‹ Études sur le rituel funéraire des anciens ÉgyptiensChapitre 5 sur 12 · TITRE · texte numérisé non relu

TITRE

« Portes de l'évocation des mânes. Que fle défunt) sort(1), « qu'il arrive dans Ker-neter et fait partie de la suite d’Osinis; « qu'il est nourri des mets d’'Ounnowre le justifié. Qu'il apparaît « au jour, et prend toutes les formes qu’il lui plaît... Que âme « vivante de l’Osiris N. le justifié et le dévot aux grands dieux « de l’Amenti, est admise dans la demeure de la Sagesse apres

« SON Arrivée... »

Le but du livre est précisé par ce titre; les formules qu'on va réciter au nom du défunt ont pour but sa résurrection. On suivait en cela l'exemple d’Isis, qui avait rendu la vie à Osiris par la puissance des paroles divines. Les effets de la résurrection sont indiqués sommairement : nous trouverons de nombreux passages de nature à éclaircir la condition faite aux esprits ressuscités et admis dans la société d’Osiris. Le nom de la demeure des morts, ker-neter, peut s’interpréter par : « la demeure divine inférieure. » Ounnowre est un nom d’Osiris qui signifie l’étre bon par excellence, ou le souverain bien. J'ai laissé dans ce titre et dans d’autres passages du chapitre des lignes ponctuées qui correspondent aux phrases dont je n’ai pu pénétrer le sens; il faut espérer que ces lacunes seront graduellement comblées par le progrès des études hiéroglyphiques.

On trouve au-dessous de ce titre, dans plusieurs manuscrits, une longue vignette représentant divers personnages, les uns isolés, les autres réunis en groupes; la plupart se reconnaissent facilement comme l’expression des doctrines expliquées dans le chapitre. Nous indiquerons ces concordances après chaque verset. La vignette commence par la figure du défunt marchant avec son bâton de voyage. Le même personnage se voit une seconde fois, assis sous une voüte, ayant un autel devant lui. Ces deux figures désignent le pèlerinage infernal que l’âme doit accomplir et son arrivée au terme du voyage.

(1) Mot à mot... de sortir... d'arriver, etc.

Verset 1%. — « L’osiris (un tel) dit : Je suis Atoum (celui qui) « a fait le ciel, qui a créé tous les êtres; (celui) qui

«est apparu dans l’abime céleste. Je suis Ra à son

« lever dans le commencement, (celui) qui gouverne « ce qu'il a fait. »

« (Rubrique). Il l'explique : Ra (le soleil), à son lever dans le « commencement, Celui qui gouverne ce qu'il a fait, c'est le com- « mencement où À& est apparu, dans (la demeure royale de «l’enfant?), comme un être non engendré. (Le dieu) Schou a sou- « levé l’abîme céleste, étant sur l'escalier qui est dans Sésoun. IL à « écrasé les fils de la défection sur l'escalier qui est dans Sésoun. »

Une variante importante signale le début du chapitre; j’ai suivi le texte que présente le plus grand nombre des manuscrits. Celui de Turin et quelques autres portent seulement la leçon suivante: « Je suis « Atoum, existant seul dans l’abîme céleste. » Un manuscrit du

Louvre (N° 3087) réunit les deux phrases. Le lieu de la résidence

de l'être primordial est nommé °°° #« mu, mot déterminé par les

idées du ciel et de l’eau. C’est évidemment le terme ox par lequel les Coptes ont désigné l'abyssus biblique. Le premier nom donné à la divinité, |#=@ Atoum, ne me PER L paraîl pas se rapprocher d'aucun autre radical que de la négation tem =; comme Amoun, il semble désigner l’inaccessible, le

caché ; ce nom est appliqué au soleil et particulièrement au soleil pendant la nuit. Ra est, par opposition, le soleil diurne revêtu de lumière, celui dont le premier lever marque la naissance du monde et le commencement du temps.

« La demeure royale de l’enfant » (Suten-ha senen?) dont le Rituel fait une fréquente mention, serait, d’après la géographie de M. Brugsch, un des noms mystiques de l’oasis d’Ammon. Les villes et les régions d'Égypte paraissent avoir été assimilées à divers lieux du ciel stellaire. Cette géographie mythique, qui localisait ainsi sur la terre des phénomènes essentiellement célestes, peut au premier abord dérouter le traducteur.

Champollion nommait Moui le dieu dont le nom Ÿ Y Ÿ (sic), d’après les variantes phonétiques récemment observées, paraît avoir été Schou. Ce personnage, type des forces célestes, est souvent représenté, les deux bras élevés, et supportant la déesse du ciel, dont le corps étendu, en forme de voûte, repose sur ses deux

492 ÉTUDES SUR LE RITUEL FUNÉRAIRE mains F1] Le nom de ce dieu est absolument identique au mot

schou, signifiant lumière; il est curieux de trouver dans cette antique cosmogonie le principe des forces identifié au principe lumineux.

L ETS , CE D La ville nommée Sesoun ou la ville de Huit Al == est Hermo-

C æ (de)

polis magna, qui avait pour divinité principale Thoth, le dieu de la raison et de la parole divine. Thoth étaiten outre un dieu-lunus.L'escalier de Sésoun peut avoir été introduit dans cette glose, soit comme indication de la première révolution de la lune (4), suivant l'apparition du soleil et le soulèvement des voûtes liquides du ciel, soitcomme expression générale des lois de la mécanique céleste, sur lesquelles s’appuyait la force de Schou. La défaite des fils de la révolte est prise ici dans un des sens mythiques indiqués par le Traité d'Isis et d'Osiris, à propos de la légende de la victoire d'Horus sur Typhon. C’est le triomphe des lois qui vont régir l’univers sur le désordre du Chaos. La première mention de la défaite des puissances malfaisantes me parait donc Jogiquement placée à la fin de ce verset, qui, semblable au début de la Genèse, est entièrement consacré à la cosmogonie.

V. 2. — « Je suis le grand dieu qui s’engendre lui-même, « Je suis l’eau; je suis l’abyssus, père des dieux. »

€ [1 l'explique : Le grand dieu qui s’engendre lui-même, c'est « Ra, c’est l’abyssus, père des dieux. »

Le second verset offre aussi une variante intéressante : quelques manuscrits portent : « .… Qui s’engendre lui-même, dans l’eau qui « est l’abyssus, père des dieux. » Cette donnée est plus conforme à celle du premier verset; car la leçon ordinaire du second verset ne semble pas distinguer l’espace céleste, lieu supposé de la génération divine, d'avec l’agent lui-même.

La glose identifie absolument le dieu existant par lui-même avec le soleil sous sa forme diurne, Ra. Elle ajoute cependant une seconde interprétation absolument contraire, d’après laquelle ce premier principe serait l’abyssus céleste lui-même. Mais, comme nous l'avons expliqué, rien ne nous prouve d’ailleurs que la glose n’appartienne

(1) La période du cours de la lune est symbolisée par un escalier dont le dieu monte les quatorze degrés avant d'arriver à son plein. V. Commission d'Ég q upte, antiquités, vol. IV, pl. XIX. k:

DES ANCIENS ÉGYPTIENS. 43 pas à un étage différent de la doctrine religieuse, et qu’elle interprèle d’une manière complétement fidèle des formules qui peuvent

être, du moins en partie, beaucoup plus anciennes que la rédaction du PE

. 3. — «Autrement, c’est Ra qui crée son nom de seigneur « de la société des dieux. »

« Il l'explique : C’est Ra qui crée ses membres, ils deviennent les « dieux associés à Ra. »

Le texte de l’exemplaire de Turin est ici incomplet; l’écrivain a omis une rubrique entière qui se trouve dans tous les manuscrits.

Ce verset se rapporte au second et n’est peut-être qu'une glose passée dans le texte. C’est une nouvelle manière d'envisager le dieu qui s'engendre lui-méme.

Cette formule nous explique comment les Égyptiens cherchaient à concilier leurs dieux multiples avec l’unité du premier principe, - qu'ils affirment d’ailleurs d’une manière si absolue.

Ces dieux associés à Ra, que nous retrouverons plus loin, sont des attributs; leur personnification produit le polythéisme.

La société des dieux paraît impliquer, dans son nombre parfait, neuf, c'est-à-dire trois fois trois, ou un pluriel d'excellence. Le symbole que je traduis ainsi est un pain consacré, en forme de disque g. J'ai fait de cette question l’objet d’une étude spéciale dans un Mémoire lu unc première fois à l’Académie des inscriptions en 1858. Le terme qui répond au symbole & est pa-tu ; je le considère comme le participe du verbe

pa (en copte TE) esse. Les principales variétés du mot sont

ea | F XNS.S @ pau ti ou l’étre double, considéré comme père

et comme fils, et E | MAQUIS ] | ] ] ] 1] ] ] pa-tu, la société des æ |! a

dieux adorés collectivement. On employait cette expression au singulier comme impliquant l’idée d’une unité complexe. C’est ainsi qu'on écrivait °° pa-tu aa-t, les dieux grande. La Genèse s’exprime d’une manière analogue dans les mots bara elohim, creavit domini, où le sujet au pluriel gouverne un verbe au singulier.

La glose donne ces dieux associés comme des membres produits par l’éternelle force génératrice de la divinité.

V. 4. — «Je suis celui (qu’on n’arrête pas?) parmi les dieux.»

Il l'explique : C’est Atoum dans son disque; autrement, c'est Aa « dans son disque, lorsqu'il luit à l'horizon oriental du ciel. »

k4 ÉTUDES SUR LE RITUEL FUNÉRAIRE

Le verbe am chesew signifie rencontrer et arrêter, repousser. Je

pense qu'il s’agit de la force souveraine du dieu suprême; la glose conçue dans l'esprit d’un sabéisme complet l’applique aux deux soleils : Atoum, la forme obscure, précédant toujours Ra, le soleil lumineux. |

Le Rituel Cadet n'offre pas de figure correspondant à ces versets; on n’en trouve pas davantage dans le Todtenbuch; maïs trois manuscrits du Louvre nous montrent à cet endroit le dieu Ra, sous la forme humaine hiéracocéphale, adoré par le défunt.

V. 5. — « Je suis hier et je connais le matin (le lendemain). »

« 11 l’expli que : hier, c’est Osiris; le matin, c’est Ra, dans ce jour « où il a écrasé les ennemis du Seigneur universel, et où il a donné « le gouvernement et le droit à son fils Horus. Autrement dit, c'est « le jour où nous célébrons la rencontre du cercueil d’Osiris par son « père Ra. »

Le mot matin se prenait, en égyptien, dans le sens de lendemain (comme l’allemand Morgen). La formule me paraît exprimer l'unité du temps par rapport à l’Être éternel; hier et le lendemain sont le passé et le futur également connus de Dieu. La glose introduit pour la première fois le mythe d’Osiris : elle donne Osiris comme le type du passé sans limites qui précède la constitution de l’univers, accompagnée, comme nous l'avons déjà vu, par la victoire du soleil sur les puissances désordonnées. Ra est ici une véritable transfiguration d'Osiris, puisque Horus est appelé son fils.

La seconde glose nous montre, au contraire, Osiris comme fils de Ra; les légendes ordinaires le considèrent cependant comme fils de Sev, le dieu de la terre. Le Traité d'Isis et d’Osiris nous avertit en effet que le mythe de ce dieu avait plusieurs sens très-différents. Au reste la doctrine qui tendait à considérer le premier dieu comme jouant vis-à-vis de lui-même les rôles de père et de fils, devait amener des variations perpétuelles dans la théogonie.

L'invention du cercueil d’Osiris est ordinairement attribuée aux soins Isis; c’est la première des circonstances qui ont amené le triomphe de son parti sur Typhon. La seconde glose se lie donc à la même doctrine que la première; il s’agit toujours de l'établissement de l'harmonie universelle.

V. 6: — «Ilalivré un grand combat avec les dieux, sur l’or- « dre d’Osiris, seigneur de la montagne d'Amenti. »

€ Il l'explique : l'Amenti, c'est le lieu où sont les âmes divinisées,

« sur l'ordre d'Osiris, seigneur de la montagne d'Amenti. Autrement, « l’Amenti est (le terme?) (1) marqué par le dieu Ra; quand chaque « dieu y arrive, il y soutient un combat. »

Osiris, quoique tué par Set (Typhon), n’en préside pas moins au combat de Ra contre son ennemi; il est seigneur de l’Amenti ou l'occident, séjour des morts. C’est encore le dieu dans la nuit qui paraîit obtenir la primauté sur le soleil du jour, Ra, et lui donner ses ordres. La seconde glose me semble se rapporter aux grandes périodes astronomiques qui réglaient, suivant les Égyptiens, les destinées de l’univers. Les dieux, identifiés ici avec les astres, étaient censés soulenir un combat contre les puissances typhoniennes, en arrivant à l'occident, porte de la région des ténèbres et de la mort; ils en sortaient victorieux pour apparaître de nouveau dans ies parlies orientales du ciel. L’éternelle jeunesse de la divinité était conçue comme résultant d'un perpétuel renouvellement : aussi Horus est-il nommé le vieillard qui se rajeunit. L'expression d’âémes divinisées doit surtout être entendue dans ce sens. Grace à la faveur d’Osiris, elles étaient renouvelées par une vie éternelle.

Les figures sixième et septième, dans l’ordre de la vignette du papyrus Cadet, représentent l’Amenti, figuré par l’épervier sur son perchoir, et l’éme divinisée ou l’épervier à tête humaine, portant au col le symbole du plérôme, le Tat.

V.7. — « Je connais le grand dieu qui y réside {dans « l’Amenti). »

« Il l'explique : c’est Osiris. Autrement l’adoration de Ra est son « nom; l'âme de Ra est son nom, c’est celui qui jouit en lui-même.»

Osiris est identifié complétement avec le dieu suprême par la glose de ce verset : Ra y est même réduit à la condition d’un personnage secondaire; il n’est qu’un corps, le disque visible du soleil; l'âme, ou le principe actif, est tout entière dans Osiris, auquel Ra luimême rend hommage.

La dernière phrase, dont la traduction française ne rend pas l'énergie (2), mérite aussi l'attention : c'est une nouvelle forme de la doctrine de la perpétuelle génération divine.

V. 8. — « Je suis ce grand Vennou qui (apparaît) dans An « (Héliopolis), je suis la loi de l'existence et des êtres.»

(1) J’entoure ainsi les mots dont la traduction est douteuse. (2) Qui mæchatur in se ipso.

«Il l'explique : Le Vennou, c'est Osiris dans An. La loi de l'exis- « tence et des êtres, c’est son corps. Autrement, c'est toujours et « l'éternité : toujours, c'est le jour; l'éternité, c'est la nuit. »

L'oiseau Vennou, dont la présence à Héliopolis symbolisait le retour d’Osiris à la lumière, paraît avoir été Ie type de la table grécoégyptienne du phénix. M. Brugsch a fait voir que le Vennou était aussi un des noms sacrés de la planète Vénus. Cet astre, par ses apparitions successives, au soir ct au matin, était une excellente expression des périodes de renouvellement.

La figure de l'oiseau Vennou se trouve à la place correspondant à ce verset dans quelques manuscrits ; mais dans le Rituel Cadet, elle se rencontre un peu plus loin, à la quatorzième place de la vignette; il en est de même du Todtenbuch et de la plupart des papyrus.

Les manuscrits offrent des variantes intéressantes pour la seconde phrase. Le papyrus du Louvre, n° 3,089, porte : « Je fais la loi des « mondes et des êtres. » Le plus ancien manuscrit donne pour glose : « Les êtres, c'est sa semence, c'est son corps. » Ce dernier texte se

résume dans une sorte de panthéisme qui divinise la création, en la considérant comme une véritable émanation de la substance divine; les paroles de la formule n’indiqueraient au contraire qu’une relation de causalité ou de direction suprême.

Le terme tof hah, que je traduis par toujours, prend pour déterminatif le soleil, ainsi que toutes les expressions qui se rapportent au temps; c'est en effet le temps indéfini qui se mesure par l’existence du monde. Une nuit éternelle le précède, comme Atoum a précédé Ra; c'est la nuit primordiale que nous offrent presque toutes les cosmogonies.

V. 9. — « Je suis Afen dans ses manifestations, celui à qui lon « met deux plumes sur la tête. »

€ I l'explique : Men, c'est Horus vengeur de son père Osiris; sa « manifestation, c’est sa naissance. Le diadème de deux plumes qui «est sur sa lête, c'est Isis et Nephthys qui viennent se placer sur « Jui, comme ses deux sœurs jumelles; c’est pourquoi on le met sur « sa tête. Autrement, ce sont les deux grandes vipères qui sont « devant la face du père Atoum. Autrement, ce sont ses deux yeux, « les deux plumes de sa tête. »

Le dieu figuré sous la forme ithyphallique avait plusieurs noms: M. Lepsius à indiqué la syllabe chem, pour la prononciation du sym-

bole —+— M. Brugsch a tiré le nom min ou men des noms propres

bilingues, comme Phaminis, Zminis, etc. Un de nos manuscrits nomme en cel endroit le même personnage Hakes. Le sanctuaire du grand temple de Karaak lui était dédié sous le nom d’Ammon, mari de sa mére; mais cette forme est attribuée souvent, comme ici, à Horus vengeur de son père.

Les explications du diadème de deux plumes sont peu satisfaisantes pour nous, elles nous laissent dans une véritable ignorance sur le sens originel de ce bel ornement qui caractérise le diadème d’Ammon. On nous renvoie à d’autres symboles, tels que les deux urœus où les deux yeux d'Horus, dans lesquels il faut voir autant d'expressions de ce dualisme mystérieux dont la doctrine égyptienne est si complétement pénétrée.

La vignette représente ici le défunt en adoration devant un personnage qui tient sur son bras la figure de Chem ou Men ithyphallique, et qui présente une fleur de lotus (N°9 de la vignette du Rituel Cadet). Isis et Nephthys veillant sur Osiris se remarquent un peu plus loin (au N° 16 de la même vignette), sous la forme de deux éperviers.

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