (Isère, Basses-Alpes, Haut-Rhin, Bas- Rhin, Dordogne, Haute-Garonne et Basses-Pyrénées) comptent, sous la forme endéniique, plus d'un goitreux sur 1 ,000 habitants ; 6 en comptent un plus petit nombre (Hérault, Drôme, Allier, Deux-Sèvres, Maine-et-Loire, Pas-de-Calais); 9 sont complètement exempts de F endémie (Landes, Gironde, Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Bouchesdu-Rhône, Loiret, Vendée, Indre-et-Loire, Somme).
Cet aperçu général, qui tend à présenter le développement du goitre endémique dans les divers départements de la France, comme indépendant de leur constitution géologique, ne peut pas être considéré comme suffisamment décisif pour la solution de la question. Car, d'une part, la proportion indiquée pour Tintensité du goitre par département n'exprime que fort inexactement l'intensité réelle de Tendémie dans les circonscriptions plus étroites où elle se cantonne habituellement; et, d'autre part, la constitution géologique de chaque département e s rarement homogène et comprend très-fréquemment Tassociation de terrains multiples, très-différents par leur nature minéralogique et fort inégalement distribués en diverses régions.
Pour saisir de plus près les véritables données de la question et pour arriver aux preuves décisives, il faut chercher à vérifier le rapport dans des régions plus circonscrites, plus rigoureusement définies, à la fois pour leur nature géologique et pour le développement de l'endémie, et pousser la comparaison des deux termes du rapport jusqu'à la dernière limite delà précision, c'est-à-dire jusqu'à leur appréciation dans les communes et les hameaux.
Une vérification de celte nature n'est pas possible, même pour le gottre, dans la France entière, au moyen des données fournies par Ten-
ET LE GRÉTINISME. 97
quête de 4851. Mais il est possible de la réaliser, dans une certaine mesure, pour un certain nombre de contrées sur lesquelles ont été recueillies les données les plus essentielles d'une appréciation positîTe.
Ces contrées sont principalement celles auxquelles se rapportent les recherches de la Commission sarde et de M. Niepce. En y joignant les trois départements qui ont élé spécialement étudiés par MM. lourdes, Morel et Viogtrinier, on obtient un champ d'études dont retendue considérable, comportant une grande variété dans la nature géologique des terrains, semble devoir rendre possible une élucidation de la question au moins dans ce qu elle a de plus général.
E. Conclusion négative de la Commission sarde. {TabL XI et XII.)
La conclusion négative de l'influence étiologique de la constitution géologique du sol sur le développement du crétinisme, formuléo par la Commission sarde, s'est appuyée principalement sur l'ensemble des résultats auquel elle a été conduite par la comparaison des faits de développement du crétinisme, dans leurs rapports avec la nature des terrains, entre les diverses circonscriptions territoric»les, désignées sous le nom de mandements, et correspondant, à peu de chose près, à nos cantons français.
L'examen des résultats obtenus par la Commission sous ce point de vue, permet en effet de reconnaître immédiatement que, pour des circonscriptions plus petites (mandements des États-Sardes), en ce qui se * rapporte au crétinisme, et aussi au goitre accessoirement compris dans l'étude sarde, comme pour les circonscriptions plus grandes (départements de la France), en ce qui se rapporte exclusivement au goitre, le développement de l'affection endémique se manifeste à des 'degrés variables sur les terrains les plus différents par leur nature.
Ainsi, le crélini.^me et au^si le goitre ont été constatés dans les États
Sardes : 1^ sur les terrains [rimitifs et de transition, dans les mandements d'Aiguebelle et de Beaufort (Savoie), de Perosa (Pignerol). de Donnaz (Aoste) ; 2*" sur les terrains métamorphiques, dans plusieurs mandements des provinces de Savoie, d'Âoste, d*Ivrée, de Pignerol ; 3^ sur les terrains jurassiques, dans les mandements de Lachambre, de Moutiers, d'Ugines (Savoie^ ; 4** sur le terrain crétacé inférieur (néocomien), dans les mandements de Samoens, Cluses, La Roche (Savoie); 5"* sur les terrains terliaii*es, dans les mandements d'Yenne, Saint- Genix, Pont-Beauvoisin (Savoie) ; ô** sur les terrains d'alluvion, dans les mandements de la Rochette, de Lanslebourg, de Reignier (Savoie), et dans plusieurs mandements des provinces d' Aoste, de Saluées, de Pignerol, de Coni, d'Ivrée.
L'appréciation de l'intensité de Tendémie, considérée absolument et relativement dans les divers mandements, sem!)le attester que cette intensité n'est pas subordonnée à la nature des terrains.
Ainsi, parmi les mandements où la proportion des crétins dépasse 10 sur 1 ,000 habitants, se trouvent : au {""'rang, pour .la proportion de 89 6 sur 1,0U0, le mandement de Gignod, sur des terrains d'alluvions formées de sable^ cailloux, d'argile et de calcaire, où se rencontrent des calcaires gypseux et qu'entourent des montagnes de calcaire et de schistes métamorphiques; au 2' rang, pour la proportion de 47,4, le mandement de Verres, sur un terrain siliceux et calcaire et des alluvions récentes ; au 3' rang, pour la proportion de 42,9 sur 1 ,000, le mandement d'Àiguebelle, sur des roches cristallines primitives et des alluvions argileuses et schisteuses ; au 4* rang, pour la proportion de 33,5 le mandement de La Chambre, sur un terrain de roches primitives couvertes de calcaire jurassique ; enfm au 5^ rang, pour une proportion de 30,1,1e mandement de Yillafaletto, sur un terrain d^alluvion, dans un pays de plaine et d'étangs.
On retrouve des terrains analogues, pour leur nature, dans les man* déments où Tintensité du crétiaisme est exprimée par moins de 1 sur
i ,000, par exemple : des terrains de granits et calcaires recouverts de schistes métamorphiques, dans le mandement de Cuorgne, province d'Ivrée ; des alluvibns entourées de schistes et de calcaires métamorphiqueS) dans le mandement de Caraglio, province de Coni ; un sol d'alluvion, avec étangs et plaines, dans le mandement de Cavaller-Maggiore, province de Saluées ; un terrain composé de détritus de Schistes d'argile et de calcaire, dans le mandement d'Annemasse (Savoie).
Si- pour obtenir des faits encore plus concluants, on réduit l'étendue des circonscriptions géologiques jusqu'à celle du territoire des communes,voici ce qui résulte de la comparaison des données fournies parla carte géologique de France, avecles faits constatés dansFenquôtesarde.
Pour les communes, comme pour les mandements, comme pour les départements, le crétinisme et aussi le goitre se manifestent à i'êtat endémique sur les terrains géologiques les plus différents parleur nature, sans qu'il soit possible de saisir une relation étroite et constante entre le degré d'intensité du développement endémique et la nature géologique du sol,
Et de plus, le fait de l'absence de l'existence du crétinisme dans des communes développées sur des terrains géologiquement identiques conduit à conclure que l'immunité dans les communes non atteintes, ne peut être attribuée à la nature géologique du sol.
Si l'on considère d'abord les communes où le crétinisme atteiht le plus haut degré de développement, on trouve :
l"* Sur les terrains cristallisés :
En Savoie : Saint- Albau-des-Hurtières (prop. H4,9), La Chapelle (p. 87,8), Tours (p. 78,5), Notre-Dame-des-Millières (p. 71 ,8);
Dans les Etats-Sardes : Issogne (p. 187,7), Valpelline (p. 79,5), Challant (p. 73,2),Meano(p. 67,3);
2' Sur le terrain jurassique métamorphique :
En Savoie: Avrieux (p. 105,2), La Saulce (p. 80), Bozel (p. 74). Bellecombe (p. 66,6) ;
Dans les Ëtats-Sardes : Gignod (p. SOS^S), AUein (p* 85,7), Saint- Denis (p. 75,3), Ollomont (p. 74,9), Roisan (65);
S'» Sur le terrain jurassique ;
En Savoie: Saint-Pancrace (p. 72,5), Chanaousset (p. 70), Sainte- Marie-de-Cuines(p. 65,6) ;
4« Sur les terrains d'alluvion :
En Savoie : Domancy (p. 78,9), Layssaud (p. 67,3) ;
Dans les Etats-Sardes: Vottignasco (p. 67,8).
Si Ton considère aussi, dans les mêmes contrées, les communes où le crétinisme n'offre qu'un faible développement et celles où il manque tout à fait, on arrive à reconnaître que, sur les divers terrains qui semblent les plus favorables au développement du crétinisme, l'endémie peut être faible ou manque absolument.
C'est ainsi que se trouvent, avec peu de crétins ou sans crétins, au voisinage des localités les plus gravement affectées :
Sur les terrains cristallisés, Lillianes(Aoste), avec 1,6 ; Césarches, Queige, Cohennoz (Albertville), sans crétins ;
Sur le terrain jurassique métamorphique, Champagny (Bozel), avec 1.0 ; Aussôis, Herseillon, Saint-André, sans crétins (Modane);
Sur le terrain jurassique,Saint-Colomban-des-Villards (La Chambre) avec \ ,0 ; sans crétins, Cordon (Sallanches), Montgilbert, Montendry, Champ-Laurent, entre Aiguebelle et Chamoux ;
Sur les terrains d'alluvion, Saluées, avec 4; sans crétins, Saint-Roch près de Sallanches.
F. Recherches de MM. Niepce^ Tov.rdes^ Morel et Vingtrinier.
Les résultats des recherches de MM. Niepce, Tourdes, Morel et Vingtrinier confirment, pour d'autres contrées, les faits constatés par l'enquête sarde dans les provinces de Savoie, d'Aoste, d'Ivrée, de Saluées, de Coni, etc.
Dans les départements de l'Isère, des Hautes- Alpes et des Basses- Alpes, les arrondissements, les cantons, les communes, offrent le cré- Unisme et le goitre sur les terrains les plus divers, et, de plus, les deux affections endémiques so montrent fortes ou faibles, ou manquent sur des terrains de même nature.
On trouve sur les terrains primitifs cristallisés :
Dans l'Isère (Ta6/. XIII): Vaulnaveys-le-Bas, avec 74 crétins et 409 goitreux sur 1,000 habitants, et Séchilienne, qui n'a que 4 crétins et 97 goitreux sur 1 ,000 ;
Dans les Hautes-Alpes, Champoléon, avec 39,7 crétins et 63,8 goitreux et Saint-Firmin, avec 3,1 crétins et 70,8 goitreux.
Sur le terrain jurassique métamorphique:
Dans les Hautes-Alpes: Saint-Cbaffrey avec 62,3 crétins, et t62,6 goitreux, Vars, avec 1 crétin et 74,5 goitreux, Ceillacet Abriès, où il n'y a ni crétins ni goitreux.
Sur le terrain jurassique :
Dans risère, Valbonnais, avec 34 crétins et 308goltreux sur 1,000, Saint-Maurice, avec 15 crétins et 55,6 goitreux, et La Mure, où il n'y a pas de crétins et où les goitreux ne s'élèvent qu'à 16,^ ;
Dans les Hautes-Alpes, Puy-Saint-André, avec 260,8 crétins et 233 goitreux, Rambaud, La Rochette, Puy-Saint-Eusèbe, Saint-Appolinaire, etc., où il n'y a ni crétins ni goitreux ;
Dans les Basses-Alpes, Turriers, avec 21 ,2 crétins, Entrages, où il n'y a pas de crétins, et les Dourbes, où il n'y a ni crétins ni goitreux.
Sur le terrain crétacé inférieur (néocomien), dans l'Isère, Sassenage avec 48 crétins et 502 goitreux sur 1,000, Villard-de-Lans, avec 2,4 crétins et 7,8 goitreux, et Autrans, où il n'y a ni crétins ni goitreux ;
Dans les Hautes-Alpes, Saint-Élienne en Dévoluy, avec 18,3 crétins et 48,3 goitreux, La Cluse, avec 2,6 crétins et 58,7 goitreux ;
Dans les Basses- Alpes, Cruis, avec 12,1 crétins et 86,8 goitreux, Banon, La Palud, Mallefougasse, etc., où il n'y a ni crétins ni goitreux.
<•• ÉToilÈisi àtm le go^iœ
Sur le terrain crétacé supérieur :
Dans les Hautes-Alpes, Vallouise, avec 444,9 crétins et 374,4 goitreux, Orcières, avec 8,2 crétins et 31,9 goitreux ;
Dans les Basses-Alpes, Sausses, avec M,8 crétins et 654 goitreux» AUos, avec 43,8 crétins et 109 goitreux et Le Lauzef, où il n'y a ni crétins ni goitreux.
Sur le terrain tertiaire moyen :
Dans les Hautes-Alpes, Saint-Didi^^r, avec 49,1 crétins ot 182,6 goitreux, Agnièrcj avec 4,6 crétins et 89,4 goltieux ;
Dans les Basses-Alpes, Mirabeau, avec 38,8 crétins et 241,6 goitreux. Vachères, Pierrerue, Sainte-Croix, où il n'y a ni crétins ni goitreux.
Sur le terrain tertiaire supérieur (alluvions anciennes) :
Dans risère et les Basses-Alpes, peu ou point de crétins, des goitreux en proportion notable dans un grand nombre de communes.
Sur les alluvions modernes :
Dans l'Isère, Goncelin avec 28 crétins et 187 goitreux, Saint-Marcellin, où les crétins manquent et où le goitre atteint 16,9.
Des faits analogues ont été constatés par M. Tourdes, dans son excellente étude sur le département du Bas-Rhin ({).
Dans l'arrondissement de Wissembourg, qui offre la réunion des terrains triasiques (muschelkalk et grès des Vosges), le terrain tertiaire moyen et les terrains d'alluvions, diluvium et alluvions plus récentes, e: le crétinisme est presque entièrement inconnu et le goitre n'existe D qu'exceptionnellement et d;»ns des proportions trop peu consîdé- » râbles pour pouvoir être considéré comme endémique. i> (Page 13.)
L'arrondissement de Saverne, dont le sol est constitué par les terrains triasiques (grès bigarré, grès des Vosges) et par le terain juras-
(1; Statistique du goitre et du crétinisme dans le département du Bas 'Rhin (Gazette médicale de Strasbourg, 4852).
BT LE GRÉTlNISMe» 40H
sique, n'offre Le goitre et le crétuusme à l'état endémique que dans 4 communes situées sur des terrains de trias.
Dans l'arrondissemeat de Schlestadt/qui comprend Les terrains crisitallisés, de Iraosition, de trias (grès des Vosges)^ de diluvium et d'ailuviens récentes, 4 cautons, celui de Ville, sur les terrains de transition, etceuxd'Erstein, de Benfeld et de Markolsheim, sur les terrains d'alluvion, sont atteints de goitre et de crétinisme et contiennent, dans 17 communes, pour une population de 16,730 habitants, 26 crétins, 1,5 sur 1,000 et 655 goitreux, 38,4 sur 1,000. 4 cantons, Roshein etBarr, sur les terrains de transition^ de trias et d'alluvioa, Schlestadt et Obernai, sur les terrains de diluvium et d'alluvion, sont excempts de goitre et de crétinisme.
Dans l'arrondissement de Strasbourg, 3 cantons, Geispolheim, Brumath et Bischwiller, offrent, sur les terrains de diluvium et d'alluvion, dans 14 communes, sur une population de 19,813 h., 73 crétins, 3,6 sur 1,000, et 100 goitreux, 5 sur 1,000, tandis que le canton de Wasselonne, sur le trias et le grès bigarré, de Truchtershein, sur le grès bigarré et le diluvium, de Molsheim et Haguenau, sur les terrains de diluvium et d'alluvion, sont exempts du goitre et du crétinisme endémiques (page 7).
Les études de M. Morel sur le département de la Meurthe ont fait ressortir, en ce qui concerne la question de Tiniluence de la nature géologique du sol, trois faiis principaux, savoir : que le crétinisme et le goitre n'existent pas àTélat endémique sur le terrain jurassique (lias), commencent à se développer là où commencent les terrains triasiques (grès bigarré, muschelkalk, et marnes irisées), où ils acquièrent leur plus grand développement à Rosières sur les alluvions au voisinage du grès bigarré et des marnes irisées, et que les deux endémies se manifestent en outre avec une grande intensité sur les terrains cristallisés, granité, gneiss, eurite, etc., qui forment le sol de Ste-Marie-^auxnMines.
iOA ÉTUDES SUR LE GOITRE
D'après l'étude, faite par M. Vingtrinier (l)dans le département de la Seine-Inlérieure, aucune région de ce département n'offre le crétinisme à l'état endémique, et le goitre endémique ne s'y rencontre que sur une région très-circonscrite, appartenant à l'arrondissement de Rouen et développée sur les deux rives de la Seine^ depuis Ponl-de- TArche jusqu'à Duclair.
La nature géologique du sol dans la Seine-Inférieure est à peu près la même dans toutes ses régions ; le sol est formé principalement des terrains tertiaires moyen et supérieur, et des terrains d'alluvions modernes, terrains qui traversent et circonscrivent de nombreuses bandes de terrain crétacé supérieur, et, vers l'embouchure de la Seine, une bande de terrain crétacé inférieur.
Les 23 communes, qui contiennent des goitreux pour une proportion qui varie de 1,0 à 41,3 sur 1.000, sont situées sur les terrains d'alluvion et tertiaire moyen, au contact du terrain crétacé supérieur.
G. Examen des doctrines qui reposent spécialement sur la condition
géologiqv^e du sol.
De Tensemble de tous ces faits il résulte bien évidemment que le développement des endémies du crétinisme et du goitre ne peut être considéré comme étroitement et absolument lié à une condition géologique du sol spécialement déterminée, et que, dès lors, les doctrines, qui ont rattaché principalement et même exclusivement la production du crétinisme et du goitre à la nature géologique du sol, ne peuvent être admises comme fondées dans ce qu'elles ont de général et d'absolu. Mais chacune de ces doctrines s'étant appuyée sur des considérations et des preuves spécialement appropriées à l'idée dominante d'après laquelle elles ont été conçues, il n'est pas sans utilité d'appré-
(1) Du goitre endémique dans la Seine- Inférieure^ Roueny4854; el Communication sur le goitre endémique des rives de la Seine. Caen, 4861.
ET LE CRÉTINISICE. ^05
cier directement t pour chacune d'elles, la valeur des faits qui en constituent les bases principales.
La doctrine de Mgr Billiet, très-nette, très-positive, en ce qui touche l'action principale à attribuer à la nature géologique du sol dans la genèse du goitre et du crétinisme, laisse indéterminée la question du principe ou des principes par lesquels la condition géologique produit ses effets, et ne s* appuie en définitive que sur le rapport en fait qu'il admet, d'après ses observations, entre l'existence ou l'absence du goitre et du crétinisme et un certain nombre de terrains géologiquement déterminés.
Mais s'il est vrai qu'en Savoie la plus grande intensité dans le développement du goitre et du crétinisme se montre en effet liée à la nature géologique du sol, de manière à ce qu'il soit permis d'admettre que les alluvions du Rhône, le grès tertiaire, les schistes argilo-calcaire et surtout les terrains métamorphiques argileux, talqueux et gypseux constituent les terrains les plus favorables au développement de ces affections endémiques, il n'y a pas lieu d'en conclure que la cause principale et même exclusive des endémies doit être considérée comme inhérente i la nature même de ces terrains.
En effet, même en Savoie, sur ces mêmes terrains le goitre et le crétinisme peuvent manquer.
Et, d'autre part, les terrains d'une autre nature, à savoir les terrains calcaires compactes, jurassiques, néocomien et crétacé dans tous ses étagesj présentés comme entraînant l'immunité pour les locaUtés dont ils forment l'assiette, comportent, même en Savoie, le développement endémique du goitre et du crétinisme.
Il est facile de vérifier immédiatement, par l'inspection dune carte géologique de la Savoie, l'exactitude de ces deux afiirmations^ qui, pour d'autres contrées, ont été surabondamment prouvées •
Dès lors les deux bases fondamentales de la doctrine, la présence
40e ÉTUDES sut! LE QOITRE
constante et l'absence constante du crétinisme et du goitre sur des terrains déterminés, venant à manquer, la doctrine elle-même ne peut plus se soutenir.
La théorie de Mag-Clella.nd ne diffère de celle de M. Grange, qu'en ce qu'elle est plus ancienne, moins expressément formulée et appuyée sur des preuves moins concluantes dans une sphère d'observation beaucoup plus restreinte. Toutes les deux aboutissent à indiquer comme cause principale spécifique du développement du goitre et du crétinisme, la nature géologique du sol, comme dans Topinion de Mgr Billiet, mais en précisant la condition minéralogique de l'action morbifère, attribuée à la présence de la magnésie dans le soi.
La théorie de M. Grange a eu cet avantage qu'elle a pu s'appuyer sur les faits signalés par Mgr Billiet, et s'appliquer, sans contradiction immédiate, à une étendue plus considérable de régions et à une diversité plus grande de terrains.De plus, elle a invoqué comme preuve l'analyse des eaux qui, suivant celte théorie, démontre la présence de la magnésie en proportion notable dans les locali es infectées, et son absence dans les localités exemptes.
Pour combattre victorieusement la théorie de M. Grange, à défaut des preuves nombreuses déjà citées dans ce rapport, soit à propos de la nature des eaux potables, soit à propos de la constitution géologique du sol, il suffirait de reproduire ces arguments décisifs, empruntés à M. Chatin.
Après avoir rappelé les opinions du savant prélat de Savoie et des docteurs Garbiglielli et Ferraris, M. Chatin s'exprime ainsi :
€ Lorsqu'on dit schistes et surtout schistes du lias, comme c'est le cas j^ dans les Alpes, quand ondiiroches talqueuses, marnes irisées^ mus- :» chelkalk, grès bigarré, qu'il s'agisse des Alpes, du Jura ou de la j» nouvelle Grenade, c'est comme si Ton disait : terrains magné'* i> siens.
ST LE GEiTINISMB. • 167
i> M. le D' Grange Ta bien saisi : de là l'opinion qu'il a développée, à ^ savoir, que les terrains magnésiens sont le siège unique et par suite ^ la cause du goitre. Mais pour admettre comme absolue une circon- » stance qui n'est que générale, très générale même, on doit le recon-
i> naître, il fallait ne pas tenir compte de ce qui est autour de soi,
) lorsqu'on étudie la question ailleurs que dans les principales vallées ^ des Alpes. Il est en effet constant que le goitre existe sur les terrains
> volcaniques de Royat et de beaucoup de localités du Puy-de-Dôme, T^ de la Haute-Loire, de TArdRchc et des bords du Rhin ; sur les granits ]^ des Alpes-Noriques, de Vienne, de quelques contrées de la Nièvre
> et de la haute Bourgogne ; sur les calcaires oolithiques, néocomiens 1 et crétacés de l'Isère, des Hautes Alpes et surtout des Basses-Alpes; ]» sur le calcaire grossier et le calcaire pisolithique, etc.^ des environs ]D de Soissons, Laon, Villers-Cotterets, sur lamarne du gypse etle dilu- :s> vium alpin; en un mot, sur tous les terrains, depuis les plus anciens 1^ jusqu'aux plus modernes, d
En ce qui se rapporte à la preuve tirée de la nature des eaux pof ables, M. Chatin objecte ce qui suit :
€ La magnésie n'est pas en proportion moindre dans les eaux de beau- :» coup de localités, où le goitre est inconnu, que dans celles de pays ]» où cette maladie est endémique ; et il n'est même pas rare dé trouver T^ plus de magnésie dans les eaux des premières localités que dans les ]^ secondes. Je citerai, comme exemple, Paris dont toutes les eaux, ^ celles më oie de la Seine, contiennent plus de sels magnésiens que i> celles de Notre- Dame-des-MilUères, de la Perrière et d'Aiguebelle, ]> contrées classiques du goitre et du crétinisme. » (P. 24.)
M. ViNGTRiNiER n'a,pour fonder sa croyance à l'existence, dans les pays infectés par le goitre et le crétinisme, d'un miasme spécifique et inhérent au sol, existant naturellement sur place ou transporté à diverses époques^ que les données fournies par les observations de Mgr Billiet et
du docteur Grange. Il accepte ces données et leurs conséquences, et toutefois il s'éloigne un peu de Mgr Billiet en admettant que la cause est dans le sol, près de sa surface, et se sépare tout à fait du D' Grange en substituant, comme agent de l'influence, à la magnésie , un miasme spécial, produit d'une fermentation végéto*animale.
Il admet» avec M. Grange, le fait de l'existence des terres à goitre, et, avec M. Grange et Mgr Billiet, la réalité du transport de la cause du goitre et du crétinisme avec le transport des terres à goitre .
Il invoque comme preuve décisive les résultats d'une inondation qui, en 4 818, a transformé le sol à Martigny, en recouvrant les terres à goitre d'une couche de terres inoffensives,et a eu pour effet de mettre obstacle, depuis cette époque, à la reproduction du goitre et du crétinisme dans une population devenue plus nombreuse.
C'est au D' Grange que M. Vingtrinier doit les détails circonstanciés de ce fait que nous avons déjà relaté. (P. 78.)
Mais est-il bien certain que le crétinisme et le goitre aient disparu à Martigny, et qu'ils y aient disparu précisément à la suite de l'inondation de 1818? Je n'ai pas trouvé dans Meyer-Ahrens la proportion des goitreux et crétins pour Martigny. Cet auteur signale d'une manière générale le fait de la diminution de l'endémie dans le bas Valais ; il rapproche la constatation d'un grand nombre de crétins, faite par Guiler à Martigny, de i758 à 1764, de l'opinion exprimée sur leur proportion médiocre, constatée dans la même localité en 1783 par Razoumowsky; et, parmi les diverses circonstances recueillies pour expliquer la diminution de l'endémie dans le bas Valais en général et dans ses diverses régions en particulier, le fait invoqué par MM. Grange et Vingtrinier pour Martigny n'est pas cité. Comment les conséquences de ce fait auraient-elleséchappé à l'attention du docteur Glaivaz, au moment même cù il cherchait à se rendre compte des causes qui avaient amené en 1840 la disparition complète du crétinisme dans le village de Batia,
ET LE GBËTINISME. ^09
remarqué dans le passé pour le nombre de ses crétins, et situé auprès deMartigny (l)?
M. Vingtrinier a invoqué à Tappui de sa théorie le résultai des observations du docteur Claivaz dans ce village de Batia, qui n'a plus de crétins, quoique sa population ait triplée.
€ Ce changement, suivant la citation de M • Vingtrinier, a coïncidé 9 très- exactement avec la disparition des terres incultes, pouvertesde D bois, qui se prolongeaient jusqu'aux maisons de ce village. Le sol > défriché est couvert d'abondantes moissons. > Mais l'opinion du docteur Glaivaz n'a pas été aussi exclusive et par suite aussi concluante en faveur de M. Vingtrinier, que pourrait le faire admettre cette citation.
Le docteur Meyer-Ahrens, en résumant les faits connus qui attestent la diminution du crétinisme dans le Valais, cite le fait de Batia et invoque l'opinion du docteur Claivaz, qui, suivant lui, aurait attribué la disparition du crétinisme dans cette commune, à un ensemble de changements, consistant en ce que le village, dans le passé mal bâti et boisé jusqu'au contact des maisons, a été plus largement construit ; que de belles et vastes cultures de moissons y ont été réalisées , et qu'on y a substitué des maisons bien aérées à des huttes, que 1 1 lumière no pouvait atteindre et où l'air ne pouvait pénétrer par des fenêtres constamment fermées. (P. 441.)
Mais à supposer que l'inondation de 1818 eût réellement exercé l'influence qui lui a été attribuée par MM. Grange et Vingtrinier, le fait en
(4) Lorsque je visilai la valléo du Rbôae en 4867 , je recueUlls sur la fréquence du gottre et du crétinisme dans le Valais des renseignements que j'ai reproduits comme il suit dans mon travail intitulé : De l Aliénation mentale et du Crétinisme en Suisse» (Paris, 4868)-:
« Le crétinisme tend à disparaître dans presque toutes les localités de la yallée du Rhône ; mais il y a à cet égard quelques exceptions. A Martigny, notamment, le D' Claivaz et le pasteur Dalève m'ont affirmé que le nombre des crétins allait on augmentant, surtout depuis une quinzaine d*années, ce qu*iis attribuent à ce que l'eau de la Dranse, que les habitants buvaient autrefois, a été remplacée par celle d'une source prise à une certaine hauteur sur la montagne. » (P. 99.) L. L.
MO ÉTUPES SUR LE GQ^TRE
lui-même, tout en prouvant qu'une altération considérable dans la nature et la configuration du sol a pu concourir à favoriser la diminution du goitre et du crétinisme, ne révélerait rien encore sur la nature de l'influence exercée par le sol et no prouverait en aucune sorte que le sol agit^ pour produire le goitre et le crétinisme, en dégageant uo miasme par suite d'une fermentation végéto-animale.
C'est aussi principalement sur les observations de Mgr Billiet que M. MoREL, qui en a vérifié jusqu'à un certain point la conformité avec ses propres observations dans le département de la Meurthe, s'appuie pour admettre que la cause essentielle du goitre et du crétinisme est une influence géologique. Mais, ne pouvant se convaincre que cette influence soit représentée par aucune des conditions spéciales dépendantes de la nature du sol, qui ont été précisées par divers auteurs, M. Morel, sans autres preuves que certaines analogies empruntées à l'étiologie générale, s'est décidé à admettre que l'influence géologique doit s'exercer, pour produire le goitre et le crétinisme, par l'action d'un miasme spécial,qui du sol se propage dans l'air^dans les eaux et dans tous les produits du sol, pour atteindre l'homme par une sorte d'intoxication.
La base géologique de l'hypothèse empruntée à Mgr Billiet ne peut
être considérée comme solide. Quant à Thypothèse elle-même, elle n'est
guère que la constatation de l'ignorance où l'on est encore sur la nature de l'influence qu'on attribue aux conditions géologiques, en tant que cause essentielle du goitre et du crétinisme. •
Cet agent inconnu, à l'influence duquel, sous un nom quelconque, Mgr Billiet, M. Morel et M. Vingtrinier attribuent la production du goitre et du crétinisme, ce n'est pas seulement dans la terre et dans l'eau, comme Mgr Billiet et M. Vingtrinier, mais à la fois dans la terre, dans l'eau et dans l'air, comme M. Morel. que M. Chatin croit l'avoir trouvé et caractérisé.
La théorie étiologique de M. Chutin est fort t^imple dans sa donnée
fondamentale, qui consiste à considérer Tinsuffisance de Fiode comme la cause spéciale et la seule cause spéciale du gottre et du crétinisme, mais assez compliquée dans les éléments d'observation et d'interprétation qui lui servent de preuves.
Les faits d'observation, sur lesquels toute la doctrine repose, appartiennent presque exclusivement à M. Chatin, et consistent : d'une part, dans la constatation de l'existence de l'iode dans l'air atmosphérique, dans les eaux douces, dans le sol, principalement à la surface, dans les produits du sol qui servent à l'alimentation .de l'homme et des animaux et dans les substances alimentaires fournies par ces animaux cux-mômes ; et d'autre part, dans la constatation de différences considérables entre les diverses localités habitées par l'homme, relativement à la quantité diode qu'elles mettent, pour ses besoins, à sa disposition.
M. Chatin admet, en général, qu'il y a dans toute localité une corrélation étroite de quantité d'iode entre l'air, les eaux, la terre et ses produits, à raison de la permanence des échanges qui se font, entre la terre, l'air et l'eau, par la dissolution, par l'évaporation, par la condensation. L'air rend au sol, par les pluies et les neiges, l'iode que les eaux lui ont enlevé. Les êtres vivants prennent part à l'échange, restituant au sol ce qu'ils ont pris à Tair, aux eaux et an sol lui-même.
Aussi arrive-t-il habituellement que l'iode est abondant, rare ou absent en même temps dans l'air, les eaux et le sol d'une même localité.
c L'iode, dit M. Chatin, se dégage incessamment de certaines com- ^ binaisons pour s'élever dans l'air, d'où il est soustrait par la respira-
> tion animale, et surtout partiellement et périodiquement précipité
> parles pluies et la rosée; de telle sorte que, si l'air, continuant à f recevoir l'iode de la surface de la terre, cessait de lui en renvoyer, elle
> finirait par s'en épuiser ; et que, si le sol fixait celui de l'atmosphère
> sans rien lui rendre, il arriverait un moment où celle-ci serait com- :p plétement privée de cet élément. 9
M . Chatin admet en outre que les mouvements de l'atmosphère ne
lit ÉTUDES SUR LE GOITRE
peuvent avoir pour effet d'y répartir généralement, d'une manière uniforme^ l'iode qui s'y répand.
€ La densité de la vapeur d'iode, dit M. Chatin, et son peu de force
> élastique auraient pu conduire à priori à penser que l'atmosphère de
> ce corps ne s'élevait dans Tatmosphère générale qu'à une hauteur 3> moyenne donnée, au-dessus de laquelle elle s'étendrait par une éléi> vation de température, au-dessous de laquelle elle s'abaisserait pai » le refroidissement de l'air. Cette hypothèse trouve sa confirmation
> dans la rareté de Fiode sur les hautes montagnes, rareté dont elle 9 donne une expUcation satisfaisante.
:p L'existence reconnue de vents différents suivant les hauteurs et :» celles de courants atmosphériques parallèles, concourent à la même :» explication, tandis que les barrières, formées par les massifs montais gneux, nous apprennent pourquoi les vents terrestres, dont le siège ]^ est au milieu de l'atmosphère limitée de la vapeur diode, ne peuvent "P se faire sentir dans les vallées encaissées. Et si Tiode est un peu 3) moins rare, ou, pour mieux rendre ma pensée, plus souvent dopas-
> sage aux sommets des Alpes que dans les v;Ulées qu'ils abritent, p n'est-ce pas parce qu'il peut être directement porté sur les premières 'P par un vent ou courant relevé, qui ne peut pénétrer dans les secondes p qu'en s'y déversant, phénomène que l'étroitesse des vallées rend le
> plus souvent impossible? i>
Quelle que soit la valeur réelle de ces vues générales sur les conditions de la distribution de l'iode dans l'air, la terre et les eaux, qu'il es* indispensable de connaître, pour comprendre, et d'adopter, pour accepter la conception étiologique de M. Chatin, et qui conduisent du domaine des causes géologiques à celui des causes géographiques et météorologiques, voici en fait les résultats obtenus par M. Chatin, relativement aux différences qu'offre la distribution de l'iode dans l'air, les eaux, la terre et ses productions, pour les diverses contrées qu'il a soumises à ses observations :
ET LE GRÉTINISME. 143
€ Lorsqu'on se dirige sur les Alpes par la Bourgogne et Lyon, on » constate (ju'à partir de cette ^ ille, ou plutôt du bassin du Rhône, s> Fatmosphère est sensiblement moins chargée d'iode que dans les 1^ bassins de la Seine , de la Tamise, de la Somme, de TOise, de p l'Yonne
> Ce corps, dont je constatais encore la présence, quoique en
» quantité minime, à Grenoble et à Montmélian, s'est tout à fait soustrait » à mes investigations en Tarentaise et en Maurienne, lorsque j'ai » remonté le cours de l'Isère et de l'Arc. Les petites vallées encaissées » de Vaulnaveys et d'Allevard sont àpeine mieux partagées que les préj^ cédentes....
> Les vallées, placées sur le versant italien des Alpes, ne sont
9 pas plus riches en iode que celles qui regardent la France : Aoste est j» aussi privé de ce corps que Moutiers et Saint-Jean-de-Maurienne.
> L'air des hauteurs de Villars de Lans, du petit Saint-Bernard et du » montCenis n'a fourui à l'analyse que peu ou point d'iode, principe
> qui parait dès lors ne pas être beaucoup moins rare sur les hautes » montagnes qu'au fond des vallées
> Lorsque des Alpes on descend dans les plaines du Piémont,
» on retrouve à peu près, sur une ligne partant d'Ivrée et allant à Gènes j> et passant par Turin, Albe et Acqui, la même atmosphère que de :» Lyon à Grenoble. Si Ton descend la vallée du Pô, on constate que la » proportion de l'iode s'est déjà un peu augmentée à Alexandrie...
» En revenant de Paris par le Forez et l'Auvergne, j'ai pu constater » encore que Saint-Etienne, le Puy-en-Velay, Clermont et Aigueperse, i> s'éloignent peu, au point de vue qui m'occupe, de Lyon, de Grenoj> ble, deChambéry et de Turin.Sous ce rapportâtes contrées,resserrées
> entre les Apennins et les Alpes, paraissent correspondi^e à celles 9 comprises entre l'autre versant des Alpes et les montagnes de l'Au- » vergne. >
Cest dans les contrées mêmes dont il avait étudié Tair atmosphérique
relativement à la présence ou à Tabsence de l'iode, que M. Chatin a institué ses recherches, au même point de vue, sur la nature des eaux potables, recherches qui ont compris plus de 300 analyses.
M . Chatin a constaté, dans les eaux de ces contrées, des différences considérables et corrélatives à celles .que lui avait offertes leur air atmosphérique.
« En effet, tandis que la Seine, laTamise, le New-River, l'Elbe, l'Oder, » la Neva, la Charente, l'Indre, la Meuse, l'Yonne, la Vesle, la Loire,
> la Somme, i*Oise, l'ÂlUer, et la plupart des sources placées dans les D bassins de celles de ces rivières situées en France, donnaient à Fana* 9 lyse une quantité notable et presque semblable d'io dures, le Rhin, 3> le Danube (pris à Vienne), le Rhône, Tlsère, le Guiers, le Drac, la p Meurthe, le Doubs, T Adour, la Haute-Garonne, les Gaves de Pau et » de Cauterets,la Romanche, la Sarre, le Tarn, le Tet, la Haute-Marne, D la Haute-Saône, le Gers, etc., étaient plus ou moins complètement
> dépoiu*vus de ces composés . >
M, Chatin a constaté que l'iode est en très-faible quantité ou manque dans les eaux de beaucoup de régions du département de l'Isère, qu'il manque absolument dans toutes les eaux des hautes vallées de l'Isère, du Doron, de TArc-en-Maurienne et en Tarentaise, de la Doire Baltée, au delà des Alpes, dans le duché d'Aoste •
De toutes ses observations particulières il conclut d'une manière générale que les grands torrents, qui descendent des cimes neigeuses des montagnes, sont à peu près dépourvus d'iode, quil en est de même des eaux des petits lacs, des sources, de la neige et des pluies sur les sommets des montagnes ; que l'iode manque absolument dans les sources qui prennent naissance dans divers terrains des Alpes, notamment dans les terrains schisteux, talqueux, gypseux, et dans les cours d'eau qui traversent ces terrains.
Des observations sur les contrées qui séparent Paris de Chambéry en passant par rAuvergne,ront conduit à rapporter ces contrées à deux
zones : Tune, comprise entre Chambéry et Aigueperse el comprenant les départements de Tlsère et du Puy-de-Dôme,où les eaux contiennent peu et quelquefois point d'iode ; l'autre, s'étendant d' Aigueperse à Paris, comprenant des contrées presque toutes alimentées par des eaux qui se rapprochent, par la proportion d'iode, de celles de la Seine ou du New-River, qu'on peut considérer comme le type des bonnes eaux potables. Ces contrées embrassent les départements arrosés par l'Allier, la Loire, la Nièvre, TAuron, le Loiret, l'Orge, l'Yvette, l'Essonne, l'Yère, l'Allamont, l'Ourcq et la Seine.
Toutes ces eaux contiennent assez d'iode pour que l'on puisse sûrement y constater la présence de ce corps, en opérant seulement sur 20 centilitres de leurs eaux. Ce caractère se maintient dans les eaux de la France, depuis Paris jusqu'à la frontière belge.
Du rapprochement de ses observations, sur la composition des eaux et de l'air atmosphérique dans l'ensemble des contrées par lui étudiées, M, Chatin fait ressortir ces conclusions générales ■ c Que sur les sommets y> et dons les vallées des Alpes, l'air et les eaux douces, tant les eaux js> légères que celles où dominent les sels terreux, sont également pau-
:d vres en iode;
> Qu'à une certaine distance des grands massifs montagneux, l'air > et les eaux légères sont, l'un et les autres, riches en iode ;
'P Que les eaux dures sont toujours peu ou point iodurées, quel que 3) soit l'état de l'air ;
> Que, par conséquent^ il y a toujours parallélisme entre l'air et les :d eaux potables légères, à l'exclusion des eaux séléniteuses ; d'où se p déduit encore, comme corollaire, la possibilité de déterminer l'état j> de l'air par celui des eaux légères et réciproquement. >
M. Chatin s'est assuré, par des analyses comparatives^ que la proportion d'iode qui existe dans le sol arable varie très-sensiblement d'un lieu à l'autre, et est généralement en rapport avec celle du même principe dans l'air et dans les eaux.
"P Tandis qu'il suffit de quelques grammes de terre prise dans les
p champs de la Brie, de la Beauce, du Bourbonnais ou de la Bourgogne, :^ pour y constater avec certitude la présence de Tiode, il faut, pour un i> résultat semblable, opérer sur un poids double ou quadruple des terres 9 jaunes, plus ou moins argileuses, qui recouvrent le diluvium, aux » environs de Lyon, de Grenoble, de Chambéry, d'Ivrée, de Turin, de » Montmélian, ou sur la rive droite de la vallée du Graisivaudan ; et > qu'une quantité décuple du sol schisteux ou alluyio-schisteux du Yal i> d'Âoste, de la Tarentaise, de la Maurienne, de la rive gauche de la p vallée du Graisivaudan, fournissent à peine un fugace indice de ce :d corps
> Quoique Tioduration du sol arable soit, en somme, conmie celle
:d des eaux douces, subordonnée, dans un pays donné, à Tétat de Tat- D mosphère traduit par les eaux pluviales, il est cependant nécessaire 9 de tenir compte de la nature de la roche sous-jacente et de celle du D sol lui-même dans le résultat absolu.
:^ Les parcelles détachées successivement de la surface de la roche j> se mêlent à la terre et, en s'y décomposant graduellement, luiaban- D donnent plus ou moins d'iode, suivant ce qu'elles en renferment. j> Ainsi les meuUères, dans lesquelles l'iode est abondant; le calcaire D d'eau douce et surtout le calcaire grossier du bassin de Paris, où il }> est en proportion moindre ; l'argile plastique, où il s'est accumulé ; 3) les oolithes moyenne et supérieure, qui en renferment des quantités j> notables; les calcaires uéocomiens et crétacés de la rive droite de la » vallée du Graisivaudan, où il n'est pas encore rare; les roches schisy> teuses et talqueuses du lias, qui n'en contiennent que des traces infi- D nitésimales, et forment la base du sol sur le versant nord de la vallée D du Graisivaudan, dans la Tarentaise, la Maurienne^ les vallées de la y> Doire et de l'Arve; les calcaires et les dolomites saccharoîdes, répandus p en beaucoup de contrées et qui sont absolument privés d*iode; les i^ granités et les roches volcaniques, qui contiennent cet élément en
ET LE CRËTINISME. il7
9 proportions très-diverses, ne sauraient évidemment le fournir au sol ^ en quantité égale. Toutes choses égales d'ailleurs, les terres colorées ]> en jaune ou en rouge par de Toiyde de fer sont plus iodurées que les T> terres blanchâtres, ou brunies par des éléments bitumineux; les terres
> fortes ou argileuses, plus que les terres légères, quartzeuses ou schis»
> teuses. La raison parait en être quele fer et l'iode sont généralement 1 associés, et que les terres argileuses retiennent opiniâtrement corn* » biné à leurs alcalis, l'iode des eaux pluviales, que les terres légères ^ et schisteuses laissent perdre. :^
Enfin M. Ghatin admet que les matières alimentaires, végétales ou animales sont diversement iodurées, suivant les contrées qui les produisent ; que l'iode existe en proportion beaucoup plus faible dans le
mais, dans le vin, dans les fourrages, dans les blés, dans le lait, le fromage, les œufs et la viande de boucherie, provenant des provinces de Maurieune, de Tarentaise, d'Âoste, que dans les mêmes produits fournis par le Piémont et à plus forte raison par Paris,
€ En résumé, il y a concordance entre l'ioduration du sol et celle des :» produits qui se développent à sa surface. La seule diflérence générale 1» consiste en ce que, sans doute par Teffet d'une concentration qui s'y D opère dans une certaine mesiu*e, on reconnaît un peu plus d'iode dans les productions végétales ou animales d'une contrée donnée que dans 9 son atmosphère, ses eaux et son sol^ de telle sorte que Ton retrouve, ^ dans les produits organiques, les traces de ces corps, là où il n'était i> pas autrement appréciable. Les rapports que j'ai précédemment si- D gnalés, à eavoir que, dans un milieu et des conditions semblables, :^ le vin est plus ioduré que l'eau, le lait plus que le vin, le lait d'ânesse 1^ plus que celui de vache, et un œuf de poule du poids de 50 grammes 1» aussi riche en iode qu'un litre de lait de vache, sont d'ailleurs appuie cables aux recherches actuelles, i^
Après avoir exposé ces faits d'observation , M. Chatin s'est cru en devoir de répondre par l'affirmative à cette question :
€ Peut-on, en ayant égard à la somme d'iode répartie soit dans Vair, JD soit dans les eaux, soit dans le sol et les productions alimentaires, » reconnaître qu'il y a coïncidence entre Tabondance de ce principe
> et l'absence complète du goitre et du crétinisme, entre sa diminution D progressive et le développement correspondant de ces maladies? :d
La réalité de cette coïncidence une fois admise, il ne fallait plus qu'un léger effort pour transformer le rapport de coexistence en rapport de causalité, et pour conclure <r que le goitre et le crétinisme ont pour jD cause spéciale et prépondérante l'insuffisance de la proportion i> d'iode. :^
M. Qiatin invoque , à l'appui de cette doctrine, deux ordres de preuves : des preuves générales , empruntées à l'ensemble de ses observations, et des preuves particulières, fournies par quelques faits spéciaux.
€ Il peut sembler inutile, dit M. Chatin, de faire ressortir l'accord
> général qui existe entre Tendémicité du goitre et du crétinisme et î> l'absence à peu près complète de l'iode dans les vallées de Tlsère, de » l'Arc et de la Doire Baltée ; entre l'état médiocrement ioduré des con- :d trées situées autour de Gênes, de Turin, d'Ivrée, de Chambéry, de 3> Grenoble, de Lyon, de Vienne, de Clermont*et d'Aigueperse , et y> l'existence dans les mêmes contrées d'un certain nombre de goî- :> treux ; entre la richesse en iode des aliments, du sol, de l'eau et 3) de l'air de cette grande partie de la France (et sans doute du monde) , 3> dont Paris peut être considéré comme le type, et la bonne constilu-
> tion de ses habitants. Considérée à un point de vue général, celte î coïncidence frappe trop les yeux, dès qu'on se reporte à nos analyses 3) et à ce que tout le monde sait des pays où elles ont été faites, pour ï> que nous nous y arrêtions.
•p Ce sont les faits de détail, soit qu'ils se présentent comme confir- 3) matifs, soit qu'ils s'élèvent avec un caractère d'objections, qu'il im- :d porte surtout d'examiner. :»
ET LE GRÉXmiSME. H9
Les faits spéciaux, invoqués comme preuves de la vérité de sa doctrine par M. Cbatin, sont peu nombreux et ne sont pas aussi concluants qu'il le pense.
Le plus important est celui qui fait remonter jusqu'à M. Boussingault ia découverte des premières données fondamentales de la doctrine étiologique el prophylactique, développée plus récemment par M. Chatin.
c M, Boussingault nous apprend, dit M. ChaUn, qu'à Carthago, dans
> la vallée du Cauca, et à Sanson, dans la province d'Antioquia, où Ton :p faisait usage de sels dans lesquels il a reconnu la présence d'une » quantité appréciable d'iode, le goitre était inconnu, quoique les
> conditions générales fussent les mêmes qu'à Mariquita et à Santa-Fé- :p de-Bogota, où cette maladie est endémique. Cet illustre chimiste » ajoute que le goitre a reparu à Carthago, depuis qu'au sel îodifère "p des salines de Galindo on a substitué en partie le sel non ioduré de 1^ Zépaquira; que, bien longtemps avant la découverte de Tiode et de 9 ses propriétés spécifiques , l'eau mère iodée de la saline de Guaca :^ était prônée comme un remède efficace contre le goitre; que les per- :d sonnes atteintes de cette affection se guérissent par le seul séjour :d dans la province d'Antioquia, où l'on n'emploie que des sels iodurés;
> et enfin qu'une famille d'Antioquia, dans laquelle on se mit à puri- » fier le sel pour luiôter sa saveur amère, perdant ainsi Tiode dans les 9 eaux mères, ne tarda pas à ressentir le goitre. >
Parmi les autres faits, empruntés par M. Chatin à des temps plus récents et à des contrées plus voisines, le plus remarquable est celui du développement rapide du goitre endémique dans la commune de Saillon, près de Martigny, depuis qu'on a fait usage, comme boisson, d'eau puisée dans le torrent de la Salente, privé d'iode, au-dessus du point où une source iodurée se jette dans le torrent; tandis que le goitre était à peu près inconnu dans cette commune à l'époque antérieure de 5 ou 6 ans, où la dérivation du torrent, pour l'usage des habitants.
était pratiquée au-dessous de la jonction du torrent avec la source iodurée.
Mais ces faits n'ont pas, dans la question étiologique, la portée décisive que M. Chatin leur attribue. Ce qu'ils prouvent, c'est que l'iode conserve, à très-petites doses, dans les eaux usitées comme boisson et dans le sel employé comme condiment, la propriété de guérir le goitre et peut-être même de mettre, jusqu'à un certain point, obstacle à son développement dans les pays prédisposés à l'endémie (1).
Quant aux objections, M. Chatin n'en a prévu qu'une.
c On objectera peut-être que les contrées que j'ai visitées ne for- :p ment que la plus faible partie de celles qu'afflige le goitre ou le cré- :d tinisme, produit des mêmes causes s'exerçant avec une intensité plus » grande, et que rien ne prouve qu'ailleurs les influences soient les » mêmes. A quoi je répondrai seulement que l'étude de la nature et }s> l'état de la science médicale ne sont pas favorables à Topinion qui -j^ voudrait attribuer plusieurs causes spéciales à une même maladie i> spécifique, si je ne possédais en outre quelques éléments obtenus par :■> l'analyse de produits qui m'ont été envoyés de pays divers, où le goi- D tre et quelquefois le crétinisme sont communs. ^
La théorie de M. Chatin a subi et comporte plus d'objections que ce savant n'a cru utile d'en réfuter à l'avance.
Il lui eut été facile de prévoir qu'on lui opposerait la méthode de réfutation, dont il s'est servi lui-môme fort heureusement pour renverser l'hypothèse de M. Grange, et qui consiste à contester la constance et r universalité du rapport impliqué par la doctrine entre la
(4) Nous croyons ayec M. Chatin que Texistence dans une contrée de Tendémie gotlreuse implique L'absence ou tout au moins ilnsufûsance de l'iode dans Tair, les eaux et le sol de cette contrée ; mais la réciproque n'est pas yraie, 11 no suffit pas» en effet, pour que le goitre soit endémique dans une localité, qu'on n'y rencontre pas d'iode ; il faut en outre que les eaux usitées comme boisson contiennent le prin* cipe gottrigène, dont la nature est encore à déterminer, mais dont Texistence est pour nous incontestable. L. L.
ET LE CRÉTINISICE. 4Ï1
cause et l'effet, entre l'abeence de Tiode et la présence du goître et i
réciproquement entre la présence de l'iode et l'absence du goître. j
M. Cbatin, après avoir étendu le champ de ses observations dans le Valais, la Lombardie, l'Autriche, la Bohème, la Saxe, la Prusse, les provinces Rhénanes, a vu ses premières observations constamment confirmées.
c Je n'ai jamais rencontré de goitreux, dit M, Chatin^ dans les con- 1 trées normalement iodurées ; je n'ai pas vu de pays où l'iode se trou- V vât réduit à des quantités assez faibles pour échapper à l'analyse,
> sans que l'hypertrophie de la thyroïde se montrât chez un certain
> nombre d'individus . Presque toujours il y a correspondance, parallèle lisme, entre la disparition ou la diminution de l'iode et le dévelop- D pement du goitre. ^
Ces affirmations de M. Chatin, dans ce qu'elles ont et dans ce qu'elles doivent, en effet, avoir de général et d*absolu pour devenir des preuves de la vérité de sa théorie, se trouvent, jusqu'à un certain point, contredites par des faits que M . Chatin lui-même a recueillis et qu'il regarde comme constants.
Si l'insuffisance de l'iode dans l'air, les eaux, le sol et ses productionSy était réellement la cause spéciale, unique ou prépondérante du goitre et du crétinisme, pourquoi le goitre et le crétinisme cessent-ils de se produire dans les hautes vallées et près des sommets des Alpes, où, d'après les observations de M. Chatin, l'iode manque absolument dans l'air, les eaux, le sol et ses productions?
Les objections déduites do la présence ou de F absence de l'iode dans les eaux potables d'un grand nombre de locaUtés, où le goitre et le crétinisme existent ou n'existent pas, sans que le rapport, impliqué par la doctrine entre la cause et l'effet, ait pu être constaté, ont été déjà rappelées dans ce rapport.
Plusieurs &its constatés par M. Cbatin lui-même pourraient leur servir d'appui.
Leur explication, au moyen d'une compensation de Tinsuffisance de riode dans les eaux par son abondance dans l'air ou dans le sol, ne pourrait être légitimement invoquée par M. Chatin, au moins d'une manière un peu générale, puisqu'elle serait en contradiction avec les fondements de sa théorie sur la répartition de l'iode, qui implique une corrélation étroite entre l'air, la terre et les eaux, pour les proportions de ce principe.
Los recherches faites par M. Nièpce, à l'exemple et d'après la méthode de M. Cîhatin, dans les mômes contrées, l'ont conduit à confirmer d'une manière générale les résultats des observations de M. Chatin sur l'existence, l'absence et l'inégale répartition de l'iode dans l'air, les eaux, le sol et ses produits, pour ces contrées.
Ce que M. Niepce n'a pas reconnu d'une manière constante, c'est le rapport de coïncidence, signalé par M. Chatin, d'une part, entre Tinsuffisance de l'iode et l'existence du goitre; d* autre part, entre l'absence du goitre et la présence de l'iode à l'état normal dans l'air^les eaux et le sol.
M. Niepce cite des faits qui contredisent positivement la théorie de M. Chatin sur l'action étiologique de l'insuffisance de l'iode et sur l'action prophylactique de la présence de l'iode .
Il rappelle que des villages de la vallée d'Aoste, des départements de l'Isère, de la Loire, de l'Ardèche, de Saône-et-Loire, renferment des goitreux, bien que les eaux des fontaines contiennent de l'iode, et que l'air atmosphérique, les plantes, les graines, le sol en dénotent à l'analyse.
Il cite le village d'Issieux (Loire), où il y a des goitreux et des crétins, et dont les eaux contiennent de l'iode, et la ville de Mâcon, où il n'y a pas de goitreux, et dont les eaux de puits, généralement employées comme boisson, ne renferment pas d'iode.
M. Niepce cite en outre les plaines de la vallée du Pô, où le crétinisme sévit cixiellement.
. € Dans ces contrées, où Tair, les eaux contiennent de Tiode en D quantité même très-notable, le goitre et le crétinisme ne devraient ^ pas se rencontrer, si la présence de ce principe dans ces milieux j> avait, comme le pense M. ChaUn, une influence préservatrice aussi y> puissante; mais au contraire, ces deux maladies y sont très- connues j) parmi les pauvres habitants, réduits à un travail très-pénible et » malsain, n'ayant qu'une alimentation peu réparatrice et des logey> ments très-insalubres.
> Ce fait vient à l'appui de ce que j'ai dit, c'est-à-dire que l'absence D de l'iode dans l'air, les eaux et le sol ne doit être considérée que y> comme une cause de plus à ajouter à celles que j'ai indiquées, et D favorisant le développement du goitre et du crétinisme ; et que dans D les contrées où ces causes sévissent avec la plus grande intensité, ]^ la présence de l'iode dans ces différents milieux ne suffit pas pour i> contrebalancer l'influence délétère de ces causes, agissant si fâcheu- JD sèment sur l'organisme et tendant à le faire dégénérer au point que "p le crétinisme devient la conséquence inévitable de cette dégénéi> rescence, >
Pour la théorie de M. Chatin, comme pour celle de M. Grange, les faits, à la condition de l'extension des observations à un grand nombre de localités et à toutes les localités étudiées, ne se' présentent pa^ comme concordants, univoques, constants, et ne peuvent dès lors être considérés comme démontrant l'exactitude des conceptions à la fois ingénieuses et savantes des auteurs de ces théories.
11 serait encore possible de dirigi}r, contre la théorie de M. Chatin des objections empruntées à des considérations physiologiques et pathologiques, à la manière de ce que lui-même a fait en réfutant la théorie de M. Grange.
M. Chatin a pu opposer à M. Grange ce que la science et l'expérience enseignent sur l'innocuité de la magnésie en général et sur son
4î4 ÉTUDES SUR LE GOITRE
inaptitude à produire même le goitre accidentel, chez les personnes qui en font habituellement usage.
On pourrait objecter à M. Chatin qu'il n'a pas, dans les faits sur lesquels il a appuyé sa théorie, suffisamment dégagé l'élément thérapeutique et prophylactique de l'élément étiologique.
L'action thérapeutique de l'iode sur le goitre est incontestable et incontestée.
Il serait possible de lui attribuer une action prophylactique^ sans qu'il fût légitime de lui assigner une participation étiologique quelconque et surtout une participation spéciale et prépondérante dans la production des endémies du goitre et du crétinisme •
En effet, le rôle que l'iode pourrait jouer directement dans l'étiologie du goître et du crétinisme est un rôle négatif, représentant, par son absence dans les milieux où la vie de Vhomme s'accomplit, la privation de l'un des éléments indispensables à l'exercice normal des fonctions et au maintien de la santé.
En supposant que tout ce que M. Chatin croit avoir démontré sur l'existence normale de l'iode dans l'air, les eaux, le sol et ses productions, fût absolument incontestable; pour concevoir et par conséquent pour admettre que l'insuffisance ou Tabsence de l'iode dans ces milieux extérieurs pussent être une cause de maladie pour l'homme, il faudrait admettre que l'iode fait essentiellement partie de la constitution organique de l'homme; que, comme le fer, par exemple, il est l'un des éléments essentiels de l'intermédiaire obligé de la vie de nutrition, du sang.
Si le fait de la nécessité d'une consommation d'iode dans la vie nutritive de l'homme était solidement établi, on comprendrait que l'absence de ce corps dans les matériaux extérieurs, où il doit puiser les éléments de l'entretien de sa vie, pût avoir pour effet de déterminer une altération de sa santé, et même la production d'une maladie spéciale, une sorte de chlorose par défaut d'iode.
ET LE CRËTINISME. it5
Ceci étant acquis à la sciencGi resterait à démontrer que cette maladie spéciale par privation d'iode serait bien en effet le goitre et par suite le crétinisme.
Il y aurait enfin à comprendre comment Thomme aurait seul a souffrir, dans sa vie de nutrition, de l'insuffisance de l'iode, là où les animaux, dont la vie nutrive diffère si peu dans son essence de celle de l'homme, trouveraient les conditions d'un développement organique normal et d'une vie florissante, comme dans beaucoup de vallées des Alpes, et notamment dans la Valpelline, citée par M. Chatin.
H. Résumé et conclusions.
Ainsi, les diverses théories étiologiques, exclusivement fondées sur des influences géologiques spéciales , ne peuvent résister, dans ce qu'elles ont d'absolu, à une discussion approfondie des faits, appréciés, sous tous les points de vue, pour une grande étendue de contrées.
Ainsi tombent, avec ces doctrines, les conséquences que leurs auteurs avaient été conduits à en déduire relativement h la possibilité de l'extinction radicale du goitre et du crétinisme, et relativement à l'importance prépondérante à accorder, pour la prophylaxie, à des moyens spéciaux, coordonnés par rapport à la cause essentielle des endémies.
La longueur de cette discussion se trouverait justifiée, lors môme qu'elle n'aurait conduit qu'à ces résultats : mettre obstacle au découragement dans lequel on pourrait tomber et où Mgr Billiet est logiquement demeuré, relativement aux efTorts à tenter pour faire disparaître complètement le goitre et le crétinisme^ dans un grand nombre de localités et même dans des provinces entières, où la cause essentielle du mal ne pourrait être supprimée par des moyens bumains ;- éloigner toute préoccupation de moyens aussi radicalement inapplicables que ceux qui consisteraient à dénaturer sur place, ou
à remplacer au moyen de transports de terre le sol sur lequel se développent les habitations visitées par le goitre et le crétinisme , et prévenir toute exagération dans la confiance à accorder à l'efficacité prophylactique soit des filtres proposés par M. Grange pour soustraire la magnésift aux eaux potables, soit même de l'emploi de l'iode, ajouté aux eaux et aux aUments de l'homme, pour suppléer à l'insuffisance de la proportion de ce corps dans l'air, les eaux et le sol.
Mais il n'est pas possible que tant de faits^ si laborieusement acquis par les efforts persévérants de tant d'observateurs habiles, n'aboutissent définitivement qu'à des résultats négatifs. 11 n'est pas douteux que de nouvelles recherches ne puissent avoir pour effet de faire disparaître beaucoup de contradictions, plus apparentes que réelles, et de ramener tous les faits à des données positives et incontestables. Mais, sous la réserve des nouveaux efforts à tenter pour éclaircir toutes ces questions complexes et difficiles, et des progrès scientifiques qu'il est permis d'en attendre, il est dès à présent possible de faire sortir des faits acquis quelques enseignements, qui ne sont pas sans importance, sur la part à attribuer à l'influence géologique dans l'étiologie du goitre et du crétinisme.
De l'ensemble de ces faits il me parait résulter que cette influence ne consiste pas dans une action directe de la nature géologique du
sol, mais dans une action indirecte, réalisée soit par l'intermédiaire des eaux potables^ en tant que dépendantes pour leur nature de la composition rainéralogique des terrains d'où elles proviennent et qu'elles traversent, soit par l'intermédiaire de l'ensemble de conditions spéciales, que la constitution géologique du sol entraîne, relativement à Técoulement des eaux, à la composition et au renouvellement de Tair, à l'exposition, etc.; en un mot par l'intermédiaire des conditions géographiques et météorologiques.
Et c'est ainsi que l'étiologie du goitre et du crétinisme, contrairement aux vues et aux affirmations des savants^ auteurs de théories
purement et exclusivement géologiques » se trouve ramenée^ par Tap prédation même des Taits géologiques invoqués comme bases et preuves de ces théories, à l'étude des concours de causes qui agissent simultanément sur la vie de l'homme, soit pour l'entretenir et la développer suivant le type normal d'espèce ou de race, soit pour altérer son développement normal en favorisant la production des maladies ou des dégénérations, c'est-à-dire à l'étude des concours de causes qui, subordonnées à certains égards à la constitution géologique du sol, se résument néanmoins en conditions hydrologiques, géographiques et météorologiques •