‹ Études sur le PéloponèseChapitre 4 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pendant que Lycuigiie éludiait les lois de la Crète, il connut Thalètas ^ un des hommes les plus renommés dans le pays par sa sagesse et ses lumières politiques, et lui persuada de se rendre à Sparte. Thalétas se disait poète lyrique; mais, tout en prétendant composer simplement des vers, il remplissait l'office des plus habiles législateurs '.

Ainsi la Muse précède à Sparte la réfoime de Lvcur^ue, et ses chants font connaître et aimer tout ensemble le joug des lois; de même que, pen-

Kva 0£ TÔiv vou.i!^o[ji.evo)v sxeï co'-iôiv xat TtoXiTixtTjV yâciTt xal cpiXi'a TTEi'aa; àTOffxsiÀsv eÎç T'/jv iTrâpTVjv, 0àXyiTa , ttoiyitJiv jjiÈv

OOXOÏÏvTOt XupiXWV [XeXôiv X2(l TTpo'c/rjlXa t))V TE/VYjV TaUTYjV TTETrOir,-

[xs'vov, spytfj 0£ otTTEp ot xpaTiTTOi Twv voi>.o6£T(~)v ototTTparrdaevov.

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danl l'âge piécécJent, les cliants des prêtres aèdes avaient su rendre populaires etaiiuables les dogmes de la religion. C'est dire (piel rôle la poésie est appelée à jouer dans la nouvelle lépublicjue, celui d'une puissance morale, que les institutions, loin de comprime)', reclierchent poui- alliée.

«Les odes de Thalétas, en effet, )^ dit Plutarque, « étaient autant d'exhortations à l'obéissance « et à la concorde; le ihythme et l'haimonie ptéfc taient à la raison tout leui' charme; le peuple, «en les écoutant, sentait ses passions se calmer « et s'adoucir sa rudesse; les haines faisaient place « à l'amour du bien. En soite que le poète prépara «les voies au lésrislateur '. »

Ses bienfaits laissèrent un souvenir si durable parmi les Spartiates , cpi'on prétendait plus tard qu'il avait, par la seule vertu de ses chants, fait cesseï' une peste qui désolait la ville '^. La reconnaissance publique allait jusqu'à lui prêter un pouvoir surnaturel.

Dans Ja suite, lorsque de nouveaux troubles s'élevèrent, les magistrats appelèrent encore à leur aide la poésie, et Terpandre. de Lesbos s'établit à

' "ticT£ TfOTTOv Ttvà To) AuxoupYo) TrpooSoTCOiEÎv Tr,V UaiOSUGlV «ùxôjv exeivov. (Ibul.l

* . . . ûià aouaixriç ià<7ac70at, (XTraAÀaçai tï -coîi xa-ï'^ovroç aoiu-ou rr,v '^■Ki.ùTr^i. {\}\\\\.^(lc Musicn.

POlvSIK. 13

son tour à Sparte ' pour rnmener les esprits à la soumission et à la paix. Les Etals naissants de l'ancienne Grèce étaient comme les enfants : les chants seuls pouvaient les calmei-. Sparte fut aussi sensible qu'aucune ville grecque à cette séduction. Si Ton en croit Platon ^, un troisième poëte, un Cretois, vint au secours des lois dans de seml)]ables circonstances, Nymphée de Cvdonie, nom du reste inconnu. L'oracle de Delphes, sanction révérée qui ne manquait jamais aux gouvernements doriens et aux sages projets, l'avait désigné, ainsi queTerpandie, à la confiance publique.

A mesure, cependant , que l'oidre établi se fortifie, quand l'éducation politi(|ue est achevée, la poésie change de ton et de caiactère. La raison se montre sans déguisement, plus austère, et ses conseils pénètrent dans la vie privée.

Chilon, fils de Damagèle, philosophe et magistrat, mérita d'être mis au nombre des sept sages de la Grèce. La philosophie, dans ce temps-là, c'était une vie pure et l'enseignement d'un certain nombre de préceptes j)raliques, tpje dictaient simplement la justice et le bon sens. L'exemple de Cliilon, que sa dignité d'éphore ^ n'empêcha pas de comj)oser des vers, nous montre en quel

■ Diod, Vin, 28.

' Plat. Hipp. Maj., t. III , p. i^'j. ^ Dio''. 1,,'iëit., /// Cliit.

li LAKT A SPARTE,

lionneur la poésie était à Sparte. Il restait de Chiloii , au temps de Diogène de Laërte, deux cents vers élégiaques % et le même biographe cite quelques-uns de ses vers gnomiques et de ses dictons favoris. Leur forme est didactique, concise; c'est déjà le laconisme.

Évidemment, l'école de morale à laquelle fut élevé le peuple Spartiate eut sur sa pensée et son langage une grande influence. La raison et la loi revêtaient toutes les formes , excepté celles qui frappent l'imagination. Elles ne s'entouraient point de dangereuses fictions et de riants mensonges. Satisfaites de charmer les sens par le rhythme et l'harmonie, elles se gravaient aussi sûrement dans les esprits. L'enfant, après avoir chanté leurs pré-, captes, apprenait bientôt à faiie lui-même l'éloge de la vertu.

« L'irène, apiès le souper =*, » dit Plutarque, « proposait aux enfants des questions auxquelles « il fallait répondre avec réflexion , par exemple a quel était le plus homme de bien de la ville, ce « qu'il fallait penser de telle action. La réponse c( devait être accompagnée de sa démonstration c( et de ses preuves, le toiit en peu de mots. »

Ainsi le jugement se mûrissait de bonne heure,

' 'ETTOi'vicev ÈÀÊVEïa w; etcti oiaxdaïa.

(Diog. Laërt., ibid.) ' ViedeLyc, XVIII.

POÉSIK. lô

maintenu dans une voie sûre et étroite. Tout Spartiate était moraliste, et le propre des moralistes, c'est de renfermer en peu de paroles beaucoup de sens. Aussi peut-on dire, en détournant les expressions d'un écrivain ancien , que l'éducation morale fut la source du laconisme ^

Parmi les étrangers qui prêtèrent aux lois de Lycurgue le charme de leuis chants, et que Sparte révéra comme des hommes divins ', il ne faut pas oublier Phérécyde ^ disciple de Pittacus^. Hercule lui avait ordonné en songe de recommander aux Lacédémoniens le mépris de l'or et de l'argent; la même nuit , il avait enjoint aux deux rois de croire tout ce que leur dirait Phérécydc^. Ces prodiges disposaient favorablement les esprits.

Lycurgue, en introduisant dans sa cité la poésie morale et philosophique, comprit cependant qu'elle ne suffisait pas au génie dorien. Propre à adoucir les âmes encore sauvages, à calmer leurs passions, à leur persuadei' l'obéissance et la pra-

' "ilffTc xai À£Y''v Tivàç oùx àtoTTOjç, oTi [xaXXôv ÈaTi TO çtXo- (TO^EÏv. . . Àotxojvî^eiv. (Plut., Fie de Lyc, XX.)

^ Plat., Hipp. Maj., p. i/jS.

^ MiTCEl TÉpitavopov T£ jcai 0(xÀr,Ta xat <l>£p£xu8y)v ^evouç ovTa;, oTi Ta aùxà xioJAuxoûpYw oietÉXouv aoovxêç xai cpiXoaoïo'Livxe; £v i;rapT/, Ti(jL-r|6^vai oiacpcpovxtoç.

(Plut., lie ({'.4gis,X.)

^ l)i<>^'. Laërt., /// Plierecyd.

10 L'AKT A SPAKTK.

tique difficile de sloïcjiies vertus, elle seit dans le piincipe les vues du législateur. Mais plus tard, quand le peuple discipliné et fort veut piendre son essor, elle ne peut devancer son ardeur, l'enflammei- de l'amour des grandes choses, célébrer les combats el la gloire : elle ignore ces chants sublimes.

De Crète, Lycurgue fil voile vers l'Asie. 11 trouva les poèmes d'Homère, qui étaient conservés par les descendants de Créophile '.Frappé des beautés de la poésie épique, et sentant l'influence salutaire que pouvaient exercer sur un peuple de soldats la peinture de la vie héioïque et les enseignements moraux de toute espèce que renferment ces récits guerriers, il s'empressa d'écrire =^ le poème pour en doter sa patiie. Le nom d'Homère était alors peu connu hors de l'ionie, et c'est à peine si dans la Grèce occidentale on possédait quelques fragments épars des poésies homériques^. Lycurgue, le premier, les fit vraiment connaître 4.

' Plut., Fie de Lyc., IV. Héracliile de Pont dit que ce l'ut à Samos que Lycurgue rencontra les descendants de Créophile.

(Flepl IIoXiTEtwv, n.)

* 'Eypâ^l^aTO 7rpo6ûu.o)s Jtai suvtqy^Y^'*' <^Ç osûpo xop.iwv.

(Plut., ibid.) 3 Ibid.

* ... YvwpîuTriv 0£ aùxriv xai [/.aXiOTa Trpwxo; £7roir,(j£ AuxoupY^î*--

(Ibid.)

Ce téiuoiii;nage de Piutarque semble conliedit formelleinent p;ir la tradition alhénienne ', qui veut que Solon et Pisistiale aient léuni les premiers V Iliade et XOdjssée. Mais toutes les difficultés disparaissent, si Ton suppose que Lycurgue ne rapporta lui-méu)e (jue des fragments assez étendus. Il y a dans Homère certains récits propres à alarmer un réformaleui- austère. De riants tableaux, qui enchantaient l'ionie, eussent été déplacés dans une république organisée comme Sparte. Il paraît impossible que Lycurgue n'ait pas fait un choix plein de prudence, n'adoptant que les chants qui s'accordaient avec ses projets. Platon =*, injuste assurément, soumet à une sévère critique les ])rincipes de la morale homérique. Mais les philosophes qui veulent façonner les honmies au gré de leurs utopies sont des tyrans bien ombrageux ^.

' Solon, qui avait voyagé en lonie, prescrivit anx rhapsodes l'ordre qu'ils devaient suivre dans leurs recitations aux j^'randes Panathénées , rétablissant ainsi le plan d'Homère, l^isistrate et son (ils Ilipparque, aidés d'Onomacrite , d'Oiphée, de Zopyre, rassemblèrent les manuscrits partiels, interrogèrent la mémoire des rhapsodes , et donnèrent au\ poèmes im corps et l'immortalité.

' Voy. la Dissert. XXIII de Maxime de Tyr. qui discute cette question : « Platon a-t-il eu raison de chasser Homère « de sa Képublique ? »

^ Terpandre, (jui \eeiil à Spai te, mil en miisitpie l<s chants

18 L'ART A SPAKTi:.

Quoi qu'il en soil, Homère fui iniroduilà Spaile par Lvcurgue, et bientôt il y eut formé des imitaleuis. Cinsellwn, Lacédémonien qui vivait vers la cin(|uième olympiade, composa des généalogiesou récits héroi(jues' enchaînés par générations. Le titre d'un de ses poèmes' indique même un essai d'épopée nationale qui célébrait les exploits et les conquêtes des Héraclides. Si obscur (jue soit pour les modernes le nom de Cinsetbon, il ne l'était pas pour les anciens. Pausanias cite plusieuis fois son autorité, et son talent était assez renommé pour qu'on pût lui attribuer la Petite Iliade^.

C'est eticore à l'influence d'Homèie cpi'il faut attribuer la naissance de la poésie élégiaque et de la véritable poésie lyrique ; car les poésies de Tbalétas et de Cbilon ne sont tjue gnomiques et didactiques.

Le premier nom qui se présente est celui de Tjrtcr, Tyrtée qui ne précéda Teipaudre (pic de

d'Homère. {p\y\i.,de Mus.\\\.)\H étaient donc connus un siècle avant Pisistrate. — Il y avait dans l'acropole de Sparte deux antiques statues du Sommeil et de la Mort. Les Spartiates regardaient ces génies comme frères, sur C autorité de l'Iliade, xaià Ta siTY] xà Iv 'IXiàoi. (Paus., Lac, XVIll.)

' KivaiÔojv û£ ô Aa/ESaiii-dvioç (iyf^^tt.\6'(riGt yào xai o&to; Itteciv). (Pans., Corinth.)

' 'HpaxXsîa, scol. d'Apoll. à la fin du 1. 1.

3 Scol. Vatic. ad Eurip. Troad., v. 822.

PO KSI K. 19

(jiielques années, mais qui le piécéda , puisque Terpandre ne fut vainqueur aux fêtes d'Apollon Carnien ([ue dans la vingt- sixième olympiade, tandis que la seconde guerre de Messénie commence pendant la vingt-troisième.

Il est difficile d'admettre les Iradilions qui amènent Tyrtée d'Athènes à Spaite. Sparte demandant un général à Athènes, et les Athéniens lui envoyant par dérision un maître d'école boiteux, ce sont là deux faits plus invraisemlilahles l'un (pie l'autre. Il suffit de remarcpiei' que ce sont des écrivains athéniens, Platon, Philochorus, f.ycurgue, qui racontent les premiers cette histoire, répétée plus lard par k)iodore et Pausanias. Combien de fois ne surprend-on pas l'orgueil athénien altérant l'histoire? Un mensonge qui flattait en outre leur haine nationale et cet esprit de dénigrement acharné contre \es f^ross/ers Lnconicns, était deux fois justifié.

Les anciens eux-mêmes avaient douté de la véracité de ce témoignage, et Strabon ', citant des vers de 1\rtée où il se déclare Dorien ,

fc Jupiter lui-même a donné cette ville aux Hé- « laclides, avec lesquels quittant Erinée ^ battue « des vents, /w/^.v ^ sommes venus dans la grande

■ Liv. VIII, p. '.62.

' Ville de l.i Doridc.

^ I/emploi d<' la première personne poiiniir n'être rpTiine

« île de Pélops, » ajoiMe : «Or il Hiul, ou legar- « der ces vers comme supposés, ou ne point « croire Philocborus ', Callistbène' et d'autres « historiens qui font venir Tyrtée d'Aphidnes, « bourg de l'A t tique. »

Strabon croit plutôt Tyrtée; car il a soin de nous prévenir que ces vers sont tirés du poème élégiaque intitulé Eunomie. Or, si l'on récuse quelques mots d'un vieux poète conservés par un bistorien , on ne peut guère suspecter un poème entier.

Nous avons d'ailleurs d'autres vers de Tyrtée où il se donne encore pour Doiien :

« Notre roi, » dit- il quelque part, ^motre roi « Théopompe, aimé des dieux ^ ; » et dans son élégie sur la première de Messénie^ :

«Pendant dix-neuf ans, les guerriers combattournure poétique , et Tyrtée a le droit de parler au nom des Doriens. Mais évidemment Strabon ne l'entend pas ainsi ; il est difficile de ne pas se ranger à son opinion.

' Auteur d'une histoire de l'Attique, en dix-sept livres.

' L'ouvrage de Callislhène nous est inconnu, à moins que ce ne fussent ses Helléniques.

^ 'H[Jt.£T£pW ^afflÀv^l , ÔEOÎdl Cùl'ÀO) ©SOTTOlJLTrCO.

(Tlîiersch. Acta Moiiac, III, pageÔg/J.)

AuLCp auTTjV 0 £{/.a/ovT £vv£axatO£/t £Tr, NwXsfjLEioç aîei Ta)vaGicppova 6uulov lyovxe;

AlX|Xr,Tat , 7taT£ptOV 71[JI.£T£pO}V TCaT£p£(;.

[F^ers cités par Vmis,^ Mess., XV.)

« tirent pour ce pays avec une constance et un « courage inébranlables, les guerrier s pères de nos M pères, n

On lit dans le Lexique de Suidas ' : « Tyitée, « fils d'Archembrotus^ Laconieii ou Milésien, au- « teur d'élégies et joueur de flûte, etc., etc. »

Ce témoignage s'accorde avec celui de Strabon', au nioins pour contredire les prétentions des Athéniens.

Pourquoi fit-on naître Tyrtée à Milet? Pourquoi les Athéniens songèrent-ils à le réclamer au nom de l'Atlique ? A ces deux questions on peut faire la même réponse : c'est que ses vers étaient écrits en dialecte Ionien. C'est là, en effet, l'objection la plus sérieuse que rencontrent ceux (|ui voient dans Tyitée un poète national, Dorien d'origine comme de cœur.

Mais, à Sparte C(jnmie en Asie, l'épopée n'estelle pas le principe de l'élégie guerrière? Homère n'est-il pas le maître de ïyrtée aussi bien que de (lallinus? Le dialecte ionien était, à cette époque, la langue commune de la poésie; les Spartiates, aux(juels Lycurgue avait apj)orté les chants d'Homèie, la comprenaient aussi aisément cpi'ils com-

Tuprctio;" 'Ap/eixêpÔTC/u , Aaxtov r, MiÀviaioç, tht^(no-KoCoc, y.'xX aOX-/iTr;<;.

Est-il besoin de faire remai(iuer ([ue le ikhii à Jrclicmhintiis est dorien? De même Cleombiolus.

±1 L'AHT A SPARTE.

prirent plus tard Terpandre, le poète éolieu. Il était iiatuiel que Tyrtce lepétâl les accents qu'il avait entendus dès l'enfance, et s'essayât dans une langue qui semblait consaciée désormais aux sujets héroïques. Le dialecte dorien, encore trop rude pour la Muse lyrique, attendait la réforme d'Alcman.

Nous possédons trois élégies de Tyrlée, trop présentes à toutes les mémoires pour qu'il soit besoin de les citer. On comprend, en les lisant, pourquoi les Grecs plaçaient Tyrtée au premier rang parmi les poètes, pourquoi Horace le nomme' à côté d'Homère. Jamais l'enthousiasme guerrier ne s'est exprimé avec cette fermeté et ce feu contenus; jamais l'amour de la gloire et de la patrie n'a inspiré des chants plus propres à émouvoii; jamais les malheui's et la honte qui poursuivent le lâche n'ont été présentés sous de plus affreuses images. Point de détails ni de mots inutiles, point d'ornements poétiques; tout est saisissant de vérité. L'avenir, la vie elle-même révèlent leurs promesses ou leurs menaces à l'àme du guerrier. Pour le vaincu, c'est l'exil, la fuite avec une vieille mère, une femme et de petits enfants; c'est la misère

' Post hos insigiiis Hornerus

Tyrtaeusque mares auimos iti Maitia bella Veisibus exacuit.

[Epist. ad Pis. y v. '{Oi.)

qui quête en vain un asile et ne trouve que le mépris; tandis que, sur le champ de bataille déserté , les vieillards à la barbe grise rendent leur âme dans la poussière. Pour le brave, au contraire, c'est l'admiration des hommes, l'amour des jeunes filles, la première place dans les assemblées et aux festins, les honneurs tant qu'il vit, l'immortalité quand il descend sous la terre. D'autres méprisent la mort; Tyrtée la voit si belle qu'on l'aime et qu'on y couit. Ni le poète aux grandes images, ni le philosophe qui sait toutes les passions Immaines, ne trouvent ces accents ; on reconnaît le guerrier qui crie en face de l'ennemi ce qu'il sent dans son cœur. C'est le génie de la guerre, c'est Sparte tout entière qui respire dans ces chants. Plusieuis siècles après les guerres de Messénie ', les vers de Tyrlée gagnaient encore des batailles.

Tyrtée, dans la cité même, ne lendit pas de moins signalés services. Les ravages de la guerre' furent suivis d'une grande disette, et le peuple soulevé réclaruait un nouveau par tage des terres. Tyrtée, émule alors de Thalétas, ramena les esprits à la raison et à la concorde; il calma des dissen-

l-es sokliits, la veille du combat, se pressaient autoui de la tente du loi pour entendre réciter les vers de Tyrtée.

(Lycury. adv. T.mcrat.) * Pans., jUcss., WIII, et Arist., Po/it , V, G.

•24 ' L'ART A SPAR'I'E.

sions qui pouvaient être si fatales en présence de l'ennemi. Son élégie morale était célèbre dans l'anticjuité : on l'appelait tantôt Eunomie^ , et tantôt Polilie^.

Le recueil de ses différentes poésies comprenait cinq livies.

Terpandre se rencontra àSparteavecTyrtée, puisqu'il remporta le prix aux fêtes d'Apollon vers la vingt-sixième olympiade^, c'est-à-dire pendant la seconde guerre de Messénie. Teipandre est célèbre surtout comme musicien, nous le verrons dans le chapitre suivant; mais c'était en même temps un poète de talent. Il composa des chants à l'imitation d'Homère et d'Orphée ^ ; ses pseans en l'honneur d'Apollon lui valurent de nombieuses couronnes dans les concours solennels. Il eut pour rivaux dans ce genre Alcman et un autre poète lacédémonien, connu d'ailleurs, Dionjsoclote ^ . Il composa aussi

' 'Ex Tr)ç Tupxai'ou TToniffEO); xa)k0ii[ji.£V7)ç Eùvojxi'ac.

(Anst.,Po//Y., V, 6.) * "Eypa'jis rioXiTEtav Aax£oai[xovioi;,.. xat u7to6r,xa<; ôt' l^eyei'aç xat (jlsÀy) 7roXe[Xi(JTvipia, ^léXia e'.

(Siiitl., in V. TupTatoç.) ^ Le marbre de Paros (Ep. 34) le fait fleurir dans la 34*^ olympiade. Les fêtes Carnienties furent donc son début. 4 Plut., de Music, V.

^ 'Aoovrwv ©aXv^Tou xat A^xaScvoç à<T[jiaTa xal AiovusoSotou xoti Aaxtrtvoi; llotiâvaç.

(Athen., XV.)

des cliants gueirieis (|iie conservèrent longtemps les Spartiates. Même au tenips d'Epaminondas, ils les tenaient en tel honneur, qu'ils défendaient aux Ilotes ' de les chanter. Il en était de même des vers du Laconien Spendon, encore un poète national dont nous ne savons que le nom. Mais ce nom, réuni à ceux deTyrtée, de Dionysodote, d'AIcman, montre le développement qu'avait pris à Sparte la poésie élégiaque.

Jlcmaiié\.i\\\.àe Messoa, en Laconie^. On le fait aussi naîtieen Lydie ^. Mais, connue dès son enfance il avait été amené à Sparte, son origine n'a aucune importance. Selon cette tradition, il était esclave d'un Lacédémonien nommé Agésidas^. Affranchi par son maître, que frappèrent ses heu-

' Ei'XtoTaç... àoEiv xà TepTuàvopou xai 'AXxuîvo? xai ^ttevSovtoç TOÎi Aaxwvo; TrapaiTsîaôoti cpàaxovcaç oùx eÔsXeiv toÙç oecTTOffuvouç. (Plut., Fie deLyc, XXVIII. Id. de Ser. Nuin. vind. XIII, et Hesych. Aecêio; wSôç.)

' 'AXzuâv Aaxojv, (XTCO MïCT'Joa;. KÉ/pi'iTOd Sa AojpiSi SiaXéxTia xaOaTtEp Aax£oaii/dvio;. (Suid. in V. — Plutarque le dit aussi Laconien. Vie de Lyc. XXL)

datés cité par Suidas, ihid. — Plat. Hipp. Maj., t. III, p. u85... xai AXxaàva au, Auoo; y^p ''i^' Lette version a été substituée à uu texte vicieux (aùÀwôo; vàp rjv) P'"' <»'"()noviiis.

4 U ôe AÀxuLav oi/'-ît'/j; r|V Ayyjiioo'j eu'^urj; os cov Y]Aeuo£poj(>y,

xa'i 7rC(ir,Tr,; àTTÉSr,.

illcr.l<.i. Pont., TTipt IIOAIT. II.)

leuses dispositions pour la poésie, il fut admis parmi les citoyens. L'opinion la plus vraisemblable le fait fleuiir à la fin du vii*^ siècle.

Élevé à l'école de Tyrtée et de Teipandre, Alcman ne fut pas seulement Uorien par le sentiment et la pensée, il voulut Tëtre par la langue. Le dialecte dorien , négligé juscju'alors par les poètes Spartiates, avait gardé sa rudesse primitive. Alcman le polit, lui donna la souplesse et un agrément' qui ne lui enlevait rien de sa mâle énergie; il le fit aussi beau que l'ionien et l'éolien, ses aînés. Ainsi la Grèce dut à Sparte une richesse nouvelle et une langue qui devait être immortalisée par Pindaie"^.

Alcman composa des chants guerriers, des paeans, des odes ^, surtout, destinées à être chantées par les chœurs. Celles qui étaient composées pour des chœurs de jeunes filles s'appelaient Parthénies^. Fut-il en outre l'inventeur de la poésie

Twv Asxtovojv y] YAW(7(7!x , vixiOTa 7rap£)(oa£vy) to eu'^wvov.

(Pans., Lacon., XV.)

" lIvWTo; ùt ilcTi-^cnys. TO jj-V) içauLs'tpois [jleXwôsîv.

(Siiid., ibid.) ^ 'KTtotr,U£,.. /opsiav 'AÀKiy-ôïv Aa/.eoaiuo'vioç.

(Clein. Alex., Stroni. I.)

* Foy.Meuv!,. Lac. l\ , 17.

éiolique, et, comme le jDiéletitl Suidas ', sa vie fut-elle toute consacrée à l'amour? C'est ce dont il est permit de douter. Les lois de Lycurgue, il est vrai, laissent à l'amour son dévelop|)emenl naturel, et tendent n)éme à lui donner plus d'ardeur, en prévenant la satiété aussi bien que la débauche; niais elles n'eussent point permis au poète de nourrirlesâmesd'ima^es voluptueuses, et d'y joindie l'exemple dangeieux d'une conduite trop libre. Il ne faut point que le titre de certaines pièces d'Alcman éveille des idées contraires au sens antique. Les Partliénies n'étaient point des chants adressés aux jeunes vierges, des éloges de l'amour et de la beauté. C'étaient simplement des odes chaiitées par des chœurs de jeunes filles ^ dans les cérémonies religieuses et les solennités publiques. Pindare a composé aussi des Parlbénies ; les fragments qui nous en restent semblent appartenir à des hymnes en l'honneur des dieux.

Un autre titre des poésies d'Alcman , conservé pai- Suidas, les liaigneases ^ , prête encore plus, il

Kai ojv epojTixb; Trâvu , £up£T?i; y-'y°^' '^^"^ £pwTixt7)v iteXtov.

Suit!., ibitl.) IlapOsvia... xà iç Ôîoùç xai àvÔpwTrouç àodueva. — Ta Àïvdixeva llapOÉvioi yopoî; Trapôs'vtov EvEypavSTO.

(Plïor. Bihliuih., |). 3io, 3 et 3/1 , 33.) ^ "IVl-focj/î fiiÇÀia £; , IVh/.r; , /.'A KoÀuuLooWa;.

Siiid., (hid.)

est vrai, aux interprétations romanesques. Mais que ce fut un petit poëine, que ce fussent des chants mêlés aux exercices gymnastif|ues des Lacédémoniennes, je supposerais tout, plutôt qu'un sujet voluptueux. Voici un fait bien digne dattention. Il nous reste environ quatre-vingt-douze fragments d'Alcman", qui forment un ensem])le de cent cin(|uante à cent soixante vers; cependant c'est à peine si, sur tant de vers cités par les auteurs, on en trouve deux ou trois où il soit question d'amour. Albénée, sur la foi de critiques plus anciens, accuse Alcman d'être un poète erotique; mais il ne justifie son arrêt que par deux vers, où le sentiment me semble pur et modéré ^.

' Voy. les Lyriques de Bergk.

' On ne comptera pas connue erotique un vers tiré d'un hymne à Vénus :

KuTCpov lUEpràv XiTCOÏTa xai Ilacpov Trepîp^uTOv, non plus que les fameux vers :

Ou [j.' e-rt, TTapGïvi/.ai asXiYolpucç îu-spocptovoi , Tuîa cpÉpsiv Suvaxai' jâaÀs oy] ^dcXs xr^puXoç et7)v Oç T £TTt xuaaTOi;... x. t. A.

înlirme, accablé d'années, Alcman porte envie à ces alcyons qui ne peuvent plus voler, mais que les femelles portent sur leurs ailes. [Voy. Anti;^. Caryst., Hist. luirab., c. 27.) Rien de plus charmant et de plus chaste que le souhait du vieux poète, qui avait lormé la jeunesse Spartiate et enseii^'né ses chœurs aux vierges lacédémoniennes.

hpo; ;/.£ 0 aoT£ K.u7rpi0o? exati l'Xuxùç xaT£tê(i>v xapSt'av taiv£i.

POliSlK. ■!'.)

De sorte qu'il est facile de concilier cette nuance tendre du génie d'Alcman avec les exigences des lois lacédémoniennes. Qui sait, du reste, si ces vers ne sont pas de sa jeunesse? Qui sait s'ils n'ont pas seuls inspiré aux écrivains des âges postérieurs une idée finisse d'un poète dont ils ignoraient la vie? Lorsqu'on remarcjue les contradictions des anciens, qui donnent poui- père à Alcman tantôt Damas, tantôt Titarus % (|ui le font naître à Saides ou bien en Laconie, qui en font un Spartiate sévère ou un Ionien voluptueux , un réfoirnateur appienant à la poésie grecque les mâles accents du dialecte dorien, ou bien un inventeur de chants erotiques, on seiait parfois tenté de croire à l'existence de deux personnages de nom semblable et de génie différent, dont les œuvres aussi bien que le souvenir furent plus tard confondus.

Il est naturel de rattacher à l'école d'Alcman Gitiadas, architecte et sculpteur distingué dont il sera parlé plus loin. Il coniposa divers chants en dialecte dorien ^, notamment un hymne à Minerve.

Tel fut l'essor de la poésie à Spaite : didactique avec Thalélas, Ter|)andre et Nymphée; gnomique

■ Yîô; AâijLotVTOî ri TtTotpou. (Suicl, ibid.) '• 'KiToîriCTE 0£ xai adfJLara Ao)pia 6 FiTicxoas àXXa te xai iijjivov =<; TYiv Oeôv. (Pans., Lac , XV II.)

30 i;akt a sPAini:.

avec Chilon el Phéiécyde, épique avec Cinœtlion; élégiaqiie avec Tyrtée, Spendon et Dionvsodote; lyrique avec Terpandre, Alcnian el Gitiadas, elle se produit enfin devant la Grèce avec sa langue nationale, qui devint aussitôt la langue de toute la poésie lyrique, et se place au second rang, derrière la jalouse Athènes.

Tandis que dans les pays libres les esprits produisent au gré de toutes les influences, c'est un spectacle iemai((uable à Sparte que leur marche disciplinée sous l'œil de l'État. Mais qu'on ne se figure pas un surveillant inquiet et hostile, qui mène parla compiession à la stérilité. C'est, au contraire, un protecteur rpii ouvre- la carrière et qui montre le but; c'est un allié qui reconnaît la puissance de la poésie, et appelle ses plus généreuses inspirations au secours des lois et de la grandeur publique. Elle chante les institutions nouvelles; elle calme les troubles et hs dissensions; elle répand ses chaimes sur les devoirs de chacpie jour, son éclat sur les fêtes et le culte des dieux; elle arrête la défaite, elle appelle la victoire : héroïque à la tête des armées , l>ienfaisante au sein de la cité. Aussi comprend-on que la république de Lycuigue, loin de chasser ses poètes, comme la République de Platon , accueillît les poètes étrangei's, et les allât demandera l'oracle de Delphes lui-même.

D'un autre côté, dès que le génie ne se pliait pas aux exigences morales ou politiques de Sparte, il n'inspirait que l'inquiétude ou le dédain. Arclnloque % (jui nvait jeté son bouclier et ri de sa propre honte, se vit refuser l'entrée de Sparte. Hésiode, pour avoir chanté l'agriculture, était regardé comme le poëte des Ilotes^, Les déclamations de la tragédie pouvaient diminiier le respect des lois, les plaisanteries de la comédie altérer la pureté des mœurs: il n'y eut point de théâtre à Sparte^. Les spéculations de la philosophie parurent oiseuses : il vaut mieux emplover sa vie à pratiquer la vertu qu'à la définir. La rhétorique, qui plaide le juste et l'injuste et sait tromper les hommes, fut jugée dangereuse. Cependant, si l'on méprisait l'art de la parole, on en estimait le talent naturel. Tous les ans on prononçait les oraisons funèbres de Léonidas et de Pausanias'^, et

' Voici les vers d'Archiloiiiie; ils sont cités par Plutarqiic. [Apophth. lacon.)

'KVTOÇ àa{.')[JI.V)TOV xâ/.XlTTOV où/. £Ô£À0JV.

. . . àcTTi; èxeivr, l'vp^îTO)' eçaïïOiç ATïiiJoixat oO xaxûo. ' Apophth. lacon. KÀcOn; 'Ava;avop.

^ Il y avait seulenient des représentations lyriques, où les chœurs se disputaient le prix, et les danses mimiques des Decélistes. 'Plut., Fie d'.'Jgés.,\\\\.)

* Paus., Lacnn., \|V.

Brasidas passait pour éloquent, même aux yeux

des Athéniens ^

Ainsi l'inflexible logique qui présida à la constitution de la société lacédémonienne a prévu tous les dangers, toutes les séductions; les plaisirs les plus sérieux de l'intelligence sont écartés, si la morale les désapprouve. Cette censure fut exercée moins par l'autorité que par l'opinion. Le sens public était si droit , son éducation si solide, qu'il dédaignait à l'avance ce que les lois du pays eussent condamné. Je vois dans l'histoire peu d'arrêts rendus pai* les magistrats; j'en vois beaucoup de formulés par les particuliers ^ avec une hauteur de sentiment toute stoïcienne, avec ce laconisme ironique et mordant que les philosophes cyniques ne surpassèrent pas.

Il faut dire aussi que la vie simple , militait e et toute pratique des Spartiates ignorait les raffinements de civilisation et les besoins d'imagination que les lois compriment en vain et qui finissent toujours par triompher. Cette lutte ne pouvait exister dans la république de Lycurgue, où les lois n'étaient pas faites pour les hommes, mais les hommes façonnés pour les lois.

Il y a pour tous les peuples un temps de jeu-

' Thucyd., iV, 8,',.

" Voj . surtout Its Àpophth. larnn. de Plutaifnie.

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nesse, d'ignorance naïve, d'enlliousiasnie : alois la poésie chante, et sa voix loule-puissanle les pousse enivrés sous le joug du législateur ou sous le glaive de l'ennemi. A. Sparte , exemple unique dans l'histoire, celte jeunesse dura cinq cents ans', tant que durèrent les institutions qui la prolongeaient par leur jalouse tutelle. Pendant cin([ cents ans, la poésie conserva elle-même toute son influence, tout son prestige: les poètes étaient morts, mais leurs chants ne cessaient point de retentir.

Au contraire, loiscjue l'excès de sa grandeur eut corrompu Sparte, quand, maîtresse de ia Grèce, elle prit aux vaincus leuis richesseset leurs vices, la Muse lyrique tomba du même coup dans l'avilissement. L'on vit Lvsandre s'entourer de poètes qui composaient des paeans en son honneur comme s'il eût été dieu ^ ; rivalisant de flatterie et de bassesses, ils détrônaient la grande Junon Samienne pour célébrer à sa place le vainqueur d'Athènes.

Les barrières une fois tombées, Sparte suivit le mouvement littéraire de la Grèce; mais elle ne produisit que des talents médiocres, historiens,

' ToaoÛTOv iTtpioTEucev r, ttoXiç Tr,(; 'KXXàooi; êùvoui'a xat oo';r, / povov exwv TTEvxaxodiwv toîi; Auxoopyou /pr,(Tajji,£VY) vou.oi;.

(IMut., ne de Lyc.,\\\\.) " roY. Plut., f u: de L^snnd., XVIII.

:i\ L'ART A SFARTK.

ii;ramiiiairieiis , iliéteiirs, sophistes, doiil les noms mêmes nous seraient inconnus, si quelque auteur étran^jer ne les eût cités pat- hasard ^ Son génie, florissant sous un régime austère et despotique, alla s'éteindre au sein de la liberté.

■ roy. la liste de Meurs. Laco/i., IV, 17 :

Apsines , rhéteur.

J relis, poëte.

Aristocrate , auteur d'une histoire de Lacédéuione.

Callicratidas, philosophe.

Z)e///<?Vr««.y, épicurien.

Dicœarque , grammairien.

Diophante, archéologue (i4 livres d'antiquités).

Pausnnias, historien.

Sosibius, grammairien.

Timncrale , auteur d'un tiaité ou poëme sur le Jeu de halle.

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