LA MUETTE
Charles IX, dont nous connaissons les scjou» au château de Madrid, se piqua de créer à son tour une demeure qui fût son œuvre personnelle 5 possédant déjà sur le plateau de Passy un chenil & une fauconnerie, il y éleva, en 1572, un pavillon de chasse, la Meute ou MueUe^ qui resta le siège de la capitainerie des chasses du Bois de Boulogne jusqu'en 1719.
La Muette fit partie, comme Madrid, du domaine de la reine Margot dont Tallemant a rappelé la galanterie & les bizarres coutumes 5 mais elle avait aussi des goûts d'un ordre plus relevé, & aimait à s'entourer de savants & de lettrés dont les débats l'intéressaient au plus haut point.
Quand le roi poursuivit son divorce par passion pour sa Gabrielle, la princesse refusa énergiquement de s'y prêter j puis, la chose une fois accomplie, elle en prit galamment son parti, & montra même une réelle affeâion au
fils de Henri IV & de Marie de Médicis. Elle légua la Muette au jeune Louis XIII, tout comme elle lui avait légué Madrid. Louis XIV nomma capitaine de la garenne du Bois de Boulogne, Catelan, qui y exécuta des travaux importants^ en 1702, il vendit sa charge à Fleuriau d'Armenonville. «C'était un honjme léger, gracieux, respeélueux quoique familier, toujours ouvert, toujours accessible, qu'on voyait peiné d'être obligé de refuser & ravi de pouvoir accorder, aimant le monde, la dépense & surtout la bonne compagnie, qui était toujours nombreuse chez lui ^^, » Le lundi 5 septembre 1707, il offrit, à la Muette, une grande "fête au duc & à la duchesse de Bourgogne.
«M. d'Armenonville ayant fait de grands embellissements au Bois de Boulogne depuis qu'il en est capitaine & ayant aussi rendu le château de la Muette, qui lui sert de logement en cette qualité, une des plus agréables maisons des environs de Paris, & monseigneur le duc & madame la duchesse de Bourgogne en ayant ouï parler comme d'un lieu qui méritoit
^*î Saint-Simon, éd. Boislisle, t. IX, p. 17-18.
IJO
d'être vu, résolurent d'y aller sans en avertir M. d'Armcnonville qui, de son côté, se doutoit qu'il auroit un jour l'honneur de recevoir cette auguste compagnie dans cette agréable maison. Il ne se trompoit pas, & ayant su qu'elle étoit en chemin pour s'y rendre, il alla la recevoir à la porte du parc appelée la porte verte. Madame la duchesse de Bourgogne se promena longtemps dans ce parc en habit d'amazone, accompagnée d'une vingtaine de dames dont les plus jeunes étoient aussi vêtues en amazones, & l'on se rendit ensuite au château de la Meute, d'assez bonne heure pour en voir les appartements. M. & M"**' d'Armenonville, pour répondre à l'honneur qu'ils rece- * voient, trouvèrent le moyen, malgré la brièveté du temps, de faire préparer un magnifique ambigu, dont la délicatesse des mets & la beauté des fruits répondoient à leurs soins & à l'ardent désir qu'ils avoient que ce repas pût être digne des augustes personnes pour lesquelles ils l'avoient fait préparer. Comme ils n'avoient pas prévu que la compagnie dût être si nombreuse, la table n'étoit que de quinze couverts. Il y avoit une seconde table pour les
seigneurs qui accompagnoient monseigneur le duc de Bourgogne, & comme toutes les dames ne purent trouver place à la première table, il y en eut plusieurs qui se placèrent à la seconde, ce qui fut cause que beaucoup d'officiers n'y purent avoir place, & M. d'Armenonville s'en étant aperçu, il en fit servir une troisième dans son cabinet. Comme il fallut employer un peu de temps à préparer ces tables, les hautbois jouèrent pendant cet intervalle, durant lequel madame la duchesse de Bourgogne dansa avec les jeunes dames de sa suite. On se mit à table à huit heures. Monseigneur le duc & madame la duchesse de Bourgogne furent servis par M. & M"* d'Armenonville. Pendant le souper on illumina la cour avec beaucoup de lamperons, afin que la compagnie en fût éclairée lorsqu'elle sortiroit. Le repas fini, madame la duchesse de Bourgogne reprit la danse, afin de donner un air de fête à la réception qui lui avoit été faite, & M. d'Armenonville, voulant marquer la joie qu'il ressentoit de ce que cette réception avoit été agréable aux augustes personnes qui lui avoicnt fait l'honneur de venir chez lui, fit tirer de très belles fusées volantes
dont il avoit fait provision dans la pensée qu'il pourroit un jour recevoir l'honneur qu'il reçut ce jour-là. La danse finit à une heure après minuit, & toute la compagnie retourna à Versailles, éclairée par un grand nombre de flambeaux ^^^.))
Apres la mort de Louis XIV, la duchesse de Berry, fille du Régent, « acheta, ou plutôt le roi pour elle, une petite maison à l'entrée du Bois de Boulogne, qui était jolie, avec tout le bois devant & un beau & grand jardin derrière, qui appartenoit à la charge de capitaine des chasses de Boulogne & des plaines des environs. Catelan, qui l'étoit, l'avoit fort accommodée & avoit vendu à Armenonville : cela s'appelle la Muette, que le roi a prise depuis & fort augmentée. Armenonville fiit payé grassement, conserva la capitainerie, eut quatre cent mille livres de brevet de retenue sur sa charge de secrétaire d'État ^^^ dont il n'avoit pas payé davantage au chancelier, & presque tout le château de Madrid & tous ses jardins pour sa maison
^') Mercure de France, septembre 1707.
(*) Il était garde des sceaux & surintendant des finances.
de campagne, réparée à son gré aux dépens du roi » ^^\
Comme elle avait déjà scandalisé le Luxembourg par ses désordres, la princesse fit de même à la Muette, indifférente aux traits de la malignité publique. «On affiche au Palais-Royal, en écrit déjà quelques années auparavant Madame, des placards portant «voicy où se font « des lotteries & où on trouve le plus fin poi- « son ». Ces lotteries, c'est pour dire que mon fils vit avec sa fille comme Lot^^l »
Les anciennes vignes de Passy étaient, sinon de première qualité, du moins d'une certaine étendue que rappelle de nos jours le nom des rues des Vignes & Vineuse. Rien de surprenant à voir les vendanges y prendre assez d'importance pour que, le 4 oàobre 1718, la duchesse de Berry invitât son père à venir passer une nuit à la Muette pour assister le lendemain à la petite fête champêtre. Là-dessus, la duchesse d'Orléans ^^^, sa mère, avec qui la jeune
^*J Saint-Simon, éd. Chéruel^ t. XIII, p. 423-424. ^*^ Lettre de Versailles, 27 mars 1712.
(3) M"* de Blois, une bâtarde légitimée de la Montespan.
princesse avait toujours vécu en mauvais termes, lui écrivit un billet assez aigre & où perce une jalousie sur laquelle Michelct a pu étayer ses injurieuses accusations : elle lui demanda ce que penseraient, en apprenant la nouvelle, ses bonnes amies les Carmélites du faubourg Saint-Germain chez lesquelles elle faisait souvent, durant son séjour au Luxembourg, des retraites forcées pour celles-ci.
C'est au cours d'une de ses excursions — on était alors en pleine conspiration de Cellamare, & l'ambassadeur d'Espagne intriguait pour substituer son maître au duc d'Orléans comme régent de France — que le prince, venant de Saint-Cloud , échappa à un danger que relate Madame, à la date du 25 avril 1719 : «Le 17 avril, on a amené un drôle qui Tan passé a fiiilli surprendre mon fils au Bois de Boulogne. C'est un colonel réformé, nommé La Jonckcrej il avait écrit à mon fils en faisant des demandes exorbitantes de pensions ôl de charges j ayant été refusé, il va en Espagne & promet à Alberoni de livrer mon fils mort ou vif, & de l'enlever. Il vient avec deux cents hommes qu'il met en embuscade aux environs
de Paris. Il n'a manqué mon fils que d'un quart d'heure au Bois de Boulogne, que celuici avait traversé pour aller dîner chez sa fille à la Muette. Cet homme en a été désespéré & s'est sauvé dans les Pays-Bas. Là il a dit avec jaftance que, puisqu'il avait manqué mon fils une fois, il prendrait désormais si bien ses mesures qu'on entendrait bientôt parler d'un grand coup. Par bonheur, on a rapporté cela à mon fils & on a ajouté que l'homme était à Liège. Mon fils y a envoyé un rusé compère qui a attrappé l'homme en le conduisant hors de la porte 5 là, il lui mis un pistolet sur la gorge & l'a menacé de le tuer sur-le-champ s'il ne le suivait pas & s'il faisait du bruit. . . On l'a lié & on l'a conduit à la Bastille (1))).
Étant encore au Luxembourg, la duchesse de Berry avait obtenu delà faiblesse de son père une compagnie de gardes du corps : nouveauté inouïe pour les princesses du sang & qui provoqua bien du scandale en son temps. Elle en
(*î Correspondance de la duchefie d'Orléans, tr. par Brunet, t. II, p. 97.
nomma lieutenant un neveu de M"** de Biron , l'épouse du fameux Lauzun, « le beau Rien » , ainsi appelé bien qu'il n*eût pas plus de figure que d'esprit. Ce fut cependant ce garçon, «court, joufflu, pâle, qui avec force bourgeons ne ressemblait pas mal à un abcès » , dont la princesse, aussi dépravée dans ses goûts que dans ses mœurs, s'éprit presque aussitôt avec une passion qu'on a peine à s'expliquer. Hautaine avec tout le monde, elle devint l'humble esclave de son amant, subissant tous ses caprices & sans résistance devant ses outrages. C'est cet individu que la nouvelle propriétaire de la Muette en nomma gouverneur 5 & les occupations auxquelles il s'y livra nous donneraient peut-être le mot de la singulière influence qu'il exerçait. La duchesse, en eflFet, joignait à tous ses vices celui de l'alcoolisme, & Rion, très adroit dans la pratique de la distillation, favorisait une passion qui assurait sa tyrannique domination. Leurs relations, qui s'étalaient au grand jour, aboutirent à la fin de l'hiver 1718- 17 19 à la naissance d'une fille 5 & l'ambitieux amant saisit cette occasion pour entraîner sa maîtresse à un mariage qui devait assurer
sa fortune politique. Excédé de ce scandale, le Régent intenrint pour renvoyer Rion à son régiment qui combattait en Espagne, tandis que la duchesse, fatiguée par plusieurs mois de grossesse & des couches assez pénibles dont elle ne se remettait que lentement, se faisait transporter le lo avril à son château de Meudon.
A peine convalescente, elle invita, dans les premiers jours de mai, son père, dont elle était intéressée à calmer le ressentiment, & malgré la fraîcheur de l'air, fit servir le souper sur la terrasse : ce fut sa mort 5 une rechute ne se fit pas attendre, &, le 14 mai, la malade fut transportée dans un carrosse, entre deux draps, à la Muette. Durant deux mois, la maladie suivit son cours avec des alternatives de crainte & d'espoir, jusqu'au 14 juillet. Le lendemain i j, elle fut saignée, & on envoya chercher son confesseur cordelier. « Les longues douleurs dont elle fut accablée ne purent la persuader de penser à cette vie par un régime nécessaire à son état, jusqu'à ce qu'enfin parents & médecins se crurent obligés de lui parler un langage qu*on ne tient aux princes de ce rang qu'à grand 'peine dans la plus urgente nécessité.
mais que l'impiété de Chirac^*^ déconcerta... Elle reçut ses sacrements à portes ouvertes, & parla aux assistants sur sa vie & sur son état, mais en reine de l'une & de l'autre. Après que ce speébcle fut fini, & qu'elle se fut renfermée avec ses familiers, elle s'applaudit avec eux de la fermeté qu'elle avait montrée, ëc leur demanda si elle n'avait pas bien parle & si ce n'était pas mourir avec grandeur & courage.
«...Dans cette extrémité où les médecins ne savent plus que faire & où on a recours à tout, on parla de l'élixir d'un nommé Garus qui faisait alors beaucoup de bruit. Garus fut donc mandé & arriva bientôt après. Il trouva M"* la duchesse de Berry si mal qu'il ne voulut répondre de rien. Le remède fut donné & réussit au delà de toute espérance. Il ne s'agissait plus que de continuer. Sur toutes choses, Garus avait demandé que rien sans exception ne fût donné à M™* la duchesse de Berry que par lui. M"* la duchesse de Berry continua d'être de plus en plus soulagée & si revenue à elle-même
ï'^ Médecin du duc d'Orléans & premier médecin du roi.
que Chirac craignit d'en avoir TafFront. Il prit son temps queGarus dormait sur un sofa & avec son impétuosité présenta un purgatif à M"*" la duchesse de Berry, qu'il lui fit avaler sans en dire mot à personne. L'audace fut aussi complète que la scélératesse, car M. le duc & M""" la duchesse d'Orléans étaient dans le salon de la Muette. De ce moment à celui de retomber pis que l'état d'où l'élixir l'avait tirée, il n'y eut presque pas d'intervalle. Garus fut réveillé & appelé. Voyant ce désordre, il s'écria qu'on avait donné un purgatif qui, quel qu'il fût, était un poison dans l'état de la princesse. Il voulut s'en aller, on le retint, on le mena à M. le duc & à M"' la duchesse d'Orléans. Grand vacarme devant eux,* cris de Garus, impudence de Chirac & hardiesse sans égale à soutenir ce qu'il avait fait. M"* la duchesse de Berry, pendant ce débat, tendait à sa fin.... Enfin sur le minuit du 21 juillet, M™* la duchesse de Berry mourut, deux jours après le forfait de Chirac ^^K » Ainsi disparut cette princesse, «née avec un esprit supérieur &, quand elle le voulait, égale-
f^î Saint-Simon, éd. Chémel, t. XVII, p. 225-231.
mcnt agréable & aimable, & une figure qui imposait & qui arrêtait les yeux avec plaisir, elle parlait avec une grâce singulière, une éloquence naturelle qui lui était particulière & qui coulait avec aisance & de source, enfin avec une justesse d'expression qui surprenait & charmait. Qjic n'eût-elle point fait de ces talents, si les vices du cœur, de l'esprit & de l'âme, & le plus violent tempérament n'avaient tourné tant de belles choses en poison le plus dangereux ^^^).
Un dénouement aussi tragique ne mit pas fin aux accusations qui déjà s'étaient fait entendre. «Tous ces gens semblent s'être facilement consolés de sa mort, écrivait quelques semaines après la Palatine. Moi aussi, je m'en console, chère Louise, & pour bien des raisons : j'ai appris après sa mort bien des choses qu'il est impossible d'écrire ^2^. » Les imputations chuchotées à mi-voîx, deux libelles anonymes les formulèrent tout haut, & avec la dernière vivacité, après la mort du duc d*Orléans visé
^^^ Saint-Simon, éd. Chérucl, t. XVII, p. 223. W Voir la Correipondance, lettre de Saint- Cloud, 27 août
par l'anagramme de Kelosan, ou le titre oriental de Sofermekc (sauveur du.roi). Les Aventures de Vomponim, chevalier romain, sont suivies de la Chronique du chevalier Sotermelec, écrite dans une langue assez libre, à la manière de Rabelais : elle comprend plusieurs chapitres qui se rapportent aux aventures scandaleuses de la Muette :
Comment une nuit Sotcrmclec vit en songe une couronne & cuidoit que régner poarroit, puis s'eveillant ne trouva que bran.
Comment Sotermelec humoit le piot , quelquefois donnoit gourmades à ses compagnons de plaisir, puis se repatrioit avec iceux.
Comment Sotermelec alloit en pèlerinage à l'abbaye de Tetemue ( La Muette) , & là faisoit longue retraites, puis y consoloit abbesse (sa fille) & nonnains.
Comment étoient réglées les nonnains de Tetemue.
Comment dévots & dévotes alloient se marier à Tetemue, etc.^*^
Au temps de la Régence, les tableaux n etaient pas encore bien nombreux à la Muette :
^'^ Rome, 1725; p. 208-209.
douze petites toiles de Watteau, représentant des figures chinoises 5 une autre suite de douze Diverses figures chinoises ç^ tartares, & enfin six Sujets chinois. Un peu après, toutes ces chinoiseries furent accrues de quatre toiles de Lancret, Les ^Quatre Saisons j aujourd'hui au Louvre. La mort de la duchesse de Berry laissant le domaine sans maître, le Régent « fit au roi une
fralanterie très convenable à son âge, ce fiit de ui proposer de prendre la maison de la Muette pour s'amuser & y aller faire des collations. Le roi en fut ravi. Il crut avoir quelque chose personnellement à lui, & se fit un plaisir d'y aller, d'en avoir du pain, du lait, des fruits, des légumes, & de s'y amuser de ce qui divertit à cet âge. Ce lieu, changeant de maître, changea aussi de gouverneur. Le duc d'Humières me parla pour Pezéj je le lui fis donner... Il eut aussi la capitainerie du Bois de Boulogne, comme Rion avait Tun & l'autre ))^^\ Quel homme était ce marquis de Pezé.'* « Un jeune homme de figure commune, lisons-nous un peu plus loin, avec beaucoup d'esprit & de
Saint-Simon, éd. Chéruel, t. XVII, p. 243.
physionomie, plein de manèges, d'adresses, de finesse, de ressources dans l'esprit, haut & agréable, le ton du grand monde & de la bonne compagnie où il était agréable & bien reçu, & d'une ambition qui lui fit trouver toute sorte de talents pour arriver à la plus haute fortune. Il fit si bien qu'il persuada au monde que le roi l'avait pris en amitié, que cette raison le fit compter, lui acquit des amis considérables à qui il ne manqua jamais en aucun temps, & lui fi-aya le chemin en tout. » Sur cette période de l'histoire de la Muette & des menus faits de la vie qu'y mena le petit roi , le marquis deCalvièrc, d'abord page, puis écuyer, lieutenant-général, etc., a laissé des notes manuscrites dont E. & J. de Concourt ont publié ^*^ certains extraits 5 nous en reproduisons ici un choix :
« 24 février 1722. A la Meute où il nous fit marcher prodigieusement avant & après dîner, surtout pour lasser M. de Noailles, la rivière au retour étoit débordée jusque dans le milieu du Cours & M. de La Chapelle grondé.
^') Voiries Portraits intimes du XVI II' siècle. Paris, 1858; 2* sér. , p. 117 & suiv.
«Le 2 5 février. A la promenade autour du Bois de Boulogne où je reçeus un coup de pied de cheval sur Tos de la jambe, j'ctois derrière la calèche en guêtre & M. Du Saussay montoit une jument à luy qui me lâcha le coup de pied, mais comme j'ctois extrêmement près, le mal fut très léger.
« Le 7 mars. M. le comte de Clermont vint me prendre aux Thuileries pour aller à la promenade dans sa petite calèche qu'il conduisoit luy-même. Nous fûmes seuls à la Meute où il me pria de jouer de la flûte devant un loupcervier qui témoignoit aimer beaucoup le son de cet instrument.
«Du 13 mars. A la Meute force poissons pris & éventrés.
« 20 mars. A la Meute où l'infante ^*^ vint après dîner & aussi pour voir Madrid à cause de son nom, mais la visite fut courte.
{(22 mars. Le roy fut au Bois de Boulogne 5
(^^ La petite Infante^ fille de Philippe V, qui avait été presque au sortir du berceau amenée en France pour être élevée en vue de son mariage avec Louis XV; le jeune roi, qui ne pouvait la souffrir, laissa le duc de Bourbon la renvoyer brutalement en Espagne.
la pluye en allant fut très forte & le roy se réjouit beaucoup de nous voir mouilles.
« Lundi, 13 avril. Le roy étant à la Meute & ayant pris un petit lapereau en vie me dit que je me souvenois bien d'être son porte-lapin, parce que, étant dauphin, je luy en avois porté un de la part du. roy. Je luy demanday tout de même la permission de le porter à l'Infante, ce qu'il m'ordonna, & la princesse s'en réjouit beaucoup.
(( Mercredi, 6 may. Il alla le soir au Bois de Boulogne &, tandis qu'il chassoit, je restay à causer avec le maréchal de Villeroy. Le soir j'allois porter un lapin à l'Infante qui me fit voir un petit dauphin, homme de cire, qui lui servoit de poupée.
«Mercredi, 13 may. Le roy pécha beaucoup d'écrevisses à la Meute & me les donna toutes.
(( Mardi, 19 may. M. le duc apprend au roy, au Bois de Boulogne, à jarreter un lapin sans couteau, en lui déchirant seulement les ergots.
«Lundi, 25 may. Un nommé Deschamps, qui avoit été autrefois soldat dans le régiment du roy, luy fut présenté à la Meute. Il est
aftucllcmcnt dircôeur des manufaftures de Saint-Éticnnc. Il montra à Sa Majesté un fusil qu'il promettoit de faire tirer quarante coups en un quart d'heure, & de fait il en fit l'épreuve : en cinq minutes de temps, il tira vingt coups. Il ne faisoit que secouer son fusil, après avoir jeté la balle dedans, & avoit sous la main gauche une avance de bois pour empêcher que le canon ne brûlât la main.
(( Dimanche, 31 may. L'Infante va à la Meute & Hîne avec M™' de Ventadourj la feste estoit fort grande & beaucoup de tables. On parle de donner cette maison à l'Infante quand le roy seroit à Versailles. »
Le Journal de Barbier (avril 1722) ajoute de son côté une anecdote qui est caraâéristique pour les dispositions morales du petit roi :
« Le roi avoit une biche blanche qu*il avoit nourrie & élevée, laquelle ne mangeoit que de sa main & aimoit fort le roi 5 il l'a fait mènera la Muette, & il a dit qu'il vouloit tuer sa biche. Il l'a fait éloigner & il l'a tirée & blessée. La biche est accourue sur le roi, & l'a caressé, il l'a fait remettre au loin, & l'a tirée une seconde fois & tuée. On a trouvé cela bien dur. On
conte de lui quelques histoires pareilles sur des oiseaux qu'il a à Passy. »
Le brave officier Pezc se fit tuer en Italie à la tête de son régiment, & c'est son beau-frère, le marquis de Beringhen^*^ qui obtint alors & garda pendant trente-six ans, jusqu'en 1770, le gouvernement de la Muette & de Madrid avec la capitainerie du Bois de Boulogne. Premier écuyer du roi, &, du reste, fort bien apparenté, il aurait été, à en croire d'Argenson, un sot & un dépensier. Faute de données suffisantes pour nous prononcer sur la question, bornons-nous à lui rendre le témoignage qu'il fit son possible pour maintenir dans Te domaine confié à ses soins une décence de tenue fortement battue en brèche par le roi & sa séquelle de femmes. Louis XV, en effet, après avoir débuté par une conduite d'une correôion toute bourgeoise, était tombé en pleine galan- . terie. Dès le mois de janvier 1732, — n'ayant
('^ Il était fils de ce Jacques-Louis de Béringhen, premier écuyer du roi, qui, au cours de la guerre de la Succession d'Espagne, rut enlevé par une bande ennemie aux portes mêmes de Paris, entre Billancourt &. le Pointdu-Jour. Voir dans Saint-Simon, t. V, p. 372-376, le récit de sa romanesque aventure.
que vingt-deux ans, — il laissa, dans un dîner, percer pour la première fois ses intentions.
« Louis XV but à la santé de sa maîtresse inconnue, cassa son verre & invita les convives à le casser avec lui , à deviner le nom de cette inconnue, & à déclarer à la compagnie quelle dame de la cour pouvait lui plaire. . . On jugea depuis ce repas que le roi pensait déjà à quelque maîtresse ^^l » C*est le duc de Richelieu qui attira l'attention de son maître sur la comtesse de Mailly, dame du palais de la reine & fille du marquis de Nesle, qui portait le titre de «premier marquis de France». En septembre 1736, d'Argenson nous apprend que «le roi, ne pouvant plus se tenir aux seuls attraits de la reine, a pris pour maîtresse depuis six mois M"'' de Mailly, fille de M. de Nesle. . . Cette affaire est menée secrètement, comme toutes les galanteries le devraient être. Les entresols & petits cabinets du roi ont cent issues 5 la Muette est excellente pour cela. Les allées qui conduisent de la Muette au logement de M"* de Charolais, à Madrid, sont étroites &
^■^ Mémoires de Kicbelieuj par Soulavie, 1790-1793; t. V, p. 64-65.
coupées de barrières j on y voit toujours des traces de calèches quand le roi a couché à la Muette, car M"* de Charolais est en pleine confiance.» Et quelques mois plus tard, il revient sur le même sujet : « M"* de Charolais en a fait le premier maquerellage par la commodité de sa maison de Madrid, du bois & de la Muette où le roi soupe souvent. Il m'est arrivé de me promener de grand matin, à cheval, dans le Bois de Boulogne, de trouver des traces de roues fraîches de la nuit dans certaines routes étroites & toujours fermées de barrières, lesquelles vont de la Muette à Madrid. Mais, depuis que la groJSe affaire eH consommée , Mademoiselle n'y est plus de rien, & les deux amants font leurs affaires tout seuls ^^^ »
« Septembre 1738. 11 y a eu, depuis peu, une tracasserie domestique dans les affaires de la garde-robe du roi. M™* de Mailly, maîtresse de Sa Majesté, était souvent obligée d'aller à Madrid chercher M*^ de Charolais, car, de là elle avait la commodité d'aller passer les nuits à la Muette quand le roi y était, en traversant
^^^ Journal (Ù?* Mémoires, éd. Rathery, t. I, p. 220 &
le Bois de Boulogne par des allées étroites & qui, le jour, sont fermées par des barrières vertes. De cette nécessité est venue la familiarité de Mademoiselle avec Sa Majesté 5 mais bientôt cette faveur de maquerellàge a dégénéré en ambition. Mademoiselle, de concert avec révcque de Rennes, son amant, & avec la maréchale d'Estrées, a lié cette partie : on prétendait vendre à M™* de Mailly la maison qu'a la maréchale dans le Bois de Boulogne, nommée Bagatelle, ce qui avait mis ladite maîtresse plus que jamais sous la couleuvrine de la commode ^^l On a éludé ce coup. Ce triumvirat devait donc gouverner la France par la maîtresse du roi 5 mais bientôt le roi a su ce complot.
«Avril 1739. Au voyage de la Muette que fait le roi aéluellement, la partie est gaillarde & indépendante. On a invité les dames qui en sont ordinairement. On dîne à Madrid chez Mademoiselle 5 on soupe à la Muette 5 dans l'après-midi, à Bagatelle, chez la maréchale d'Estréesj on y passe joyeusement le temps 5
^'^ En d'autres termes, sans doute : h la merci de la complaisante.
on y fait l'amour, si vous voulezj tout est bien réglé ^^\ , . »
Enfin, en juillet 1740. « (Le roi) vit dans une crapule & dans une obscurité inexcusables avec sa maîtresse 5 il semble n'avoir de bon temps que celui où il est seul avec M'"^ de Mailly à Choisy, à la Muette ou à Rambouillet. M. le Premier t*-^^ a empêché tant qu'il a pu que M™* de Mailly ne couchât à la Muette dont il est gouverneur, & elle allait toujours coucher à Madrid ou à Bagatelle après avoir soupe avec le roi. A présent, elle y couche toujours, ainsi qu'à Choisy ^^l»
La comtesse de Mailly vit baisser sa faveur & fut supplantée par sa sœur cadette. Une liaison simultanée avec les deux sœurs se poursuivit durant plusieurs mois, puis on décida de marier la nouvelle venue, pour lui donner une situation à la cour, avec le comte de Vintimille, neveu de l'archevêque de Paris qui voulait être cardinal. «Le mariage fut accordé, & le vieil oncle le bénit dans son palais, & comme
(^J D'Argenson, ouvr. cit., t. II, p. TI-12 & 137.
^*) Le premier écuyer, Béringhen.
^^^ D'Argenson, ouvr. cit., t. III, p. 125.
Louis XV ne voulait pas laisser au nouvel époux M'"'' de Vintimille, ni l'appeler ellemême le premier soir à Versailles,... Mademoiselle, princesse facile & de bon accommodement, eut la complaisance de prêter son appartement pour que les deux époux eussent Tair de consommer le mariage qu'ils venoient de contraéler. Les nouveaux mariés se rendirent donc avec elle & chez elle au château de Madrid pour sauver les apparences, tandis que le roi vint souper à la Muete avec M"* de Clermont, la duchesse de Ruffec. . . Quand ils présumèrent que le souper des noces étoit fini, le roi fit monter ces dames dans sa gondole & alla trouver à Madrid les nouveaux mariés qui alloient se mettre au lit. Les mariés se disposèrent à se retirer pour coucher dans le même lit 5 le roi fit l'honneur à Vintimille de lui donner la chemise 5 on observa même que Louis XV la donna sans embarras comme sans jalousie & que, le lendemain, on afFeéla de dire que le roi étoit revenu coucher à la Muete, laissant dormir ensemble les deux époux. Mais d'autres assurèrent que c'étoit Vintimille luimême qui, laissant au roi sa place à Madrid,
avoit pris le lit de la Mucte. La maréchale d'Estrées, invitée à la noce, s'en aperçut, s'en crut offensée, s'enfuit ce soir-là même à Bagatelle ^'l »
De tous les gouverneurs de la Muette, le plus fameux, sinon le plus illustre, fut le prince de Soubise, de la maison de Rohan. Ami de jeunesse de Louis XV, il dut à la protection de la Pompadour de parvenir aux plus hautes dignités de l'État. D'abord gouverneur de Flandre & du Hainaut, puis maréchal de France, il se montra brave soldat, mais inepte capitaine dans la guerre de Sept Ans. En oftobre 1757, s'étant laissé surprendre avec 8,000 hommes par 1,500 Prussiens, il dut s'enfuir en toute hâte au moment de s'asseoir à une table somptueuse. Le mois suivant, nouvelle déroute à Rosbach, où il laissait à l'ennemi, avec 7,000 prisonniers, une partie de son artillerie & de ses drapeaux, ses bagages escortés d'une cohue de laquais, de cuisiniers, de coiffeurs, de comédiens, des singes, des perroquets, des parasols, des manchettes brodées, des caisses
^^^ SouLAViE, M/moires de BJcbelieUj t. \^ p. 94-96.
de parfumerie. Une chanson satirique courut alors les rues :
Le prince dit, la lanterne à la main :
J'ai beau chercher; où diable elt mon armée ? EUe était là pourtant hier matin; Me Ta-t-on prise, ou Yaurak-je égarée?
Prodige heureux, la voilà, la voilà!
ciel, que mon âme eB ravie!
Mais non, queB-ce donc cela?
Ma foi, ceB V armée ennemie ^^\
Du reste un des plus riches seigneurs de la noblesse française, il était le petit- fils de ce François de Rohan, de fortune d'abord assez médiocre, & qui réussit, des bontés du roi pour sa femme & des sommes que celle-ci puisa dans la cassette royale, à bâtir le magnifique hôtel ^^\ aujourd'hui les Archives nationales, où Lemoine, Rigaud, Boucher, Vanloo laissèrent la trace de leur génie. Héritier de l'humeur galante de sa grand'mère, il entretint pendant de longues années, & fort richement, la Guimardj
^^^ Chansonnier hifforique du XVIII* siècle, publie par E. Raunié, t. VIII, p. 288.
^*) Voir Saint-Simon, éd. Chéruel, t. II, p. 387.
mais, au milieu de ses défauts & de sa frivolité, il avait gardé une qualité : la gratitude. Seul de tous les courtisans, il accompagna à Saint-Denis la dépouille de Louis XV, qui avait été son bienfaiteur. Louis Xyi lui en sut gré & le maintint dans tous ses gouvernements. L'un des représeiltants typiques de la société du xviii* siècle, il mourut en 1787, dans sa petite maison de la rue de l'Arcade, 22 y k temps pour ne pas assister à l'écroulement d'un régime qu'il avait servi toute sa vie.
C'est lui, ce «grand veau de Soubise^*^) que la princesse Palatine présente comme le héros d'un duel au Bois de Boulogne entre deux femmes de la cour, dont Soulavie ^^^ fait honneur au favori de Louis XV. «Richelieu faisoit sa cour à un très grand nombre à la fois, & il est souvent arrivé à Rafé, son laquais affidé, de lui donner en rentrant dix à douze lettres de rendez-vous pour le même soir. Le duc ne prenoit pas la peine d'ouvrir tous ces billets d'amour : il ouvroit la lettre de la personne
^*ï Voir la Correspondance de la duchefie d'Orléans, tr. par Brunet, t. I, p. 301.
î^^ Mémoires de Kichelieu, t. II, p. 207-211.
chez laquelle il vouloit aller & s'amusoit beaucoup à tromper les femmes, à envoyer comme par erreur à celle qu'il ne vouloit plus le billet doux de sa rivale. Des querelles de femmes, difficiles à terminer, en croient la suite. C'est dans ces circonstances qu'un duel jusqu'alors inouï entre deux femmes bien connues pour leur amour des plaisirs, occupa la capitale & surtout la cour du Régent. On publia que M™* de Polignac & M"^ de Nesle ^^^ s'étoient battues en duel & au pistolet, au Bois de Boulogne, pour savoir à laquelle Richelieu resteroit. Il avoit eu beau donner des congés à M"'' de Polignac, elle étoit éperdument amoureuse de sa coquetterie 5 ses infidélités ne la blessoient pas. Jalouse de toutes les dames qui lui avoient succédé en grand nombre, elle s'en prit à M"*" de Nesle, lui déclarant qu'il falloit y venir avec un pistolet.
« La marquise de Nesle, bien décidée à tuer sa rivale, comptoit pour peu de chose de rester sur le carreau. A la première entrevue dans le
f^î Elle fit ^cole dans sa famille, puisque cinq de ses filles défilèrent successivement dans le lit de Louis XV.
lieu de leur rendez- vous, & après une révérence préalable, ces dames, vêtues en amazones, se âchèrent chacune un coup de pistolet : on vit tomber M"*' de Nesle, dont le sein fut surle-champ tout ensanglanté. M™ de Polignac, fière de sa viftoire : «Va, dit-elle à son adver- (( saire, je t'apprendrai à vivre & à vouloir aller (( sur les brisées d'une femme comme moi. Si je (( tenois la perfide , je lui mangerois le cœur après « lui avoir brûlé la cervelle. » — Des personnes curieuses que ce spe6lacle nouveau avoir appelées, s'approchant de M""® de Nesle renversée par terre, trouvèrent le sein inondé de sang, crurent qu'elle avoit reçu un coup de feu mortel & que c'en étoit fait d'elle j mais à l'examen on s'aperçut que le sang couloit d'une égratignure du haut de l'épaule , la balle n'ayant qu'effleuré légèrement M™* de Nesle. Revenue à elle-même de sa terreur, elle rendit grâce au ciel, disant qu'elle triomphoit de sa rivale. On arrêta son sang avec des orties écrasées entre deux pierres, on banda la blessure avec des compresses, on la porta du champ de bataille dans son carrosse, & comme on lui demanda quel étoit l'heureux mortel pour qui elle ré-
pandoit son sang : «C'est, dit-elle, le plus ai- « mable seigneur de la cour 5 je suis prête à verser (( pour lui mon sang jusqu'à la dernière goutte. «C'est le duc de Richelieu, oui, le duc de « Richelieu, le fils aîné de Vénus & de Mars.»
«Le lendemain, un page du Régent, témoin de l'événement, alla en porter la nouvelle au prince à son petit lever. Mais déjà la Cour en étoit instruites & l'on demanda au page de la raconter comme il la savoir. La compagnie, au lieu de plaindre la pauvre Nesle, éclata de rire quand le page dit avoir visité & pansé lui-même la blessure, & il ajouta les expressions de M""" de Nesle qui vouloir verser, disoit-elle, son sang pour Richelieu. Le Régent, à ces paroles :
«Tu veux briller, répondit -il, mouton de « Champagne ! »
Après le défilé des cinq sc&urs de la maison de Neslç dans le lit royal , M°^ de Pompadour, succédant à toute la famille, quitta sa charmante résidence de Bellevue pour venir s'installer à la Muette j c'est elle qui, à la suite des travaux ordonnés par Louis X\^ orna cette demeure royale d'une grande partie de ses œuvres d'arts au vestibule, quatre tableaux de
batailles, deux de Van der Meulen & deux de Martin l'aîné j au-dessus de l'antichambre des seigneurs, quatre pendants de Dumont :
la Viâfoirej la PaiXj V Abondance, la Générosité; dans la salle à manger, un portrait en pied du roi, & deux grands tableaux de chasse d'Oudry 5 au-dessus des portes, quatre panneaux d'Oudry : un Combat de coqs, aujourd'hui au Louvre 5 un Bijnard se jetant sur un faisan, une Buse culbutant un lièvre, un Chien se jetant sur des canards dans les roseaux ) au salon, deux grandes toiles de Boucher & de Natoire : l'Enlèvement d'Europe & Une fête de Bacchus; dans la chapelle, une Sainte-Famille de Raphaël, aujourd'hui au Louvre, & une Visitation, d'après Raphaël. Le jardin était plein de statues de Lemoine père, Lepautre, Flamen : une Chaprep ejiayant une flèche, une Nymphe revenant de la pêche, Pluton enlevant Proserpine, etc.
De 1741 à 1748 déjà, le château avait été l'objet d'importantes transformations, d'abord du côté du jardin, en 1747 du côté de la courj on avait ajouté un étage. « Le roi pst allé aujourd'hui faire un dîner-souper à la Muette avec la marquise de Pompadour & sa compagnie.
C'est un nouvel établissement que la Muette depuis qu'on y a travaillé, raccommodé, rétabli & fait beaucoup de dépenses pour peu de beautés ^^\ »
« Au château de la Muette, écrit de son côté l'avocat Barbier, dans le Bois de Boulogne, on fait de grands travaux. On prend une fort grande enceinte dans le bois, pour étendre le potager & faire des bosquets qui formeront une grande terrasse bâtie en pierres & moellons. Le dessein est même d'abattre plusieurs bâtiments faits depuis trois ans, pour les remplacer & rebâtir d'une autre façon. On fera plusieurs percées dans le boisj on abattra tout ce qui est vis-à-vis le château, duquel on verra en plein celui de Bellevue ^^\ »
Cette fièvre de bâtisse soulevait de vives critiques dans le public & même dans les cercles de la cour. « Le roi fait de grandes dépenses à la Muette, dérangeant les basses-cours pour les mettre plus loin & n'avoir point ce speéUcle devant lui. L'on fait des cours & des avant-
^*J D'Argenson, ouvr. cit., t. V; février 1748.
Î*J Journal de Barbier, t. III, p. 175 & 176; o^obre 1750.
cours, on agrandit les jardins & Ton prend une partie du Bois de Boulogne suivant ce dessein... toutes choses qui vont coûter bien de Targent dans un temps où il n'y en a guère au trésor royal ^^l »
En février 1753 enfin, Louis XV, mécontent de son œuvre, décida de tout abattre pour laisser la place à une reconstruélion dans des proportions plus vastes & plus régulières, la façade tournée vers le pavillon de Bellevue qui appartenait à la Pompadour. «Le roi a ordonné de nouveaux bâtiments à Choisy & à la Muette j M. de Machault a dit qu'il ne savait plus où prendre de l'argent j Sa Majesté lui a répondu qu'il fallait lui en trouver & a tourné le dos. » Il s'agissait « de faire abattre le château de la Muette pour en construire un nouveau & beaucoup plus grand, lequel doit regarder Bellevue & symétriser absolument 5 quelle folie! . . . Le bâtiment de la Muette coûtera deux millions 5 le roi veut y pouvoir loger sa famille quand il y va^^^ ».
(^J D'Argenson, ouvr. cit., t. VI, 10 janvier 1751. (*) îhid.j t. VII, p. 415, 417, 433.
En 1891, on démolit en face de la gare de Passy ce qui restait de la petite Muette (les communs de la Muette). Avant l'ouverture du chemin de fer de ceinture qui les sépara du château & du grand parc, ces bâtiments s'étendaient jusqu'à la rue de la Pompe, & même plus loin au n° 84 de la rue de Passy, où était installé, sous Louis XV, le cabinet de physique de la Muettes c'était dans une maison qui a subsisté jusqu'à notre époque, ancien hôtel à hautes & larges fenêtres auquel on accède par une grande porte cochère. Un grand jardin accompagne le bâtiment principal qui a conservé, de ce côté seulement, son ancien aspeâ.
Louis XV trouvait quelque distraction à son incurable ennui dans les sciences, surtout la physique & l'astronomie 5 plus d'une fois il alla assister avec la cour aux séances de physique expérimentale que le célèbre Nollet^*^ tenait
^') L'abbé Nollct y réunissait autour de ses appareils les jeunes abbés de cour, le$ grandes dames, les seigneurs curieux d'expériences dans la science, alors naissante, de réleébricité, dont la plus curieuse était celle de Vauf électrique. Dans un globe en verre, deux tiges métalliques produisaient rétincelle qui s'étendait graduellement a mesure que l'on faisait le vide. Au xix" siècle, Crookes, puis Herz
pour les Enfants de France j à cet effet, vers 1750, il transforma en cabinet de physique uû bâtiment situe dans les jardins de la Muette. Le bénédiftin D. Noël qui en fut nomme gardien avait déjà construit pour le roi divers instruments, entre autres un télescope de 8 mètres de longueur, dont la puissance malheureusement ne répondait pas à ses dimensions. On y plaça également une curiosité d'optique offerte au roi par le marquis de Marigny, direftcur général des bâtiments : c'était un tableau de Vanloo représentant huit figures allégoriques : la Magnanimité^ la JuBice, la Valeur militaire, Vlntrépiditéj etc., plus des figures d'animaux. Vues par un verre à facettes, toutes ces figures s'unissaient en une seule pour former le portrait très distinft du roi^^l Devant le nombre toujours croissant des instruments, la place finit par manquer, & le roi fit acheter l'hôtel
reprirent les expériences de NoUet & frajèrent la voie, dans une mesure notable, k une des grandes découvertes modernes; c'est avec un appareil qui n'était autre qu'un tube de Crookes dérivant de l'ancien œuf éleétrique que Rœntgen réalisa la photographie k travers les corps opaques, t*^ Mémoires de Bacbaumont, 24 janvier 1763; t. I, p. 194 & 195.
de la rue de Passy, n° 84, qui était à proximité du château de la Muette, séparé des communs ou petite MueUe seulement par la grille du Bois de Boulogne.
A Tavcnement de Louis XVI, en juin 1774, D. Noël eut pour successeurs les physiciens Rochon & Leroy qui continuèrent à enrichir le cabinet de physique & d'optique d'instruments des plus curieuxi en 1788, le roi ayant par motif d'économie prescrit la démolition de Madrid & de la Muette, on transporta en 1790 ces instruments à l'Observatoire.
Nous approchons de la fin du règne de Louis XV. En se rendant de Saint-Denis à Versailles pour son mariage, en mai 1770, la dauphine passa par la porte Maillot. Le 15, ((la cour soupa au château de la Muette.
M'"" Du Barry avait obtenu des bontés du roi l'honneur de se trouver à la même table que l'archiduchesse. Trop jeune encore pour juger du rôle que jouait à la Cour cette favorite, elle comprit qu'il lui convenait de respefter la volonté du roi. Elle ne fit paraître aucune émotion. . . daigna même répondre à ceux qui voulurent connaître son opinion sur la comtesse
Du Barry, qu'elle la trouvait charmante. Ce mot fut répété. . . & toute la Cour applaudit à la justesse de la réponse '^J». Ce qu'un serviteur dévoué ne pouvait ajouter, la maîtresse en titre, flattée dans sa vanité de l'invitation du roi en dépit des efix)rts d'un parti hostile, l'exprima avec la désinvolture d'une fille à peine mitigée par les « sentiments de pudeur » dont se targuait cette parvenue. « Mon arrivée inattendue, l'affabilité avec laquelle le roi, me prenant par la main, me présenta à sa petitefille, la grâce charmante avec laquelle celle-ci me reçut, les paroles afieftueuses qu'elle m'adressa & que ne démentaient ni son sourire ni son regard, tout mon triomphe en un mot désola mes adversaires confondus. Le roi, qui me dévorait des yeux, ne put s'empêcher de demander à la dauphine comment elle me trouvait. «Madame, répliqua la princesse, « me semble une femme bien séduisante & je ne «suis pas surprise de l'attachement qu'elle peut «inspirer.» Ce propos si flatteur me fut rap-
^*) Mémoires de Weher, frère de lait de Marie-Antoinette, t. T, p. 23.
porté sur l'heure et m'enchanta. De mon côté j'examinai la dauphine comme pour la remercier de son éloge, & pour lui rendre une partie de l'approbation qu'elle avait donnée à ma beauté... Cette même soirée, après avoir bien examiné la dauphine, trouvant le dauphin très heureux de posséder une aussi adorable personne, je me mis à l'examiner aussi. Je demeurai confondue de son air froid. Il regardait à peine sa radieuse épouse, tandis que son grand-père la détaillait avec des yeux qui m'étaient infidèles. Le roi s'aperçut comme tour le monde du calme ou pour mieux dire de la tristesse du dauphin, &, s'approchant de moi, il me dit : «Je gage que le pauvre garçon ((est fort embarrassé sur ce qui lui reste à faire. ((Le duc de La Vauguyon aurait dû l'en in- ((struircj c'est une chose que le gouverneur des ((Enfants de France devrait leur apprendre à ((la fin de leur éducation.» Après ce propos, il appela le gouverneur, & le tirant à l'écart : ((Duc, lui dit-il, savez-vous si le dauphin sait ((comment s'y prendre.'^ — Oui, sire, on ne lui ((a rien laissé ignorer à ce sujet. — Et a-t-il ((voulu faire une répétition pour bien jouer son
« rôle ? — Non , sire. — Le lui a^t-on proposé ? « — Oui , sire. — Et il a refusé ? — Oui , sire ! « — Ah! le nigaud!» Et le roi se frotta les mains en levant les épaules ^^L»
Louis XV ayant été emporté par une vérole maligne à" la suite d'une dernière aventure scandaleuse, la cour avait commencé par s'installer à Choisy où Mesdames Adélaïde, Victoire & Sophie, qui avaient soigné le roi leur père avec un dévouement sans relâche, furent presque aussitôt atteintes de la même affeâion. La famille royale dut, pour éviter la contagion, se séparer des malades & alla s'établir à la Muette où la proximité de la capitale attira sur-le-champ une foule de monde qui dès l'aube assiégeait les grilles. «On eut à recevoir à la Muette les révérences de deuil de toutes les dames présentées à la coutj les plus vieilles comme les plus jeupes dames accoururent pour se présenter dans ce jour de réception générale ^^^5 les petits bonnets noirs à grands papil-
^^^ Mémoires de la comte^e Du Bany, Paris, 1829; t. II, p. 121-123.
^*) Nous savons par d'autres sources que la cérémonie eut lieu au commencement de juin.
Ions, les vieilles têtes chancelantes, les révérences profondes & répondant au mouvement de la tête, rendirent à la vérité quelques vénérables douairières un peu grotesques 5 mais la reine, qui avait beaucoup de dignité & de respeft pour les convenances, ne commit pas la faute grave de perdre le maintien qu'elle devait observer. Une plaisanterie indiscrète d'une des dames du palais lui en donna cependant le tort apparent. Madame la marquise de Clermont-Tonnerre, fatiguée de la longueur de cette séance & forcée par les fonctions de sa charge de se tenir debout derrière la reine, trouva plus commode de s'asseoir à terre sur le parquet, en se cachant derrière l'espèce de muraille que formaient les paniers de la reine & des dames du palais. Là, voulant fixer l'attention & contrefaire la gaieté, elle tirait les jupes de ces dames, & faisait mille espiègleries. Le contraste de ces enfantillages avec le sérieux de la représentation déconcerta Sa Majesté plusieurs fois : elle porta son éventail devant son visage pour cacher un sourire involontaire, & l'aréopage sévère des vieilles dames prononça que la jeune reine s'était
moquée de toutes les personnes respeélables qui s'étaient empressées de lui rendre leurs devoirs 5 qu'elle n'aimait que la jeunesse j qu'elle avait manqué à toutes les bienséances, & qu'aucune d'elles ne se présenterait plus à sa cour. «Le lendemain il circula une chanson fort méchante & où le cachet du parti ^^^ auquel on pouvait aisément l'attribuer se faisait remarquer. En voici un refrain :
or Petite reine de vingt ans, « Vous qui traite^ si mal les gens, <r Vous repafiere^ la barrière, acLaire, laire, laire, lanlaire, «haire lanla^^\»
La famille royale ouvrit donc le nouveau règne en passant à la Muette plusieurs semaines de calme & consacrées à cette vie de famille que Louis XVI aimait par -dessus tout : sur les menus incidents de cette courte période
^*) Le parti anti-autrichien, qui déjk s'agitait, guettant pour les exploiter les fautes qui pouvaient échapper à l'inexpérience de la jeune reine.
^*^ Mémoires de M^ Campan, éd. Barrière, chap. IV,
■ ih ( 190 )•«-+—
nous empruntons quelques notes au Journal^^^ qu'a laisse le libraire parisien Hardy des événements qui se sont déroulés sous ses yeux de 1764 à 1789.
«Du dimanche 11 mai. Ce jour, fête de la Pentecôte, le Rôi, la Reine & toute la famille royale assistent à l'office du matin & de l'aprèsmidi dans l'église des religieux Minimes de Chaillot, dits les Bonshommes, où il se rend du château de la Muette, n'ayant pas jugé à propos d'aller à l'église paroissiale de Passy, attendu qu'elle était trop petite pour contenir toute la cour. (Reg. 6681, p. 348.)-
<(Du mardi 24 mai. Ce jour,, le Roi, la Reine & la famille royale, qui avaient assisté la veille à l'office dans l'église des religieux Minimes de Chaillot, y entendent également la messe & au retour, vers la fin de la matinée, se promènent sur l'herbe à l'entrée du Bois de Boulogne. Vers les sept heures du soir, ils se montrent encore tous au peuple sur le balcon du château, & paraissent se donner récipro-
('^ En 8 gros volumes. Voit les mss. du fonds franc, à la Bibl. nat., n" 6680-6687.
— M^ 191 )Hi-
quemcnt des marques de leur union & de la plus tendre amitié. (P. 349.)
«Du dimanche 5 juin. Ce jour, le Roi reçoit enfin au château de la Muette les compliments de toutes les cours souveraines, de 'Université & des autres corps sur son avènement au trône. (P. 3jj.)
«Du jeudi 9 juin... On voit le soir du même jour, dans le Bois de Boulogne, la Reine & les autres princes ou princesses se promener, non ensemble comme de coutume, mais séparément, tandis que le Roi travaillait avec ses ministres. La Reine, qui était seule dans son carrosse avec une de ses dames, ne paraissait point gaie comme à l'ordinaire, ce qui faisait soupçonner qu'elle pouvait avoir quelque- sujet de mécontentement. (P. 357.)
«Du dimanche 12 juin. Un particulier se promenant aux environs du château de la Muette, vers cinq heures du soir, y voit arriver une chaise de poste extrêmement crottée, dont les jalousies étaient absolument fermées, avec un postillon & un laquais en redingote grise. Cette chaise de poste entre tout droit dans la cour, de manière qu'on ne peut voir
s'il en descendait quelqu'un, & tout aussitôt les cavaliers de la maréchaussée, qui avaient fait ranger les curieux, annoncent à tout le monde que le Roi ne sortirait point de tout le jour, attendu que Sa Majesté travaillerait jusqu'à huit heures & demie du soir. (P. 561.) «Du mercredi 15 juin. Ce jour, on rapportait un trait du jeune roi qui prouvait de plus en plus son caraélcre bienfaisant : savoir, que, se promenant dans la cour du château de la Muette & y apercevant de pauvres femmes qui travaillaient à l'ardeur du soleil à déraciner l'herbe entre les pavés, il leur avait demandé combien elles gagnaient par jour à ce métier j à quoi l'une d'elles ayant répondu qu'on leur donnait 8 sols & la soupe, il s'était ensuite adressé au maître-jardinier pour lui faire la même question 5 mais comme il l'avait trouvé en contradiâion avec ces femmes en ce qu'il soutenait qu'elles gagnaient. 30 sols par jour & la soupe, il les avait mandées surle-champ, & d'après leur assurance réitérée en présence du jardinier qui en avait été confondu, il avait expulsé ce jardinier infidèle.»
Louis XVI ne donnait pas tout son temps à ces soins d'intérieur : c'est de la Muette qu'il data presque aussitôt le premier édit du nouveau règne : aéle bien fait, par l'incontestable sincérité, d'une part, comme par la confiance publique, de l'autre, pour donner au pays l'espérance d'un gouvernement réformateur.
«Le Roy, écrivait, des le i8 mai, Marie-Antoinette à sa sœur Marie-Christine, a donné ordre de dresser un édit par lequel il fait remise du droit de joyeux avènement, & je renonce pour ma part au droit de ceinture de la reine ^^^-^ voilà, j'espère, de quoi nous faire aimer, il est impossible d'être animé de meilleures intentions que mon mari, il tâche de faire pour le mieux 5 il est préoccupé à faire peur, étudie sans cesse ce qu'il doit faire pour être digne de sa tâche &
(*^ C'était le droit de confirmer, moyennant une taxe, les immunités d'impôts de tous les privilégiés : franchises des villes, des communautés, des corporations, des anoblis, etc. (Voir le Recueil d'/dits <à>* arrêts pour la v/Se de Paris. Paris, 1775, in-4'*; année 1774, ^- ^•) Louis XII seul, avant Louis XVI, en avait fait l'abandon. — Le droit de ceinture (qui tenait lieu de bourse), pour l'entretien de la maison de la reine, était perçu sur tout muid de vin vendu. A l'avènement de Louis XV, le droit de joyeux avènement avait produit 41 millions.
améliorer^ il travaille tant, qu'à peine si je le .vois.)) -Et plus tard : «L'Edit paroît^ le Roy a voulu Sic donner le plaisir d'en rédiger luinicme le préambule, je vous Tenvoye^^l»
' L'Édit de: la Muette, accueilli avec grande faveur, fut répandu partout 5 on en fit même de^ exemplaires^ illustrés. Il devait préluder à "d'autres nscsùrés sur la modération des dépensera Hc Itixc^àla cour : les menus (plaisirs), les 'spVétâTclcs, là chasse, les écuries, la table. Depuis la fin de 1773, Marie- Antoinette avait pris l'initiative de ne plus faire servir qu'une seule table commune au roi, à la reine, aux comtes & comtesses de Provence & d'Artois.
Louis XVI décida que les portes du Bois, toujours fermées durant les séjours de Louis XV à la Muette, resteraient ouvertes au public.
La reine y allait à pied ou à cheval, sans garde, accueillant chacun avec aflFabilité & recevant de sa propre main tous les placets. Au bout de cinq semaines de séjour, la cour partit pour Marly .& Compicgnej mais tous *les ans, en mai; le rbi-y revint, comme faisait déjà son
' t*) Bcaubt<é a gravé d'après Voysard une pièce 111-4° ^^^^ le titre : Edit du Koy donné à la Muette en iJJ^»
prédécesseur, lors de la revue des gardes françaises Si suisses dans la plaine des Sablons. Il descendait la veille au château, & se rendait sur le terrain de manœuvres par le Bois, qui, avec la porte Maillot, offrait le seul chemin direft, large & ombragé. Une voyageuse anglaise a noté les impressions qu'elle rapporta d'une de ces revues à la date du 6 mai 1784 : «Aujourd'hui grande revue dans la plaine des Sablons. Temps splendide & affluence énorme, aucune distinftion de rang ou de condition... Sa Majesté ainsi que le comte d'Artois, assez gros tous les deux, étaient fort peu à leur avantage avec leurs habits garnis de dentelles. Suivis d'une foule énorme, ils n'atteignirent qu'avec les plus grandes difficultés une des portes du Bois de Boulogne où les attendait leur carrosse pour les ramener à Versailles.
Apercevant le duc de Choiseul qui se trouvait à cette porte, le roi s'en approcha pour causer familièrement avec lui. Il lui dit que cette plaine sablonneuse l'avait presque aveuglé & qu'il était content de trouver son carrosse prêt... Mais, au moment de passer par la seconde porte, on s'aperçut qu'on en avait perdu
la clef. Ces Messieurs se mirent alors tous à l'ouvrage &, aides du second postillon, réussirent à enlever la porte hors de ses gonds. Le roi & son frère semblaient fort s'amuser de cette aventurerai»
Le 8 février 1779, le roi voulut célébrer les récentes couches de la reine en dotant cent jeunes filles pauvres, qui furent mariées à Notre-Dame en présence de toute la cour, cette fois encore en séjour à la Muette. « La reine, qui n'avait déterminé le roi à venir que dans la pleine confiance de l'accueil le plus flatteur de la part du peuple, qui s'était en conséquence rendue à Paris avec la plus grande gaieté, n'ayant entendu que des Vivent le Koi (3^ la Keine! faibles & peu fréquens, est revenue au château de la Muette de fort mauvaise humeur. . . M. le comte d'Artois, en arrivant à la Muette, s'est plaint d'avoir le torticolis à force de regarder ^^l»
Les premières ascensions aérostatiques sont un des faits les plus mémorables qui se soient produits à la Muette dans ses dernières années
^*^ Journal de M^ CradocJ^ Paris, Pcrrin, 1896; p. 24-26. (*î Mémoires secrets de Bachaumontj t. XIII, p. 279.
avant la Révolution. A cette époque, les f/fontfflfièreSy appelées aussi ^hes aeroftatiques à cause de leur forme sphérique, ne se composaient que d'une enveloppe de toile doublée de papier. A la partie inférieure se trouvait l'ouverture surmontant un réchaud à feu de paille qui fournissait l'air chaud.
Apres quelques expériences heureuses, mais toujours avec un ballon captif ou non monté, le marquis d'Arlandes & le physicien Pilâtre de Roziers décidèrent d'en faire une plus sérieuse qui eut lieu dans les jardins de la Muette, sous les yeux de Franklin alors à Passy. C'était la première ascension d'un ballon libre & monté qui consacra définitivement le succès de la nouvelle invention : il est aisé d'imaginer à quel point les esprits, à la cour & dans le public, étaient en suspens, & avec quelle ardeur ils attendaient le résultat de l'expérience. L'aérostat, construit sous la surveillance de Montgolfier chez le fabricant de papiers peints Réveillon ^1^, au faubourg Saint- Antoine, fut
^*J Dont la maison fut pillée, trois mois avant la prise de la Bastille, le 28 avril, par une foule qui l'accusait d*être hostile aux réformes.
transporté !c 19 novembre 1783 au château.
Le 21, deux jours après, tout étant prêt, les deux ascensionnistes s'élevèrent. « J'étais surpris, écrivit d'Arlandes à son ami Faujas de Saint-Fond, du silence & du peu de mouvement que notre départ avait occasionnés sur les speélateurs^ je crus qu'étonnés & peut-être effrayés de ce nouveau spe6lacle, ils avaient besoin d'être rassurés. Ayant tiré mon mouchoir, je l'agitai & je m'aperçus alors d'un grand mouvement dans le jardin de la Muette. . . C'est dans ce moment que M. Pilâtre me dit : «Vous « ne faites rien, & nous ne montons guère. — «Pardon», lui dis- je. Je mis une botte de paille, je remuai un peu le feu & je me retournai bien vitej mais je ne pus retrouver la Muette. Étonné , je jette un regard sur le cours de la rivière, je la suis de l'œil, enfin j'aperçois le confluent de l'Oise. Voilà donc Con-. flans ! Et nommant les autres principaux coudes de la rivière j je dis : Poissy, Saint-Germain, Saint-Denis, Sèvres! Donc je suis encore à Passy ou à Chaillotf En eflet, je regardai par l'intérieur de la machine, & j'aperçus sous moi la Visitation de Chaillot. M. Pilâtre me dit
en ce moment ; « Voilà la rivière & nous bais- « sons. — Eh bien, mon cher ami, du feu! n Et nous travaillâmes. Mais au lieu de traverser la rivière , comme semblait l'indiquer la direction qui nous portait sur les Invalides, nous longeâmes l'île des Cygnes, rentrâmes sur le lit principal de la rivière, & nous le remontâmes jusqu'au-dessus de la barrière de la Conférence ^^l» Après ce voyage un peu mouvementé de dix-sept minutes , les deux voyageurs mirent pied à terre à la Butte aux Cailles, près de la route de Fontainebleau. Sous la ^roteâion d'un sergent de la garde accouru, e ballon fut plié & mis en' sûreté chez Réveillon qui l'avait construit, tandis que le duc de Chartres, qui avait suivi en carrosse le ballon dans sa course ^^^, arrivait sur les lieux pour s'enquérir de l'état des deux voyageurs. Enfin d'Arlandes rentra seul à la Muette, quittant son compagnon qui avait perdu son habit dans
(•^ Faujas de Saint-Fond, Description des expériences 4e la machine aéroSiatique de MM, de Montgplfier. Paris, 1784 > t. II, p. 24.
^^^ Ainsi qu'un courrier de la duchesse de Polignap, gouvernante des Enfants de France, qui s'était beaucoup intéressée aux apprêts de Texpéricnce.
la cohue de Tatterrisscment^ & n'était plus présentable. Ce fut la fin d'une journée historique & la consécration de la grande découverte.
Nous nous en voudrions de clore ces souvenirs si développés déjà, pourtant si rapides, sans dire un mot d'un établissement populaire, tout voisin, mais complètement indépendant de la Muette, qui jouit en son temps d'une grande renommée, & a transmis l'écho de son nom à notre époque. Au début du xviif siècle il n'y avait près de la Muette qu'une grande pelouse où l'on dansait en plein air 5 c'est vers 1770 seulement qu'un certain Morisan, garde de la porte de Passy, obtint du prince de Soubise, gouverneur de la Muette, la permission d'enclore le terrain de danse pour créer un établissement fermé sous le nom de Kanelagh, emprunté à un établissement analogue de Chelsea, près de Londres (^l Sur le bord de la grande allée éclairée de lanternes suspendues aux arbres, de petites pièces à manger étaient couvertes & fermées. Au centre , une rotonde portant sur
(*^ Créé par lord Ranclagh^ qui bâtit une rotonde où Ton donna des concerts & oh. l'on dansa ensuite.
des colonnes de pierre recevait les musiciens : le public circulait au-dessous. Le bal du Cours, au Ranelagh, s'ouvrit en juillet 1774 : bal public de tenue assez libre, où les amateurs se rendaient après avoir dîne à Passy, il n'eut pour débuter qu'un succès médiocre, jusqu'au jour où la reine ^^^, qui aimait beaucoup la Muette, commença à se mêler aux danses avec ses dames : comme elle redoutait les refroidissements dans un endroit trop exposé à l'air, le bon Moisan couvrit le bal d'une toiture en ardoise. Ce fut le signal de la vogue : la reine y vint plus souvent, même avec la famille royale. La Révolution éloigna la cour & finalement la Terreur vit fermer la salle.
Nous n'ajouterons que peu de mots sur la Muette. En 1788, les temps devenaient difficiles & commandaient l'économie. Le roi supprima le poste de gouverneur & ordonna de
f*) Elle fut k la tête des dames patronnesses qui protégèrent le nouvel établissement. C'est k la Muette qu'un peu plus tard elle donna audience ^k un jeune artisan de Strasbourg, le pauvre mais génial Erard, qui devait créer pour ainsi dire de toutes pièces en France l'industrie des pianos, & devenir un jour le propriétaire des restes de la Muette.
démolir le château en même temps que celui de Madrid 5 tandis que ce dernier disparaissait graduellement sous la Révolution, la Muette, plus favorisée, ne perdit qu'une partie de son parc, vendue en 1791 & défrichée. En janvier 1793 y ^^ tcmit en vente la Muette : un lot , comprenant le pavillon de gauche avec les communs, fut acheté par un particulier 5 le corps de bâtiment principal, avec une grande Partie du parc, ne trouvant pas acquéreur, fut oué sous le Direâoire à Talleyrand.