‹ Études sur le PéloponèseChapitre 57 sur 66 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L ECOLK DE PEINTURE.

Ceux qui expliquent par l'influence du climat, de la paix, de la liberté, de la grandeur publique, cette tendance qu'ont les arts à se giouper autour d'un centre privilégié, d'une patrie commune, seraient fort en peine d'appli(juer leurs théories à Sicyone, où le ciel n'est, après tout, que le ciel de toute la Grèce, où la nature, de quelque charme qu'elle se revête, n'a rien qui surpasse tant d'autres lieux aussi favorisés, où les dissensions nourrirent éternellement la gueire entre les citoyens, où la tyrannie fut journalière

pendant (|uatre siècles, où les armées ne connurent que la défaite et la honte. On dirait plutôt que les troubles, la licence, les émotions violentes, exaltaient les esprits, donnaient à leurs conceptions une vie plus intense, plus brillante, de même que les vents les plus impétueux activent la flamme; et l'on se rappelle que, dans la moderne Italie, les grandes époques de l'art ne furent pas toujours calmes ni heureuses.

Sicyone fut également célèbre par ses peintres et par ses sculpteurs, qui n'adoptèrent pas seulement une manière particulière, mais qui, de maître en maître, se transmiient sans interruption les principes de leur art. Quelque sens que l'on veuille attacher au mot école , on peut donc dire hardiment les Ecoles de Sicyone. La sculpture, ainsi que dans le reste de la Grèce, y fut cultivée la première : la peinture ne s'y développa que beaucoup plus tard. Cependant, comme ce fut la peinture qui eut, sinon le plus d'éclat, du moins le plus d'originalité, comme ce fut elle qui valut à Sicyone un rang honorable dans l'histoire de l'art grec, et surtout comme elle exerça sur l'école de sculpture une influence décisive, nous renverserons l'ordie chronologique, et nous étudierons d'abord les peintres sicyoniens.

Les anciens attribuaient la découverte même de la peinture à Sicyone. D'autres, il est vrai, l'at-

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liibiiaieii! à (lorinflie ' . Mais Ton sail ce (jiril Taul penser de cette prétention des Grecs, qui veulent être le principe de l'iiumanité tout entière. Ils devaient à l'Orient, non-seulement la connaissance des couleurs, mais les matières mêmes d'où ces couleurs étaient extraites. Ce serait ajouter bien peu à leur gloire que de prouver qu'ils ont su, les premiers, applitpier du rouge, du jaune, du bleu à des monuments ou à des statues; les premiers, remplir d'une substance colorée les contours tracés à la pointe sur une surface unie. Les découvertes sont la condition de l'art : elles n'en sont point l'honneur. L'art véritable date des œuvres qu'il a créées. Les Grecs n'ont point inventé la peinture, mais ils ont eu les premiers peintres.

Téléphone aurait fait faire un progrès immense au dessin, si l'on pouvait conclure du texte de Pline qu'il commença à ondjrer ^. Mais il est plus vraisemblable qu'il indiqua seulement au trait les détails intérieurs de ses figures monochromes, au lieu d'en présenter une simple silhouette.

' Picturam Graeci ailirmant alii Sicyone, alii apud Corinthios repertam.

( Plii)., H. N. XXXV, 5. ) " Sine mIIo etiamnum colore, jam tamen spargentes lineas

infiis,

(Plin., //w/., 5.)

Ombrer, c'eût été modeler; et l'art était loin encore de cette science complexe. Les vases peints aideront à mieux compiendie les paroles de Pline. Sur les vases les plus anciens ou les plus grossiers, les figures n'offrent qu'un contour plein , une silhouette opaque, pour ainsi dire, qui se détache en noir sur les fonds rouges, en rouge sur les fonds noirs. Sur les vases d'une époque moins reculée ou d'une exécution plus soignée, les figures sont le plus souvent monochromes; mais les yeux, la chevelure, les bras, les draperies, les ornements, tous les détails contenus dans Vintérieur (i/itus) du contour, sont tracés à la pointe. Telles l'on peut se représenter les esquisses de Téléphane.

Un autre Sicyonien, Cratoii, passait aussi pour Finventeur du dessin ^ : tant, pour les Grecs euxmêmes, les commencements de l'art étaient confus et obscurs.

Après ces deux noms, l'histoire de la peinture à Sicyone nous est inconnue. Rien ne signale son progrès, aucun artiste n'est désigné : et cependant il y eut des artistes, et il y eut un progrès. Sicyone était réputée la patiie, la terre classique de la peinture ^. L'éclat subit avec lequel se pro-

' Athenag., Leg. pro Christ. 1/4, p. Sg, éd. Dechair. ^ Diuque fuit il la patria picturae.

(Plin.,XXXV, 40. )

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duisit son école, à la fin du cinquième siècle, suppose un passé et une tradition. C'est donc le silence des auteurs anciens qu'il faut accuser.

^M/.>ow/;<?, contemporain de Zeuxis, de Timanthe et de Parrhasius, parut à peine ', et une révolution se fit dans la peinture grecque. Jusque-là, on avait distingué seulement deux styles : le stvie lielladique et le style asiatique. Mais les œuvres d'Eupompe révélaient une manière si neuve et si magistrale ', qu'il fallut immédiatement établir une autre classification. On reconnut trois stvles, ou, pour employer le mot moderne , trois écoles, Y école (tlo/iie, V école de Sicyone ^ X école d'Athènes.

Quel était le caractère de l'école de Sicyone ? Quelle était la manière d'Eupompe? Déjà, par opposition au caractère bien connu des artistes, ioniens et athéniens, on lui refusera la richesse, la grâce un peu molle, les raffinements des Orientaux, ainsi que la beauté idéale, le sentiment et le tempérament exquis de qualités qui constitue l'atticisme. On sera même tenté de voir éclore à

' Vers la xciv*^ olynipiatlc.

* Ipsiiis auctoritas taiita fuit, ut divisent picturani in gênera tria, (juse ante eum duo fuere, helladicuni et quod asialicum appellabant Propter hune, qui erat Sicyonius, diviso Helladicq tria facta sunt : loiiicum, Sicyoniuin, Atticiun.

(Plin., XXXV, 36. ) '

Sicyone le génie dorien % plus austère, plus élroii , plus lent à se manifester, mais c|ui réclame enfin victoiieusement sa place. D'Eupompe, nous ne connaissons qu'un tableau et un précepte. I.e pré cepte s'adressait au sculpteur Lysippe.

Au début de sa cairière, incertain de la voie (|u'il devait suivre, Lysippe consultait un jour Eupompe. Celui-ci, montrant de la main la foule qui passait devant eux, lui dit qu'il fallait prendie pour maître la nature elle-même, et non pas un artiste ^. L'exacte imitatiotj de la natuie fut, en effet, le but que se proposa l'école de Sicyone, qui clieicba moins à créer des conceptions idéales qu'à reproduire la beauté réelle et qui s'attaclia surtout à la perfection matérielle et au fini d'exécution. Lysippe, que l'on regarde comme l'élève d'Eupompe, à cause de cette anecdote peut-être, mais surtout parce qu'il subit une influence que la Grèce entière reconnut, Lysippe démontre assez clairement par ses œuvres comment Eupompe entendait l'imitation de la nature.

* Il n'est pas sans intérêt de rappeler que la tragédie était née à Sicyone. Là, pour la première fois, on avait substitué à la représentation des mystères bachiques un drauie héroïque, les malheurs d'Adraste , xà 'ASpauTou Tràôy) (Suidas,

©ÉffTTK;. OÙSÈV TTOOÇ AlOVUdOV. )

* Naturam ipsam imitandam esse, non artificem.

( Plin,, XXXIV, 19. )

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