‹ Études sur le PéloponnèseChapitre 34 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'école de sculpture.

' JSicybue et Corinthe se disputaient l'invention de la plastique, comme elles se disputaient la découverte de la peinture. Si Dibutade était né à Sicyone , il avait vécu à Corinthe , et c'était à Corinthe que l'on conservait son premier essai. H était potier. Un soir, sa fille , voulant conserver l'iniage d'un jeune homme qu'elle aimait et qui allait partir, grava sur un mur l'ombre projetée par son visage. Le père en leva l'empreinte avec de l'argile et la fit cuire avec ses autres vases. Ainsi , les Grecs cachaient sous les fables les plus charmantes leur ignorance des origines de l'art. Avant le sixième siècle, l'histoire ne parle point des artistes de Sicyone ni de leurs œuvres. Il y en avait, cependant; car cette ville fut de tout temps célèbre par le travail des métaux , hé* ritage des Telchines, qui, disait-on, l'avaient jadis occupée. Il semble que cette célébrité même, et les élèves tout prêts qu'ils espéraient trouver^

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déterminèrent JDipœmis et ScyUis à se fixer à Sicyone, lorsqu'fls quittèrent la Crète, leur, patrie.

Dipœnus et Scyllis travaillèrent les premiers le marbre avec succès. Ils vinrent enseigner leur secret aux sculpteurs du continent, qui leur témoignèrent d'abord plus de jalousie que de reconnaissance. Avant qu'ils eussent achevé les premières statues que leur demandait Sicyone, les mauvais traitements de leurs rivaux les forçaient à quitter la ville. Ils passèrent en Étolie. Aussitôt la peste et la famine annoncèrent au peuple sicyonien la colère des dieux ; l'oracle de Delphes parla : il fallut, à force d'honneurs et de présents, obtenir des deux Cretois qu'ils revinssent achever leurs statues. Elles représentaient quatre divinités : Apollon, Diane, Hercule, Minerve ; cette dernière fut, dans la suite des temps, frappée de la foudre. Sicyone leur dut encore une Minerve ; Argos et Cléone , villes voisines, étaient, au dire de PKne, remplies des œuvres de Dipœnus.

Dipœnus et ScylUs acquirent autant de renommée par le nombre et le mérite de leurs élèves que par leurs propres ouvrages. Us formèrent Doutas, DorycUdas, Médon, Théoclès, tous Lacédémoniens, Cléarque de Bhégium, Tectœus et

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Angélion. La plupart étaient déjà toreuticiens et le demeurèrent toujours. Qar, des diverses branches de la sculpture , la toreutique fiit la plus estimée, celle qui créa les chefs-d'œuvre les plus magnifiques : le travail du marbre n'était qu'une science accessoire au beau siècle, pour Polyclète comme pour Phidias.

L'élève préféré de Dipœnus et de Scyllis, celui qui prit, après leur mort , la direction de l'école naissante, ce futAristoclès. Ce fait n'est point spécifié par les auteurs anciens. Mais , comme ils nous apprennent qu'Aristoclès était de Cydon, c'est-à-dire Cretois, ainsi que ses maîtres ; comme ils nous le montrent étabU sur le continent, ainsi que son fils Cléœtas ; comme nous voyons ses petits-fils , Aristoclès et Canachus , vivre et enseigner leur art à Sicyone; comme les dates coïncident parfaitement, le premier Aristoclès n'étant postérieur à Dipœnus et à Scyllis que de quatre ou cinq olympiades, il est naturel d'en ôonclure qu'il fut leur élève et les suivit à Sicyojie. Dans l'antiquité, les artistes n'ont de patrie que celle qu'ils adoptent; Sicyone elle-même perdit ainsi Polyclète, qui se fit citoyen d'Argos et fat la gloire d'une ville étrangère.

On ne cite d' Aristoclès que son Hercule combattant avec une amazone à cheval. Évagoras

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•de Zancle lai avait coinmandé ce groupe pour Olympie.

CUœtas, son fils , ne fiit pas seulement sculp* teur, mais architecte en même temps : double talent que nous rencontrons souvent chez les artistes, grecs, aussi bien que chez les artistes de la TenaÎRsance italienne. Cléœtas avait construit dans le stade d'Olympie la célèbre hippaphesis que j'ai déjà eu l'occasion de décrire. Il était si fier de son œuvre, qu'il s'en faisait un titre, même à Athènes, en gravant son nom sur le piédestal d'une de ses statues. Cette statue était vraisemblablement celle que Fausanias vît dans l'acropole. Elle représentait un homme avec un casque, et dont les ongles étaient en argent. Fausanias admira beaucoup l'art avec lequel elle était exécutée.

Les fils de Cléœtas , Ariatoclès et Canachm > furent tous les deux des sculpteurs célèbres ; Canachus surtout, dont les œuvres furent plus répandues. Tout en conservant quelque chose de la simpHcité et de la roideur de la manière archaïque , il contribua puissamment au progrès de l'art : avec Agéladas d'Argos , il est le précurseur du grand siècle. Il travaillait avec un égal succès le bronze et le marbre, l'or et l'ivoire. II fit, de concert avec son frère et Agéladas lui-

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même, le groupe des Trois Muses, tant admiré par les ancieus, et dont une épigranmie nous a conservé le souvenir :

'A tï f cpet irotXafAotic pap^itov, k $s x^^^ * *A [itiv 'Api9ToxX?ioc fj^ei x«Xuv , â 8* 'Ay*^^^* BecpCtTttv* à Kotvotx^ $* &,u.voicoXouc Se^vaxsç.

On pourrait, jusqu'à un certain point, conclure de cette communauté de travail qu'Agéladas, dont le maître est inconnu, étudia à Siéyone dans l'atelier de Cléœtas. Les écoles de Sicyone et d'Argos, si voisines et toutes deux remarquables, échangèrent plus d'une fois leur» leçons et leurs artistes.

L'œuvre la plus considérable de Canachus était une statue colossale en bronze d'Apollon Philésien. On louait particulièrement le cerf qui était auprès du dieu. Cette statue était dans le temple de Didyme , près de Milet. Xerxès, après son expédition , l'emporta à Ecbatane , d'où elle fut enlevée par Séleucus Nicator et rendue à ses légitimes possesseurs.

Il fit une autre statue d'Apollon Isménien pour les Thébains. Elle était en cèdre : Pausanias la vit répétée en bronze. On admirait un autre de ses bronzes, des Enfants conduisant un

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cheval, auxquels les Latins conservèrent leur nom grec et qu'ils appelaient les Célétizontes.

Enfin, Corinthe lui devait une Vénus en or et en ivoire. La déesse était assise , le polus sur la tête, tenant d'une main un pavot, de l'autre une pomme.

AristocUs, qui portait le même nom que son grand-père, selon la coutume des Grecs, fut presque égal en réputation à son frère Canachus.

Mais il semble que son enseignement ait été plas goûté que ses œuvres. Avec sa Muse, on ne cite qu'un groupe de Jupiter et de Granymède, consacré à Olympie. Au contraire, il est désigné comme le continuateur des traditions de l'école. Il forme un des chaînons de cette série de sculpteurs qui , pendant sept générations , soutinrent et développèrent les principes du vieil Aristoclès. Son élève Synnoon, Éginète, les transmet à son fils Ptolichtis; celui-ci, à Sostrate de Chio, qui instruit à son tour son fils Fantias. Telle était la suite et la fermeté de l'enseignement, tel était, peut-être , le mérite de ces 'maîtres , dont les noms sont aujourd'hui sans écho, que l'on savait encore, au temps de Pausanias, Tordre dans lequel ils se succédèrent, comme s'il se fût agi d'une dynastie de rois. Ils remplissent, en effet, près de deux siècles.

H est inutile de reproduire ici tous les doutes, toutes les discussions qui se sont élevées au sujet de Polyclète. Qu'il soit natif de Sicyone, comme l'affirme Pline , ou bien d'Argos , comme le dit Fausanias, il n'en est pas moins constant qu'il étudia auprès d'Agéladas à Argos, qu'il y vécut, qu'il y créa ses chefs-d'œuvre et y forma ses élèves. Ce fut donc une gloire perdue pour Sicyone : perte d'autant plus regrettable qu'avec Polyclète , cette ville aimée des arts pourrait re* présenter les trois grandes époques de la sculpture, également illustre à toutes les époques, réunissant les œuvres archaïques de Dipœnus^ de Scyllis, des deux Aristoclès, de Cléœtas, de Canachus , les œuvres idéales de Polyclète et de ses fils, les œuvres de l'école de Lysippe, empreintes d'une beauté toute réelle, mais saisissantes de vérité et de- perfection.

Du reste, malgré le départ de Polyclète, l'art resta florissant à Sicyone. Dans un court espace de vingt-huit années, on y compte six sculpteurs distingués. Le voisinage d'Argos, la grande réputation de Polyclète , les liens de famille et d'amitié qui l'unissaient à son pays natal ne pouvaient manquer de peser, en quelque sorte , sur l'école de Sicyone et d'attirer en Argolide quelques élèves. Ce fut là, en effet, qu'Alypus, Cléon

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et Cadachus allèrent étudier. Mais, plus fidèle» que Polyclète, ils revinrent dans leur patrie.

Caimchm le Jeune, probablement petit-fils dû grand Canachus , était un des artistes qui travaillèrent au célèbre trophée de Lysandre. Le général Spartiate, voulant rendre immortel le souvenir d'-3Egos-Potamos , consacra à Delphes,, non-seulement sa propre statue, mais les statues de tous les chefs, Spartiates ou alliés, qui avaient contribué à la victoire. Canachus, Alypus et Patrocle de Sicyone prirent part à cette vaste tâche. Canachus fit, avec Pâtrocle, les statues d'Épirycide et d'Épéonice, en bronze. Il avait aussi , à Olympie , une autre statue en bronze , celle de Bycellus , enfant sicyonien , le premier qui eût été vainqueur au pugilat.

Alypus, élève de TArgien Naucydès, outre les statues de bronze qui étaient destinées à Delphes, fit également des statues d'athlètes pour Olympie, cet immense sanctuaire où les images des hommes devaient bientôt se compter par milliers» On y montrait son Symmaque, son Néolaïdas , son Archédamus.

Fatrocle, comme ses amis et ses rivaux, travailla à cette série d'œuvres que Lysandre osa commander, malgré les lois de Lycurgue. Comme eux aussi, il représenta des athlètes. Pline le

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classé parmi les artistes qui firent des athlètes ^ des chasseurs et des prêtres. Son fils et son élève, Dédale j fut d'une grande fécondité. Pausanias cite de lui, seulement à Olympie , le trophée consacré par les Éléens , après qu'ils eurent battu les Lacédémoniens dans T Altis , les statues de Timon et de son fils , d'Aristodème, de Narycidas, de TÉléen Eupolémus. A Delphes, Dédale avait exécuté une partie des statues que les Tégéates consacrèrent, afin d'éterniser le souvenir d'une victoire.

Démocritej à son tour, représenta Hippon , enfant éléen, vainqueur au pugilat. Quoique de Sicyone, il avait eu pour maître Pison de Calaurie, que l'on rattache, à tort peut-être, à l'école attique. Mais Pisôn travailla au trophée d'JEgos- Potamos, dont l'entreprise fut en partie confiée aux artistes sicyoniens. Un lien existait donc déjà entre eux et le maître de Démocrite.

Cléon j au contraire , se forma auprès d' Antiphane , un des successeurs de Polycléte. Pline fait de lui et de Démocrite le même éloge : il dit qu'ils excellaient à représenter des philosophes. Pausanias cite de Oléon les œuvres suivantes : l'Arcadien Alcédas, Damocrite, Dilonochus, frère de Troïlus, qui fut vainqueur dans la 102® olympiade., l'Éléen Hysmôn, Lycinus d'Héreea, tous

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athlètes. Cependant Cléon fit aussi des dieux, une Vénus en'bronze et deux statues de Jupiter. Ainsi, pendant les années les plus cruelles de son histoire , quoique bouleversée par des troubles sans cesse renaissants , Sicyone ne vit s'éteindre ni le talent ni renseignement de son école. Mais il est impossible de ne pas être frappé de la direction précise et un peu étroite qui est déjà imprimée aux travaux de cette époque. Excepté Cléon, tous les sculpteurs qui viennent d'être nommés s'appliquèrent exclusivement à des sujets d'imitation exacte ; ils firent des athlètes , des prêtres , des philosophes, des généraux, c'est-à-dire des portraits. Les portraits ne seront pas, si l'on veut, ce qu'ils furent un demisiècle plus tard. Us seront à peine ressemblants e£ traités avec une manière libre ; les corps nus des guerriers et des lutteurs, les belles draperies des prêtres et des philosophes , fourniront un vaste champ à l'imagination des artistes et à la variété féconde de leur ciseau. Toutefois ils ne peuvent s'écarter beaucoup' de la nature ; ils y sont même ramenés constamment et ils la regardent de plus près, à mesure qu'ils avancent dans leur carrière. Le progrès de la civilisation imprimait fatalement à l'art cette tendance. Les temples étaient remplis des images des dieijx : on

8e tourna vers les images des hommes. La recomiaîssance des Etats ne manqua jamais de raisons, ni la vanité des particuliers de prétextes, pour consacrer les types individuels. Plus tard , la flatterie devait les multiplier à l'infini.

Le principe réaliste commençait donc à percer dans l'école de sculpture, lorsque la peinture s'en empara. Elle lui dut aussitôt ce style sobre et ferme qui commanda l'attention de la Grèce et une solidité d'exécution qui ne gênait point la poursuite toujours un peu enivrée de l'idéal. Je me suis appesanti , dans le chapitre précédent , sur le conseil d'Eupompe à Lysippe. Je ne sais s'il fiit réellement donné. Mais , alors même que les anciens inventent les anecdotes qu'ils racontent, elles n'en sont pas moins précieuses , parce qu'elles sont un résumé, une forme plus vive de leurs jugements. Si, dans le développement logique des arts , la peinture naît après la sculpture, elle l'emporte bientôt sur son aînée en importance et en popularité : nous la voyons plus d'une fois décider du goût et du style d'une époque. L'influence exercée par Eupompe sur un jeune homme, sur un simple artisan, qui sent son talent sans trouver encore sa véritable voie, est d'autant plus naturelle qu'il n'y avait point alors à Sicyone de sculpteur assez célèbre pour

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la combattre. Bien plus, les derniers maîtres s*étaient rapprochés peu à peu d'un principe dont le temps était venu.

Lysippe disait lui-même «t que Polyctète, Phi- « dias, Myron^ avaient fait les honmies tels qu'ils. « devraient être, et que lui les faisait tels qu'on « les voyait » . Était-ce pour l'art une décadence ? Était-ice un progrès ? Question difficile à résoudre quand l'une et l'autre théorie se justifient par des chefs-d'œuvre.

Lysippe s'efibrça donc surtout de reproduire la nature avec la perfection infinie de ses détails^ plus jaloux de donner au bronze la vérité vivante que la beauté absolue. Cette tendance d'un génie observateur et positif se retrouve jusque dans le choix des sujets. Il laisse les types généraux et un peu vagues qui s'intitulent Divinités, Force ^ Jeunesse, Mouvement, Grâce, et ouvrent une carrière immense aux conceptions et aux rêves, n se met en face d'un type individuel, il l'accepte, il le copie, avec ses difficultés dont il triomphe, avec ses défauts qu'il rachète à force d'art, et dont il fait quelquefois le cachet inimitable de son œuvre. Alexandre ne voulait servir de modèle qu'au seul Lysippe , peut-être parce que Lysippe seul savait transformer en beauté une légère difformité du héros. Alexandre avaifc

âne épaule un peu plus haute que Tautre : il portait donc la tête penchée et les yeux tournés vers le ciel. Lysippe tirait un t«l parti de cette attitude qu'il donnait & ses statues une majesté mâle et quelque chose de la physionomie du lion, *

L'étude constante de la nature prête assurément à Part plus de vérité matérielle, une exé-^ cution parfaite, une puissance complète d'illusion. Hais il y a plus de poésie, plus d'élévation dans la contemplation intérieure d'un esprit qui se crée un modèle invisible , combine les formes ks plus idéales, et façonne ensuite la matière où sa pensée prend un corps et s'anime, Lysippe s'essaya aussi à des créations originales. On sait qu'il fit un certain nombre de statues de dieux. Il y avait de lui un Jupiter Néméen à Argos, un autre Jupiter à Mégare, un Neptune à Corinthe, un Bacchus sur l'Hélicon, un Hercule et un Jupiter sur la place publique de Sicyone, un autre Hercule à Alyzia en Acarnanie, une statue de l'Amour à Thespies. Tarente possédait de lui deux colosses, un Jupiteir de quarante coudées et un Hercule qui fut transporté à Eome par Fabius Cunctator, et plus tard à Constantinople.

Mais les (euvres de ce genre sont une excep-

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