‹ Études sur le PéloponèseChapitre 2 sur 66 · DU CARACTÈRE SPARTIATE · texte numérisé non relu

DU CARACTÈRE SPARTIATE

mieux encbaîner : ils naissent , ils vivent , ils meurent soldats.

Aussi avons-nous coutume de legarder le Spartiate comme un barbare, surtout au milieu de la Grèce, qui brille de tant de lumières et est ornée de tant de cbefs-d'œuvre. Immobile, quand tous poursuivent le progrès, insensible aux jouissances les plus pures et à la gloire qui ne s'achète point parle sang, il ne quitte jamais la lance et le bouclier. Ennemi jaloux des peuples qui grandissent, défenseur des vieilles coutumes et de l'ignorance; il représente pour nous le type le plus complètement opposé au type athénien.

Ce jugement est injuste cependant, et nous devons le tenir pour d'autant plus suspect qu'il nous est inspiré par Athènes elle-même et par ses écrivains. La rivalité d'Athènes et de Sparte dégénéra peu à peu en des haines que la différence des races irritait encore. Une multitude gâtée par la démocratie souffre peu les contradicteurs, et , si elle permet cjuekpiefois qu'on modère ses caprices, elle exige impérieusement qu'on flatte ses passions. Cimon paya de l'exil ^ son estime pour les Lacédémoniens et les éloges qu'il leur donnait à la tribune. Thucydide ial)aissa, dans un discours célèbre qu'il prélait à Périclès, les vertus

' Plut., fie (U: Cimnn.

4 L'ART A SPAHTIi;.

les moins coiilesfal)Ies, les plus éclatantes du peuple Spartiate, les vertus guerrières. Quels excès n'autorisait pas cette faiblesse d'un homme d'Etat? Les philosophes prétendirent démontrer les vices des mœurs Spartiates et les absurdités de la constitution de Lycurgue; les orateurs calomnièrent élo(|uemnient des ennemis chacjuejour phis odieux; les poètes comiques les tournèrent en ridicule sur la scène, et les firent à plaisir rudes, insociables, ignorants, d'une incapacité égale à leur aversion pour les arts et les lettres, ces fêtes de l'intelligence et la plus belle gloire d'Athènes. Dans ces attacpies, ils étaient peut-être de bonne foi; car la haine se nourrit de préjugés, et les préjugés sont toujours sincères. Mais Sparte eût pu répondre comme le lion d'Ésope : « Si nous avions des peintres! »

J'essayerai de mettre en un jour plus vrai et plus favorable le génie Spartiate. Je ne prétends point à l'avance le réhabiliter complètement, et lui assigner une place éminente dans l'histoire de l'art et de la pensée. Ce seraij passer d'une extrémité à l'autre. Mais j'ai léuni un certain nombre de faits qui paraissent d'autant plus importants que toute cette partie de l'histoire de Sparte a dû rester dans une plus profonde obscurité. Non-seulement ces faits montrent que la poésie, la musique, l'architecture, la sculpture, ont été goûtées et ho-

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norées dans la iépul)li(|iie cleLycurgue, mais ils indi(|uent .un développement parliculiei- de l'ait sous la discipline toujours vigilante des lois. Admises ou exclues, encouragées ou répjimées selon les conseils de la morale et de l'utilité, les différentes productions de l'esprit humain connurent, en (piel<[ue sorte, une législation; et, si l'on croit avec laison qu'elles ne peuvent briller de tout leur éclat qu'au sein de la licliesse . des plaisirs et de la liberté, c'est un spectacle d'autant plus raie de voir comment elles s'accommodent avec le plus pauvre, le pins austère et le plus tyranniipie des

iîouvernemenis.

Avant d'entier dans les détails de cette question, il n'est pas inutile de signaler dans les lois et les mœurs des Spartiates ce qu'elles avaient d'élevé et de généreux, ce qui pré[)aiait à l'estime des belles choses un peuple (pii n'avait pas renoncé, comme on est tenté de le croire, à tous les sentiments et à toutes les délicatesses de la nature humaine. H ne pouvait a|)partenir impunément à la lace grecque, la plus richement douée de toutes celles qui ont paru sur la scène du monde. Quoique les Ioniens eussent plus d'enthousiasme, plus de fécondité, plus de grâce, les Doriens ont contribué à donner à l'art grec un caractère de sévérité et de grandeur que leurs rivaux eux-mêmes ont reconnu, en attachant le nom doricn aux

6 L'AKl A SFAKTE.

plus beaux modes de la poésie, de la musique et de l'architecture. Or Sparte, chacun le sait, était la capitale des Doriens,

La réforme de Lvcurgue l'isola-t-elle du mouvement général poui- ne lui laisser de commun avec les autres peuples doriens que la guerre et les alliances? Cela n'est pas vraisemblable, et Plutarque confond dans la même idée ' les mœurs doriennes et la constitution de Lycurgue.

Quoi qu'il en soit, le législaleur, loin d'étouffer les instincts poétiques de son peuple, les fit concourir à ses sages projets; il voulut les développer, en leur donnant un but moral et un frein salutaire. Nous le verrons appeler Thalétas à Sparte pour célébrer l'obéissance, la concorde et prêter aux rigueurs des nouvelles lois le charme de ses chants. Lui-même apporte de l'ionie les mâles récits d'Homère. 11 fait de la poésie et de la musique des instruments d'éducation ; il maintient la danse, cette grâce du corps , à condition qu'elle soit l'image de la guerre et l'ornement des cérémonies saintes. Il chasse les arts inutiles et superflus ^ ; mais pouvait-il confondre dans ce nombre l'aichitecture qui élève les édifices publics et les tem-

' 'Eut Tov ccocppova xai Atopiov exeTvov toïï Auxoupyou vouiov xal fitov. (Plut., Vie de Cléom., XVI.)

^ Tôiv ày^pv](îTOJv xat Trsptffcôjv Ittoisîto ts^vmv çEvriXaTiav.

(Plut., Fie (le Lu., IX.)

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nies, la sculptuie qui aiDclèle les statues des dieux et des héros ?

Si nous exannnoiis ensuite le caraclère des Spartiates, nous voyons que l'imagination est comprimée par une vie frugale, active, stoïque; car les sectes les plus austères n'ont pas traité avec plus de mépris les plaisirs, la douleur- et la mort. Mais les grands sentiments, qui sont la vraie poésie de l'àme, n'en ont (|ue plus d'énergie : l'amour de la patrie, accru de toutes les passions qu'une liabile constitution ne tuait pas, mais laissait sans objet ; l'amour de la gloire , mais d'une gloire désintéressée qui n'appelait ni la richesse ni la puissance, et que payaient l'éloge des magistrats el l'admiration de la jeunesse; le mépris du danger poussé jusqu'à l'héroïsme , et l'ivresse guerrière (|ui marchait au combat en chantant, en sacriliant aux Muses, en se paianl' (chose inouïe à Sparte!), comme les autres peuples se paient pour les fêles. Cherche-t-on des sentiments plus doux? ce sera la dignité personnelle et la confiance qu'inspire une vie entière passée sous l'œil des lois et de tous les citovens; ce sera la vénération dont on entourait la vieillesse, el l'affection paternelle que les vieillards témoignaient à tous les jeunes gens; ce sera l'amour conjugal , au(juel les entraves et le

' l>liil., r,r fie Lvc., Wll

mystère donnaient une sorte de poésie, et cet amour, pour nous incompréhensible, que nonseulement Lycurgue avait sanctionné en le purifiant % mais dont il avait fait, à ce qu'il paraît, un principe de perfection morale^.

Ce n'est pas le lieu de discuter la portée politique d'une loi qui interdit à tous les hommes libres l'industrie, l'agriculture, le commerce. Je ferai remarquer seulement combien de passions mesquines et honteuses elle tue d'un seul coup. La nécessité et l'avarice sont la source de bien des petitesses. Au contraire, le désintéressement , l'oubli de besoins que l'Etat se charge de satisfaire, donnent aux âmes une insouciance fière et de l'élévation. N'est-ce pas ce que rêvent les artistes et les poètes ?

Les loisirs que la paix imposait n'étaient pas remplis seulement par la chasse et les fatigues corporelles. Les chants, les fêtes, les entretiens communs soit à table, soit dans les gymnases, soit dans les leschés, occupaient agréablement Tesprit. On y louait les belles actions, et la morale

* MyjSÈv -/iTTOv IpacrTaç TtaioDtwv àiriycsaôai r^ yovtlc, Tuaîooiv -^ xai àSeXçol àoeXcptov eîç àcppoStffta (XTrs/ovToti.

(Xénoph., Laced.^ Resp. II, i3.)

' KoiVY) dTTOUÔaî^OVTEÇ OTTO); àpiffTOV (ZTirepYa'^aiVTO XOV £pO)(/.£VÛV.

(Plut., Vie de Lyc, XVill.) Voy., sur ce sujet, le Voyage d'Annch., t. II, ch. /J7.

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