L ECOLE I)K SCULPTURE
Sicyone et Corinlhe se disputaienl l'invenlion de la j)lasli(jiie, comme elles se dispiilaient la découverte de la peinliiie. Si Dibutade était né à Sicyone, il avait vécu à Coiintlie, el c'était à Corinlhe que l'on conservait son premier essai. Il était potier. Un soir, sa fille, voulant conserver l'image d'iui jeune homme qu'elle aimait el (jui allait partir, grava sur un mur l'ombre projetée par son visage. Le père en leva l'empreinte avec de l'argile et la fil cuiie avec ses autres vases ^ Ainsi, les Grecs cachaient sous les fables les plus
' Plin., \X\V, /,3.
:î88 SICYONE.
rliaiiiianles leur ii^noiaiice dis ()iii>iiies de l'ail.
Avant le sixième siècle, l'iiisloire ne parle poinl des arlisles de Sicyoïie ni de leurs œuvres. Il v < ii avait, cependant ; car celte ville fut de tout temps célèbre par le travail des métaux ', liéiita^e des Telchiiies, (\u\, disait-on, l'avaient jadis occupée. Il seiid)le f|ue cette célébiité même, et les élèves tout prêts ([u'ils espéiaient Irouver, déterminèrent fJipœnus et Scjllis à se fixer à Sicyone, lorsqu'ils cpiittèrent la Crète, leur patiie^.
Dipœnus et Scyllis Iravaillèrenl les j)remieis le marbie avec succès. Ils vinreni enseigne!- leur secret aux sculpteurs du conlinetU, rpii leur témoignèrent d'abord plus de jalousie que de reconnaissance. Avant qu'ils eussent achevé les premières statues que leur demandait Sicyone, les mauvais traitements de leuis livaux les forçaient à quitter la ville. Ils passèrent en Étolie. Aussitôt la peste et la famine annoncèrent au peuple sicyonien la colère des dieux; l'oiacle de Delplies parla : il fallut, à force d'honneurs et de présents, obtenir des deux Cretois cju'ils revinssent achever leurs statues. Elles leprésentaient quatre, divinités : Apollon, Diane, Hercule, Minerve ; cette der-
' Qua; (liu fuit ofHcinariim omnium metallorum patria.
( Plin., XXXVI, /,. ) * Vers 576 av. ,T. C. — Priusqiiam Cyrus in Persis regnare inciperet, hoc est olympiade circiter L. ( Ihid. )
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nièi'e fui, clans la siiile des temps, IVnpjjée de la foudre. Sicyone leiii- dut encore une Minerve; Aigos et Cléone, villes voisines, étaieni , au dire de Pline, remplies des œuvres de Dipœnus.
Dipœnus et Scyllis acquirent autant de renommée pai- le nombre et le mérite de leurs élèves (|ue par leurs propres ouvrages. Ils foiiiièrent Donlas, Doryclidas, Médon, Théoclès, tous Lacédémoniens, Cléarque de Rbégium, Tecteeus et Angélion. La plupait étaient déjà toreuticiens et le demeuièrent toujours. Car, des diverses branches de la sculpture, la toreutiqiie lut la |)lus estimée, celle cjui créa les chefs-d'œuvre les plus magniPupies : le tra\ail du marbre n'était qu'une science accessoire au beau siècle, pour- Polvclèle comme poui' Phidias.
L'élève préféré de Dipœnus et de Scyllis, celui (pri prit, après leur- mort, la direclion de l'école naissante, ce fut Aristoclès. Ce fait n'est point spécifié par' les auteurs anciens. Mais, comme ils nous apprennent qu'Aristoclès était de Cydon , c'est-à-dire Cretois, ainsi que ses maîtres; comme ils nous le montrent établi sur- le continerU, ainsi (jue son fils Cléœtas ' ; comme nous \ovons ses
' Toutes les discussions irl.itivts .iii\ deux Aiistociès et \\ leur (;niiillc (Mil rie tii'S-l>icri irsimicrs |(;ir Silhi.' d/iiis son (,;il;d()i;ii(\ an mnl j-insliulrs.
:î90 SICYONE.
pelits-MIs, Aiisloclès el Canaclius, vivre et enseii^iier leur art à Sicyone; comme les dates coïncident paifaitement, le premier Aristoclès n'étant postérieur à Dipœniis et à Scyliis qne de quatre ou cinq olympiades, il est naturel d'en conclure (pi'il fut leui' élève et les suivit à Sicyone. Dans l'antiquité, les artistes n'ont de patrie que celle qu'ils adoptent;; Sicyone elle-même perdit ainsi Polyclète, qui se fit citoyen d'Argos et fut la gloire d'une ville étrangèie.
On ne cite d'Aristoclès que son Hercule combattant avec une amazone à cheval. Évaporas de Zancle lui avait cotnmandé ce groupe pour OIyuq)ie '.
CléœtaSy son fils *, ne fut pas seulement sculpteur, mais architecte en même temps : double talent tpie nous lencontrons souvent chez les artistes grecs, aussi bien que chez les artistes de la renaissance italienne. Cléœtas avait constiuit dans le stade d'Olympie la célèbre hippaphesis (pie j'ai déjà eu Toccasion de décrire^. Il était si (iei- de son œuvre, (ju'il s'en faisait un titre, même à Athènes, en gravant son nom sur le piédestal d'une (le ses statues. Cette statue était vraisem-
' l'a us., Etid. \, c. \\V.
• l»aiis., Elkl. I, r. WIN ^ T'ny. pago 2 58.
i;école de sculpture. • :wt
bhd)lenienl ceWe que Paiisanias vil dans l'aciopole'. Elle représentait un liomme avec un casque, el dont les ongles étaient en aigent. Pausanias adniiia beaucoup l'art avec lequel elle était exécutée.
Les fils de Cléœlas, ^r/stoc/èsei Caïutchiis, Turent tous les deux des sculpteurs célèbres; Canaclius surtout, dont les œuvres furent plus répandues. Tout en conservant quelque cliose de la simplicité et de la roideui"^ de la manière arcliaï(|ue, il contribua puissamment au progrès de l'art : avec Agéladas d'Argos, il est le piécursein- du grand siècle. Il travaillait avec un égal succès le bi'onze el le marbre ^^ Tor et l'ivoire. 11 fit , de concerl avec son fière et Agéladas lui-même, le groupe des Trois Muses, tant admiré par les anciens, et dont une épigramme nous a conservé le souvenir :
' Jtt. XXIV.
' Cicer. , (le Clar. Orat. XVIll. — Qiiinlil. liist. Orat.. XII, i(..
^ Inveilio et Ciinachum, iaiulatiim iiitcr statiiiiiios, lecisse inarmorea. ( Plin , XXWl, 4-)
On ne sait pas au juste s'il s'ai^it, dans ce passage, de Canachus, fils de (Jéœtas, ou de son petit-fils Canaclius lejeune. Mais, comme le premier (Canaclius lur de beaucoup le plusci lèbre, il semble qu'on doit lui appiiquei' l'cpitlièli- de Ititiflatiini. Il (oiitiiiuail ainsi le- tradttioiis de Diprcnus cf i\i-
■cvllis.
:5n-2 SICVONR.
TpiCuysÇ ai Mouuat tSS' e(iTa[ji,£v" a aia Xojtouç, 'A o£ cpÉpsi TtaXauLaiç Sapêirov, à oâ yÉXuv
'A asv 'Api(7TOX.X9io; r/si "/.sXuv, à S' 'Aye^âSa BâpêiTOV à Kavayâ S' u[j(.voTrôXouç So'vtxxaç '.
On poiiirait, jiisf|u'à un certain point, concluie de celte cornnnunaulé de travail qu'Agéladas, dont le maître est inconnu, étudia à Sicyone dans l'atelier de Cléœtas. Les écoles de Sicvone et d'Argos, si voisines et toutes deux remaïquahles, échangèrent plus d'une fois leurs leçons et leurs artistes.
L'œuvie la plus considérable de Canacbus était une statue colossale en bronze d'Apollon Philésien ^. On louait particulièrement le cerf qui était auprès du dieu. Cette statue était dans le temple de Didvme , [)rès de Milet. Xerxès. après son expédition, l'enqiorta à Ecbatane, d'où elle fut enlevée par Séleucus Nicator et rendue à ses légitimes possesseurs.
Il fil une autre statue d'A|K)llon Isménien pour les ïbébaitis. Elle était en cèdre : Pausanias la vil répétée en bronze^. On admirait un autre de ses bronzes, des Enfants conduisant un cheval,
' Antholoi,'. Palat., Appcnd., t. H, p. 692.
^ Plin., XXXIV, 19. — l'aiis., Corintli., X, Béat., X.
^ Paiisan,, Beat., X.
L'KCOLE DE SCULPTURE. ;Î0:{
auNc|iiels les Latins coiiservèieiil lent nom grec el qu'ils appelaient les ('élélizontes '.
Enfin, Coiinllie lui devait une Vénus en oi et en ivoire. La déesse était assise, le polus sur la léte, tenant dune main un pavot, de l'autre une pomme ^.
.^risloclès.,i\\n portait le même nom que son «^rand-père, selon la coutume des Grecs, fut presque égal en réputation à son frère Canacli us ^. i\hiis il semble (]ue sf)n enseignement ait été plus goûté que ses œuvies. Avec sa Muse, on ne cite (ju'un groupe de Jupiter el de Ganymède, consacré à Olympie. Au contraire, il est désigné comme le continuateur des traditions de l'école. Il forme un des chaînons de cette série de scul[)teurs (|ui, pendant sej)t générations, soutinrent el développèrent les principes du vieil Arisloclès. Son élève Synnooii ^ Eginèle, les tiansmet à son fils Ptolichus; celui-ci, à Sosliate de Cliio, (pii instruit à son loui- son fils Pdntids. Telle était la suite et la fermeté de l'enseignenïent , tel était, peut-être, le méiite de ces maîtres, dont les noms sont aujour-
■ Plin., XXXIV, i.^
.* IleTroiYjTai os ex te ypuGou xaî £X£''.&avTO? c&spouja stti ty; x£'^aÀ^ irdXov, xcov /£ipwv oï f/ei ~r, [ji.£v [ji,-/ixo)va t^ oI ÉTEca ijLÎiXov. (P;iiis., Coriritiu. \.)
' ^ Où TTO/.ù vx ic, oô;av EAaffffoûy.ivoç.
(Pau.s.,A7/./., Il,(. III.)
dliui sans écho, cnie l'on savait encojc, au lemps (.le Pausanias ', l'ordie dans lec|iH^I ils se succédèletit, comme s'il se fùl agi crime dynastie de rois. Ils iem[)lissent, en effet, près de deux siècles 2.
Il est inutile de reproduire ici tous les doutes, toutes les discussions cpii se sont élevées au sujet de Polyclète. Qu'il soit natif de Sicyone, comme l'affirme Pline, ou bien d'Argos, conune le dit Pausanias, il n'en est pas moins constant c(u'il étudia auprès d'Agéladas à Aigos, (|u'il y vécut, (|u'il V ci'éa ses cbefs-d'œnvie et y foima ses élèves. Ce fut donc une gloire peidue pour Sicyone : perte d'autant, plus regrettable rpi'avec Polyclète, celte ville aimée des arts pourrait représenter les trois grandes épocpies de la sculpture, également illustre à toutes les épocpies, réunissant les œuvres aicbaicpies de Dipœnus, de Scyllis, des deux Aristoclès, de Gléœtas, de Canachus, les œuvres idéa-
' navxîaç, oç i-izo 'ApiaTOxXÉouç xoïï iixucoviou xotTaptOixouaavw Toùç oiSa)(6£vxa; l'êooixo; aTCO toutou ;j.aOr,Tr|Ç. (P;ms., Ibid.) " Voici le résultat des calculs chronologiques de Sillig :