PROPHYLAXIE
l"" Les causes du goitre et du crétinisme ne sont pas inéluctables.
Arrivé au terme de cette longue révision des travaux, entrepris pour éclairer Thistoire du goitre et du crétinisme, depuis que ces affections ont attiré Fattention des savants, et, au moment de résumer ceux de ces travaux qui ont eu pour objet spécial Tétude des moyens à employer pour prévenir le développement de ces affections ou pour en amener Texlinction graduelle, c'est encore à l'œuvre de Fodéré que doivent être rapportées les observations, les vues et les indications qui constituent les bases de la science actuelle, au point de vue de la prophylaxie.
La foi dans la possibilité d'atteindre le but, si désirable, de l'effacement graduel de la souillure du goitre et du crétinisme, imprimée à la race humaine dans tant de contrées, est très -nettement exprimée dans ces paroles de Fodéré :
^ Quelque inhérentes que paraissent à la nature du sol les maladies D dont nous nous occupons, nous avons cependant la conviction intime "P qu'on pourrait venir à bout de les prévenir dorénavant, dans quelle que contrée que ce soit, en employant sciemment les moyens que i> les révolutions naturelles et la main de l'homme ont rendus efficaces D par un hasard heureux pour la diminution du nombre des goitreux
ÉTUDES SUR LE GOITRE ET LE CRËTINISME. . 4Si
t^ et des crétins, et auxquels on n'a fait aucune attention jus- V qu'ici. 3
Le principal motif de sa confiance est emprunté par Fodéré au fait de la diminution dans le nombre des crétins relativement aux temps antérieurs, fait attesté, pour la vallée d'Âoste, par les indications des registres publics et les souvenirs des vieillards, et positivement constaté pour la commune de Challant.
Cette con^imune contenait, au moment où Fodéré habitait le pays, 4 crétins complets. Le curé de St-Victor de Challant affirmait c que, :» depuis 12 ans, il avait enseveli 40 crétins parfaits, les uns trés- D âgés, les autres de moyen âge : ce qui suppose qu'ils existaient déjà, j lorsqu'il fut promu à sa cure. Or^ en comparant ce nombre avec :> celui qui s'y trouve actuellement, on voit avec plaisir une diminu- D tion de 36. 3>
En insistant sur le fait de la diminution considérable du crétinisme dans le val d'Âoste depuis 20 à 30 ans, Fodéré fixait, pour le commencement de 1792, la proportion des crétins complets à 1740 sur 68,022 habitants, c'est-à-dire à 2d,5 sur 1000. Le dénombrement de la Commission sarde, en 1845, atteste que le mouvement de décroissance a continué ; car il fixe, pour la même contrée, la proportion des crétins complets à 516 sur 78,110 habitants, c'est-à-dire à 66 sur 1000, proportion qui, lors même qu'on ajouterait au chiffre 516 des crétins complets positivement comptés, les deux tiers du chiffre des crétins non spécifiés, c'est-à-dire 542, ne s'élèverait encore qu'à 1,058 crétins sur 78,110 habitants, ou à 13,5 sur 1,000.
En ce qui concerne Challant St-Victor, les 19 crétins complets, constatés en 1845 par Tenquéte sarde, représenteraient encore une diminution de plus de moitié par rapport à l'évaluation approximative faite, pour une époque antérieure, au commencement du xix* siècle.
L'intérêt qui s'attache à la comparaison de ce petit nombre de faits précis, les seuls qu'il soit possible d'emprunter aux annales de la
<tt ÉTUDES SUR LE GOITRE
sciencei justifie Topinion que j'ai exprimée sur les résultats qu'on peut retirer des dénombrements périodiquement renouvelés à des intervalles d'une durée notable.
2* Effets des changements survenus dans les milieux où sévit Vendémie ;
moyens prophylactiques proposés.
Cest sur des données moins positives, mais d'une certitude néan-^ moins réelle, que s'appuient les observations plus modernes sur le fait de la diminution du crétinisme et du goitre, dans diverses contrées, notamment dans le bas Valais, dans la Maurienne, dans le département du Bas-Rhin et dans un grand nombre de localités, parmi les* quelles ont peut citer, StJean de Maurienne, Âiguebelle, Martigny, Sion, La Robertsau, etc. C'est en s'appuyant sur une étude attentive et sagace des faits qu'il avait sous les yeux, que Fodéré a pu signaler les causes principales de cette diminution graduelle du goitre et du crétinisme dans le siège principal de ces endémies; et c'est en s'inspirant des principes éternels d'étroite relation entre la nature des airs, des eaux et des lieux et la nature de Thomme vivant, formulés par le père delà médecine, qu'il a pu rattacher, d'une manière plausible, dans les contrées par lui observées, aux changements subis par les milieux où la vie s'accomplit, les changements opérés dans le mode de son accomplissement •
Fodéré signale dans les milieux des changements graduellement produits par la marche naturelle des choses, ou successivement réalisés par l'industrie humaine : la diminution de la profondeur des vallées par l'exhaussement de leur fond et la dégradation des cimes des montagnes ; la diminution du nombre et de l'étendue des régions marécageuses par les dépôts d'alluvions, par Tendiguement des rivières, par le creusement des canaux d'arrosement, par le développement des cultures, le dessèchement du sol et de l'air, par le défrichement des
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montagnes et des collines boisées, par la consommation, sans reproduction, des forêts et des arbres abattus pour les besoins de rindustrioi notamment pour Texploitation des mines; rabaissement de la température de l'air par suite du déboisement; l'amélioration dans les habitations, par un espacement plus large, par le percement des rues, la construction et le pavage des chaussées, par la création d'étages au-dessus du rez-de-chaussée, par l'abandon des étables souterraines partagées avec les bestiaux, par la multipUcation et l'agrandissement des ouvertures, par l'éloignement et la diminution des amas de boue et d'immondices, par l'usage du feu en hiver dans les appartements habités, par l'introduction à leur intérieur des soins de propreté, changements ayant tous pour effets de favoriser la circulation, le renouvellement, le dessèchement et la purification de l'air.
a: Aux bienfaits de ces causes physiques, dit Fodéré, nous croyons j^ également qu'on peut ajouter ceux qu'on 'a retirés des progrès faits 9 en civilisation, et en particuUer dans l'éducation des enfants. Par 3> exemple :
D 1 ^ Autrefois la plupart des enfants étaient abandonnés à eux- :» mêmes, dans des Ueux bas, humides et malsains, et on les laissait p croupir tout le jour dans des langes malpropres ; aujourd'hui on en 9 prend plus de soin, on leur fait compagnie, on les tient dans des
> endroits plus secs et dans des langes plus propres ; aussi sont-ils
> beaucoup plus vite développés ;
» 2'' Les prérogatives excessives des fiefs ayant été peu à peu anéan- 3> ties, la sphère de chaque individu s'est agrandie ; il ne s'est plus » cru simplement citoyen de son village, mais il s'est accoutumé à se » regarder citoyen de tout TEtat;
^ 3° De beaux chemins s' étant établis dans ces vallées, le commerce 1^ en a profité, les gens du pays sont sortis de chez eux, et par là :» beaucoup de préjugés ridicules, qui tenaient à l'habitude, se sont
^ dissipés. En devenant plus sain, le peuple est en même temps de- > venu plus actif et plus industrieux; car il a vu que Fopulence sui- J> vait de près l'étranger, qui savait tirer parti des richesses qu'offrait :» le pays où il voyageait, d
Fodéré s'en est tenu à Ténumération de ces changements et à l'appréciation de leur influence sur la santé de l'homme, pour expliquer la diminution du goitre et du crétinisme dans les lieux où elle s'est produite. « Car le peuple, ajoute-t-il, n'a pas changé d'ailleurs de ma- 3> nière de vivre; il s'enivre encore quand il peut; ses aliments sont j> encore ce qu'ils étaient autrefois, du gros pain, des châtaignes, des :t> pommes de terre, du laitage, d
Les vues de Fodéré, sur les causes qui ont amené la diminution du goitre et du crétinisme dans les vallées des Alpes^ sont généralement confirmées par ce qu on sait de plus positif sur les changements auxquels, depuis ses travaux, on a pu attribuer une influence du même genre dans diverses contrées et diverses localités.
En 1783, Bazoumowski (1), en constatant la diminution du crétinisme dans le Valais, aux environs de Saint-Pierre, de Sion, etc., signalait, comme causes de ce changement, le desséchementpartiel des marais et la multiplication des habitations nouvelles pour une population plus considérable.
Iphofen (2) a attribué la diminution du crétinisme, dans le village de FuUy, à des modifications (changements apportés au cours du Rhône) ayant eu pour efl^et le dessèchement de marais entretenus par les inondations du fleuve, au voisinage de ce village; et dans la ville de Martigny^ à Tintroduction d'habitudes de propreté, sous l'influence des conseils du clergé.
(hV Voyages minéralogiques da^is le gouvernement de l'Aigle et une partie du Fo/ow. Lausanne, 4784.
(2) Der Crétinismus philos' und medizinisch, unters, Dresden, 4b47.
ET LE GRËTINISHE. i8f
A Sion on a expliqué le fait de la diminution dans le nombre des crétins par diverses causes : destruction, par des incendies et des inondations, d'une grande partie de la vieille ville, qui était très-mal construite ; démolition des murs d'enceinte, qui privaient d'air et de lumière les maisons avoisinantes ; dessèchement des marais ; introduction de la coutume de faire élever, dans la haute montagne, les enfants disposés au crétinisme.
Le déboisement, les défrichements, la substitution d'habitations bien aérées à des huttes privées d'air et de lumière, ont été signalés par le docteur Clafvaz (1) comme les causes de la disparition de l'en* demie dans le village de Batia, près Martigny.
Meter-âhrens, tout en remarquant que la diminution du crétinisme dans le Valais ne peut pas partout être expliquée, et qu'elle a eu lieu dans des localités où aucun changement appréciable ne s'est produit, signale d'après les observations les plus dignes de foi, comme causes principales de cette diminution : une meilleure éducation ; l'amélioration des constructions; des habitations plus aérées; une vie plus mobile, plus active; plus de sobriété; plus de propreté.
D'après les renseignements fournis par M. le docteur François et communiqués à la Commission par M. Morel, le crétinisme, après avoir graduellement diminué à La Robertsau, a cessé complètement de s'y produire depuis une vingtaine d'années.
Le 13 mai 1854, cette commune de 4.500 âmes contenait 9 crétins, dont trois complets, et environ 30 goitreux.
Le plus jeune des crétins, à cette époque, avait 25 ans.
Le recensement de 1851 a constaté, dans cette commune, d'après M. TouRDES, 5 crétins et 31 goitreux, âgés de plus de 17 ans.
M. François affirme que, depuis plus de 20 ans, aucun crétin n'a
(h) AtÀa de la SoeUU Etkitique det Seknees mtwnllet. Sion, 485t.
pris naissance à La Robertsau, et que les goitres qui s'y produisent sont rares et peu intenses.
Cette amélioration de la santé de la population de LaRobertsau, que M. François caractérise en affirmant que le crétinisme y a fait son temps, a coïncidé avec l'application successive d'un ensemble de mesures d'assainissement, qui ont eu pour résultat de transformer un cloaque en un lieu de plaisance •
L'endiguement du Rhin a été perfectionné ; des canaux de communication entre TIll et le Rhin ont été creusés ; les marais, les eaux stagnantes, les terrains inondés ont été desséchés, comblés, et ont fait place à des jardins.
n n'existe plus qu'un petit marais, destiné comme les autres à disparaître.
L'éducation physique et intellectuelle des enfants a été considérablement améliorée.
Des habitudes de propreté ont été prises par la population.
Les crétins ont été autant que possible placés à l'hôpital de Strasbourg.
On a mis obstacle aux mariages entre crétins, par la persuasion et parla menace de la suppression des secours de l'assistance publique.
Les changements dans la santé publique des habitants de La Robertsau se sont produits en dehors de l'influence des eaux potables, qui n'ont pas subi de changement, et qui, d'après M. François, sont de bonne qualité, et dissolvent parfaitement le savon.
M.NiEPCE aemprunté à une lettre adressée à la Société de statistique de Grenoble par M. le docteur Chatin, qui exerçait en 1839 la médecine dans le canton d'Allevard, et a cité, dans son traité du goitre et du crétinisme, des faits dont on retrouverait facilement d'autres exemples aussi concluants en divers lieux.
c II y avait alors, dans le bourg d'Allevard, un côté de la rue Chara-
ET LE GRÉTINISME. i87
» mil^ longée par le ruisseau de Flumet, qui, dans plusieurs endroits, D était presqu' entièrement recouvert par les maisons placées en saillie D sur le courant ; de telle sorte que celles des deux rives opposées se ) touchaient par leurs toits. Ce côté de la rue comptait parmi ses habi- 3) tants beaucoup de goitreux et plusieurs crétins. Au côté opposé^ » dont les maisons n'étaient pas enterrées^ ipii était mieux bâti, 1^ mieux aéré, et recevait les rayons du soleil levant, on ne rencontrait » pas d'individus atteints du crétinisme.
) Depuis 1840, que l'établissement thermal sulfureux d'Âllevard » a été fondé, cette ville a été entièrement reconstruite, principale*
> ment à côté du ruisseau, celui qui était le plus infecté. Depuis que 1^ ces nouvelles habitations ont été rebâties, le crétinisme et le goitre y :p ont disparu complètement. Les enfants, qui y naissent depuis cette 1^ époque, ne sont ni goitreux ni crétins; et cependant^ depuis la créa- D tion de l'établissement sulfureux, on a amené, aux frais communs 1^ du propriétaire des thermes et de la commune d*Âllevard, une source
> qui provient d*une assez grande distance, dont les eaux ont été par-
> tagées entre TètabUssement et une fontaine placée sur le pont de » Flumet et qui sert à la boisson et aux différents usages domestiques, D non-seulement de cette rue Charamil, mais de tout le quartier. Cette » eau est saturée d'une quantité considérable de sels magnésiens, au 1^ point qu'un litre en contient 0, 73 centigrammes, et cependant, depuis 1^ que les habitants boivent de cette eau magnésienne, depuis onze ansi 1^ le goitre et le crétinisme ont toujours été en diminuant. >
M. Niepce a cité ces faits comme preuve de l'innocuité des eaux magnésiennes, et il les a, un peu plus loin dans son ouvrage, invoquées comme témoignages à l'appui de l'influence étiologique attribuée à l'insalubrité des logements et de l'air et au défaut absolu d'insolation.
Mais dans ses appréciations, soit au point de vue étiologique, soit au point de vue prophylactique, il a négligé une donnée qui a bien aussi son importance.
m ËTtiBES SUR LE GOITRE
La dépense, faite par rétablissement thermal et par la commune pour amener dans rétablissement et dans le quartier cette eau de source à sels magnésiens, dont l'innocuité a été démontrée par l'expérience, n*at-elle pas eu pour effet, comme elle avait certainement pour but, de mettre à la disposition des habitants une eau meilleure que celles dont ils faisaient usage? On peut, je pense, répondre affirmativement au moyen des données fournies par M. Niepce. En effet, il dit que c le > Flumet est un ruisseau par lequel s'écoulent les eaux des marais ]^ situés entre Saint-Pierre et Allevard, 3> c'est-à-dire des eaux dont l'insalubrité ne saurait être mise en doute. C'est à remplacer l'usage do l'eau insalubre du Flumet qu'a sans doute été destinée la dérivation d'une source et la création d'une fontaine, dans le quartier parcouru par ce ruisseau. Il semble raisonnable d'admettre que ce changement dans la nature de l'eau, employée comme boissoU) a pu concourir avec les autres changements à favoriser la diminution du goitre et du crétinisme.
Les moyens proposés par Fodéré, pour neutraliser les influences inhérentes aux localités, sont, dans son intention, principalement appropriésaubut de supprimer l'excès d'humidité, conformément au principe dominant dans sa théorie étiologique ; en fait, ils vont au-delà de cette vue, jusqu'à l'atténuation simultanée de plusieurs autres conditions, appartenant au concours des causes endémiques : insuffisance du renouvellement de l'air ; viciation de l'atmosphère par des émanations malfaisantes et défaut d'insolation.
Il pense que, dans les plantations, on doit préférer aux arbres à larges feuilles, qui entretiennent l'humidité sous leur ombre et dans leur voisinage, les arbres à feuilles étroites, verticillées ou rangées en spirale, qui n'offrent pas le même inconvénient.
Les noyers et les châtaigniers, dont la culture, à raison de l'utilité de leurs produits, ne peut être abandonnée, devraient être placés loin des
ET LE GBÉTINISME. *W
habitations, dans des régions qui demeurent le plus souvent stériles, dans les terrains communaux par exemple.
Il conseille positivement de couper tous les arbres, dans une étendue de quatre cents pas autour des villes, bourgs, villages et hameaux des pays de goitre et de crétinisme •
€ Il est positif, dit-il, que plusieurs hameaux, que le besoin a obligés > à ce sacrifice, sont devenus plus sains ; et il n'y a plus ni goitreux ni ) crétins dans plusieurs petites vallées des Basses-Âlpes, faites en 1» conque, environnées maintenant de rochers nus et stériles, qui, 2> m'ont dit les vieillards du pays, étaient jadis des vergers fertiles, dont :d les eaux ont emporté les arbres et le terrain, i^
Il insiste pour qu'on se décide enfin à dessécher tous les marais et à en prévenir de nouvelles formations.
1^ Il n'est pas moins important, ajoute-t-il, soit pour favoriser le 1^ commerce, soit pour la salubrité, d'établir des chaussées, là où les ^ chemins sont encore enfoncés dans les terres, d'entretenir la plus 1^ grande propreté dans les rues de tous les villages et d'obliger les ^ habitants à les paver; que les maisons qu'on construira dorénavant, 1^ le soient de façon qu'elle n'appuient, par aucun côté, vers des rocs
> ou des terres élevées ; qu'on établisse des fossés autour de celles qui :^ sont ainsi adossées ; qu'on recherche, pour bâtir, les lieux élevés 3> plutôt que les bas-fonds. Enfin, il serait à souhaiter qu'il vînt un
> temps, que nous ne verrons jamais, d'aisance suffisante où l'on aban-
> donnât généralement aux animaux les étables etles plain-pied, pour
> se loger dans l'endroit le plus sec et le plus aéré de la maison. :d (P. 228.)
Après avoir indiqué les moyens qui doivent être employés pour neutraliser dans les localités les influences malfaisantes qui favorisent ou déterminent la production du goitre et du crétinisme, Fodéré expose ceux qui, en modifiant les populations, peuvent les défendre plus efficacement contre l'action de ces influences.
Il signale, dans les vallées alpines, Texistence de deux coutumes, qui nuisent au développement normal de l'homme et qui tendent à favoriser sa dégénération : la précocité des mariages et le défaut de croisement des races.
Il pense que, pour obtenir une génération robuste dans ces contrées, il faudrait que le mariage n'eût lieu que de 24 à 25 ans pour les gar* çons, et qu'à 20 pour les filles.
Il regarde la conformité des noms propres et le petit nombre de ces noms dans les villages, comme l'indice du fait des alliances contractées entre parents, auquel il attribue une influence sur l'altération de l'espèce humaine, et sur l'appauvrissement, dans les populations, non-seulement des forces physiques, mais encoredes qualités intellectuelles.
« Nous estimons donc, dit-il, qu'on devrait éviter soigneusement, î dans ces vallées, de se choisir un époux parmi ceux du même nom
> et de la même famille ; qu'on devrait s'attacher à prendre des épouses :p dans des conditions et des pays très-opposés ; par là on réformerait 1^ les races et, en continuant toujours à les croiser^ on aurait des enfants
> vigoureux, capables de résister à l'impression de l'humidité, et le :d crétinîsme s'éteindrait tout à fait .
> Nous croyons fermement, ajoute-t-il, que les lois civiles, qui per* ^ mettent les mariages entre l'oncle et la nièce, la tante et le neveu et
> entre les cousins germains, sont contraires aux indications sacrées D de la nature et ne tendent qu'à abâtardir l'espèce humaine.
» Je voudrais pareillement que Ton ne permît pas le mariage à un
> goitreux, si son goitre est un peu volumineux ; qu'il fût surtout défendu 3> à tout individu attaqué de crétinisme au 1", 2* et 3* degré; et que,
> quand on le permet à un individu dans la famille duquel il y a eu 3> des crétins, on l'obligeât à se choisir une épouse bien constituée et y> née dans des pays où l'on ne connaît pas ces maladies. Àppellerait- ^ -on violer la liberté civile, de prendre des précautions efficaces pour -p mettre les hommes en état d'en jouir. t> (P. 233-234.)
Enfin, Fodéré accorde une grande importance aux moyens qui se rapportent à l'éducation physique et morale des enfants.
Il pose en principe que toute femme, habitant la plaine des vallées goitreuses, doit faire nourrir ses enfants en montagne ; et que les enfants ne doivent être ramenés au pays natal, s'il est possible, qu'à l'âge de sept ou huit ans.
Il prescrit de tenir les enfants dans des endroits élevés, secs et dans la plus grande propreté ; de régler leurs repas ; de ne pas leur faire boire de vin; de leur donner une nourriture substantielle et fortifiante; de les provoquer aux exercices propres à leur âge, d'y suppléer au besoin par des frictions avec une flanelle chaude,imprégnée de la vapeur d'esprit de vin ou de quelque résine odoriférante; de les exposer au soleil, tout nus, avec des précautions pour la tête.
Il regarde les bains froids comme utiles.
Il recommande de ne pas imposer aux enfants des travaux au-dessus de leurs forces.
Il exprime le vœu que cliaque habitant de la campagne pût avoir un peu de vin pour en boire chaque jour un verre.
Fodéré regarde comme impossible de guérir le crétinisme complet, parce que son siège est dans l'organisation première; mais il ne doute pas qu'on ne pût améliorer la éonditionet tirer quelque parti des individus qui en sont attaqués.
€ Je me suis souvent, dit-il, entretenu, par signes, avec ces
> malheureux, et il m'a paru qu'on pouvait leur apprendre un langage
> d'action relatif aux choses les plus familières de la vie; nous les » abandonnons trop à eux-mêmes et nous les laissons trop dans l'or- :p dure et la malpropreté. En leur faisant prendre certaines habitudes,
> en leur montrant souvent différents objets, auxquels on aurait attaché •> certains signes qui seraient toujours les mêmes, on pourrait leur don-
'p ner le degré d'intelligence dont sont capables les crétins du second D ordre et ainsi les rendre utiles pour les choses les plus triviales.
i> 11 est à présumer aussi que Ton pourrait tirer tout autre parti :p des crétins du deuxième et troisième degré, en les étudiant avec
> attention et en mettant à profit le peu d'intelligence qu'ils ont.
> Comme leur intelligence est très-bornée , il faudrait bien se
> garder de ne les occuper, dans leur enfance, que d'objets qu'ils ne
> comprennent pas ; il faudrait au contraire les occuper sans cesse de 1 choses simples, familières, dont l'usage leur présentât un avantage ^ tout clair et dont les signes ne fussent pas plus compliqués que la
> chose qu'ils indiquent.
> Plusieurs d'entre eux ont une certaine dextérité dans les mains
> pour s'amuser ; cela me parait annoncer qu'ils pourraient être ^ propres à certains métiers absolument simples. On pourrait donc 1 les faire travailler, en les stimulant par Tappât des récompenses et 1 la crainte des châtiments : ainsi un travail continuel, joint au com-
> mercedes hommes, améliorerait insensiblement leur condition.. • i (P. 241-243.)
Fodéré termine cet exposé des règles à suivre, pour améliorer la condition des crétins par l'éducation, en indiquant les deux objets principaux sur lesquels devrait porter l'instruction qu'on essayerait à leur donner, c'est-à-dire la morale fondée sur les sentiments religieux, et la connaissance de la langue du pays.
Si l'on rapproche cet exposé des vues de Fodéré, sur les moyens de prévenir le développement du crétinisme et d'en atténuer les effets chez les malheureux qui en sont atteints, de tout ce qui a été proposé ou même tenté depuis le commencement du siècle , époque de la publication de son traité, jusqu'à ce jour^ il est impossible de ne pas reconnaître qu'il a du premier coup atteint, en ce qui touche la prophylaxie, des limites que les efforts de ses successeurs n'ont que bien peu dépassées.
Peut-être y a-t-il lieu de s'étonner qu'en prenant ses prescriptions
ET LE GRÉTINISMS. 499
pour base des règles de la prophylaxie et en s'inspirant de sa pensée, pour tenter quelques applications, on ait si souvent négligé de faire remonter jusqu'à lui le mérite des vues et Thonneur des généreuses initiatives !
Sauf ce qui est relatif à la question des eaux potables, dont il n'ad* mettait pas Tinfluence étiologique , et dont il n'a pas proposé de chercher à s'assurer la salubrité, Fodéré a indiqué tous ces moyens prophylactiques, dont Ténumération se retrouve, soit partiellement dans les recommandations spéciales des auteurs qui ont adopté des théories étiologiques exclusives, soit généralement dans le programme officiellement et officieusement proposé par la Commission sarde et depuis par divers auteurs, notamment en 185t par M. Ferras, et tout récemment par les docteurs Kœberlé et Dagonet.
Endiguement des cours d'eau ; dessèchement des marais ; mise en culture des atterrissements ; déboisement au contact dés habitations ; captation et dérivation d'eaux salubres vers les centres d'habitation ; construction de citernes ; application des règles de l'hygiène à la construction des habitations nouvelles, à la modification ou à la suppression des habitations anciennes reconnues insalubres ; institution d'une police de salubrité très-sévère ; multiplication des voies de communication ; adoption des mesures les plus propres à favoriser le développement de la richesse et de l'instruction.
Tel est l'ensemble des moyens prophylactiques, unanimement conseillés depuis Fodéré jusqu'à ce jour, à propos desquels j'ai dit, dans la note rédigée en 1860, d'après les ordres de Sa Majesté, qu'il avait lieu de les approuver d'une manière générale et de les appliquer, dans la mesure du possible, aux localités où règne du crétinisme.
Au sujet de l'institution des juntes de santé, réclamé par la Commission sarde en vue de parvenir, dans toutes les localités, à l'appréciation et à la suppression do toutes les conditions d'insalubrité, j ai
in ÉTUDES SUR LE GOITRE
fait remarquer, dans cette notei qu'une telle institution se trouve réalisée en France par Torganisatioa des conseils d'hygiène, dont les attributions sont réglées par notre législation. J'ajoute que ces attributions pourraient facilement, au besoin, être mises en rapport avec le but spécial de Textinctionda goitre et du crélinisme.
Ainsi se trouve encore, sous le point de vue prophylactique, justifiée la nécessité, tant de fois démontrée dans ce rapport, de soumettre à une enquête scientifique approfondie les localités où régnent le goitre et le crétinisme et notamment celles où l'intensité des endémies peut motiver plus impérieusement Tapplication des mesures prophylactiques.
11 est plus facile d'admettre l'utilité que d'assurer la réalisation de mesures propres à maintenir ou à amener le bas prix des denrées alimentaires, notamment de la viande. On peut môme affirmer qu'il est impossible de donner à de telles mesures le caractère local, qu'elles devraient avoir, pour devenir des moyens directs de combattre le crétinisme. Il n'y a d'espoir légitime à fonder, en vue de cette amélioration des conditions de la vie dans les contrées atteintes par les endémies, que sur les efTets d'ensemble du mouvement de perfection* nement social, auquel participeront, comme les autres contrées, celles où la santé publique a le plus à gagner.
A l'indication de soumettre les mariages à des restrictions ou à des directions spéciales, s'opposent pratiquement des difficultés non moins grandes.
Je ne pense pas qu'il y ait lieu de songer à changer les lois qui règlent les conditions civiles du mariage dans notre pays (1).
(4) On a singulièrement exagéré Timporlance de i'hérédilé dans la genèse du créllnisme.Selon nous, la prédisposition héréditaire n'intervient qu*à titre de cause adjuvante et secondaire -, nous basons cette opinion sur les considérations suivantes : 4^ Des parents sains, qu*ils aient eu ou non des enfants bien conformés dans un pays indemne , engendrent, parfois, des enfants crétins après un séjour de quelques années dans une localité ou règne Tendémie, el ils n'ont plus, au contraire, que des enfants sains s'ils quittent de nouveau cette localité. (Coxe, Cerise, Morel, Niepce, Dalève, Kœberlé.) Ackcrmann a vu devenir crétins des enfants nés de femmes qni étaient venues, pcn-
ET LE CRÉTmiSME. 195
Tout au plus serait-il possible de mettre obstacle administrativement au mariage^ quand il est demandé par un individu chez lequel l'état do crétinisme peut être jugé équivalent à l'état d'incapacité civile.
Quant à l'abandon de leur foyer par les femmes enceintes, durant leur grossesse, et à leur déplacement dans des localités non infectées^
dant la grossesse, de pays indemnes dans les localités infectées. %^ Il semblerait même, bien que Fabre ait contesté, à cet égard, la plupart des chiffres de Niepce^ que des enfants nés dans des pays indemnes, placés en nourrice dans des localités infectées» détiennent quelquefois crétins. (MaiTei, Niepce.) 3*" l\ n*est pas rare, dans les foyers endémiques, que des enfants nés de parents bien constitués et intelligents, bien qu'habitant depuis longtemps le pays, dcYiennent crétins (Goxe, Rambuteau, Esquirol, Niepce, Skoda, Bassereau, Piorry); ils ne le deyiennen jamais, au contraire, si les parents Yont habiter une localité indemne. (Cerise ) kP Des semi-crétins, crétineux ou goitreux, qui ont eu des enfants crétins dans un foyer endémique, n'ont plus que des enfants bien conformés après avoir quitté le pays natal (Dubini) ; tout au plus engendrent-ils parfois des idiots et des imbéciles. 5» De temps immémorial, en Valais, dans le canton de Berne et ailleurs, il est de notoriété que les enfants dont les mères, entachées ou non de crétinisme, ont passé les derniers mois de leur grossesse sur la montagne, et qui, de plus, y ont élé nourris et élevés jusqu'à l'âge de trois à quatre ans, ne deyiennent pas crétins, tandis que ceux pour lesquels on n'a pas pris cette sage précaution, sont communément atteints d'endémie (Haller, Coxe, de Saussure, Fodéré, Zschokke, ClaiYaz, Schneider.) 6« Si l'on rencontre des idiots ou des aliénés dans la descendance des semi-crétins et des crétineux, il est, je crois, sans exemple, qu*en dehors des foyers endémiques, des idiots et des aliénés aient donné naissance à do yéritables crélins. Or ce n'est pas ainsi que se comportent habituellement les maladies franchement héréditaires. 7» Enfln U paraît également établi que des mariages contractés dans les foyers endémiques , par des semi-crétins ou crétineux de Tun ou Tautre sexe avec des personnes saines d'un pays indemne, il nutt autant sinon plus de crétins que des unions entre semi-crélins ou crétineux de la même localité. (De Rambuteau, Esquirol, Saint-Lager, Lombroso, Billiet.)
Est-il besoin d'ajouter qu'à part de très-rares exceptions, que nous ne pouYons examiner ici, tous les faits cités par les partisans de la doctrine que nous combattons, peutent être expliqués par la seule influence des causes externes ou endémiques.
Nous croyons donc pouvoir établir : 4® que le crétinisme peut se développer chez des enfants qui n'offrent aucune trace de prédisposition héréditaire \ ts que l'hérédité seule ne produit pas le crétinisme proprement dit, comme elle produit l'idiotie et la folie raisonnante : elle n'intervient qu'à titre de cause adjuvante et secondaire.
Nous n'allons point jusqu'à dire que les enfants, nés de parents semi-crélins ou crétineux, en dehors des foyers endémiques, sont toujours absolument indemnes; mais il est au moins fort rare que ces enfants héritent de leurs parents la conformation spéciale du corps qui constitue, pour nous, le caractère pathognomonique du crétinisme. Ils en héritent assez souvent, au contraire, l'arrêt de développement, à divers degrés, des faonltés intellectuelles, c'est-à-dire l'idiotie, l'imbécillité, la faiblesse d'es-
la mesure, malgré toute VefBcacité qu'il serait raisonnable de lui attribuer, est impraticable pour Fimmense majorité.
C'est au progrès des lumières et de l'aisance, et à l'influence de la persuasion morale et religieuse, qu'on est réduit à demander ce qu'il est possible d'obtenir pour ces directions favorables à imprimer aux mœurs et aux coutumes.
3"" Moyens proposés pour neutraliser directement V influence des causes
spéciales.
Quant aux moyens spéciaux, qui ont été conseillés par plusieurs auteurs pour neutraliser directement l'influence des causes spéciales, telles que l'absence de l'iode dans l'air et dans Teau, ou la nature géologique du sol, avant d'appliquer, au moins sur une large échelle, ceux d'entre eux qui seraient praticables, il serait nécessaire d'avoir vérifié, d'une part la réalité de Texistence de la cause, d'autre part l'efiicacité pratique du moyen proposé.
Dans cette dernière appréciation , empruntée à ma note de 1860, j'avais particulièrement en vue, d'une part le crélinisme proprement dit quant au mal, et d'autre part, quant au remède, l'emploi de divers agents destinés à moditier la composition des eaux potables : l'introduction artificielle des sels iodurés dans l'eau et les aliments, et la destruction sur place des foyers endémiques par la décomposition
prit; et c'est probablement à cette caase, tout autant, si ce n'est plus, qu'à rinfluence du milieu ambiant, qu'il faut attribuer la fréquence de Tidiotie simple et do certaines autres dégénérescences dans les pays oh règne Tendémie crétineuse.
11 résulte également des faits que nous ayons observés dans les Pyrénées et les Alpes et d:in8 les départements du Puy-de-Dôme, de la Meurthe et du Bas-Rhin, et de ceux relatés par les auteurs^ que le crétinisme n'est point, comme on Ta prétendu, le dernier degré d'une transformation, d'une dégénérescence progressif e de l'organisme dont le goitre formerait le point de départ héréditaire. Pour nous, il n*y a, entre le crétinisme, le goîlre, la surdi-muliié, etc., des localités infectées, qu'un lien étiologique; ils appartiennent bien, sous ce rapport, à un même groupe morbide, mais iU nVn consliiucnl pas moins autant de maladies distinctes. (Loc. rtt», p. 2^S.)