CHAPITRE II
Le territoire de la Sicyonie était compris entre le S/s , du côté de l'Acbaïe, et la rivière Néméa, du côté de Corinthe '. C'est une vaste plaine, d'une grande fertilité, dominée au sud par un plateau de forme triangulaire. Sur ces hauteurs, éloignées de la mer d'une lieue environ, sont situées les ruines de Sicyone, entre les deux fleuves Asopus et Hélisson, qui la protégeaient de leurs ravins escarpés.
Au temps de sa grandeur, la ville s'étendait le long de la plaine jusqu'à la mer; les murs qui
' Strab., 1. Mil, i).382.
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rentouiaienl, ainsi que le port el le c|tiai'liei' marilime, n'avaient pas moins de trois lieues de tour. Mais l'an 3o3 avant Jésus-Chrisl, Démétrius Poliorcète s'empara de Sicyone par surprise, la détruisit, et la lebâtit sur le plateau consacré à Cérès, qui n'avait servi jusque-làjque d'acropole ^ H espérait pouvoir ainsi la défendre et la garder plus facilement. Les Sicyoniens, par avilissement plutôt que par reconnaissance, rendirent les honneurs divins à cet étrange fondateur, inaugurèrent par des fêtes leur nouvelle demeure, et lui donnèrent le nom de Déniétrias.
Les éléments couq)létèient l'œuvre des hommes : un tremblement de terre acheva d'anéantir l'ancienne ville, en renversant aussi une partie de la nouvelle, et en la dépeuplant piesque entièrement ^. Ces deux faits expliquent pourquoi Pausanias trouva la plupart des temples récents à demi ruinés ; pourquoi surtout il ne parle pas d'admirables monuments qu'on s'attend à trouver avec lui à Sicyone, où l'art a été cultivé avec tant d'éclat. Ainsi, ce serait la ville de Démétrius dont le voyageur contemple aujourd'hui les dernières pierres. Cependant nous rechercherons
' Strab., ihid. — Paus., Corirtth., VII. — Plut., Tle de Démétrius, XXV. — Diod., Sic, 1. XX, c. 102. ' Paus , ibid.
tout à l'heure , après avoir décrit l'état actuel des lieux, si l'acropole de l'ancienne Sicyone ne contenait pas un certain nombre d'édifices, et si quelques-uns de ceux qui se voient encore ne sont pas antérieurs au temps de Démétrius,
Le chemin par lequel on arrive de la plaine au sommet du plateau est le uïéme que dans l'anti- (juité. Les rochers taillés, des pieries helléniques éparses ou à demi enfouies, en marquent les traces. C'était l'une des trois entrées de Sicvone, la porte de Corinthe, comme l'indique sa position, et la voie qui y menait était la voie, des Tombeaux dont parle Pausanias. Les tombeaux de Sicyone étaient d'une construction paiticulière : la place consacrée par le cadavre était recouverte par un soubassement en pierre qui supportait des colonnes et un petit fronton semblable à celui des temples. C'est dans un de ces élégants monuments que reposait le poète comique Eupolis. Exilé sans doute pour (juehjues vers trop audacieux, il était venu chercher à Sicyone, au milieu de la politesse et des arts, une autre Athènes.
Contre toute attente, les rochers escarpés (jue l'on a gravis supportent une nouvelle plaine non moins fertile que le reste de la Sicyonie; de riches moissons recouvrent les fondations nombreuses que l'on entrevoit de toutes parts.
« li'enceinte de l'acropole,)' dit Diodore, « est
35(> SICVONF^.
(( vaste el unie , eiiloiiiée de précipices inaccessi- « bies ; l'eau v vient en abondance el airose de « fertiles jaidins : on y trouve plaisir pendant la « paix , sécurité pendant la guerre V n
Au milieu de mille traces confuses de constructions, on distingue d'abord, sur la droite, à plusieuis centaines de pas du village moderne de VasiUka^ les ruines d'un petit temple dorique: quelcpies larges pierres, des tambours de colonnes cannelées, des trigjyphes et deux fragments d'architrave en marbre blanc. D'autres débiis se retrouvent plus loin, du côté de la plaine, mêlés à des ruines byzantines. Si l'on veut nommer ce temple, le voisinage de la Porte sacrée, laisse moins de latitude aux suppositions. De ce côté il y avait trois temples : un temple de Minerve, « remarquable par sa grandeur ^, » (il ne peut donc en être questio'n) ; un temple consacré à Diane et Apollon, un autre à Junon. Épopéus et Adraste, anciens rois de la Sicyonie, en étaient les fondateurs. Était-ce le temple de Diane? Etaitce le temple de Junon?
Près de ces ruines, une ouvertuiede rochers, régularisée jadis par la main des hommes, descend obliquement vers la plaine. Des marches
• L. XX, c. 102.
' Pans., Corinth., XI.
LES RUINKS. Xû
taillées dans le roc sont même encore apparentes. C'était la Porte sacrée, qui conduisait à la ville basse et à la mer. Elle devait ce nom au grand nombre de temples qui l'entouraient. Outre ceux que je viens de citer, trois autres s'élevaient au pied de cette partie de l'acropole ; ils étaient consacrés à Cérès, à Apollon Carnien . à Junon Prodomia , et avaient été bâtis par Plemniœus, Adraste, Phalcès, rois du pays. Les autels de Pan, du Soleil, des Dieux préservateurs, ajoutaient encore à la sainteté du lieu.
En revenant vers le centre du plateau , on ne trouve plus d'autre ruine distincte qu'une construction romaine d'assez grande dimension. M. Leake^ voit dans ce monument le prétoire du gouverneur romain qui résida à Sicyone jusqu'au temps où Corintlie fut relevée par Jules César. La disposition intérieure des chambres et les traces de conduits de vapeiu- ainioncent j)lutôt des bains.
Le théâtie et le stade sont situés à l'extrémité occidentale de la ville. Le théâtre est adossé aux collines qui forment le sommet du plateau ; des restes de murs, à dioite et à gauche, indiquent qu'il était enclavé dans le mur d'enceinte. Mais le rocher n'a pas suffi, et l'hémicvcle est complété
' Travcls in Mnrea, t. III, p. Syi.
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par des conslructions en pieiie. Ces ailes ainsi détachées ont permis de ménager deux passages voûtés (jui sont de véritables vomiLoires. J'emploie à dessein ce mot latin, parce que la pensée se reporte vers l'époque romaine ^ en face de travaux assez étrangers aux coutumes grecques et à J'arcliitecture de leurs théâties. Les Grecs employaient peu la voûte, quoiqu'ils la sussent parfaitement construire. Leurs théâtres, qui n'ont jamais eu les gigantesques proportions des théâtres romains, n'étaient point assez vastes pour que les deux entrées placées à droite et à gauche du proscenium fussent insuffisantes. De plus, ils sentaient que ces ouvertures béantes sur les flancs de l'hémicycle eussent détruit l'effet des proportions élégantes et des courbes harmonieuses qu'ils cherchaient à donner avant tout à leurs théâtres, et qui recommandaient tant à leur admiration celui que Polyclète avait construit à Epidaure^ Les voûtes sont bâties en pierres régulières; leur conservation est remaïquable. Elles ont cela de particulier, qu'elles agrandissent brusquement leur diamètre du côté extérieur du théâtre, et forment un vestibule de quelques pas.
Le théâtre est assez élevé : aussi peut-on y compter quarante rangs de gradins, quoique les
' Paus., Corinth., XXVII.
lenes élxjuiées, les lier bes, em[jécljeiit de les dislinguer égalenienl bien partout. Au fond, les gradins sont taillés dans le roc ; sur les ailes, ils son! lapporlés. On retrouve les deux escaliers, et pai conséquent les trois divisions des gradins. Il ne reste plus rien du' proscenium.
Sur la scène était représenté un guerrier tenant un bouclier: c'était Aratus, le libérateur de Sicyone, le glorieux chef de la ligue acbéenne. D'après nos idées modernes, cette place est peu convenable pour offrir l'image des grands bon:mes à la reconnaissance publifpje. Les anciens pensaient différemment. Peut-être avait-on voulu rappeler un des beaux Iriompbes d'Aratus, le joui où, maître de Corintlie par un bardi coup de main , il reçut au théâtre les applaudissements du peuple corintbieii.
Dn peu plus haut que le tbéàlre, toujours vers l'occident et l'Hélisson , est situé le slade, qui, connne le théâtre, regarde la nrer. J/admir.ible vue que conrmande tout le plateau de Sicyone frappe plus vivement encore dans ces lieux oir tout est spectacle, et où la nature devait cbar trier les yeux autant que la scène la plus belle, autant que les jeux les plus animés. C'était la basse ville, avec ses temples, ses mille œuvres d'art, son port, ses vaisseaux, sujet de joie et d'orgueil j)our le cœur des citoyens. C'était celte riche et riante
plaine que se partageaient Sicyone et Corintlie, et qui allait peu à peu s'élevant jusqu'à Corintlie même, î'opulente rivale de Sicyone. A droite, c'était l'Acrocorintlie , une véritable montagne, dont les beaux rocbers élevaient jusqu'au ciel des temples peints d'éclatantes couleuis. Le golfe s'arrondissait mollement au pied de l'Acrocorintlie, tournait vers le portLécliée, où se réunissaient les vaisseaux de l'Orient et de l'Occident, et s'arrêtait brusquement au promontoire de Junon Acrsea, cpii cacbait la mer des Alcyons. La vue se portait alors plus loin sur les côtes de la Béotie, de la Pliocide, de la Locride, découpées à l'infini par les eaux bleues du golfe. \ l'horizon se dressaient les sommets du Parnasse, de l'Hélicon, noms poétiques, du Citliéron, tragique souvenir; le ciel si pâle, si tiansparent de la Grèce, faisait ressortit- l'harmonie de leurs contours et la variété de leurs teintes. Un peuple qui vivait devant un pareil spectacle n'élait-il pas comme prédestiné à l'amour du beau et à la culture des arts?
Le stade, disais-je, regarde la mer, et son axe est parallèle à celui du théâtre, quoique sur un niveau plus élevé. Sa longueur est considérable; aussi, comme à Messène, les terrasses et les gradins, peu reconnaissables du reste, ne se continuent-lis que jusqu'aux deux tiers environ de la
carrière. L'extrémité du stade arrive au l)ord du plateau de Sicyone : elle est artificielle, et des murs soutiennent les terres qu'on a rapportées, afin de suppléer au sol qui manquait. Ces murs sont d'un polygonal assez beau, de la deuxième époque; ils ont cela de particulier, que, sur chacun des trois côtés de la terrasse, ils rentrent paiune courbe très-marquée, et présentent une surface concave. On dirait que l'architecte a ciaint qu'un mur plan ne cédât à la pression des terres; par une construction bizarre, il semble avoir voulu les refouler, et donner à son œuvre l'apparence d'une double solidité.
Sur la terrasse, on remarque une ligne de pierres percées de trous à intervalles égaux. Il y avait là, soit des poteaux pour attacher les chevaux, soit des barrières pour les contenir; car c'était de ce côté du stade que la course commençait.
Telles sont les ruines qui restent aujourd'hui de la ville de Démétrius Poliorcète. Cependant ne sont-elles pas, pour la plupart, d'une époque antérieure? Quand l'acropole de Sicyone devint la ville véritable, n'avait-elle été jusque-là lieii de plus (pi'un lieu foitifié, qu'une citadelle? N'est-ce pas là qu'avaient dû s'établir les premiers habitants du pavs , et Sicyone, au teuqis de sa décadence, ne se trouva-i-elle pas reportée aux
lieux qui avaient été son berceau? iMali^ré l'affiimatioii de Pausanias , qui dit qu'iEgialée, son premier roi , l'avait construite dans la plaine', il est difficile de croire que la colonie qui prit possession du pays n'ait pas cbercbé avant tout une position sûre, à l'abri des attaques subites, des descentes de pirates, si fréquentes dans ces temps reculés. Trouver une acropole, c'est-à-dire un lieu naturellement fortifié, était la condition suprême de tout établissement, surtout quand la mer était voisine et l'ennemi toujours attendu. Aucune des villes antiques n'a méconnu cette nécessité. Pourquoi Sicyone seule eut-elle fait exception ? Pausanias fournit lui-même les preuves qui le réfutent. Presque tous les anciens temples qu'il cite sont situés sur l'acropole : ainsi les temples de la Persuasion , de Mineive, de Diane, de Junon, élevés par Prœlus, Épopéus, Adraste, rois de la première dynastie. Cela ne prouve pas, je le sais, que les babitants ne se tinssent pas d'ordinaire dans la plaine qu'ils cultivaient. Mais ces établissements isolés, ces bourgs tout au plus, qu'ils abandonnaient au moment du danger, ne pouvaient constituer une ville. La ville, c'était l'acropole, c'était l'enceinte fortifiée qui protégeait le sanctuaire de letns dieux, la de-
'' Tyîv Toli A'YiaXéojç £V tw tieouo ttoXiv. \Co?inth., Xll.)
LES KIIINES. ;{«,'}
meure de leurs rois, les monumenls de toute sorte, la patrie en un mot. Ce ne fut qu'à une épofjue de sécurité j^énérale poui- toute la Grèce, de prospérité naissante pour Sicyone, qu'une véritable ville put se fonder et s'étendre dans la plaine. Les ruines elles-mêmes parlent, si les auteurs se taisent. Ainsi les murs si curieux qui soutiennent le stade, quoitpie Pausanias n'en dise pas un mot, ne prouvent-ils pas l'antiquité de sa fondation? Le stade aura été embelli, agrandi, refait autant que l'on voudra; mais la partie polygonale qui est demeurée intacte n'est-elle pas un témoignage suffisant de sa construction primitive?
Le même raisonnement peut s'appliquer au théâtre. Sa situation, les murs de la citadelle auxquels il était uni, cette vue magnifique que cheichaient avant tout les Grecs, indiquent que sa place n'a pas changé, bien que sa forme ait pu être modifiée. Quand les Sicvoniens des beaux siècles se pressaient autour de la scène, quand le poète Eupolis s'asseyait à la représentation de ses pièces, où donc nous figurerons-nous l'enceinte consacrée à Bacchuset aux Muses? Dans la plaine? — Mais où sont les terres rapportées, les montagnes aitificielles, et ces énormes travaux qui ne peuvent disparaître cnunne les pierres, les marbres, (jue renverse le temps et qu'emportent les
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hommes? Encore, un tel choix, contraire à l'usage général de la Grèce, ne peut-il être attribué à un peuple célèbre par son goût des belles choses? D'ailleurs le plateau de la ville de Démétrius est lui-même une plaine; à l'occident seulement, à la place du théâtre actuel, s'élève une colline, une seule, propre à la construction d'un semblable édifice.
Ainsi la ville piimitive n'a pas été complètement effacée; il ne faut pas la chercher dans la plaine, sous les orges et les vignes qui en recouvrent les dernières pierres; car les ruines si admirablement situées que l'on retrouve aujourd'hui sur la hauteur ne sont pas seulement les débris de Démétrias ^ d'une ville bâtie à la hâte dans un siècle de décadence : l'antique, la vraie Sicyone nous a laissé quelques-uns de ses monuments.
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