L'ÉCOLE DE SCULPTURE
les de Polyclèle et de ses fils, les œuvres de IVcole de Lysi()|je, ernpieintes d'une beauté toute réelle, uiais saisissantes de vérité et de peifection.
Du reste, mali,Mé le départ de Polyclète, l'art lesta florissant à Sicyone. Dans un court espace de vingt-huit années ', on y compte six sculpteurs distingués. Le voisinage d'Argos, la grande réputation de Polyclète, les liens de famille et d'amitié qui l'unissaient à son pavs natal ne pouvaient manquer de peseï-, en (pielcpie sorte, suil'école de Sicyone et d'attirer- en Ar-golide quel- <|ues élèves. Ce fut là, en effet, qu'Alypus, Cléon et (]anaclius allèienl étudier. Mais, plus fidèles, (jire Polyclète, ils revinrent dans leur* patrie.
QuKic/uis le Jeune ^ probablement petit-fils du grand Canacliirs, élait un tles artistes (|ui travaillèrent au célèbre trophée de Lysandre. Le général Spartiate, voirlant rendre immortel le sorrvenir d'^Egos-Polamos , consacra à Delphes, rron-seulement sa propre statue, mais les statrres de tous les chefs, Spartiates ou alliés, qui avaient contribué à la victoire. Clarrachus, Alvpus et Patrocle de Sicyone prirent part à cette vaste tâche. Canachus fit, avec Patrocle, les statires d'Kpirvcide et d'Kpéonice ', en bron/.e. Il avait aussi, à
' De la (mali('-\ ini;(-li(i/iciii.' a la < c iil iniH' oh injii.Klc i*aus,. rh»r.^ \\
:VM\ SICYONK.
Olvtiipic, une aiilr(' statue en bronze, celle de Bycellus, enfant sicyonien, le j)iemief qui eût été vainqueur au j)Uii;ilat '.
Jl)/)us , é\è\e de l'Argien Naucydès , outre les statues de bronze qui étaient destinées à Delpbes, fit éi,^aiement des statues d'athlètes pour Olympie, cet immense sanctuaire où les images des liommes devaient bientôt se compter par milliers. On V uiontrait son Symmaque, son Néolaidas , son Archédauius.
PfUrocle^ comme ses amis et ses rivaux, travailla à cette séiie d'œuvres que Lysandie osa conuuander, nialgié les lois de Lycurgue. Comme eux aussi, il représenta des athlètes. Pline le classe parmi les artistes qui firent des athlètes, des chasseurs et des prêtres 2. Son fils et son élève. Dédale, fut d'une giande fécondité. Pausanias cite de lui, seulenient à Olympie, le trophée consacré par les Éléens , après qu'ils eurent battu les Lacédéinoniens dans l'Altis, les statues de Timon et de son fils, d'Aristodème, de Narycidas, de l'Éléen Eupolémus. A Delphes, ])édale avait exécuté une paitie des statues que les Tégéates consacrèrent, afin d'éterniser le souvenir d'une victoire ^.
' Pans., Elid., II, (. Mil.
' Pliii., XXXIV, 19.
5 P.itis., Vhoc. IX.
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Démocrite , à son tour, leprésenla Hippoii, enfant éîéen, vain(|iieur au pugilal'. Qiioi(|ne de Sicvone, il avait eu pour maître Pison cleCalaurie, que l'on rattache, à tort peut-être, à l'école atticpie. Mais Pison travailla au trophée d'.Egos-Potamos, dont l'entreprise fut en partie confiée auv artistes sicyoniens. Un lien existait donc déjà entre eux et le maîtie de Dérnocrile.
Cléon, au contraire, se forma auprès d'Anti- |)hane, un des successeurs de Polyclèle. Pline fait de lui et de Démocrite le même éloge : il dit qu'ils excellaient à représenter des philosophes^. Pausanias cite de Cléon les œuvres suivantes : l'Arcadien Alcédas, Damocrite, Dilonochus, frère de Troïlus, qui fut vainqueur dans la 102^ olympiade, l'Éléen Hysmon , I^ycinus d'Hériea, tous athlètes. Cependant Cléon fit aussi des dieux, une Vénus en bronze et deux statues de ,Tu|)iter^.
Ainsi, pendant les années les plus cruelles de son histoire, quoicpie bouleversée pai- des troubles sans cesse renaissants, Sicvone ne vit s'éteindie ni le talent ni l'enseignement de son école. Mais il est inqjossible de ne pas être frappé de la direction précise et un peu étroite qui est déjà
' Paus, £•//>/., II, c. m.
^ Pliti., XWIV, i<).
^ Paus., £■//>/., I,c-. Wll rt \\|.
;{<)8 SlCYOiNK.
imprimée aux liavatix de celle époque. Exceplé Ciéon , tous les sculpteurs rpii viennent d'être nommés s'appli(juèrenl exclusivement à des sujets d'imitation exacte; ils firent des athlètes, des prêtres, des philosophes , des généraux, c'est-àdire des portraits. Les portraits ne seront pas, si l'on veut, ce qu'ils furent un demi-siècle plus lard. Ils seront à peine ressend)lants et traités avec une manière libre; les corps nus des guerriers et des lutteurs, les belles draperies des prêtres et des philosophes, fourniront un vaste champ à l'imagination des artistes et à la variété féconde de leru' ciseau. Toutefois ils ne peuvent s'écarterbeaucoup de la nature; ils y sont même ramenés constamment et ils la regardent de plus près, à mesure qu'ils avancent dans leur carrière. Le progrès de la civilisation imprimait fatalement à l'art cette tendance. Les temples étaient remplis des images des dieux : on se tourna vers les images des honnnes. La leconnaissîince des Etats ne manqua jamais de raisons, ni la vanité des particuliers de prétextes, pour- consacrer les types individuels. Plus laid. In flatterie devait les multiplier à l'infini.
Le principe réaliste commençait donc à percer dans l'école de sculpture, lorsque la peinture s'en empara. Elle lui dut aussitôt ce style sobre et feime qui commanda l'attention de la Grèce et
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une solidité d'exécution qui ne génail point la poursuite toujours un peu enivrée de l'idéal. Je me suis appesanti, dans le chapitre piécédent, sur le conseil d'F.upompe à Lvsippe. Je ne sais s'il fut réellement donné. Mais, alors même que les anciens inventent les anecdotes qu'ils racontent, elles n'en sont pas moins piécieuses, parce qu'elles sont un résumé, une forme plus vive de leurs jugements. Si, dans le développement logique des arts , la peinture nait après la sculpture, elle l'emporte bientôt sur son aînée en importance et en pojjularilé : nous la voyons plus d'une fois décideidu goiitet du style d'une époque. L'influence exercée par Eupompe sui- un jeune homme, sur un simple artisan ', qui sent son talent sans trouver encore sa véritable voie, est d'autant plus naturelle qu'il n'y avait point alors à Sicyone de sculpteur assez célèbre pour la combattre. Bien plus, les derniers maîtres s'étaient rapprochés peu à peu d'un principe dont le temps était venu.
I^ysippe disait lui-même u que Polyctète, Phi- " dias, Myron, avaient fait les hommes tels qu'ils <( devraient être, et (jue lui les faisait tels qu'on « les voyait. » litait-ce pour l'art une décadence? Était-ce un progrès? Question difliciie à résoudre
* Primo ntMariiiiu fiibriini, dit IHiiic i \\\l\, i.y.
400 SIGYONE.
qiiaïul l'une el raiihe lliéorie se jiislifionl pai des
chefs-d'œuvre'.
Lysippe s'efforça donc surtout de reproduiie la nature avec la perfeclion infinie de ses détails, |)lus jaloux de donner au bronze la vérité vivante que la beauté absolue. Cette tentlance d'un génie observateur et positif se retrouve jusque dans le choix des sujets. Il laisse les types généraux et un peu vagues c|ui s'intitulent Divinités, Force, Jeunesse, Mouvement, Grâce, et ouvrent une carrièie immense aux conceptions et aux rêves. Il se met en face d'un type individuel, il l'accepte, il le copie, avec ses difficultés dont il triomphe, avec ses défauts qu'il rachète à force tl'art, et dont il fait quel(|uefois le cachet inimitable de son œuvre. Alexandre ne voulait servir de modèle qu'au seul Lysippe, peut-être parce (pie Lysippe seul savait transformer en beauté une légère diffoiinité du héros. Alexandre avait une épaule un peu plus haute que l'aulie: il portait donc la tête penchée et les veux tournés vers le ciel. Lysippe tirait un tel parti de celte attitude
' « Vulgoque dicebat ab illis factos qiiales essent homines, a se qiiales viderentur. »
Le sens vairue des mots essent et viderentur est déterminé par l'histoire et par les juj^'ements unanimes de la critique ancienne sur la n;iliire de ces différents génies.
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qu'il donnait à ses statues une majesté nià!e et quel(|ue chose de la physionomie du lion '.
L'étude constante de la natuie prête assurément à l'art plus de vérité matérielle, une exécution parfaite, une puissance complète d'illusion. Mais il y a plus de poésie, plus d'élévation dans la contem[)lalion intérieure d'un esprit (jui se crée un modèle invisible, combine les formes les plus idéales, et façonne ensuite la matière où sa pensée prend un coi ps et s'anime. Lysippe s'essaya aussi à des créations originales. On sait qu'il fit un certain nond)ie de statues de dieux. Il y avait de lui un Jupiter Néméen à Argos ^, un autre Jupiter à Mégare^, un Neptune à Corinthe'', un Bacchus sur l'Hélicon ^, un Hercule et un Jupiter sur la place publique de Sicyone^, un autre Hercule à Alyzia en Acarnanie ^, une statue de l'Amour àThespies ^. Tarente possédait de lui deux colosses, un Jupitei* de (piaranle coudées et un
' AuTOU To àp^EvioTTOv xai XeovTÛiSeç.
(Plut., (le Jlex. Magn. virtute, IF, 2. )
* Paus., Cnrifith., X\.
3 1(1., AU., XLIIL
4 Luciaii., Jtipit. trag., 9.
* Ibid.^ 12, et Paus., Béo{., XXX, ^ Paus., Corinth.., IX.
' Strab., X, p. /jSy.
* Paus., Béat., XXVH.
402 SIGYONE.
Hercule qui fut transporté à Rome par Fabius Cunctator, et plus tard à Constantinople. Mais les œuvres de ce genre sont une exception, si l'on considère la prodigieuse fécondité de Lysippe, qui produisit six cent dix statues ou figures de bronze, selon Pline *. Il représenta Alexandre sous tous les aspecis et à tous les âges ^. H fit les statues de ses amis, d'Hépliestion le premier, de ses généraux, des vingt-cinq gardes à cheval et des neuf gardes à pied qui furent tués à ses côtés sur les bords du Granique ^. Tous étaient d'une ressemblance parfaite'^. Il fit aussi des chevaux , des chiens, des animaux , des chasses. A Delphes, on voyait de lui une chasse d'Alexandre. Son lion mourant fut enlevé de Lampsaque par Agrippa et emporté à Rome. Ses quadriges étaient aussi nombreux qu'admirés ^.
' XXXIV, II. Quinze cents, selon une autre leçon.
' Fecit et Alexandrum Magnum multis operihiis a pueritia ejus orsus. ( Plin., XXXIV, 19. )
3 Vell. Paterc, I, 11. — Plut., Fie à'Jlex , XVI. — Méteilus les transporta à Rome, et en décora les portiques qu'il fit construire.
* Summa omnium similitudiue. ( Plin., XXXIV, 19.) — Expressa similitudiue figurarum.
(Vell. Pat., loc cit. )
^ Fecit et quadrigas multorum generum.
(Plin., loc. cit. )
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Le plus célèbre étail celui du Soleil, à Rhodes'. J'oubliais ses athlètes, sujet qui exerçait encore sa merveilleuse facilité à saisir la nature humaine, Gallicrale, Chilon, Poiydamas, Pylhios, Troïle, Xénaigide, que Pausanias vil à Olympie ', et tant d'autres qu'il n'y trouva plus. Il faut y joindre Praxilla, Socrate , Esope et les sept Sages de la Grèce ^, la statue de l'Occasion, si joliment décrite par l'épigramme de Posidippe ^, la Joueuse de flûte ivre, le Satyre d'Athènes, et l'Apoxyomène qu'Agrippa avait placé devant ses Thermes. Tibère le fit emporter un jour dans son palais. Mais telles furent les clameurs des Romains au théâtre que l'empereur dut leur rendre la statue dont ils faisaient leurs délices^.
Lysippe et Praxitèle représentent la perfection de l'art, de même que Polyclète et Phidias en représentent la grandeur. Les opinions seront toujours partagées entre les beautés d'exécution et les beautés de sentiment, entre la forme et l'i-
' Nohilitatur impi iniis. . . . (jiiadiiga ciim sole l\lio-
dioruin. ( Ihid.)
- Pans , EUd., 1. Il, c. 1, 11, IV, V, XIV, XVII.
' Diot;. Laert., II, § /J'i.
4 Agatliias, /// Antliol. g/:, IV, 3'î, '^^l.
'■> Ti'ç, TrdOev ô 7rXâaTr|«; 5 — itxucovioi; — Ouvoaa oï xi; ;
AuffiTCTTOç — Su oè Ti; • — Katpô; ô iravôau.âTc»)p, x. ". X. ^ PI in., Inc. cit.
déal. Mais, sans vouloir rabaisser le talent de Lysippe, je réclamerai contre le jugement de Pline % ou plutôt des critiques grecs, dont il est l'écho; car il semble l'élever au-dessus de tous ses prédécesseuis. « Lysippe, >> dit-il, « fit faire de « grands progrès à la statuaire, en rendant les « cheveux avec plus de soin, en faisant les tètes «■ plus petites que ne les faisaient les anciens maî- « très, en donnant aux corps plus de maigreur «et plus de sécheiesse, afin de les faire paraître « plus élancés. » Ce sont là des progrès, si l'on veut, qui conduisent la statuaire à une vérité toute matérielle, mais qui la conduisent aussi à sa décadence : la suite de l'histoire ne le fit que trop promptement voir. Les maîtres du grand siècle s'inquiétaient peu de copier minutieusement toutes les boucles d'une chevelure; mais ils donnaient aux cheveux de leurs statues un mouvement, une abondance, une harmonie, que la nature la plus magnifique ne pouvait fournir. Leurs tètes étaient plus foites, mais combien elles prêtaient plus à la grandeur, au calme, à l'expression! Combien la richesse des formes et leur lar-
' Statuariae arti plurimuin traditiir contiilisse, capillum exprimendo, capita minora faciendo, quam antiqni, corpora i^raciliora siccioraque, per qnse proceritas signorum major videretur. [Lac. cit. )