DIVISION ET SUBDIVISION DES PROPOSITIONS
Je voudrais avant tout voir rapporter à deux genres différents des propositions telles que celles-ci : d'une part : « Pierre est homme ; tout homme est mortel; tous les membres de cette famille sont instruits » ; de l'autre : « Pierre est fils de Paul; Fontainebleau est moins grand que Versailles; Philippe-le-Bel a régné après Philippe- Auguste; Orléans est au sud de Paris, etc. ».
Toutes ces propositions sont également composées de deux termes : mais la nature de ces termes et le rapport qui les unit diffèrent profondément des premières aux dernières.
Les deux termes, dans chacune des premières, sont un sujet et un prédicat, le sujet représentant partout un ou plusieurs êtres, et le prédicat, une manière d'être inhérente à ces êtres. Ainsi les
mots « mortel » et « instruit » expriment la qualité commune, l'un, de tous les hommes, l'autre^ de tous les membres d'une certaine famille.
« Homme », dans le premier exemple, où il est prédicat, a la valeur d'un adjectif, et représente, non un être humain, mais la qualité d'homme qui appartient à Pierre. Si « homme », dans cet exemple, représentait un être humain, cet être ne pourrait être que Pierre lui-même, et le prédicat ne serait qu'une inutile répétition du sujet.
Pour beaucoup de logiciens, le prédicat d'une proposition ne représente, ni un être, ni une manière d'être, mais une classe, dans laquelle on range, ou dont on exclut, l'être ou les êtres représentés parle sujet. — Sans doute il y a des cas, en histoire naturelle par exemple, où Tobjet que l'on se propose en parlant d'un être est de le classer. Mais lorsqu'on dit d'un certain nombre de personnes qu'elles sont instruites, on est fort loin de penser que les êtres instruits forment une classe, et que ces personnes en fassent partie. « Mortel » était réellement, dans la pensée des anciens, le nom d'une classe d'êtres, opposée à celle des immortels : mais ce mot ne réveille plus aujourd'hui que l'idée d'une condition imposée par la nature à tous les êtres vivants. Une remarque suffit d'ailleurs pour faire justice de cette théorie : c'est que, pour ranger un être dans une classe plutôt que dans une autre.
il faut avoir une raison, et que cette raison ne peut être qu'une manière d'être qui lui soit commune avec les autres membres de cette classe. Avant de mettre Pierre au nombre des hommes, il faut avoir reconnu qu'il porte en luimême le caractère de Z'homme. Or c'est précisément ce qu'on exprime en disant qu'il est homme ► On conclura ensuite de là, si l'on veut, qu'il est au nombre des hommes ; et c'est ce qu'on exprimera en disant, non plus qu'il esf homme, mais qu'il est un homme.
Quels sont maintenant les termes dans une proposition telle que « Pierre est fils de Paul », ou « Fontainebleau est moins grand que Versailles »? La réponse, pour tout esprit non prévenu, est que ces termes sont«Piere » et« Paul», dans un exemple, « Fontainebleau» et « Versailles», dans l'autre : car ce sont bien ces deux hommes et ces deux villes que l'on entend, de part et d'autre, mettre en rapport. Mais de ces deux termes, on ne peut pas dire que le second soit prédicat du premier: car Paul n'est pas inhérent à Pierre, ni Versailles à Fontainebleau, à titre de qualité ou de détermination quelconque. La vérité est plutôt que ces sortes de propositions n'ont pas de prédicat et ne se composent que de sujets, puisque les deux termes y représentent également des êtres. — Mais alors, entre ces deux termes, quel peut être le rapport ? — Celui même
qu'expriment les mots qui les relient l'un à l'autre, et qui constituent ici la véritable copule : Pierre est l'effet dont Paul est la cause ; Versailles est, à l'égard de Fontainebleau, un terme de comparaison au point de vue de la grandeur. Il n'y a pas de nécessité à ce qu'une proposition exprime toujours un rapport d'inhérence : elle peut tout aussi bien exprimer un rapport de causalité, d'égalité ou d'inégalité dans le nombre ou dans la grandeur, de succession, de situation géographique, etc..
On a cru longtemps que tous ces rapports pouvaient et devaient se résoudre en rapports d'inhérence. Il n'y a, pensait-on, qu'une copule possible, le mot «est», signe de l'affirmation ; et lorsqu'on dit que Pierre est fils de Paul, ou que Fontainebleau est moins grand que Versailles, « fils de » forme avec « Paul », et « moins grand que », avec « Versailles», un prédicat, du genre de ceux que l'on appelle complexes. N'affirme-t-on pas réellement de Fontainebleau qu'il est moins grand que Versailles, comme on en affirme qu'il est sain et agréable à habiter ? — Oui, mais <c moins grand que Versailles » ne représente pas, comme « sain » ou « agréable à habiter », une manière d'être inhérente à Fontainebleau. Si Versailles était anéanti, et si Fontainebleau continuait à exister, Fontainebleau cesserait d'être moins grand que Versailles, sans qu'il y eût rien pour
cela de changé en lui. « Moins grand que Versailles » n'exprime, à Tégard de Fontainebleau, qu'une relation, qui ne réside pas en lui, qui ne réside pas davantage dans Versailles, qui n'existe en réalité que dans notre esprit, et au moment où il nous plaît d'instituer une comparaison entre ces deux villes. Ce n^est donc pas un prédicat, et ce sont au contraire les mots « est moins grand que » qui sont une copule. Le premier exemple peut faire hésiter, parce que les mots « fils de Paul )V peuvent réveiller l'idée des qualités physiques ou morales, du rang, de la fortune, etc., que Pierre a hérités de Paul. Pris en ce sens, ces mots constitueraient un prédicat. Mais si l'on veut dire simplement que Pierre doit sa naissance à Paul, « fils de Paul » ne représente pas plus une manière d'être de Pierre, que « moins grand que Versailles » une manière d'être de Fontainebleau. Ici encore il n'y a pas de prédicat, et il n^y a de complexe que la copule.
L a différence des deux genres de propositions est au fond celle-ci : la proposition, dans le premier genre, est l'analyse d'une existence: le sujet représente cette existence en elle-même et dans son fond, le prédicat la représente dans sa détermination ou dans sa forme. Le mot « est » est pris dans la plénitude de son sens métaphysique : « Pierre est homme » signifie que Pierre existe, c'est-à-dire apparaît à sa propre cons-
cience et à celle d'autrui, sous la forme de Thumanité. Au contraire une proposition du second genre opère un simple rapprochement entre deux êtres extérieurs Tun à l'autre, comme deux hommes ou deux villes. S'agit- il même, à proprement parler, de deux êtres ? Lorsque nous disons que Fontainebleau est moins grand que Versailles, peu nous importe ce que chacune de ces villes est entant que ville : nous ne voyons en elles que deux grandeurs, dont Tune, si elles étaient superposées, excéderait les limites de l'autre. De même, quand nous disons que Philippele-Bel a régné après Philippe- Auguste, ou qu'Orléans est au sud de Paris, Philippe-le-Bel et Philippe-Auguste nesontpournousque deuxmoments de l'histoire, Orléans et Paris, que deux points différemment situés sur le globe terrestre. La copule, dans ces sortes de propositions, n'a pas de valeur métaphysique ; elle est plutôt analogue aux signes dont on se sert en arithmétique et en géométrie, pour exprimer les rapports des nombres ou ceux des grandeurs.
Il conviendrait, ce semble, de distinguer ces deux genres de propositions en appelant les premières, propositions d'inhérence^ et les secondes, propositions de relation.
Ces dernières propositions peuvent-elles, comme les premières, servir à former des syllogismes ? Oui, mais des syllogismes d'un genre par-
tîculier, aussi différents de ceux d'Aristote qu'elles diffèrent elles-mêmes des propositions d'inhérence. Rien n'empêche de dire, par exemple : « Versailles est moins grand que Paris : or Fontainebleau est moins grand que Versailles: donc Fontainebleau est moins grand que Paris » ; « Paul est fils de Jacques, frère de Jean, etc. : or Pierre est fils de Paul : donc Pierre est neveu de Jean, petit-fils de Jacques, etc. ». Ce sont bien là des syllogismes, en ce sens qu'un terme moyen, « Paul », dans un exemple, « Versailles », dans l'autre, sert à établir un rapport entre deux termes extrêmes, comme « Pierre » et « Jacques », « Fontainebleau » et « Paris». Mais ces syllogismes ont leurs formes et leurs lois propres, plus voisines de celles du raisonnement mathématique que de celles de la logique traditionnelle. On pourrait croire qu'il suffit de traiter les propositions qui les composent comme des propositions d'inhérence, pour en faire des syllogismes aristotéliques de la première figure. Que l'on en fasse l'essai surle premier des deux exemples qui précèdent. « Versailles est moins grand que Paris » sera la majeure; « Fontainebleau est moins grand que Versailles » sera la mineure. « Moins grand que Paris », prédicat de la majeure, sera le grand terme; « Fontainebleau », sujet de la mineure, sera le petit. Mais quel sera le moyen ? Ce ne sera pas «Versailles », sujet de la majeure,
mais qui n'est, dans la mineure, qu'une partie du prédicat; ce ne sera pas « moins grand que Versailles », prédicat de la mineure, mais dont une partie seulement figure, dans la majeure, comme sujet; il n'y en aura point, et un raisonnement irréprochable en lui-même paraîtra, sous une forme qui n'est pas la sienne, irrégulier et illégitime.
Il conviendrait donc de distinguer deux genres de syllogismes, comme deux genres de propositions, des syllogismes (Tinhérence et des syllo-» gismes de relation ^ ,
Soient maintenant les propositions suivantes : d'une part : « Pierre est homme » ; d'une autre : « Tout homme est mortel; Quelque homme est sincère » ; d'une autre enfin: « Tous les membres de cette famille sont instruits; Quelques membres de cette famille sont savants ». Toutes ces propositions expriment également des rapports d'inhérence : mais je dis qu'elles sont, dans un même ' genre, de trois, ou si on l'aime mieux, de cinq espèces différentes.
La proposition « Pierre est homme » est de celles que l'on nomme singulières. Ces sortes de
1. L'originalité de ces deraiers syllogismes n'araît pas échappé aux Stoïciens, qui les appelaient des ^ot à/te^o'iîwç mpcc^vovrsi (Sch, in Aristot., éd. Brandis, 147»» 20, sqq., et 253*39, sqq. ), Uaateur d'une Eiior/faYh ^ca^.sxr(x>i attribuée à Galien les appelle les syllogismes du Ttpôç r(, et les oppose à la fois aux syllogismes catégoriques et aux syllogismes hypothétiques (éd. Kalbfleisch, Leipzig, Teubner, 1896^ p. 38, sqq.).
propositions ont ordinairement pour sujet un nom prbpre : mais ce n'est pas là ce qui les caractérise : car ce nom peut toujours être remplacé par un nom commun, accompagné d'autres mots qui en restreignent suffisamment la signification. Ce qu'il y a ici d'essentiel, c'est que l'être représenté par le sujet est considéré dans sa réalité propre et individuelle, en dehors de toute détermination, soit absolue, soit relative à d'autres êtres; c'est que l'affirmation qui porte sur lui est, par suite, immédiate, c'est-à-dire qu'aucune idée ne s'interpose dans notre esprit entre celle de son être et celle de la manière d'être que nous en affirmons. Si nous avons recours, pour le désigner, à des expressions qui le déterminent (et l'on sait que les noms propres eux-mêmes sont au fond dans ce cas), nous, oublions ce qui, en elles, le détermine, et nous ne nous en servons que pour le désigner, comme si nous le montrions du doigt. Ce n'est, ni d'un certain homme, ni d'un certain animal, ni d'un certain être vivant, c'est de Pierre que voici, et en tant qu'il est lui, que nous disons qu'il est homme.
Que représente le sujet dans une proposition collective (il me semble du moins que c'est ainsi qu'il faut Tappeler), comme « Tous les membres de cette famille sont instruits » ? Au fond et avant tout, un certain nombre d'êtres indivi-
duels, Pierre, Paul, Jacques, etc., de sorte que cette proposition peut être regardée en ce sens comme une somme de propositions singulières.
Mais entre l'idée de chacun de ces êtres et celle de la qualité commune que nous en affirmons, nous interposons Fidée d*une autre qualité que nous savons déjà leur être commune, celle de membre d'une certaine famille; et c'est sous le couvert, en quelque sorte, de cette seconde qualité, que nous affirmons d'eux la première. Nous ne considérons même en eux, pour un moment, que cette seconde qualité, et nous perdons de vue leurs caractères individuels : ce n'est pas de Pierre en tant que Pierre, de Paul en tant que Paul, c'est de tous indistinctement, et en tant que membres d'une certaine famille, que nous disons qu'ils sont instruits. D'un autre côté, c'est bien sur la personne de chacun d'eux, et non sur leur qualité de membres de cette famille, que porte notre affirmation, car il serait absurde de notre part d'affirmer une manière d'être d'une autre. Nous ne voulons pas dire non plus que la qualité d'instruit soit tellement liée à celle de membre de cette famille, que quiconque possède celle-ci doive aussi posséder celle-là; nous voulons dire simplement que tous ceux qui, en ce moment, possèdent l'une se trouvent aussi posséder l'autre, sans qu'il y ait peut-être d'autre relation entre elles que leur coïncidence actuelle dans un certain
nombre d'êtres. La qualité de membre de cette famille n'est en définitive pour nous qu'une sorte de signe ou de substitut des êtres dont nous affirmons celle d'instruit; elle n'est pas la raison déterminante de notre affirmation, et ne sert pas de lien entre ces êtres et la qualité que nous en affirmons. Notre proposition, médiate dans l'expression, et en un sens dans notre pensée, reste au fond, et dans sa signification objective, immédiate.
Entre une proposition collective^ comme « Tous les membres de cette famille sont instruits », et une proposition générale^ comme « Tout homme est mortel», il y a une différence profonde, que l'on n'a peut-être pas toujours assez remarquée. Cette dernière proposition ne signifie pas, ou du moins ne signifie pas directement, que tous les hommes considérés individuellement sont mortels; elle signifie que quiconque est homme, ou qu'un être quelconque, s'il est homme et par cela seul qu'il l'est, est aussi mortel.. Elle exprime donc avant tout, entre la qualité d'homme et celle de mortel, une liaison telle que, là où se trouve la première, là doit aussi et nécessairement, nous le présumons du moins, se trouver la seconde. Notre affirmation, par suite, ne porte pas, dans cette proposition comme dans la précédente, sur un nombre défini d'êtres individuels. Il ne s'agit pas seulement pour nous de tous les
Lacheuer. — Syllogisme. 4
hommes qui sont actuellement sur la terre; il s'agit de tous ceux qui y sont déjà venus ou qui y viendront à l'avenir, entre deux limites qu'il nous est impossible de fixer. Nous ne considérons pas ces hommes, en nombre indéfini, comme formant un groupe et possédant en commun la qualité de mortel : nous les considérons comme exactement équivalents et indéfiniment substituables les uns aux autres, de sorte que, ce que nous affirmons de l'un, nous l'affirmons par cela même de tous les autres. Notre affirmation porte sur un homme en quelque sorte schématique, qui n'est aucun des hommes individuels, mais qui peut devenir indifféremment chacun d'eux; ou plutôt elle porte sur l'homme à la fois idéal et réel qui est en eux sans être eux, et dont l'existence, purement potentielle en elle-même, s'achève et passe à l'acte dans la leur. Une proposition comme «Tout homme est mortel » a donc deux sens distincts, quoique inséparables : l'un abstrait, que Ton pourrait appeler de principe ou de droit, dans lequel elle signifie que la qualité d'homme, considérée en elle-même, implique celle de mortel; l'autre concret et de fait, mais général et hypothétique, dans lequel elle signifie qu'un être quelconque, s'il possède la première, possède aussi la seconde. Elle est essentiellement médiate^ la qualité d'homme étant, à l'égard de l'être quelconque dont nous affirmons celle de mortel, la raison même de notre
affirmation, et jouant par conséquent, entre lui et cette dernière qualité, le rôle logique de moyen terme. Et comme cet être quelconque se trouvera toujours être, en réalité, Pierre, Paul, Jacques, etc., on peut dire de cette proposition qu'elle contient, et qu'elle est elle-même virtuellement, un nombre indéfini de syllogismes.
La proposition « Quelques membres de cette famille sont savants » est évidemment de même ordre que la proposition ce Tous les membres de cette famille sont instruits ». Elle est, comme elle, l'expression pure et simple d'un fait; elle est aussi, comme elle, immédiate^ la qualité de savant n'étant pas plus que celle d'instruit liée à celle de membre d'une certaine famille, et notre affirmation, dans les deux cas, portant directement sur un certain nombre d'êtres individuels. Elle n'en diffère qu'en un point, qui n'a d'ailleurs qu'une importance secondaire : c'est que, tandis que le sens de « tous » est déterminé, celui de « quelques » ne l'est pas, de sorte que lorsqu'on nous dit que quelques membres d'une famille sont savants, on nous apprend bien que la science est représentée dans cette famille, mais on ne nous apprend, ni par combien de ses membres, ni, à plus forte raison, par lesquels. Je ne crois même pas que le pluriel « quelques » signifie nécessairement que la science compte, dans cette famille, plus d'un représentant, pas plus que le
singulier « quelque » ne signifierait qu'elle n'en compte qu'un seul ; et je proposerais d'écrire indifféremment l'un ou l'autre, si je ne préférais réserver l'emploi du singulier pour une autre sorte de propositions. Quoi qu'il en soit, celle dont il s'agit maintenant est incontestablement, comme celle dont je l'ai rapprochée, une collective ; on pourrait dire, pour les distinguer, que l'une est une collective totale^ et par cela même déterminée^ tandis que l'autre est une collective à la fois partielle et indéterminée.
Que la proposition « Quelque homme est sincère » soit de même ordre que la proposition « Tout homme est mortel », c'est ce qu'on aura peut-être plus de peine à admettre, et qui n'est pas cependant, à mes yeux, moins certain. Qu'il soit bien entendu avant tout que cette proposition ne signifie pas qu'un ou plusieurs hommes que j'ai rencontrés et observés sont, en fait, sincères. Elle suppose, il est vrai, qu'il existe, ou toat au moins qu'il a existé, de tels hommes : car autrement je n'aurais aucune raison d'affirmer que quelque homme est sincère : mais le fait qui lui sert de fondement n'en forme pas pour cela le contenu. Le véritable contenu de cette proposition, c'est la conclusion que j'ai tirée de ce fait, et qui est qu'un homme peut, d'une manière générale, être sincère. La formule qui en ferait le mieux ressortir le sens serait, ce me semble, celle-ci :
« Tel qui est homme est aussi sincère », analogue à celle que j'ai proposée plus haut : « Quiconque est homme est aussi mortel ». Elle signifie essentiellement que la qualité d'homme, considérée en elle-même, n'exclut pas celle de sincère ; et elle signifie en même temps que ces deux qualités, je ne dis pas, coexistent, mais peuvent coexister dans un être humain : car je crois qu'il serait encore vrai de dire : « Tel qui est homme est aussi sincère », alors même qu'il n'y aurait, pour un temps, sur la terre, aucun homme qui' le fût en effet. Il y a donc dans cette proposition, comme dans la proposition « Tout homme est mortel », un sens de droit et un sens de fait, mais avec xîette double différence que le premier est purement négatif, et que la coexistence représentée par le second n'est qu'une coïncidence, qui n'est, ni nécessaire, ni peut-être même actuelle, mais simplement possible. Elles sont l'une et l'autre médiates^ mais en sens, en quelque sorte, inverse : car dans l'une, c'est la qualité d'homme qui sert de moyen terme entre un homme quelconque et celle de mortel; et dans l'autre, c'est au contraire l'homme possible dans lequel la qualité de sincère est supposée coexister avec celle d'homme, qui joue entre ces deux qualités le rôle de moyen terme, comme l'ont joué avant lui les hpmmes réels dans lesquels nous en avons constaté la coexistence effective. Quoi qu'il en
soit, il me semble que ces deux propositions méritent également le nom de générales^ si Ton entend par ce mot, non ce qui est vrai dans une totalité de cas, mais ce qui est vrai idéalement, en deçà, pour ainsi dire, de tout cas, et susceptible, par suite, de se réaliser dans un nombre de cas indéfini. Or la relation abstraite de deux qualités est toujours générale en ce sens, qu'elle soit positive ou négative, que la première implique la seconde, ou qu'elle se borne à ne pas l'exclure ; et ridée de la coexistence de ces deux qualités dans un même être est toujours aussi une idée générale, que cette coexistence soit nécessaire, et doive avoir lieu dans tous les cas où la première est donnée, ou qu'elle soit simplement possible, et destinée à se réaliser dans une partie seulement de ces cas, mais dans une partie entièrement indéterminée, et qui peut devenir indifféremment, ou nulle, ou égale au tout. On pourrait dire de la proposition « Tout homme est mortel » qu'elle est générale déterminée, et de la proposition « Quelque homme est sincère » qu'elle est générale indéterminée, mais il me paraît inutile de substituer ces expressions aux noms consacrés par l'usage à^ universelle y pour l'une, et Ae particulière ^ pour l'autre.
11 y a donc bien trois espèces de propositions d'inhérence, en ce sens que les unes sont singulières, d'autres collectives, et d'autres générales ;
et l'on peut dire aussi, en divisant encore ces deux dernières espèces, que les propositions d'inhérence sont de cinq sortes, singulières, collectives déterminées, collectives indéterminées, universelles, et enfin particulières.
De ces cinq sortes de propositions, deux seulement, les universelles et les particulières, ont eu jusqu'ici leur place marquée dans les cadres de la syllogistique. Les trois autres n'en ont pas été, en réalité, exclues : mais elles n'y ont été admises qu'à la faveur d'une assimilation des singulières aux universelles, et d'une véritable confusion, d'une part, entre ces dernières et celles que j'ai appelées collectives déterminées, de l'autre, entre les collectives indéterminées et les particulières. C'était leur faire à la fois trop peu et trop d'honneur et déplace. On ne voit pas d'abord comment une proposition singulière pourrait jouer, dans la première figure, le rôle de majeure : car si l'on disait: « Pierre est Ijomme : or quelque animal est Pierre : donc quelque animal est homme », il est clair que l'on voudrait dire dans la mineure : « or Pierre est animal», et que l'on raisonnerait, en réalité, dans la troisième figure. Rien de plus légitime que de dire, dans la première : « Tout sage et heureux : or Pierre est sage : donc Pierre est heureux », ou dans la seconde : « Tout sage est heureux : or Paul n'est pas heureux : donc Paul n'est pas sage », parce que la majeure commune de ces deux syllogismes
établit, entre la qualité de sage et celle d'heureux, un rapport tel que, là où est la première, là doit être aussi la seconde, et que là oiicelle-ci n'est pas, celle-là ne peut pas être non plus. Mais il serait absurde de dire, dans la première figure : « Tous les membres de cette famille sont instruits : or Pierre est membre de cette famille : donc Pierre est instruit », ou en sens inverse, dans la seconde : « Tous les membres de cette famille sont instruits : or Paul n'est pas instruit : donc Paul n'est pas membre de cette famille » : car on ne pourrait affirmer que tous les membres de cette famille sont instruits qu'en supposant, ce qu'il s'agirait précisément de prouver, que Pierre, qui est l'un d'eux, est instruit, et que Paul, qui n'est pas instruit, n'est pas l'un d'eux *. Soit maintenant, dans la troisième figure, le syllogisme « Pierre est sincère : or Pierre est homme : donc quelque homme est sincère » : comment faut-il entendre cette conclusion ? Gomme une particulière,^ et en ce sens qu'un homme peut, d'une manière générale, être sincère ? Elle mérite alors le nom de conclusion, et nous apprend ce que nous avons intérêt à savoir. Gomme une collective indétermi-
■1. On Toit, par le rapprochement de ces exemples, ce qu'il faut penser de la pétition de principe reprochée dès l'antiquité au syllogisme de la première figure, et que l'on aurait pu reprocher aussi à celui de la seconde. Le reproche ne porte que contre les cas où la majeure est en réalité, sous le nom d'uniyerselle, une collective déterminée. Voy. Sextus Empirions, Hypot. ^Pyrrh.^ liv. II, ch. xiv, g 196 ; et Stuart Mill, Système de Logique, liv. II, ch. m, g 2.
née, et en ce sens qu'un certain homme (car il ne peut être question ici que d'un seul) est sincère ? Elle n'est alors qu'une inutile répétition de k majeure : car ce certain homme ne peut-être que Pierre lui-même. Il y a donc un véritable intérêt logique à ne pas confondre les cinq sortes de propositions que j'ai essayé de distinguer. Toutes peuvent également jouer leur rôle dans la syllogistique de l'inhérence : mais elles ne peuvent y jouer que des rôles déterminés pour chacune d'elles, et variables selon les figures K
1. On aura peut-être remarqué une contradiction entre cette étude et la précédente, au sujet des propositions particulières. Je ne leur reconnaissais en 1876 qu'un sens de fait, et je ne les distinguais pas de celles que j'appelle maintenant collectives indéterminées^ j'essaie aujourd'hui d'établir qu'elles ont, aussi bien que les universelles, une valeur' générale, et un sens de droit en même temps qu'un sens de fait. Je souhaite que l'on veuille bien me donner, dans cette dernière manière de voir plutôt que dans la première, raison contre moi-même.