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«Le roi est retourné à Meudon, le prince de Conti donnait un gros souper à Clichy} M. d'Armenonville, garde des sceaux & capitaine des chasses du Bois de Boulogne, avait deux tables de vingt couverts dans le château de Madrid. Le roi reste toujours à Meudon ôc fait très souvent des parties de chasse dans le Bois de Boulogne 5 c'est son plaisir ^^^.»
M"" de Charolais, petite-fille du grand Condé, & sa sœur M"* de Clermont habitèrent le château, probablement jusque vers 1753, y favorisant les rendez-vous galants de Louis XV : ce dernier, pour échapper aux indiscrétions, se rendait souvent de la Muette à Madrid par une grande route allant tour droit d une maison à Tautre^ on fermait alors la route par des barrières.
Vers 1750, un ancien officier des gardes du corps du comte de Clermont, Leroi, s'était retiré dans une jolie maison de campagne du faubourg Saint-Antoine pour se livrer à l'élevage, alors assez nouveau encore, des perdrix rouges & des faisans dorés & argentés. Son
<*î Journal de BarbieTj éd. Villegille, t.I; juin 1723.
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habileté à vaincre les difficultés techniques lui fit bientôt une grande réputation : les étrangers de distinélion se Élisaient un plaisir de visiter son établissement. Le comte de Clermont y alla, & raconta à la cour ce qu*il avait vu. Làdessus, le prince de Soubise, gouverneur des châteaux de Madrid & de la Muette, capitaine des chasses du Bois de Boulogne, se rendit compte par lui-même des procédés employés pour acclimater le faisan doré de la Chine, alors si rare en France. Il fit au roi un rapport si élogieux que Louis XV désira créer une faisanderie pareille aux Menuls-lez-Saint-Cloud, à la porte du Bois de Boulogne, pour peupler celui-ci de perdrix r'ouges & de faisans. Très heureux au faubourg Saint-Antoine & ne demandant qu'à y rester, Leroi ne montra pas grand empressement à accepter cette charge avec le poste de portier du Bois. Passionné pour la chasse, Louis XV se montra, lui, plus impatient : à la fin de 1771, Soubise convoqua Leroi, discuta la question avec lui & lui concéda tous les bâtiments élevés ou à élever des deux côtés de la porte, les enclos pour les couvées, les parcs pour les jeunes oiseauxj de la porte
-+*( 117 >**- ' Boulogne i celle de Longchamps un terrain : 25 arpente y fut consacre,
A l'approche du printemps de 1773, Lcroî, rès de longues tergiversations, alla s'installer X Menus, &, par son expérience & son zèle, utralisa tous les inconvénients de son nouau séjour : la première ponte de cette année passa même toutes les espérances. Louis XV,
est vrai, ne profita guère de sa nouvelle sanderiCi il mourut dès l'année suivante.
suis XVI témoigna à l'établissement le même térèt que son prédécesseur; obligé, par l'épimie qui le chassait de Choisy, de se réfugier a Muette, il profita du voisinage pour visiter
maison des Menuls. Encouragé par la safaélion du roi, Leroi arriva à peupler de rdrix & de faisans le Bois de Boulogne,
jusqu'aux plaines voisines & aux hauteurs : Saint-Cloud} dans le cours d'une chasse I 1783, le roi en tua plus de cent dans cette gion. A la Révolution , nous perdons sa trace;
qui est hors de doute, c'est que ses faisans en ont pas laissé plus que lui sur son ancien train.
Nous savons déjà que l'on se battait au Bois
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de Boulogne comme en maint autre endroit à Paris 5 l'usage des duels se poursuivit au XVIII* siècle comme dans les siècles précédents. Entre plusieurs autres, il nous suffira d'en rappeler deux.
Un tableau du peintre Em. Bayard, exposé au Salon de 1884 sous le titre diUne affaire d* honneur, représentait deux jeunes femmes, le corps nu jusqu'à la ceinture, & croisant Tépée. Ce n'était pas, comme on eût pu le croire, le fruit d'une fantaisie d'artiste, mais le souvenir d'un épisode très authentique qui remonte aux premières années du règne de Louis XV.
En août 172 1, un noble ruiné par la banque-* route de Law, l'ex-garde du corps de Chassé finit par se faire comédien. Sa belle voix & le mérite de son jeu d'une part, l'agrément de ^^ manières de l'autre, le rendirent célèbre & surtout le bienvenu, /ï^^i^Z/tf/^ auprès des femmes. Deux d'entre elles, une jeune Française & une . jeune Polonaise, trahirent leur jalousie & résolurent de se le disputer l'épée au poing, au Bois de Boulogne. A peine sur le terrain, la Française fut blessée 5 pour la guérir, on ne trouva rien de mieux à faire que de l'enfermer dans
un couvent 5 la Polonaise fut expulsée. « Pendant le brouhaha que causa cette aventure.
Chassé demeura chez lui, étendu sur une chaise longue, comme une femme sensible qui a eu le malheur de voir deux de ses adorateurs se battre pour elle. Il recevait ainsi les visites de ceux qui venaient le complimenter. Le roi lui envoya dire par le duc de Richelieu de cesser ce manège. « Veuillez dire à Sa Majesté, répliqua Chassé, que ce n'est pas ma faute, mais celle de la Providence qui m'a créé l'homme le plus aimable du royaume. — Faquin, fit le duc, apprenez que vous ne venez qu'en troisièmes le roi passe avant vous, & moi après le roi ^^K »
Plus d'un demi-siècle après, un autre duel mit aux prises le comte d'Artois & le duc de Bourbon ^^\ « L'anecdote concernant M""" la duchesse de Bourbon & M. le comte d'Artois fait tant de bruit qu'on ne peut se refuser à la
^^> M/mires de M^ Du Barry, Paris, 1829; t- IV, p. 42.
^') Plus tard prince de Condé, devenu le chef de l'émigration & mort en 1830 dans des conditions mystérieuses. D*abord très amoureux de sa femme qu'il avait, k peine âgée de quinze ans, épousée en 1770, bien qu'elle eut six ans de plus que lui, il avait bientôt glissé \ la froideur.
croire. C'est au bal du mardi-gras à l'Opéra j
que s'est passée l'aventure. Il faut savoir avant **
qu'une jeune madame de Canillac, très jolie personne atuchée à M"® la duchesse de Bourbon, avait plu au prince 5 que la princesse indignée témoigna son mécontentement à M'"*' de Canillac, ce qui obligea celle-ci à se retirer. Depuis, elle a plu au comte d'Artois qui se détourna de la duchesse de Bourbon, ëi ce prince, masqué, lui donnait la main au bal. Elle fit connaître la duchesse de Bourbon à Son Altesse Royale qui , la tête un peu chaude de vin, à ce qu'on assure, lui dit : «Je vais «vous venger», & eiFeâivement entreprit le , masque qui conduisait la princesse 3 c'était précisément le beau-frère de M™* de Canillac. Il supposa que sa dame était une fille de la plus basse espèce & se lâcha en conséquence eii propos outrageants. La duchesse furieuse, ne sachant absolument à qui elle avait affaire, voulut le voir en levant la barbe du masque du comte. Celui-ci, bouillant de colère, prit le masque de la comtesse à deux mains & le lui brisa sur le visage. Elle avait reconnu l'Altesse Royale, &, croyant ne pas l'être, avait jugé de
la prudence de laisser tomber cela. Malheureusement le comte d'Artois s'en est vanté 5 alors les princes ont été demander satisfaélion au roi de l'insulte. Sa Majesté a répondu que son frère était un étourdi, mais il n'a lait encore aucune réparation, ce qui désole la maison. Deux jours après, dans un souper, la duchesse déclara, en rapportant cet incident, que le comte d'Artois était le plus insolent des hommes, & qu'elle avait été sur le point d'appeler la police pour le faire arrêter. Le propos se répandit, & le public, qui déjà n'aimait pas la famille royale, prit parti contre le comte d'Artois.
« Le roi, craignant les suites de la vengeance que respirait la maison de Condé, avait ordonné au chevalier de Crussol, un des capitaines des gardes du comte d'Artois, de ne pas le quitter. Ce prince a enfin consenti à feire à M"** la duchesse de Bourbon une réparation convenable en déclarant qu'il n'avait jamais eu l'intention de l'insulter, & qu'il ne la connaissait point au bal. Cette satisfaction a eu lieu hier à Versailles, en présence de toute la famille royale & des princes du sang.
«La scène de réconciliation ne pouvait avoir lieu à Tcgard du duc de Bourbon 5 ce prince, dans l'entrevue à Versailles, par un geste d'appel a fait connaître formellement son mécontentement au comte d'Artois. Le dimanche ce prince a fait savoir au duc de Bourbon qu'il se promènerait le lundi matin au Bois de Boulogne, près de la porte des Princes. Le dernier s'y est rendu dès 8 heures , mais le premier ny est arrivé qu'à 10. Dès que M. le comte d'Artois l'a vu, il a sauté à terre &, allant droit à lui, il lui a dit en souriant : « Monsieur, le public prétend que nous « nous cherchons ». — M. le duc de Bourbon a répondu , en ôtant son chapeau : « Monsieur, (( je suis ici pour recevoir vos ordres. — Pour « exécuter les vôtres, il faut que vous me perce mettiez d'aller jusqu'à ma voiture. » Ils se sont écartés, & seuls ils ont commencé un combat en chemise dont beaucoup de gens ont été témoins. Il a duré 6 minutes, & cependant avec tant d'égalité & d'adresse sans doute, qu'il n'y a pas eu une goutte de sang répandue. Alors le chevalier de Crussol est intervenu, & leur a ordonné de la part du Roi de se se-
parer. « Ce n'est pas à moi à avoir un avis, a « repris le comte d'Artois, c'est à M. le duc « de Bourbon à dire ce qu'il veut 5 je suis « ici à ses ordres. » — Monsieur, a répliqué « M. le duc de Bourbon, je suis pénétre de « reconnaissance de vos bontés, & je n'oublie- « rai jamais l'honneur que vous m'avez fait. » M. le comte d'Artois, ayant ouvert ses bras, a couru l'embrasser & tout a été dit. Pendant le combat, on avait fermé les portes du Bois de Boulogne, mais il était déjà rempli de monde. Le duc de Chartres (frère de la duchesse de Bourbon) était occupé à tracer un emplacement dans la plaine des Sablons pour une course lorsqu'on le lui a appris ^^l»
En 1788, la situation politique s'assombrissait, & l'on parlait d'économies^ un édit royal ordonna de vendre ou démolir les châteaux de la Muette, Madrid, Vincennes & Bloisj l'exécution en fut cependant différée. La Révolution, peu clémente au château du Bois de Boulogne, se hâta de réparer le retard de la
^•J Bachaumont, Mémoires secrets, t. XI, 14-17 mars 1778 ; complétés par les Mémoires de Besenvalj Paris, 1821, t. II, p. jo et suiv.
monarchie^ en 1792 & 1793, 1^ château de Madrid, qui avait coûte 7 millions, & le parc attenant ftircnt vendus en adjudication publique aux entrepreneurs Borne & Leroy pour la somme de 200,000 francs. Les acquéreurs dépecèrent & vendirent au détail tous les matériaux, plomb, marbres, belles boiseries sculptées des appartements 5 le meilleur passa à l'étranger 5 les faïences émaillées de Délia Robbia frirent cédées à vil prix, il faut bien l'avouer, à un entrepreneur de pavage qui les jeta sous le pilon & les convertit en ciment. Restaient les épaisses murailles : la solidité de la construftion & la dureté du mortier en opposaient les plus grandes difficultés à la démolition 5 on tenta de calciner les blocs par le feu 5 rien n'y fit, & il fallut se résigner à recourir à la pioche pour en venir à bout. Le morcellement final du terrain ne laissa subsister du château qu'un nom.
Nous avons donné plus haut une mention fugitive à l'abbaye de Longchamps dont le site voisin détermina en son temps le choix de François P' pour l'emplacement du nouveau
château de Madrid. Bien des faits historiques, en effet, il importe de le répéter, & des plus intéressants, se sont déroulés dans ce Bois de Boulogne où Tobservateur superficiel n'aperçoit que le théâtre des menus faits quotidiens de la vie élégante & frivole, aussitôt emportés par le vent qu'éclosj l'histoire, qui fait son profit des moindres choses, a le devoir de les recueillir. A ce titre, la maison plus ou moins religieuse qui tint une place, & non des moindres, dans l'histoire des mœurs privées de notre capitale durant la période qui précéda la Révolution, a le droit d'être remise en lumière & signalée à l'attention oublieuse de nos contemporains.
Longchamps fut fondé par une sœur de saint Louis, Isabelle. Résolue à quelque fondation pieuse, la princesse consulta Hémeric, chancelier de l'église de Paris, sur la forme à lui donner : hôpital ou couvent .^^ L'homme d'église opina pour un couvent que le roi décida en 1255 de fonder dans la foret de Rouvray 5 dès Tannée suivante il en posa la première pierre, & quatre ans après, en juin 1260, les premières religieuses, des Clarisses de Tordre de Saint-François, y entrèrent. Le roi continua
jusqu'à la fin sa protcftion au nouveau monastère. « Il fist Tabbaïe des Cordelières de Saint- Clou, que sa suer madame Ysabiaus fonda par son otroi. . . & lour donna grans rentes pour elles vivre^^^ » 5 & en 1270, à la veille de son départ pour la dernière croisade, « il fut à Longchamps, entra dans le chapitre & demanda à genoux les prières des religieuses ^^^ ».
La royale fondatrice, sans prendre ellemême rhabit, passa dans la maison la fin de sa vie 5 morte en 126g efi odeur de sainteté, elle fut placée dans une châsse & exposée à la vénération publique 5 ce n*est pourtant qu'au xvi* siècle, en 1517, que se répandit pour la première fois la réputation miraculeuse de ses reliques : elle guérissait, dit-on, les malades, rendait aux boiteux, aux aveugles l'usage de leurs organes. Le légat Adr. de Boissy chargea le doyen de Bougival, Ant. Balenier, d'une enquête, & après avoir établi l'authenticité des
(^^ JoiNviLLE, édit. de la Société de l'histoire de France, p. 249 & 257.
(*^ Lenain de Tillemont, Vie de saint Louis j éd. de Gaulle, t. Vy p. 1335 d'après le ms. de la Bibl. nat., 2013 his du Supplément français.
miraclcs, il en informa le pape qui prononça la canonisation en 1521. De là l'origine des pèlerinages de Longchamps.
Tout, d*abord, y marcha à souhait, &*la mémoire des deux fondateurs prêta assez de prestige à la maison pour que sa règle fût offerte par Nicolas IV en modèle aux Cordelières du faubourg Saint-Marceau qui venaient de s'établir sous la proteélion de la reine Marguerite. Une fille de saint Louis, Blanche de France, veuve de l'infant Ferdinand, chassée de Castille par son beau- frère Sanche, vint en 1275 chercher un refuge à Longchamps où elle s'éteignit en 1320 dans la tristesse & l'oubli. En 13 13, Philippe le Long présenta comme novice à l'abbaye sa fille Blanche, âgée seulement de cinq ans. Lui-même, après divers séjours en 1319 & 1321, y mourut au commencement de 1322. Puis le sort de ce couvent fut celui de tous les autres, ou peu s'en faut : devenu par les libéralités successives des r©is & de la noblesse fort riche, enorgueilli par l'entrée au nombre de ses religieuses de personnes de marque, il se corrompit, la discipline & les mœurs se relâchèrent dès la fin du xiv* siècle.
Soustraite à Tautorité du roi comme à robédience cpiscopalc, la maison ne relevait que du pape, & son abbesse défendait ses droits avec une âpreté qui suscita plus d'un conflit. A l'origine, le roi & la reine seuls ou un cardinal pouvaient entrer avec une escorte d'honneur j le supérieur général de l'ordre lui-même ne pouvait j amener plus de deux personnes.
Encore au xv* siècle le général des Franciscains prétendit exercer une inspeâion de la maison 5 mal reçu par l'abbesse, il réclama la déposition de celle-ci, ne l'obtint pas & dut céder. Louis XIV lui-même, en 1676, dut s'incliner devant le séculaire privilège : ayant voulu faire nommer une abbesse de son choix , il se heurta à la résistance des religieuses & n'insista pas.
Les nobles seules étaient admises parmi les religieuses de chœur. La règle, œuvre de la fondatrice, était sévère, & il fallait une résolution singulièrement trempée pour l'observer : confession & communion, jeûne & maigre étaient fréquents, & le silence de rigueur, sauf en de rares occasions. Les grilles étaient faites de barreaux très épais, & le parloir toujours surveillé par deux écoutemes. Au dortoir, les rehgieuses
n'avaient que des paillasses, & Tabbesse de son lit devait les avoir toujours sous les yeux 5 au XV* siècle les paillasses furent remplacées par des matelas, & le dortoir par des cellules particulières.
Outre de vastes terres dans les villages voisins, Longchamps possédait une grande partie du Bois dont il tirait son combustible, y entretenait le bétail nécessaire à sa subsistance, une ferme & un moulin. Henri IV, puis Louis XIV rachetèrent successivement les divers droits d'usage.
L'église renfermait un certain nombre d'œuvres d'art : d'abord le mausolée du comte de Dreux, Jean II, grand chambrier de France (+1309), statue en marbre blanc sur un sarcophage de marbre noir 5 puis des tableaux :
une Afiotnption, une Annonciation, une Adoration des bergers, le Sacrifice d* Abraham, Sainte Anne enseignant la leiture a la Vierge, les Saintes Femmes près du corps du Chrift, une Descente de Croix, un Saint Bnmo; presque toutes ces œuvres d'art disparurent au cours des guerres de religion. Plus tard vint s'y adjoindre un tableau de Philippe de Champagne, où le grand artiste du
xvii" siècle représentait la fondatrice à genoux en costume religieux offrant à la Vierge le plan de sa maison : ce dernier disparut en 179 1. Seules quatre statues de vierges gothiques du XIV* siècle furent sauvées par Lenoir & recueillies dans son Musée des monuments français.
Durant les préliminaires du traité de Brétigny (mai 1360), le jeune régent était serré de près par les Anglais dans sa capitale : les religieuses, craignant le pillage & les violences de l'ennemi, vinrent se réfugier à Paris, abandonnant leur maison aux déprédations des soldats. A son retour vers la fin de Tannée, Tabbesse dut y exécuter maintes réparations, & celles-ci se poursuivirent durant les trois siècles suivants : plus d'une fois le manque d'argent en rendit le payement fort malaisé, & il fallut recourir à des emprunts 5 une fois même, au xiv* siècle, vendre des reliques. C'est l'histoire famélique & piteuse de la plupart des maisons monastiques du moyen âge.
La guerre étrangère, puis les luttes civiles entre Armagnacs & Bourguignons, chassant sans cesse les religieuses de leur asile, furent fatales à l'observation de la règle comme à la
fortune de la maison. La paix conclue avec r Angleterre, les religieuses de Longchamps crurent enfin pouvoir respirer : les troubles civils du XV f siècle & le siège de Paris au temps de la Ligue apportèrent de nouvelles alertes. Henri III, déjà, témoin des embarras croissants de la maison, songea un instant à la fermer & à transporter le personnel ailleurs : il fallut toute l'insistance de Tabbesse pour détourner le danger. Henri IV, lui, ne songea pas à fermer l'abbaye : il s'y trouvait trop bien. Adroit à tromper les ennuis d'un siège interminable, il promena ses plaisirs de Montmartre à Longchamps & trouva dans cette dernière maison une maîtresse, Catherine de Verdun, qui lui resta longtemps attachée. « Ce jour le Roy aiant quitté la religion de Montmartre pour aller à celle de Longchamp, le mareschal de Biron, se trouvant à son disner & aiant envie de faire rire le Roy, lequel estoit fort prié & importuné en ce temps de changer de religion, lui va dire : « Sire, il y a bien des « nouvelles. — Et quelles sont-elles.^» dit le Roy. — (( C'est que chacun dit à Paris que (( vous avez changé de religion. — Com-
« ment cela? » dit le Roy. — « Celle de Mont- (( martre à Longchamps » , respondit M. le Mareschal. — « Ventre saint-gris! dit le Roy, la (( rencontre n'en est pas mauvaise, s'ils se vou- « loient contenter de ce changement ^^\ » Ces troubles incessants, les déplacements continuels des religieuses obligées de fuir devant les périls de guerre ne contribuaient pas à rendre le régime très canonique & encourageaient tous les désordres. «(Un mien ami) me conta qu'ung homme de qualité de ceste ville l'avoit voulu souvent desbaucher pour le mener en telle religion de femmes, d'ici autour, qu'il voudroitj & qu'il le mettroit à mesmes, pour jouir tout à son aise & coucher avec celle qui lui viendrait plus à gré 5 mesmes, depuis huift jours, à Longchamps & à Gif, où on besongnoit plus librement qu'au plus célèbre bordeau de la ville de Paris ^^l » Ces mœurs étaient peu faites pour inculquer des idées religieuses à des femmes si fort distraites par les bruits du monde, & dont plusieurs, au
f') Keffffrv- Journal de VESioile.
(«) Ihid.
cours du XVII® & du xviif siècle, se retirèrent dans d'autres maisons.
Au xvif siècle, un réformateur plus qualifié que Henri III, saint Vincent de Paul, fit sur l'état du couvent une nouvelle enquête dont il soumit le rapport ^^^ à Tarchevcque de Paris. Il attribuait la décadence morale à l'indifférence des supérieurs & à leurs querelles intestines. « Depuis deux cents ans la bonne odeur de Jésus-Christ a cédé la place au renversement de l'ordre & à la corruption des mœurs. Les parloirs ne sont point fermés, ils sont accessibles aux premiers venus que la plupart des religieuses viennent entretenir seules & sans témoins, à l'insu de l'abbesse & souvent malgré elle. Les reâeurs du monastère sont bien éloignés de diminuer le mal, ils l'augmentent plutôt, surtout les confesseurs, en venant la nuit, à des heures indues, s'entretenir avec les religieuses. L'abbesse ayant défendu à une jeune i:eligieuse de recevoir un jeune homme de mœurs corrompues & qui
^'^ Texte latin avec traduâion française, par J. L. [J. Labouderie]. Paris, Moutardier, 1827. Pièce.
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n'était pas son parent, avec lequel elle avait des familiarités qui causaient du scandale, le père provincial a autorisé ces familiarités. Le bruit court que le jeune homme a donné une forte somme d'argent au provincial pour obtenir la permission.
«Les confesseurs ont souvent ouvert les tribunaux destinés à l'expiation des péchés à des hommes du monde & les y ont enfermés...
Lorsque, pour éviter les fléaux de la guerre, toute la communauté a été contrainte de se retirer dans la capitale, la plupart des religieuses y ont occasionné du scandale par leur perversité, en passant des jours entiers dans les maisons & dans les chambres des particuliers, seules avec des hommes seuls. Plusieurs religieuses portent des vêtements inconvenants & immodestes, elles paraissent au parloir ornées de rubans de couleur de feu, elles ont des montres d'or, & se servent de gants parfumés appelés gants d'Espagne. Lorsqu'un ecclésiastique très pieux en eut averti l'abbesse, elle répondit qu'elle ne pouvait réprimer le mal, & qu'elle le suppliait d'en parler lui-même aux religieuses. L'ecclésiastique s'acquitta de sa
commission & n'en tira que des paroles ofFcnsantcs, irrévérencieuses. » Saint Vincent de Paul concluait en proposant de détacher complètement la maison de l'obédience de ses supérieurs les frères mineurs de l'ordre de Saint- François, première cause de tout le mal par leurs conseils & leurs encouragements, & de la soumettre au contrôle direft de l'archevêque de Paris. L'enquête, en fin de compte, resta sans résultat, & l'esprit de désordre ne cessa de régner jusqu'à la fin.
Ce n'est pas sans raison que Diderot, au siècle suivant, conduisit sa religieuse à la voluptueuse abbaye de Longchamps au sortir du couvent de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine ^^' : l'abbesse lui en fait l'accueil le plus courtois. «Mademoiselle, vous savez la musique, vous chantez : nous avons un clavecin 5 si vous le vouliez, nous irions dans notre parloir. » Le train de la maison était donc singulièrement mondain, & si le rapport de saint Vincent de Paul a été attaqué dans son authen-
(^^ Voir ses Œuvres complkesj éd. Assézat & Tourneux, t. II, p. 35 & suiv.
ticité ^^\ il est certain que la proximité de Paris, la parente des religieuses avec des familles en général riches & influentes, leurs relations avec des cercles mondains, leur amenaient des visites galantes & un peu dissipées 5 puis les malheurs & les pertes qu'elles essuyèrent leur imposèrent bien des démarches inattendues. Enfin es entraînements d'un siècle, le plus galant qui fût jamais, forcèrent les portes de la maison. Les irrégularités, au surplus, remontaient haut, car dès le xvi" siècle les documents nous apprennent que le monastère était le théâtre d'une conduite assez discutable : les nonnes recevaient dans leur cellule qui bon leur semblait, & la jeunesse dorée venait y chercher des distrayions peu catholiques. Enfin une bulle de Grégoire XIII avait désigné ce monastère comme station d'un pèlerinage jubilaire 5 les inconvénients en amenèrent l'évêque , de Paris, Pierre de Gondi, à remplacer cette station par celle de l'église Saint-Roch, mais la célébration des fêtes religieuses y continua avec
^*) Cochcris, dans sa réédition de l'abbé Lebeuf, t. IV, p. 283 , attribue cette pièce au savant abbé Laboudcric luimême.
son ancien éclat. Il était de bon ton d aller prier sur la tombe de sainte Isabelle, puis, au xviu* siècle, d'assister aux offices chantés des Ténèbres les mercredi, jeudi & vendredi de la semaine sainte. Les nobles & les gens riches y allaient, les courtisans s'y coudoyaient avec les magistrats, & les femmes faisaient assaut d'élégance. L'émotion fut au comble quand une cantatrice de l'Opéra, M"' Le Maure, y attira une assistance plus bruyante que recueillie. Adulée & fêtée, elle l'était non sans raison : à une admirable voix elle joignait un incomparable talent d'aftrice, et malgré certaine disgrâce physique, une étonnante noblesse à la scène ^*l En 1727, la prise de voile de M"* Le Maure provoqua un désappointement universel^ mais l'artiste, en se retirant dans le monastère, y apporta ses habitudes mondaines 5 l'abbesse, entraînée par le courant, la pria de chanter : elle le fit avec un tel déploiement de musique instrumentale que les Parisiens accoururent en foule, & la chapelle fut bondée au
^^^ « Cette sublime aélrice, si connue par sa belle voix, sa laideur & ses caprices. » {M/moires secrets de Soulaviej t. I, p. 141.)
point que Ton ne put fermer les portes 5 ce fut un concert profane que tout Paris revint entendre chaque année dans la semaine sainte. Au bout de trois ans, M"* Le Maure quitta Tabbaye, mais le pli était pris. La maison, fière du prestige qui en rejaillissait sur elle, décidée aussi par. l'appât de riches aumônes, attira des chanteurs choisis jusque dans les chœurs de l'Opéra, sous prétexte de concerts spirituels. Le public trouva dans l'excursion de Longchamps un prétexte pour exhiber les toilettes printanicres^ le scandale grandit, & maintes quêteuses se montrèrent en costumes peu monastiques. Un contemporain anonyme décrit la physionomie de ces concerts vers 1770 : (( La célébrité des Lamentations de Longchamps nous détermina à les aller entendre, & ce fut de toutes nos pratiques de piété, celle dont je fus le moins content. Il se forme à ces sortes d'assemblées une émulation de voix & d'instruments qui ne paraissent se surpasser que pour briguer de nombreux suffrages. Les musiciens s'y rendent comme à l'Opéra , avec un extérieur d'effronterie qui révolte. La moitié des assistants oublient l'objet qui devrait les y
attirer pour ne s'occuper que de la mélodie des sons & de la beauté des vibrations & des roulades 5 on y parle, on y rit, on y éclate avec aussi peu de ménagement que dans un marché.
Une quêteuse, entre autres, s*y fit voir dans une parure peu faite pour exciter la dévotion^^^ » L'archevêque Christophe deBeaumont, celui-là même qui eut maille à partir avec Jean-Jacques, s'inquiéta de voir changer une église en théâtre, & en fit fermer les portes au public. Les religieuses restèrent seules à célébrer l'office de Ténèbres, Les Parisiens n'en continuèrent pas moins à défiler dans les Champs-Elysées & l'allée du Bois de Boulogne ^ ne pouvant plus entrer dans la chapelle, ils se contentèrent d'en faire le tour, & au lieu de « faire Ténèbres » , ils (( firent Longchamps » : les dames étalaient leurs toilettes & leurs bijoux, paradaient dans les équipages les plus luxueux, les gentilshommes & ceux qui en prenaient les allures y saluaient les femmes de la société aussi bien que les demi-mondaines. Les Mémoires du temps de Louis XV& de Louis XVI abondent
^^^ Voir V Histoire de Laurent Marcel, ou V Observateur sans préju^s. Paris, 1779.
en détails scandaleux sur la question. « Pendant la semaine sainte (1742), il a fait extrêmement beau, ce qui a favorise le concours ordinaire de « tout Paris » aux Ténèbres de Longchamps, ou, pour mieux dire, à la promenade dans le Bois de Boulogne. M*^'' Leduc y a paru le mercredi & le jeudi saints. Elle y a été de Paris avec deux compagnes, dans un carrosse à six chevaux, & il y avait dans le Bois de Boulogne, pour la promener, une petite calèche toute neuve, que le prince ^^^ avait fait faire, bleue & argent, & en dedans de velours bleu brodé en argent, attelée de six petits chevaux pas plus forts que des ânes : cela était de la dernière magnificence. M^* Leduc, pleine de diamants, a été vue ainsi de tout Paris. Cela a non seulement blessé Tamour-propre de toutes les femmes, mais cela a fort scandalisé le public, & a donné lieu à des chansons très' vives contre M. Tabbé qui a eu, dit-on, une forte réprimande de M"'*' la Duchesse sa
^'J Le comte de Clermont, de la famille des Condés, prince du sang & abbé commendatairc de Saint-Germaindes-Prés, qui avait déjk donné k sa maîtresse, une fille d*Opéra, un hôtel dans la rue Richelieu.
inère^^^. Le roi a fait une chanson, la plus jolie de toutes, sur M. le comte de Clermont :
Un char à ta catin.
Mon cousin?
Ce neB pas son allure; Le coche à Fataclin ^^\
Mon cousin.
Et un habit de bure,
Mon cousin :
Ah! voilà l'aUure, f allure.
Mon cousin.
Oh! voilà son allure ^^^ !
^*^ BoiSJOURDAiN (Mélanges htSforiques, t. III, p. 91) ajoute à cette anecdote quelques détails qui se terminent ainsi : « Voici une affiche qu'on a faite a ce sujet :