‹ Études sur le PéloponèseChapitre 5 sur 66 · CHAPITRE Jij · texte numérisé non relu

CHAPITRE Jij

MUSIQUE. DANSK.

La nuisique a joué dans les sociétés grecques un rôle si important, que les modernes ont peine à le comprendre, eux qui ne- demarrdent le plus souvent à cet art que des émotions délicates et un délassement.

La musique a sur- les natures, je ne dir-ai pas grossières (c'est un mot (ju'on ne sautail en aucun temps appli(juer- à la race grecqueV mais primitives, plus de puissance que la poésie. La poésie, en effet, s'adresse à l'intelligence et ne la trouve pas toujours prête, tandis que la musi(|ire parle immédiatemeni aux sens; en les saisissant, elle a saisi l'Ame; au lieu de persuader, elle enivre.

3G L'ART A Sl'AUTE.

Aux oiig'mes de l'hisloiie , la musK|ue esl mi inslri]i)ienl de civilisalion cjénérale; ses bienfaits, grandis par l'imagination populaire, deviennent autant de prodiges. Les dieux descendent du ciel pour l'enseigner aux hommes : elle construit les villes, elle entraîne à sa suite les rochers euxmêmes, elle guérit les maladies et conjure les fléaux qui désolent l'humanité.

Plus tard , quand les Etats se constituèrent, les législateurs voulurent que la musique devînt une des bases de l'éducation. Propre également à adoucir les mœurs et à enflammer le courage, elle entretenait au dedans la paix et l'harmonie, elle préparait au dehors l'héroïsme et la victoiie.

Les habitudes militaires dominaient tellement à Sparte, qu'on ne s'étonnera pas d'y voir honorées en face l'une de l'autre la lyre et la lance ', selon l'expression d'Alcman. En outre, pour retenir celle humeur belliqueuse qui se tourne parfois en férocité, pour tempérer l'austérité des mœurs doriennes ^ et répandre sur la vie com-

' "EpTTEi yàp avxa to xaîvtôç xtQapi'ffosv tw ciSapw.

(Cité par Plut., Vie de Lyc., XXL) Mou(jixojTaTOuçY°'P ^'l^* ''*' 7roX£[jLixu)TaTOU(; aTtocpaivoudiv aùxouç.

(Plut., ibid.) ^ I/exemple le plus remarquable de l'action de la musique sur un peuple, c'est ce que Polybe raconte des Arcadiens (IV, 20 et 21). La loi les forçait d'apprendre la musique jusqu'à

MUSIQUK. 37

mime du cliaime et de la gaieté, T.ycuigue mêla la musique à toutes les occupations comme à tous les plaisirs, aux exercices du gymnase comme aux causeries de la table, aux funérailles et au culte comme aux joies et aux fêtes. Aucun âge n'exemptait de figurer dans les cliœuis, et Ton voyait s'avancer ces trois troupes si célèbres ' de vieillards, d'hommes faits et d'enfants. Le vainqueuide l'Asie lui-même, Agésilas, prenait place dans un des chœurs et chaulait avec tout le monde, le jour des flyaciiithie.'i, l'hymne à Apollon ^,

Il ne suffisait pas que la musique fût vivement goûtée ^ par les Spartiates : c'était une des parties les plus soignées de leui- éducation 4.

On ne sera donc pas surpris de voir l'art musical lui-même se former et grandir dans une ville où toul conspirait à son développement. On s'attend aussi, d'un autre côté, à ce que l'Etat exerce sur ce développement une surveillance systématique, lui traçant à la fois sa voie et ses limites.

trente ans, combattant ainsi l'influence d'un ciel âpre, d'un pays montagneux, d'une vie laborieuse et aj;reste.

' Plut., FiedeLyc.Wl.

' Xénoph., P^ie d'Agésil.

^ Arist., Polit., Vin, /, ; Athén., XllI, p. 628.

** 'H 8i Tcepi Taç woàç xai -rà jjleXyi iratOEUtiK; où/ -^ttov ecttouôocJ^exo Trjç Èv toi? XoyoK £Ù^riXïa<; xai xa6apio'Tr,TO!;.

(Plut., fie fie Ly,., \\\.\

Les séductions des sens sont aussi dangereuses que les fantaisies de l'imagination, pour une société qui prévient les passions plutôt qu'elle ne les réprime.

L'ancienneté de la musique cliez les Doriens nous est indiquée par la lyre, attribut d'Apollon, Apollon, divinité nationale s'il en fut, ou plutôt personnification du génie et des mœurs doriennes. Il est donc inutile d'en chercher l'origine à Sparte. La flûte, quoique d'invention phrygienne, y fut également connue de bonne heure; car la profession de joueur de flûle étaithéréditaire, comme celle des hérauts % descendants de Talthybius. Lorsqu'on marchait à l'ennemi, l'air de Castor, le vieil air national, était joué par les flûtes ^. Cette coutume remontait à l'invasion des Héraclides^.

Il est difficile de se faire une idée de la musique quiaccompagnait les anciennes poésies. Sans doute elle consistait simplement en mouvements vifs ou lents , en intonations tristes ou gaies, qui se réglaient d'instinct sur les sentiments eux-mêmes, Tvrtée et Spendon n'étaient en musique que des

' Oî y.v]pux£Ç auTWv xat aùX'/iTai sxSg/ovxai xàçTraTpwïaç ré/vaç.

(Hérod., \'l, 60.) * '() ÈJaaiXsùç à'ixa Toùç ai»Xv)Tàç auXeïv IxeXeue to Kaaropsiov [jleXoç. (Plut., Fie de Lyc.yWW.)

Ilap' ùtç TO KaffTÔpstov 7)uX£Îto ikzkoc.. (Id., de Mus., XXVI.) ^ Polyaen., Strat., I.

impiovisaleins comme les aèdes et les rliapsodes.

Thalétas paraît avoir apporté de Crète quelques éléments de science musicale. Flutarque le cite plusieurs fois parmi les vieux maitres, dans son Iraité sur la Musique '. Mais Terpandre de Lesbos fut en réalité le créateur de l'art musical à Sparte *, et, de Spaite , le progrès s'étendit au reste de la Grèce, où l'on admira l'originalité ^ du talent de Terpandre, le grand caraclère qu'il inq)rima à la musique; son nom marque une époque de l'art.

Terpandre, poète en même lemps, comme nous l'avons vu plus haut, commença par régler l'union de la poésie et de la musicjue en doiuiant à ses vers et à ceux crHomère des nomes '^ déterminés. C'est-à-dire, si je ne me trompe, que non-seulement il composa les airs sur lesc|uels on chaulait les différents morceaux, niais que ces airs furent les types, les lois de chaque genre. Leur mode, leur tonalité, leur composition^ même, étaient

' Ch.VII, IX, X

H f/.ev oOv uptoT-^ xxTaaxaai; twv uepi Tr,v (jLoudixTjv èv t^ iTràpTY) TepTCavôpou xa-racxTQdavTOt;, '^i-^i^r^'xa.i.

(Plut., de AJuMC, IX.) ^ ripoTÉpa ixsv yàp r\ TepTuâvopou xmvoToiJiîa xaXdv xiva xpoTrov

£Î; xv .«•ou'TiJiV Ê'<î'1Y°'ï^' Jl)i(l., \ll.)

* Kaxà vouLOv â'xaiTxov xoïç i-rziai xoiç lauxoû xiï xoîi; 'Oi^r^pou {jiÉXr, TCepixiGevta. ^Ibiil., III.)

' Mou.01 Y^p TrpoT/iYOpeûOrjdav , ÈTretor, où/'- £;riv 7rapaê-7)v«t

40 L'ART A SPART K.

un iTiodèle qu'il fallait suivre. Ainsi le clianleur devait débuter parles louanges des dieux; ensuite il passait aux vers d'Homère ou d'un autre poète. Terpandre avait écrit de ces préludes ^ ou exoides religieux en vers hexamètres. Pindare ^ lui attribuait aussi l'invention des Scolies. Ce fut lui encore qui désigna les nomes par des titres différents^ : le béotien, rét)lien, le trochaïque, l'aigu , le téfraédien, le nome de Terpandre, celui deCépion. Cépion était son élève favori, et avait perfectionné la forme de la lyrC^.

Aussi habile joueui" de lyre que célèbre compositeur, Terpandre remporta le prix dans tous les concours solennels, A Delphes, il fut quatre fois vainqueur ^; il le fut, ;i Sparte, aux fêtes d'Apollon Carnien. Ce dernier concours n'est pas un des faits les moins remarquables de l'histoire musicale de Sparte. Il avait pour but évident d'attirer les

xa6' exaaTOv v£votJi.i(7u.£vov sTooç vffi xaaewç. To yàp Tipb; Toùç Ôeoùç wç SouXovrai àcpoidiajjLevoi , eçsêatvov sùôù; Itti te Tr,? '0[j.7ipoii xoù twv aXXwv 7roir,<jiv. ArjXov Ss tout' ecti oià twv TepTravSpou 7rpooi(ji.iwv.

(Plut., de Music, M.) ' IIsTror/iTat SE TwTepTtavûpw xai 7rpooi|Ji.ta xiôapwoixà £v STrsdiv.

(l'bid.,IV.)

* 'Eti lï, xaOaTrsp Ili'vâapo; ^Ti'i, xai Toiv axoXtwv [xeXwv Tép- TravSpoî supeTriç^v. (Ibid., XVIII.)

' Ibid., IV.

4 Ibid., VI.

* Ibid., IV.

altistes étiangers et de bâter les progrès de l'ait. L'école de Lesbos, qui se laltacbait à Terpandie, lie cessa pas d'envoyer ses maîtres les plus distingués disputer la couionne. Périclitas en fut le dernier représentant '. Quant aux artistes laconiens, l'bistoire n'en a pas conservé les noms. On ne connaît que Xénodamus de Cythère ^, qui institua les gymnopédies et composa des pœans.

Quoique Terpandie fût étranger et sortît d'une école éolienne, il ne faut pas se méprendre sur le caractère de ses œuvres; car, si les anciens ne nous ont laissé que d'obscurs renseignements ^ sur la partie tecbnique de sa musique, ils nous disent nettement combien son caractère général était en barmonie avec les mœurs Spartiates, grave, plein de simplicité 4^ et, loin de se sentir de la mollesse orientale, respirant les mâles traditions des Doriens, Le mode dorique dut au talent de Terpandie le grand style et la noblesse qui lui étaient

■ Plut., de Music , VI.

' Ibid., L\.

3 Dans son chapitre sur la musique grecque [Littérat. de l'a/ic. Grèce, XII), je crois qu'Ott. Mùiler interprète bien librement les textes; les considérations qu'il présente ne doivent être accueillies qu'avec beaucoup de défiance. Pour moi , je ne fais ici que recueillir les faits qui se rapportent à Sparte.

* 'H UHv xaxà TepTravSfov xiOaptooîa TravTsXcoç otTrXrj Tiç où-;» OUTÉXet. (V\ut., dr ^f„^ir.,\l.'

\'î L'ART A SPARTE,

propies'. C'esl pour cela que PlaU)ii le croyait fait à la fois pour des gueriiers et pour des sages, et particulièrement favorable au maintien des républi(|ues \

Ce caractère conservateui', la musique dorienne le dut surtout à l'influence sévère et à la véritable censure à laipielle Sparte la soumit constamment. Ainsi le musicien Phijnis^ parut un jour avec une lyre à neuf cordes : l'épbore Ecprépès en coupa deux aussitôt. La même chose arriva à Timothée^^ artiste plein de dédain^ pour la vieille musique, et qui semblait tiop épris des nf)uveautés. 11 se présenta avecdouze cordes^ aux fêtes Carniennes.

' T9i AwpiffTi , ETTsi TO asyotXoTupETrÈç xai à^ici)u.aTixov aTrooi'owdiv.

(Ibid., \VI.) ^ 'O nXàrojv... TV]v AojpicTi wç 7roX£[jitxct<; avSpâcri xai dwcppoaiv, àpaoî^ousav eiAexo. — ■ ^Oxi /pridiixov yjv irpoç TTOÀiTEtcôv o-'jXaxyjv.

[V\i\L, de Music.,\N\\.) 3 Plut., fie d'Agés il., X.

* Id., P'ic d'Agis.

^ Kpiçoç 0£ Koù 'i'iaoOsoç... 'i)opTixcoT£poi xai cpiXôxatvot y^YO" vadt... T7)v yàp oXtYO/opôiav x'jii r/jv àTrÀOTYjTa xjtt aeoLvdxriTa xriç [jiouatx^ç TravxeXwç apyaïxrjv eivai cuu.€£Çr,X£v.

(Id., r/^^///v.,Xll.] ' La Musique se plaint de Timotliée à la Justice : Kav evxuj(Y) ttoïï {/.ot paôtî^ouay) [xovt; 'AtoSuge , xàvÉXuuE "/^opôaî; ooiSfixa.

(Vers du comiq. Phéivciate, cités par Plut., de Mus., XXX.) On a cru posséder le décret cpii condamnait Timothée.

Un (les épliores (3rk un contean, et lui deuianda de quel côté il piéférait relrancher tout ce qui dépassait le nombre fixé par la loi.

Le fait suivant prouve que ces rigueurs n'étaient point seulement provoquées par l'esprit novateur et le lelâchement des traditions, mais que la politique spaitiate avait arrêté à l'avance les limites étroites où devait se renfermer' un art trop enclin à flatter les sens. Terpandre lui-même, Terpandre, le grand artiste si honoré à Lacédémone, fut mis un jour à l'amende pour avoir ajouté une seule corde, et sa lyre fut confisciuée '. Ainsi le créateur de la musique est puni au nom des lois qu'il avait établies.

Du reste, cette contrainte n'empêcha point la musicjue de prendre un vigoureux essor; comme ces corps dont une éducation sévère assure la beauté, en leur défendant la mollesse, la paiure et même la grâce. Encore ;iu temps de Plutarque, si corrompu que fût le goût, on admirait ^ la grande et simple manière de Terpandre et de son école. On reconnaissait que, sur la lyre à trois cordes,

(). Millier, (|ui le cite {Die Borier, t. II, p. '^17), a raison «l'en nier l'authenticité et de l'attribuer à l'iinaj^ination de (iiiel(|iie j^raumiairien.

' Plut., Jnstit. lacnii., \ XVII , et Vie d.lgis, \.

' VovAe ch. XNIU «lu traite de Plutanjue sur l,i iiiiisi(|iir ; c est de ce cliapitre «|uc sont tirets ces r<fle\i()ii^.

W L'ART A SPARTK.

leur musi(jue produisait plus d'effet que tous les instruments compliqués et toute la science des modernes. Les artistes du temps ne pouvaient même plus imiter ces vieux maîtres, gâtés qu'ils étaient par les raffinements et l'affectation.

La musique militaire n'avait pas moins de caractère; l'on vantait les niarches^ Spartiates, dont les plus belles étaient attribuées à Aicman : elles faisaient bondir, aussi bien que les poésies de Tyrtée, le cœur des combattants.

Une tradition =* attribuait même aux bergers laconiens l'invention des chants bucoliques. On voit donc que le développement musical particulier à Sparte ne fut ni sans éclat ni sans charme; Pindare s'écrie en nommant la ville de Lycurgue :

"EvGa pouXat yEpôvTOJV xat véwv àvSpwv apiffxsuovTi aî/^[xat, Kal yo<^o\ xai Moïïffa xal 'Ay^^aia ^^

<( C'est là que brillent les conseils des vieillards,

' 'E[jLgaTr,pia (Max. de Tyr, XXIll) ; Meccviviotxa (Mar. Vict., Jrt. Gramm., 1. Il) ; 'EvôuXia (Athen., XIV). Nous avons déjà parlé de la marche de Castor, l'air national. [Voy. le ch. XI du a* livre dts Miscell. lacon. de Meurs.)

Tyrtée lui-même avait composé des 'E[xêaT7ipt7. Nous eu avons un qui commence par ce vers :

"AyeT', (î) HitapTotç euavopou Koupot... X. X. \.

{Poetœ lyrici, éd. Bergk., p. 3i3.)

"" Diomed. 111 , et .Serv. ad Virg., /// BacoL

^ Vers cités par Pliitar{|iic , Vie rie Lrc, XXI.

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