‹ Études sur le PéloponnèseChapitre 35 sur 40 · ICY0XE · texte numérisé non relu

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tion, si Ton considère la prodigieuse fécondité de Lysippe^qui produisit six cen^ dix statues ou figures de bronze ^ selon Pline. H représenta Alexandre sous tous les aspects et à tous les âges, n fit les statues de ses amis, d'Hépbestion le premier, de ses généraux, des viugt-cinq gardes achevai et des neuf gardes à pied qui furent tués à ses côtés sur les bords du Granique. Tous étaient d'une ressemblance parfaite. H fit aussi des chevaux, des chiens, des animaux, des chasses. A Delphes, on voyait de lui une chasse d'Alexandre. Son lion mourant fut enlevé de Lampsaque par Agrippa et emporté à Bome. Ses quadriges étaient aussi nombreux qu'admirés.

Le plus célèbre était celui du Soleil , à Bhodes. J'oubliais ses athlètes , sujet qui exerçait encore sa merveilleuse facilité à saisir la nature humaine, Callicrate , Chilon, Polydamas, Pythios, Troïle, Xénargide, que Pausanias vit & Olympie, et tant d'autres qu'il n'y trouva plus. H faut y joindre Praxilla, Socrate, Ésope et les sept Sages de la Qrèce, la statue de l'Occasion, si joliment décrite par l'épigramme de Posidippe , la Joueuse de flûte ivre, le Satyre d'Athènes, et l'Apoxyomèiïe qu'Agrippa avait placé devant ses Thermes. Tibère le fit emporter un jour dai)S son palais. Mais telles furent les clameurs des Ro-

mains au théâtre que l'empereur dut leur rendre la statue dont ils faisaient leurs délices.

Lysippe et Praxitèle représentent la perfection de l'art, de même que Polyclète et Phidias en représentent la grandeur. Les opinions seront toujours partagées entre les beautés d'exécution et les beautés de sentiment, entre la forme et l'idéal. Mais, sans vouloir rabaisser le talent de Lysippe , je réclamerai contre le jugement de Pline , ou plutôt des critiques grecs , dont il est l'écho ; car il semble l'élever au-dessus de tous ses. prédécesseurs. « Lysippe,» dit-il, « fit faire <( de grands progrès à la statuaire , en rendant i( les cheveux avec plus de soin, en faisant les « têtes plus petites que ne les faisaient les ance ciens maîtres, en donnant aux corps plus de « maigreur et plus de sécheresse , afin de les c( faire paraître plus élancés. » Ce sont là des progrès , si l'on veut, qui conduisent la statuaire à une vérité toute matérielle, mais qui la conduisent aussi à sa décadence : la suite de l'histoire ne le fit que trop promptement voir. Les maîtres du grand siècle s'inquiétaient peu de copier minutieusement toutes les boucles d'une chevelure ; mais ils donnaient aux cheveux de leurs statues un mouvement, une abondance, une harmonie,

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que la nature la plus magnifique ne pouvait fournir. Leurs têtes étaient plus fortes, mais combien elles prêtaient plus à la grandeur, au calme, à l'expression! Combien la richesse des formes et leur largeur un peu carrée^ comme disaient les anciens, étaient heureuses pour le développement, soit de la force, soit de la grâce ! Combien il était plus facile d'y répandre la beauté et d'y pétrir, en quelque sorte, le sentiment plastique \ Les œuvres des écoles réalistes auront toujours plus de popularité, parce que leur mérite est surtout extérieur et saisit les regards les plus grossiers* Mais, si la beauté des œuvres idéales n'est accessible qu'à un petit nombre de juges, si elle demande, pour être saisie, une contemplation plus sérieuse et plus réfléchie, elle n'en mérite que mieux d'occuper le premier rang. Là est la grandeur de l'art, là est son avenir.

Je parlais tout à l'heure de la fécondité de Lysippe. On se demande comment elle peut se concilier avec la perfection de ses ouvrages , si universellement reconnue qu'on prétendait qu'une seule de ses statues était un titre suffisant à l'inmortalité. Et ce n'était pas une perfection d'ensemble ; mais on retrouvait dans les plus petits détails le même fini,, la même délicatesse; si bien

que Pétrone fait mourir Lysippe d'épuisement, pendant qu'il s'acharnait à donner et à redonner encore' le dernier fini à une seule statue.

Mais on cesse de s'étonner du chiffre prodigieux qu'atteignent les statues de Lysippe, lorsque l'on sait que toutes étaient en bronze. Autant le travail du marbre est long, difficile, autant la fonte du bronze est rapide. Le seul travail, c'est le modèle en terre , qui se prête , du reste, si heureusement aux inspirations du génie et à ses caprices. En même temps, comme si cette facilité de production ne se fût pas suffi à elle-même^ une découverte nouvelle, le moulage, lui vint en aide pour multiplier ses œuvres.

Ce fut Lysistrate , frère de Lysippe et sculpteur comme lui, qui eut d'abord l'idée de mouler avec du plâtre le masque humain, et qui obtint ainsi des ressemblances dont on n'avait point encore l'idée. Car auparavant, je le faisais remarquer à propos des maîtres qui précèdent Lysippe, on ne s'étudiait qu'à faire les portraits aussi beaux que possible. Le nom inscrit sur le piédestal empêchait toute confusion. On conçoit de quel secours cette découverte fut pour Lysippe, et combien peut-être elle contribua à le porter vers l'imitation exacte des types individuels. Après avoir moulé des visages humains,

su SICYONE.

il était tout naturel de mouler des statues. C'est ce que fit Lysistrate. On ne cite de lui, du reste, qu'une statue : celle de Mélanippe.

Datandas et Mcnechme étaient contemporains de Lysippe. Le premier, fils d'un certain Moschion qui prit part à l'expédition d'Alexandre contre Darius, fit la statue de Théotime, athlète éléen. Le second était écrivain, encore plus que sculpteur ; car il composa un traité sur la toreutique et une histoire d'Alexandre. Cependant on vantait son jeune taureau qu'un homme pressait du genou et dont la tête était renversée. C'est à peu près la disposition des bas-reliefs consacrés au dieu Mithra.

Lysippe eut trois fils qui , tous les trois , embrassèrent son art et forent ses élèves ; mais leur mérite j comme leur succès, fat inégal. On cite de Bédas un seule statue, de Dalppns quelques athlètes. Eutkycrate fut de beaucoup le plus célèbre. L'antiquité signale avec éloge, parmi ses œuvres, l'Hercule de Delphes, l'Alexandre, le chasseur Thespis, les Thespiades, un Combat de cavaliers, Trophonius, des quadriges, des chevaux, des chiens de chasse.

• Euihycrate ne se proposa d'imiter ni la grâce ni la délicatesse de son père. Il ne prit de son style que la fermeté, préférant l'austérité au

charme. Ù semble avoir subi, encore plus que Ijysippe, l'influence de l'école de peinture, qui affectait alors une manière si sévère, avec Mélanthe d'abord, puis avec Aristolaûs. On se souvient même qu' Aristolaûs représente, vis-à-vis de son père Pausias, cette sorte de réaction dont Euthycrate est le représentant dans l'école de Lysippe ; tendance d'autant plus remarquable que les élèves exagèrent d'ordinaire les principes de leur maître. Aussi serait-on tenté de reconnaître dans cette double réaction l'esprit dorien, qui maintient le goû.t public et qui pèse sur les deux écoles, au moment où des génies trop libres pourraient les égarer.

Parmi la foule de disciples que forma Lysippe, les Sicyoniens ne furent ni les moins zélés ni les moins habiles. Après sa mort, l'art se maintint dans sa perfection, à une époque où les lettres et la poésie étaient arrivées à leur décadence. Tmcrate surprit même si heureusement la méthode d€f Lysippe que l'on confondait ses meilleures statues avec celles du maître, par exemple son Vieillard thébain, son Démétrius, son Peucestès ; gloire suprême pour le disciple, mais secrète condamnation du maître qui se laissait imiter ou égaler. Je doute que rien de pareil fût arrivé à Polyclète. La reproduction des types in-

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dividuels est à la portée des divers talents : Tidéal est moins accessible, et les œuvres qu'il inspire sont inimitables.

C'était à la fécondité de Lysippe, au contraire , que Xénocrate, élève de Tisicrate, s'efforçait d'atteindre, et, quelque considérable que fût le nom- * bre de ses statues , il trouvait encore le temps d'écrire des traités sur son art. Ménecbme l'avait fait avant lui ; en sorte que l'école de sculpture ne voulut point rester en arrière de l'école de peinture et offrit le même caractère didactique.

Entyckidès^ un autre élève de Lysippe, se présente avec une œuvre assez rare dans les ateliers de Sicyone à cette époque, une statue en marbre. Car nous sommes loin des traditions de Dipœnus et de Scyllis ; tous les artistes qui viennent d'être nommés travaillèrent le bronze. Si parfois ils taillèrent le marbre , ce fut une exception, et les auteurs ne citent que leurs bronzes. La statue d'Eutychidès fiit transportée plus tard à Bome; elle appartenait à Asinius PoUion. Son Eurotas , en bronze, était apprécié parles critiques grecs, qui poussaient le raffinement de leur admiration jusqu'au jeu de mots : « L'Eurotas , » disaientils, <c révélait un art plus liiçipide, plus coulant « que le fleuve lui-même. » Il fit, pour Olympie,

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Tîmosthëne, enfant éléen, vainqueur à la course, et pour les Syriens des bords de rOronte,la Fortune, œuvre où il put s'inspirer de l'Occasion de Lysippe.

Eutychidès eut pour élève Cantharus, Sicyonien, qui fit surtout des statues d'athlètes, et qui, en outre, était habile à ciseler Targent. Pline le cki.sse parmi les artistes qui se soutinrent à un certain niveau, sans produire aucune œuvre remarquable.

On arrive avec lui à ces temps d'obscurité où l'art n'a plus d'autre centre , d'autre patrie que la cour des rois qui le payent, des Ptolémées, des Séleucides, des rois de Pergame, plus tard des empereurs romains.

Telle est la nombreuse pléiade de peintres et de sculpteurs qui répandit sur Sicyone tant d'éclat et en fit une seconde Athènes. Quoique Si- ^ cyone fàt un État dorien, l'élément conquérant avait été introduit sans violence par l'adoption d'un prince héraclide. La faible aristocratie qui suivit d'Argos le roi Phalcès périt peu à peu dans les guerres civiles. Avec elle disparut la sévérité de la constitution dorienne ; les noms mêmes des tribus, noms doriens, furent abolis. Située à l'extrême limite du Péloponnèse, en contaet avec Athènes et les îles, Sicyone était conune le point

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de Aision du génie dorien et du génie ionien ; elle unissait les principes et la solidité de Tun avec la liberté et la grâce de l'autre. Sparte demandait des leçons à ses sculpteurs ; Athènes demandait des tableaux à ses peintres. Sous cette double empreinte de la conquête et de la civilisation, il faudrait pouvoir démêler le caractère national, c'est-à-dire le caractère de la race primitive : léger, insouciant, amoureux du cliangement, de l'agitation, des troubles populaires ? amoureux surtout du beau et des jouissances élevées qu'il procure. A côté de la puissante Corinthe qui écrasait leur commerce et leur défendait tout espoir d'accroissement , les Sicyoniens étaient condamnés à une modeste destinée. Ils tournèrent vers les arts leur esprit naturellement actif et industrieux, et leur durent l'or qui leur manquait, les plaisirs qu'ils aimaient, l'affluence des étrangers qui venaient admirer, des artistes qui venaient s'instruire, la gloire surtout, cemot si cher à toute âme grecque.

GORINTHE

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