‹ Études sur le PéloponèseChapitre 19 sur 66 · LA NÉDA · texte numérisé non relu

LA NÉDA

Itnie, les corniiiuiiications dont parle Pausaiiias '. D'autre part, la distance qui les séparait de Spaiie neserait p is assez considérablement augmentée pour rendre encore plus incroyable l'incursion d'Aristomène , qui, parti d'Ira vers la nuit close avec son bataillon sacré, pillait Amycles avant le lever du soleil *. De plus, un vers de la Pythie semble indi(pier qu'Ira était tout près des Rapides de laNéda:« N£<îyi;6>.iy.oppQovij^wp^. w En dernier lieu, s'il est peiniis d'attacher un sens précis à une épithèle poétique, il est à remarquer que l'aspect de la montagne de Kara-Mustapha ne dément nullement le nom de blanchâtre, que lui donne le poëte Rhianus :

De toute manière, c'est aux bords de la Néda qu'Aristomène se retiia; c'est là qu'il défendit pendant onze ans les dernières limites de sa patrie avec un courage et une opiniâtreté qui donnent tant de caractère aux guerres de Messénie, et inspirent pour les Messéniens un intérêt si voisin de l'admiration.

La JNéda, instrument de la fatalité , annonça la

' Pa us. , Messén . ^ \ V 1 1 1 .

' Ibifl.

\yt AKCADii:.

|)iemièie la ruine (|tii s'apjjiDcliait. l.'oiacle tie Delphes avail piéclit (|u'lia succomheiail tiuaiicl lin bouc boiraif dans lu J\cd(i. Je ne sais si les Messéniens piiient les piécaulions nécessaires pouienipêclier ce mallieui-; mais Â[)ollon ne révèle l'avenif aux mortels (|u'avec des jeux de mots \)\opies à les aveugler et à rendre la destinée inévitable. Tpocyo; signifie à la fois, en Messénie, hoac et Jii^iiicr sauva g(\ Or, un devin aperçut un joui- luj figuier sauvage (|ui se penchait vers la Néda et v baignait Textrémilé de ses brandies. Dès lors, tout esj)oir- lut pertlu ; la prise d'Ira suivit de près.

Il ne faut pas s'étonnei* si aucune ruine n'indique le derniei- asile des dernieis Messéniens. Ce ne t\it qu'un établissement passager, un t amp retranché et non une ville. Si quelques constiuctions avaient été élevées, la haine des vainqueurs ne dut pas laisser pierre sur pierre: le temps compléta leur œuvre.

C'est encoie aux environs des cascades de la Néda, à trente stades au-dessous de Phigalie, cpj'il faut chercher le mont Elaion et l'antre de Cérès la Noire. La déesse s'y retira apiès l'enlèvement de Proserpine ; cachée aux regards des dieux et des hommes, elle abandonna la terre à la famine et à la tiesolalion '. Pan, qui j)arcourait en chassant

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les nionlagnes de sa clière Arcadie, la hou va couverte de vêteinenls de deuil. Il annonça celte nouvelle à Jupiter; les Parf|ues, envoyées veis la déesse, paivinrent à fléchir sa colère et à calmer sa douleur. Les Pliigaliens lui élevèrent dans l'antie même une statue en bois (|ui la représentait assise sur une pierre, les vêtements peints en noir ; mais elle avait une tête de cheval et une crinière de serpents et de monstres de toute espèce, un dauphin dans la main droite, dans la main gauche une colondje.

Les serj)ents s'expliquent facilement, lors(|ue l'on sait (|ue, dans une autre ville de l'Arcadie, à 0//(fu///, il y avait un temple consacré à Cérès Eriniiis '. I^es Aicadiens souffraient souvent de la famine dans leui- j)ays froid et montagneux ', et ils connaissaient plutôt le courroux de Cérès que ses bienfaits. Quant à la tête de cheval, elle rappelle une des variantes (|ue l'Aicadie avait ajoutées au mythe éleusinien. Cérès, pendant (|u'elle cherchait sa fille, était poursuivie par Neptune et s'était changée en cavale pour- lui échapper. Mais le dieu se tiansforma lui-même en coursier, et eut coumierce avec elle sous cette forme. C'est |)Oui' cela que les Arcadiens prétendaient avoir doinié, a\ant les Athéniens, le surnctn»

' Pi.i.s., .Vnw/., \V.

' Jhicl., XMI.

lof) • ARCADIE.

àHHippius à INeplune : mais ils reconnaissaient avoir reçu d'Eleusis les mystères des grandes déesses M '1 } avait même à Theipuse un temple de Cérès Éleusinienne.

Chez ce peuple isolé du reste de la Grèce, les croyances nouvelles s'étaient propagées bien plus rapidement que la civilisation. De quelle manière ? c'est un mystère, comme presque toute son histoire. Sans doute qu'ils rapportèrent les dieux étrangers des guerres qui les mettaient en contact avec les autres Grecs, soit lorsqu'ils suivaient Hercule , soit quand ils se réunissaient à l'Isthme aux Péloponésiens conjurés contre l'invasion dorienne, soit enfin quand ils campaient devant Troie. L'antre de Cérès, sur les bords de la Néda, était si saint et si renommé, que Pausanias avoue n'avoir eu d'autre but que d'y sacrifier en venant à Phigalie.

C'est au pied du mont Élaion même que se trouvent les cascades de la Néda. Après une descente qui semble péiilleuse, le long de rochers glissants et escarpés, on arrive auprès du fleuve, au bas d'un torrent qui s'y précipite d'une hauteur prodigieuse. Dans sa chute , ce torrent se creuse trois bassins c|ui lui servent comme de halle, et forme trois cascades superposées en éta-

' Pans., ^Vr^f'/., XX\ .

LA NÉ[)A. i:,7

ges : la dei nière , de douze pieds; la seconde, d'environ vinj^t-cinq; la piemière, et de heaucoii|) la plus considérable, est inaccessible; le iei,^ai'd même ne peut distinguer le point d'où elle s'élance. Sur ces rocbers usés et polis par les siècles, leau i;;lisseen nappes légères et égales, impétueuse avec Tappaience du calme et de la majesté; pas une goutte ne rejaillit, pas une aspérité du loc ne divise cette surface tiansparente, qui paraît venir se leposer dans chaque bassin plulôt tpi'v

lond)er.

Tout autour croissent des platanes immenses, des cliènes-veils, des laurieis- llivms, des lenlisques, et ces figuiers sauvages, prophètes de la ruine dira : tous arbres séculaires, à la végétation puissante^ petite forêt vieige(|ue la main des honnnes n'a jamais pu mutiler. Jamais le soleil n'a iH'nétré leuis épais ombrages et tiédi les eaux glacées qu'ils abritent. Ils forment entre chacune des cascades une barrière (|ui les cache les unes aux autres.

Les mots ne peuvent décriie la beauté et le charnje de ce lieu, (|ui ne craint point qu'on se rappelle Tivoli et (ju'on lui compare les cascatelles de la villa de Mécène. Ce qui rend le rapprochement plus frappant, c'est que, de même qu'à Tibur, auprès des chutes gracieuses et des beautés douces de l'Anio, il en est de sévères et teiribles

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;m sein de la grotle de Neptune; de même, lors- <m'on a f'ianclii à gué le deinier bassin et qu'on se relrouve en face de la Néda, le spectacle clianjj^e et devient sauvage et effrayant. QueUjues pas amènent le voyageur sur un dôme de rochers qui unissent les deux flancs du ravin et barrent le lit du fleuve. Les eaux qui arrivent en roulant des tourbillons, comme IT-urotas dans les gorges de Gramisd, se brisent en mugissant contre cette digue invincible, et s'engloutissent dans un gouffre qu'elles semblent s'être creusé jusqu'aux entrailles de la terre.

(Cependant, un peu plus loin , sur ces rochers mêmes (jui comident le fond du précipice, se découvre bientôt une caverne au fond de laquelle s'ouvre un large puits iiiisselant de stalactites, aux parois sillonnées, contournées, cieusées profondément et couvertes de mousse et des teintes les plus étianges. Un aii- glacial s'élève de cet abîme, oii la pierre que le pied a roulée rebondit longtemps de roc en roc avant d'atteindre le fond. Le grondement d'un tonnerre souteirain étourdit r«ireille, et, en se penchant sur le gouffre, on voit au fond des ténèbres scintillei- quelques lueuis blanchâtres.

C'est la Néda, qui s'est frayé une route sous les masses qui l'écrasent et qui reprend son cours à quarante pieds au-dessous du sol. L'impression

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(lue produisent cette lutte des éléments et le merveilleux désordre cju'elle aenfanlé est encore nocrue par la nature qui l'enlouie. Le fond du précij)ice n'a pas trente pieds de large, et ses flancs, fjui se dressent à pic, semblent deux murailles |)iêles à se leferuier sui* l'imprudent visiteur. T^à, le soleil se lève et se couche dans l'espace de «piehpies minutes. En amont, les détours si nombreux de ce second Méandre sont donn'nés par des montagnes boisées; mais leur riante verdure, tlorée de mille teintes par le soleil qu'on ne voit pas, ne fait que mieux ressortir par le contraste ce (pi'a de sévère le demi-jour où l'on se trouve. En aval, le rocher (|ui a vaincu la Néda s'arrête brustpiement, et à (juaianle pieds au-dessous, précipice dans un piécipice, la Néda repaïaît au jour, plus resserrée que jamais, mais calme et soumise. Au moment de disparaître par un nouveau détour dans luie gorge plus étroite encore, elle passe sous ime arche naturelle d'environ vingt pieds de haut. On dirait un arc de triomphe sous le((uel les masses de granit font passer leur enriemie vaincue.

Pour nous, modernes, si une nuance d'effroi se mêle à l'achniialion devant de si imposantes beautés, ce n'est qu'une sorte d'instinct poétique cpii piend plaisii- à faire taire la réflexion pour n'écouler que les sens et l'imagination IVap-

tOO ARCADIK.

|>ée. I\)ur les aiicit;ns, il y avait de plus mie leireur religieuse, et il est impossible que ce précipice qui semble perdu au sein de la terre et cacbé au ciel, ce gouffre noir qui effiaye les yeux par sa piofondeur et les oreilles par son mugissement, celte fraîcbeur glaciale au milieu de laquelle la vie se sent comme gênée, toute une scène, en un mot, qui semble de l'autre monde, n'aient pas évoqué dans leui- espjit des divinités redoutées et un enfer dont ils plaçaient partout l'entrée. On voudrait croire que c'est devant cet antie que Cérès assise épiait l'abîme qui pouvait lui rendie sa fille. Là, |)eut-ètre, les magiciens arcadiens évoquaient les âmes ' ; là, Pausanias, roi de Sparte, vint se purifier du meurtre de Cléonice. Pour retrouver ensuite la Néda, il faut la quitter momentanément, et tourner par une marcbe de deux lieuies les montagnes inaccessibles qui bordent sa rive droite. En descendant, on la voit sortir des dernières gorges, au bruit des dernières cascades inexplorées. Aussitôt, comme joyeuse de reconquérir l'air et la liberté, elle répand ses eaux dans la vallée, et les promène capricieusement dans un large lit dont elle ne peut remplir qu'une partie. Comme elle, la nature se fait aussi calme et aussi liante cju'elle était tout à l'heure

P;iiis., Lacon., XVll.

LA NÉUA. IGI

lourmenlée et austère. Les montagnes deviennent, 'en s'écailant, des collines boisées, des coteaux Fertiles, et vont en diminuant jusqu'à la mer. f.es rives et les îles de sable (|ui divisent le cornant se couvrent d'agnus castus, de tamarix, de lauriersroses qui ne le cèdent en rien à ceux de l'Enrôlas, de beaux jilatanes (|ui baignent leurs l)rancbes et leur tronc pencbé dans le fleuve. Ce paysage charmant, qui répond assez à l'idée romanesque que nous nous formons de l'Ârcadie, se prolonge pendant deux lieues jusqu'à la mer. Aux temps anciens, la Néda recevait de petits vaisseaux à son embonclnire; aujourd'hui, elle se perd dans les sables.

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