JÊTUDES SUR LE SYLLOGISME
Tony conclut moins que les prémisses n'autorisent à conclure. Si Ton croit devoir leur donner cette contrepartie, on enrichira la première figure de quatre modes, et la seconde d'autant, de sorte que chacune d'elles en aura quatorze, comme la troisième. La correspondance des trois figures sera alors complète, les modes subalternes des deux premières donnant naissance aux modes surabondants de la troisième, dont ils naîtront à leur tour, et se transformant eux-mêmes les uns dans les autres, dans le passage de la première figure à la seconde et de la seconde à la première. Voici, dans un nouveau tableau, ou plutôt dans une suite du précédent, ces modes complémentaires, et avec eux, les modes correspondants de la troisième figure :
Premier groupe
Sixième mode
I'® Figure. — Tout M est P : or tous les S sont M : donc quelques S sont P.
IP Figure. — Tout M estP : or aucun des S n'est P: donc quelques S ne sont pas M.
lIPF'iGURE. — Aucun des S n'est P : or tous les S sont M : donc quelque M n'est pas P.
Septième mode
I" Figure. — Tout M est P : or tout S est M : donc quelque S est P.
II* Figure.— Tout M est P : or nul S n'est P : donc quelque S n'est pas M.
III* Figure. — Nul S n'est P : or tout S est M : donc quelque M n'est pas P.
Deuxième groupe
Sixième mode
I" Figure. — Nul M n'est P : or tous les S
sont M : donc quelques S ne
sont pas P.
II* Figure. — Nul M n'est P : or tous les S sont
P : donc quelques S ne sont
pas M.
III* Figure. — Tous les S sont P : or tous les S
sont M : donc quelque M est P.
Septième mode
" FiG URE. — Nul M n'est P : or tout S est
M : donc quelque S n'est pas P.
II* Figure. — Nul M n'est P : or tout S est P :
donc quelque S n'est pas M.
III* Figure. — Tout S est P : or tout S est M :
donc quelque M est P.
Je me demande cependant si ce n'est pas là acheter trop cher l'entière correspondance des trois figures, et s'il ne serait pas plus sage, en tout état de cause, d'y renoncer. On ne peut en
effet rétablir que de deux manières : il faut, ou porter partout le nombre des modes à quatorze, en subalternant quatre fois, dans chacune des deux premières figures, une conclusion universelle ou collective déterminée ; ou le réduire partout à dix, en substituant quatre fois, dans la troisième, à une prémisse de Tune ou de Tautre sorte, sa propre subalterne. Or il semble qu'il y ait toujours dans cette opération quelque chose d'arbitraire, de violent, et presque d'illégitime. Sans doute ce qui est vrai de tous est vrai de quelquesuns, et ce qui est nécessaire est, à plus forte raison, possible : pourquoi cependant détacher au hasard quelques êtres du groupe dont ils font partie, et affirmer de ceux-là plutôt que des autres ce qu'on sait être également vrai de tous ? pourquoi surtout feindre d'ignorer le véritable rapport qui unit une manière d'être à un être, et parler de ce qui est essentiel et nécessaire, comme de ce qui serait accidentel et purement possible? De ce que tout animal est mortel et que tout homme est animal, résulte-t-il qu'un homme doit^ ou qu'il peut seulement, être mortel ? Si l'on veut prouver par l'exemple de l'homme qu'un animal peut être raisonnable, n'y aurait-il pas une sorte d'absurdité à affirmer, dans les prémisses, qu'un homme est quelquefois raisonnable, étant toujours animal, ou qu'étant toujours raisonnable, il est quelquefois animal ? Il n'y a pas lieu de
donner plus de dix modes à chacune des deux premières figures, parce qu'il est naturel, sinon absolument nécessaire, que la conclusion suive en elles la quantité de la mineure. Il n'y a pas lieu d'en donner, à la troisième, moins de quatorze, parce que le fait qui, dans cette figure, constitue la preuve, peut être celui d'un groupe marqué tout entier de deux caractères, ou celui d'un genre auquel deux propriétés sont également essentielles, et que nous devons prendre ce fait comme il est, sans nous inquiéter de savoir si le syllogisme dont il nous fournit les prémisses a, ou n'a pas, sa contrepartie dans les deux autres figures. La symétrie et la correspondance des parties d'un tout logique ne sont pas assurément à dédaigner : mais elles valent surtout comme signes de vérité, et ne doivent par conséquent rien coûter à la vérité*.
1. Je tiens à déclarer en finissant que je n'attache pas grande importance à ce luxe de nouveaux modes que Ton sera peut-être tenté de me reprocher. Je crois qu'il importe beaucoup de ne pas assimiler une proposition singulière à une universelle, et surtout de ne pas prendre une collective déterminée pour une universelle, lorsqu'il s'agit de donner une majeure à un syllogisme de la première ou de la seconde figure ; je crois aussi que la conclusion d'un syllogisme de la troisième doit toujours être une particulière, et non une collective indéterminée. Mais, je reconnais bien volontiers que dans les prémisses d'un syllogisme de la troisième, comme aussi dans la mineure et la conclusion d'un syllogisme de la première ou de la seconde, une collective indéterminée ne se comporte pas autrement qu'une particulière, ni une singulière ou une collective déterminée, autrement qu'une universelle. On peut donc s'en tenir, pratiquement, aux modes d'Aristote.
L'OBSERVATION DE PLATNER
L'observation dont il s'agit a été faite sur un aveugle-né, en 1785, à Leipzig, par ErnstPlatner, professeur à la Faculté de médecine de cette ville. Platner était, en même temps que médecin, philosophe, et disciple, en philosophie, de Leibniz. Il a rendu compte de son observation dans une note de la première partie de ses Philosophische Apho-rismen, éd. de 1793, à la suite du § 765, p. 440, sq.^ Ce compte-rendu a été traduit en anglais par W. Hamilton, dans ses Lectures on MetaphysicSy leç. xxviii, vol. II, p. 174, sq.. J. Stuart Mill, dans son Examination ofSir William Hamil"
1. Les Philosophische Aphorismen sont un cours complet de philosophie en deux parties, dont la première contient la logique et la métaphysique, et la seconde, la philosophie morale. Ces deux parties, formant chacune un volume, ont toujours paru séparément : la première, trois fois, en 1776, 1784 et 1793; la seconde, deux seulement, en 1782 et 1800. L'édition de 1793, profondément remaniée, pour la première partie, et celle de 1800, entièrement refondue, pour la seconde, constituent en réalité un nouvel ouvrage.
Lachelier.— Syllogisme. 7
98 L OBSERVATION DE PLATNER
tons Philosophy^ ch. xiii, p. 231, sqq., a reproduit le texte de Hamilton, et M. Dunan en a donné ' une traduction française dans son étude sur V espace visuel et V espace tactile {Revue philosophique^ t. XXV, p. 355, sq.). On en trouvera une analyse étendue dans la Psychologie allemande contemporaine de M. Ribot, 2® éd., p. 113, sq., et un court extrait dans les Principles of Psychology de M. W. James, ch. xx, vol. II, p. 208. Voici le passage entier de Platner, directement traduit de l'original :
« Pour ce qui est de Tidée que nous pourrions, sans le secours de la vue, nous faire de Tespace ou de rétendue (§ f, p. 181, sqq. ^), l'observation méthodique d'un aveugle-né, que j'ai entreprise depuis (en 1785), en m'attachant spécialement aux points controversés, et que j'ai continuée pendant trois semaines entières, m'a de nouveau convaincu que le tact réduit à lui-même ignore entièrement tout ce qui a rapport à l'étendue et à l'espace, qu'il ne sait ce que c'est, pour une chose, que d'être localement hors d'une autre, et pour tout dire en un mot, que l'homme privé de la vue ne perçoit absolument rien du monde extérieur, si ce
1. Platner avait déjà soutenu l'origine visuelle de l'idée d'étendue dans son édition de 1784,g 894, sqq., p. 299, sqq.. Schulz avait combattu cette thèse, au nom de l'apriorisme kantien, dans sa Priifung der Kantiachen Kritih der relnen Vernunfl, \^ partie, p. 176, sqq.. C'est cet ouvrage que cite ici Platner. L'argumentation de Schulz contre lui est divisée en articles ou paragraphes {Nummern), distingués par les lettres a, 5, r, c?, e, /*.
l'observation de platner 99
n'est l'existence d'un principe actif, distinct du sujet sentant sur lequel il agit, et avec cette existence, celle d'une simple pluralité — dirai-jede choses, ou d'impressions? (Je me rencontre ici avec M. Tiedemann. Sur la nature de la métaphysique^ dans le 1®*" fascicule des Mémoires de Hesse, p. 119 ^) En réalité, c'est le temps qui fait, pour l'aveuglené, fonction d'espace. Eloignement et proximité ne signifient pour lui que le temps plus ou moins long, le nombre plus ou moins grand d'intermédiaires, dont il a besoin pour passer d'une sensation tactile à une autre. L'aveugle-né parle la langue du voyant, ce qui est très propre à nous tromper et m'a trompé moi-même au début de mon enquête : mais en réalité il n'a aucune notion de choses extérieures les unes aux autres ; et (mon observation sur ce point m'a paru décisive) si les objets et les parties de son corps qui entrent en contact avec eux ne faisaient pas sur ses nerfs tactiles des impressions d'espèce différente, il prendrait tout ce qui est hors de lui pour une seule chose qui exerce sur lui des actions successives, une plus forte, par exemple, lorsqu'il applique sa main sur
1. Les Hesslsche Beitràge zur Gelehraamheit und Kunat étaient un recueil trimestriel de travaux, pour la plupart originaux. L'article de Tiedemann ; Ueber die Natur der Metaphyaik; zur Priifung von Hrn Prof essor Kants Grundsàtzen^ commence dans le !•' fascicule (de l'année 1785 et de toute la collection, p. 113, sqq.) et se continue dans les deux suivants (p. 233, sqq.^et 464, sqq.). Mais la pensée de Tiedemann, dans le passage cité, me paraît au fond très différente de celle de Platner.
100 l'observation de platner
une surface que lorsqu'il n'y pose qu'un doigt, une plus faible lorsque sa main effleure une surface ou lorsque ses pieds la parcourent ^ Si dans son propre corps, il distingue une tête et des pieds, ce n'est pas du tout en vertu de la distance qui sépare ces deux parties ; c'est uniquement par les sensations tactiles qui lui viennent de l'une et de l'autre, et dont il apprécie les différences avec une finesse incroyable ; c'est aussi à l'aide du temps 2, Il en est de même des corps étrangers, doilt les figures ne se distinguent pour lui que parle genre d'impressions tactiles qu'elles produisent, le cube par exemple, avec ses angles et ses arêtes, affectant le sens du tact autrement que la sphère. »
De ce témoignage de Platner, confirmé, au dire de M. Dunan, par celui d'observateurs plus récents et non moins compétents, se dégagent, ce me semble, les deux thèses suivantes :
1® L'étendue est un phénomène purement visuel, dont le tact, réduit à lui-même, ne nous donnerait aucune idée.
2® L'exercice du tact nous apprend, d'une manière générale, qu'il y a quelque chose hors de nous ; et les différences qualitatives de nos sensa-
1. Hamilton n'a pas traduit la fin de cette phrase, peut-être parce qn*il n'en était pas satisfait. J'ai suivi le texte tel qu'il est : maig j'étais bien tenté de lire, als ou denn (au lieu de oder) bei dem Schreiien der Fiisse^ ce qui aurait donné, en français, que (au lieu de ou) lorS" que ses pieds la parcourent.
2. C'est-à-dire : du temps dont il a besoin pour passer tactilement de l'une à l'autre.
rr"3^
l'observation de platner 101
tîons tactiles nous permettent de distinguer, dans ce quelque chose, autant de détails que nous en percevons par la vue.
Je voudrais essayer de défendre ces deux thèses, non sans leur avoir donné auparavant ce qui me paraît en être un complément nécessaire. Il n'est question, chez Platner, que du tact : il n'est pas question, au moins expressément, du sentiment spécial de l'effort et de la résistance. Il est certain cependant qu'il n'a pas ignoré ce sentiment, quoiqu'il ne l'ait pas assez distingué du tact proprement dit : car ces différences d'intensité que nous pourrions, suivant lui, remarquer entre des sensations tactiles homogènes, ne sont autre chose que des degrés inégaux de résistance. Ce qu'il a encore moins distingué, c'est la résistance des corps étrangers et celle que nos propres organes opposent à notre effort moteur ; et c^ qu'il a peutêtre tout à fait ignoré, ce sont ces sensations, appelées aujourd'hui kinesthésiques, qui accompagnent le jeu de nos organes de mouvement, et nous permettent de distinguer du dedans, avant toute intuition spatiale, un de nos mouvements d'un autre. Dans ce que Platner appelait, d'un terme trop général, la sensation tactile, il y a lieu de distinguer aujourd'hui quatre éléments : 1** La résistance externe, impliquée dans les qualités tactiles proprement dites, et cependant distincte -de ces qualités ; 2** Les qualités tactiles, et en par
102 l'observation de platner
ticulier les innombrables nuances du rude et du poli, qui se détachent en quelque sorte sur le fond commun de la résistance externe; 3** La résistance interne, organique et principalement musculaire; 4® Les différentes formes de la sensation musculaire, ou en général kinesthésique, qui sont à la résistance interne ce que les qualités tactiles sont à la résistance étrangère. Par suite, les deux thèses de Platner doivent, pour répondre entièrement à son intention, prendre aujourd'hui les formes suivantes :
1** L'étendue est un phénomène purement visuel, dont aucune résistance organique ou étrangère, aucune sensation tactile ou kinesthésique, ne peut nous donner, la moindre idée.
2® Le sentiment d'une résistance, quelle qu'elle soit, nous apprend qu'il y a quelque chose hors de nous; la sensation kinesthésique, jointe au sentiment de la résistance interne, nous donne une connaissance immédiate de nos différents organes de mouvement et des divers mouvements de chacun d'eux ; la sensation tactile, jointe au sentiment de la résistance externe, nous permet de distinguer dans les corps étrangers (et dans le nôtre considéré extérieurenient) autant de détails que nous en percevons par la vue.
Quand nous disons avec Platner que le tact, ou plutôt le sentiment de la résistance, nous apprend qu'il y a quelque chose hors de nous, nous ne vou-
l'observation de platner 103
Ions pas parler de quelque chose qui nous soit localement extérieur. Ce serait aller contre la pensée de notre auteur, suivant laquelle le tact ne sait ce que c'est que lieu et qu'extériorité locale. Mais il s'agit pour nous, et il s'agissait sans doute aussi pour lui, de tout autre chose. Je veux passer d'un état de conscience à un autre, et je trouve, au sein même de ma conscience, un obstacle, un principe d'inertie et de retardement, comme disait Leibniz ^ dont ma volonté ne peut triompher que par degrés, et par ce redoublement d'intensité qui la convertit en effort. Cet obstacle pourra plus tard, et grâce, selon Platner, à l'intervention de la vue, m'apparaître sous la forme d'un corps, ou de plusieurs corps situés les uns hors des autres : mais tel qu'il m'est donné primitivement et par le sentiment même que j'ai de mon effort, il n'a, comme ce dernier, ni figure, ni étendue, et ne peut avoir avec lui aucun rapport de situation. Mettre ici l'effort, et là la résistance, c'est d'ailleurs détruire l'idée même que nous avons de l'un et de l'autre, puisque la résistance n*a lieu que là où s'exerce l'effort, et que l'effort lui-même n'existe que dans son conflit avec la résistance. — Mais alors, demandera-t-on, en quel sens pouvons-nous dire que ce qui nous résiste est hors de nous ? — En ce sens qu'il em-
1. Théod., l 30. — Cf. ad /?. i>. Desbosses ^ éd. Gerhardt, t. II, 'p. 306, 1. 7, aqq., elMonad., § 15.
104 l'observation de platner
pêche ou retarde raccomplissement de notre volonté, et que, si notre volonté est à nos yeux notre réalité même, ce qui s'oppose à elle doit nécessairement nous apparaître comme une autre réalité, antagoniste en quelque sorte de la nôtre. Il semble même que la résistance seule possède ce caractère singulier, et -en s^pparence contradictoire, d'être à la fois donnée en nous et réellement extérieure à nous. Nos états affectifs, besoins, désirs, émotions et sensations de toute sorte, ne sont évidemment en nous qu'à titre de modifications de nous-mêmes. — Mais l'étendue, dira-t-on peut-être, non l'étendue de tel corps, mais l'étendue totale, ou si on l'aime mieux, l'espace n'estil pas dans notre conscience comme quelque chose qui nous est extérieur? — Cela est vrai, et l'on peut presque dire que l'étendue nous est plus extérieure que la résistance, en ce sens que celle-ci n'est pour nous que la contrepartie de notre effort, tandis que l'étendue se pose d'elle-même en face de nous, et en dehors de toute relation dynamique avec nous. Mais précisément parce qu'elle n'agit pas plus sur nous que nous n'agissons sur elle, parce que nous ne sentons rien en elle d'opposé, ni par suite d'analogue à notre volonté, nous n'y trouvons rien qui réponde à ce qui est pour nous le type unique du réel. Ce qui nous résiste est hors de nous, comme une réalité est hors d'une autre, ou plutôt comme s'oppo-
l'observation de PLATNER 105
sent, au sein d'une seule et même réalité, un élément positif et un élément négatif; ce qui est étendu, s'il n'est qu'étendu, est hors de nous, comme l'apparence est hors de la réalité.
Mais dans cette résistance immanente, et par conséquent unique en elle-même, quoiqu'elle n'agisse pas toujours en nous, comme le remarquait Platner, avec la même intensité, comment pouvons-nous distinguer (ce qu'il n'a pas fait du reste) une résistance organique et une résistance étrangère ? En tenant compte, précisément, de ces différences d'intensité, et en y joignant la considération des sensations tactiles ou kinesthésiques qui accompagnent en nous le sentiment de la résistance. J'étends un certain nombre de fois mon bras dans le vide, et j'ai conscience chaque fois de la faible résistance qui provient démon bras lui-même. J'entreprends de soulever ou de déplacer différents corps, et j'éprouve une résistance toujours plus ou moins accrue, quelquefois très forte, quelquefois insurmontable. Je •n'ai pas le droit de conclure de là que j'ai un bras et qu'il y a des corps distincts du mien : mais je puis du moins, parmi les différentes quantités de résistance que j'éprouve successivement, en distinguer une,- médiocre, qui ne varie pas, et d'autres, plus grandes, et susceptibles au contraire d'une infinité de degrés. Mais ce n'est pas tout. Je remarque, qu'à ce minimum fixe de
106 l'observation de hlatner
résistance, se joignent des sensations kinesthésiques, toujours aussi à peu près les mêmes, tandis que les résistances (jui le dépassent plus ou moins sont accompagnées de sensations tactiles, aussi variables en qualité qu'elles le sont ellesmêmes en quantité. Je n'ai donc pas seulement affaire à des degrés, mais encore à des genres de résistance. Gomme les sensations kinesthésiques, associées au minimum fixe, sont ellesmêmes à peu près invariables, comme elles sont, d'autre part, reliées en moi au sentiment général de la vie, ce minimum me paraît tenir à moi de beaucoup plus près que tout le reste ; comme les sensations tactiles qui accompagnent les excédents variables ne le sont pas moins elles-mêmes, comme elles ont d'ailleurs en elles-mêmes (celles du chaud et du froid mises à part) quelque chose de superficiel, ces excédents me semblent jouer dans ma conscience le rôle d'un élément adventice et accessoire. Tout cela ne suppose aucune intuition spatiale, il n'est question dans tout cela, ifi de lieux, ni de figures ; et c'est tout ce que nous avons voulu dire en distinguant, dans ce qui n'est que l'élément négatif de nous-mêmes, une résistance organique et une résistance étrangère. Mais est-il vrai que cette double résistance ne puisse, ni d'elle-même, ni avec le concours de la sensation kinesthésique ou tactile, prendre la forme de l'étendue ? Car telle est la thèse, on peut
L OBSERVATION DE PLATNER 107
peut-être dire encore aujourd'hui le paradoxe de Platner, que je me suis engagé à défendre, (Commençons par la résistance organique et la sensation kinesthésique qui la caractérise. Un seul sentiment de résistance^ atcompagné d'une seule sensation kinesthésique, peut-il nous donner l'idée de l'étendue ? Personne n^hésiterait à répondre : non, si ce sentiment n'évoquait en nous l'image visuelle de l'organe dont il procède.: mais qu'y a-t-il de commun entre la forme sous laquelle cet organe apparaît à nos yeux et à ceux d'autrui, et celle sous laquelle il nous est donné intérieurement, comme terme de notre effort ? Supposons que plusieurs résistances organiques nous soient données à la fois, et faisons abstraction pour un moment des sensations kinesthésiques qui les accompagnent : je dis que ces résistances ne nous paraîtront pas même plusieurs, et qu'elles se confondront en une seule, dont l'intensité sera égale à la somme de leurs intensités • particulières: car à quel signe reconnaître l'individualité, pour ainsi parler, de chacune d'elles ? Supposons enfin, ce qui est notre cas ordinaire, plusieurs résistances simultanées, distinguées par autant de sensations kinesthésiques. Je ne vois en effet aucune difficulté à admettre qjue nous ayons conscience au même moment de plusieurs résistances organiques, quoique notre attention ne puisse se porter que successivement sur chacune d'elles:
108 l'observation de platner
car il suffit qu'avec la conscience distincte de Tune coexiste en nous la conscience confuse des autres. Mais si l'on soutient que nous ne pouvons avoir conscience que successivement de la résistance de nos différents organes, le cas restera au fond le même : car une succession dont Jes éléments sont toujours à notre disposition, et que nous pouvons répéter ou renverser à volonté, équivaut pour nous à une simultanéité. Mais de ce que ces résistances coexistent actuellement ou virtuellement dans le temps, avons-nous le droit de conclure qu'elles soient juxtaposées ou distribuées d'une manière quelconque dans un espace ?
— Il faut bien, dira-t-on, pour que je les distingue, qu'elles m'apparaissent les unes hors des autres.
— Mais elles peuvent être extérieures les unes aux autres qualitativement, pour ainsi dire, sans l'être pour cela localement. Nous les rapportons, en fait, à des organes différents, c'est-à-dire que nous associons au sentiment que nous avons de chacune d'elles l'image visuelle de l'un de ces organes ; et comme ces organes, sous leur forme visuelle, sont coordonnés dans l'espace, nous ne sommes pas éloignés de croire que nos sentiments de résistance organique se coordonnent aussi dans une sorte d'espace intérieur. Mais il n'y a là qu'une illusion, produite par une association d'idées ; et qu'un sentiment de résistance occupe un lieu, qu'il soit à droite ou à gauche,
l'observation de platner 109
au-dessus ou au-dessous d'un autre, c'est ce qui n'a, pour peu qu'on y réfléchisse, aucune espèce de sens.
Un seul sentiment de résistance étrangère, caractérisé comme tel par une seule sensation tactile, nous donnera-t-il l'idée de l'étendue? On sera beaucoup plus tenté que tout à l'heure de répondre : oui, et la raison en est simple : c'est que nous ne touchons presque jamais un corps étranger sans le voir, tandis que, lorsque nous imprimons le mouvement à nos membres, nous ne pensons même pas, le plus souvent, à leur forme extérieure. On pourrait insister et dire que la qualité tactile (le chaud et le froid, ici encore, misa part) implique l'étendue : comment en effet concevoir le rude et le poli sans une surface, unie, pour l'un, inégale, pour l'autre? La réponse serait que telle est en effet la forme visuelle du rude et du poli, mais que telle n'en est pas nécessairement la forme tactile. Celui qui pose sa main sur un carreau de vitre, sur un coupon de laine, sur une lime, sur une râpe, a-t-il conscience, dans chaque cas, d'un seul contact ou de plusieurs ? Si c'est d'un seul, il pourra bien qualifier différemment ces différents contacts, et trouver le premier plus agréable que le dernier : mais le dernier pas plus que le premier ne lui donnera par lui-même l'idée d'une étendue. Reste le cas, que nous devions examiner à son tour, de plusieurs contacts simul-
110 l'observation de platner
tanés. Je tiens mes dix doigts posés à la fois sur une table, et grâce, soit à de petites différences dans la texture de la table, soit à la sensibilité spéciale de chacun de mes doigts, j'ai conscience au même moment de dix contacts ; ou si on le préfère, je pose et lève tour à tour chacun de mes doigts, et j'ai conscience d'autant de contacts successifs, mais qu'il ne tient qu'à moi de renouveler à tout moment et dans un ordre quelconque. Maïs de ce que ces contacts sont actuellement ou virtuellement simultanés, s'ensuit-il qu'ils aient lieu dans un espace ? Comment sont-ils, dans cet espace, situés les uns par rapport aux autres ? Sont-ils contigus, ou séparés par des intervalles ? Sont-ils en ligne droite, ou déterminent-ils par leur arrangement une figure, et quelle figure ? Autant de questions qui, pour le tact aidé de la vue, sont aussitôt résolues que posées, mais qui, pour le tact réduit à lui-même, ne peuvent pas même se poser. Il y a, il est vrai, un exercice du tact dont nous n'avons pas encore parlé, et qui semble de nature à lever ces difficultés : c'est celui qui consiste à déplacer notre main, par un mou« vement continu, sur la surface d'un corps : n'avonsnous pas conscience en effet dans ce cas, et de la continuité de cette surface, et d'un ordre entre les parties qui la composent? En ce qui concerne^ d'abord, cette continuité, elle ne peut s'établir, sans le secours de la vue, qu'entre des sensations
l'observation de platneh 111
tactiles, et par conséquent entre des durées, et non entre des étendues. En ce qui concerne Tordre, il est vrai que chaque sensation tactile se place, dans notre conscience, avant ou après une autre : mais cet avant et cet après de temps, ordonnés dans un seul sens, ne peuvent nous donner aucune idée de Tavant et de Taprès dans l'espace, qui rayonnent pour ainsi dire autour d'un point quelconque, dans une infinité de sen§. Sans doute, les sensations kinesthésiques qui accompagnent le mouvement de ma main diffèrent selon que je la meus à droite ou à gauche, en avant ou en arrière : mais ces différences purement qualitatives ne peuvent pas me donner par elles-mêmes l'idée d'une étendue et de sens différents dans cette étendue; elles ne prennent pour moi une signification spatiale que parce que je sais déjà et d'ailleurs ce que c'est que l'espace.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'étendue en surface : un mot maintenant de l'étendue en profondeur, dont l'idée peut aussi, selon la plupart des psychologues, nous être donnée par le tact, et ne peut même, selon quelques-uns, l'être que par lui. Voici commentonpeut, ce me semble, concevoir la genèse tactile de cette idée. Un objet tangible est devant moi, à quelque distance, et je désire le toucher. Je marche en conséquence vers cet objet, et j'ai conscience de mes pas successifs comme d'autant d'efforts locomoteurs et de contacts de mes pieds
112 l'observation de platnër
avec le sol. Cette série de pas, dirigée vers Tobjet que je désire atteindre, me donne Tidée d'une ligne droite, perpendiculaire au côté de cet objet qui me fait face ;,et cette idée est bien celle d'une étendue en profondeur. Mais il y a à cela deux difficultés. La première est que mes pas, tels qu'ils me sont donnés intérieurement, sous la double forme d'efforts et de contacts, sont inétendus et ne peuvent pas, en s'ajoutant les uns aux autres, former une étendue. On ne leur demande, il est vrai, que de s'ordonner les uns à la suite des autres dans un seul sens, de manière à former une longueur. Mais encore faudrait-il pour cela qu'ils fussent eux-mêmes des longueurs, ou que je pusse percevoir comme des longueurs les intervalles qui les séparent. Mais je ne perçois entre eux que des intervalles de temps, et je n'ai pas le droit de convertir ces intervalles de temps en intervalles d'espace. Je demande, en second lieu, en quel sens on veut que j'aie conscience de mes pas comme dirigés vers l'objet que je désire atteindre. Dirigés dans le temps, oui, et vers la sensation du contact de mes mains avec cet objet, dont me rapproche, en effet, celle de chaque effort locomoteur et de chaque contact de mes pieds avec le sol : mais dans l'espace, et vers l'objet en tant qu'étendu ? Qu'y a-t-il dans cet objet en tantque tangible, qu'y a-t-il dans la série d'efforts et de contacts par lesquels je m'achemine
l'observation de platner 113
vers le contact final, qui puisse de soi-même prendre la forme d'une surface tournée vers moi, et d'une ligne menée perpendiculairement à cette surface? Sans doute, c'est bien l'idée d'une série d'eflForts dirigés vers un but qui, en descendant pour ainsi dire du temps dans l'espace, devient pour moi celle du mouvement d'arrière en avant, et par suite celle de l'étendue en profondeur : mais il faut pour cela que, de tactile et de kinesthésique, elle devienne visuelle : il faut que je voie devant moi l'objet que je désire atteindre, et que je me voie moi-même avancer vers lui, en dépassant les objets Intermédiaires.
Disons donc avec Platner, qui suivait lui-même en cela Leibniz*, que la vue seule peut nous apprendre ce que c'est que l'étendue : l'idée qu'elle nous en donne est-elle complète, ou sommes-nous obligés de la compléter à l'aide de données étrangères, c'est ce que nous aurons bientôt a nous demander. — La vue, dit-on, est exclusivement le sens de la couleur, comme l'ouïe est exclusivement celui du son. — Sans doute : mais il peut être de l'essence de la couleur d'être étendue et de se projeter dans l'espace, comme il est de l'essence du son musical d'avoir une hauteur. En fait, nous ne percevons pas de couleur qui n'ait une étendue :
1. In duobus... homines... naturam corporis coUocant, in extensione et àvrcruTrca simul sumptis : illam sumunt a visu, banc a tactu (Leibniz, ad. Jac, Thomas. ^ éd. Gerhardt, t. T, p. 26).
Lacublier. — Syllogisme. 8
114 l'observation de platner
cette étendue peut, pour la même couleur, être aussi grande qu'on voudra, ou devenir tout au moins très petite : mais elle ne peut pas devenir nulle,nimêmetomberau-dessousde ce qu'on appelle le minimum visibile, sans que cette couleur cesse entièrement d'être perceptible. Il est de fait aussi que le monde visible nous est donné comme un vaste tableau, formé de couleurs juxtaposées : or des couleurs, dont chacune, prise à part, n'aurait aucune étendue, ne pourraient, ni se juxtaposer, ni former un tableau d'une grandeur quelconque. Mais quelle est, au juste, l'étendue de chacune des couleurs que je perçois ? Cette étendue estelle celle des objets ou parties d'objets sur lesquels elles me paraissent répandues ? Assurément : car je n'ai aucune conscience et ne puis me faire aucune idée de ^existence des couleurs en dehors des objets colorés. Mais quelle est la grandeur de ces objets eux-mêmes ? car il est certain que le même objet n'a pas toujours pour moi la même grandeur, soit que l'image qui me le représente devienne en effet plus grande ou plus petite, soit que j'en fasse varier moi-même la grandeur par un acte inconscient d'imagination : c'est ainsi que la lune me paraît, d'abord beaucoup plus petite que si je la voyais de près, et ensuite, quoique je la voie toujours sous le même angle, plus grande lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est au haut du ciel. Or, de toutes les grandeurs par lesquelles
l'observation de platner 115
passe, avec ou sans ma participation, un objet visible, y en a-t-il une qui puisse, de préférence à toute autre, être considérée comme la sienne ? On répond, et c'est en effet la seule réponse possible, que c'est celle qui n'est pas seulement visuelle, mais à la fois visuelle et tactile. Mais y a-t^il des grandeurs tactiles ? Non, si, comme nous avons essayé de le prouver, le tact ne nous donne par lui-même aucune étendue ; et quand il y en aurait, comment et par quel sens nous assurer qu'une grandeur visuelle coïncide avec une grandeur tactile ? Mais s'il n'y a pas de grandeur qui soit autre chose que visuelle, entre toutes les grandeurs du même objet considérées en ellesmêmes, nous n'avons plus aucune raison de choisir, et nous devons les regarder toutes comme également vraies, ou comme également fausses. Il est certain cependant que nous faisons un choix et que chaque objet visible a pour nous une vraie grandeur, dont toutes les autres ne sont que des augmentations ou des diminutions apparentes. Voilà donc un premier point sur lequel nous complétons, à l'aide sans doute de données étrangères, les données, incomplètes en elles-mêmes, de la vue.
La perception visuelle de l'étendue en profondTeur est encore plus contestée que celle de l'étendue en suï*face*. Commençons par constater,
1. Je Tai contestée moi-même, à tort je crois, dans un travail antérieur.
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ici encore, deux faits. L'un est que nous ne percevons pas d'objet visible qui ne nous paraisse situé à quelque distance en avant de nous : et il faut même bien qu'il en soit ainsi, puisqu'à une distance nulle, nous ne verrions de cet objet qu'un point à la fois, ce qui revient à dire que nous ne le verrions pas. L'autre fait est que nous voyons ou croyons voir l'espace s'étendre et les objets s'échelonner, en avant de nous, à l'infini: or on peut bien concevoir que notre imagination agrandisse une profondeur donnée, ou détermine une profondeur indéterminée en ellemême : mais il c'est pas concevable qu'elle ^i crée une de toutes pièces, là où la vue ne nous en aurait donné aucune. La vue, dit-on, ne peut pas percevoir la profondeur, parce que le contact des rayons lumineux avec notre rétine n'a lieu que par leur extrémité, et ne peut nous donner aucune idée de leur longueur. Mais nous ne percevons pas plus cette extrémité que cette longueur : l'action de la lumière sur nos yeux ne se manifeste pas à nous par une sensation tactile, mais par l'apparition d'une image visuelle; et autant il nous serait impossible de projeter hors de nous une sensation tactile, autant il est possible et même, comme nous l'avons remarqué, nécessaire, qu'une image visuelle nous apparaisse avec un certain recul dans l'espace. Maintenant quelle est, pour une image donnée, la quantité
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de ce recul? Va-t-elle rejoindre dans Fespace un objet tangible auquel elle correspond, et qui Ta produite en nous par Tintermédiaire des rayons lumineux? Supposons qu'il en soit ainsi : nous ne pourrons pas déterminer par le tact la place de cet objet, si, comme nous avons cru le reconnaître, il n*y a pas plus, pour le tact, d'étendue en profondeur que d'étendue en surface; et quand nous le pourrions, il nous serait toujours impossible de passer de la situation de l'objet tangible à celle de l'image visuelle, faute d'un sens capable de percevoir à la fois l'un et l'autre*. Mais il ne nous est pas moins impossible de mesurer directement par la vue le recul de l'image visuelle: car pour mesurer une distance par la vue, il faut la parcourir du regard, etnous ne pouvons pas parcourir du regard une distance en profondeur, puisque cette distance, quelque grande qu^elle soit, nous apparaît nécessairement comme ramassée dans un point. Quant au plus ou moins de grandeur, de netteté ou de vivacité des images, et aux différentes sensations musculaires qui se lient en nous à l'exercice de la vue, toutes ces circonstances peuvent bien devenir pour nous des mesures indirectes de distance,
1 . Est-ce à dire que Toptique soit une science vaine ? NuUement : r objet extérieur et les rayons lumineux existent: mais ils existent à titre d'images yisuelles, dans la conscience du savant qui observe du dehors le fait de ma vision, et pour lequel je ne suis moi-même qu'une image visuelle.
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si nous les interprétons à Taide de données étrangères : mais aucune d'elles n'est de nature à nous donner par elle-même l'idée d'une distance grande ou petite. Nous disons cependant que les objets visibles sont à différentes distances de nous, et nous les voyons ou croyons les voir à leurs distances respectives: et voilà un second point sur lequel les données de la vue ne suffisent pas à expliquer notre représentation du monde visible.
En voici trois autres. Un homme est debout devant moi, et je dis qu'il a la tête en haut et les pieds en bas. Je suppose donc qu'il y a dans l'espace un côté, ou plutôt un sens, qui est celui du haut, et un autre qui est celui du bas ; et je reconnais le haut à la direction de ma propre tête et le basa celle de mes propres pieds. Mais suis-je sûr, à ne consulter que mes yeux, d'avoir moi-même la tête en haut et les pieds en bas ? Si l'homme qui est devant moi avait la tête du côté de mes pieds et les pieds du côté de ma tête, je dirais qu'il est dans une position renversée : mais s'il n'était pas plus incommodé de sa position que je ne suis de ia mienne, il en dirait probablement autant de moi ; et si, des objets qui nous entourent, une moitié était retournée comme lui, l'autre restant tournée comme moi, un spectateur impartial, qui oublierait qu'il a lui-même une tête et des pieds, ne saurait com-
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ment prononcer entre nous. Ainsi la distinction du haut et du bas, sans laquelle nous ne pouvons pas nous représenter le monde visible, suppose l'intervention d'une donnée étrangère à la vue. En second lieu, ce monde a pour nous la forme d'une sphère, qui s'étend autour de nous en tous sens, à droite et à gauche, en avant et en arrière, au-dessus et même, sauf l'opacité de la terre, au-dessous. Mais de cette sphère, nous ne percevons à la fois et sans faire de mo,uvement qu'une petite partie : le cinquième environ, dans le sens horizontal ; moins encore, si nous ne remuons pas même les yeux, dans le sens vertical. Nous n'avons, il est vrai, qu'à tourner sur nous-mêmes pour que notre regard fasse le tour de notre horizon, et nous pourrions par des mouvements appropriés, et si l'opacité de la terre n'y mettait obstacle, le promener également de notre zénith à notre nadir en passant par le sud, et le ramener de celui-ci à celui-là en passant parle nord. Mais pourrions-nous dire, après avoir exécuté tous ces mouvements, que nous avons perçu toutes les parties d'une sphère visuelle? Oui, si nous avions conscience de les avoir exécutés : non, si nous n'avions été attentifs qu'aux tableaux qui se seraient succédé devant nous : car ces tableaux auraient pu tout aussi bien se dérouler les uns à la suite des autres sur un plan, sauf à se reproduire ensuite indéfiniment, aussi bien dans le sens ver-
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tical que dans le sens horizontal. Enfin, de même' que le monde visible, dans son ensemble, nous parait sphérique, chacun des objets qui le composent est pour nous une sorte de sphère, en ce sens que, quelle qu'en soit la forme, il a des côtés opposés entre eux, qui enveloppent entièrement une portion d'espace, et qui font face à toutes les parties du monde visible. Or chacun de ces objets ne nous montre à la fois qu'une de ses faces : comment donc savons-nous qu'il en a plusieurs, et qu'il est un solide ou un corps^ et non une simple image, faite pour être vue d'un seul côté? Apparemment, parce que nous l'avons fait tourner sur lui-même, ou que nous en avons fait nous-mêmes le tour. Mais comment savons-nous que cet objet a tourné, ou que nous avons tourné autour de lui? Ce n'est paspar le témoignage de no s yeux : car nos yeux n'ont perçu qu'une série d'images, qui pour eux étaient toutes dans le même plan, et ils ne peuvent pas plus à eux seuls former de ces images une sphère convexe, qu'ils ne pouvaient, de nos tableaux de tout à l'heure, former une sphère concave. Voilà donc encore deux points, et cela fait cinq en tout, sur lesquels notre représentation du monde visible suppose des données qui ne sont pas d'origine visuelle.
De quel genre sont ces données, et quel est le sens qui nous les fournit, c'est ce que nous commençons déjà peut-être à entrevoir. Nous avons-
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distingué, en développant les thèses de Platner, deux sortes de sensations que Ton peut, d'une manière très générale, rapporter au tact : les sensations kinesthésiques, qui répondent toujours en nous à l'effort moteur, et les sensations tactiles proprement dites, qui nous apprennent qu'à la résistance organique est venue s'ajouter la résistance étrangère. Nous avons dit que les premières nous permettent de distinguer, avant toute intuition spatiale, nos différents mouvements, et que les secondes nous donnent des corps étrangers une connaissance aussi détaillée, quoique d'un autre genre, que celle que nous devons à la vue. Voyons maintenant si ce ne seraient pas ces données du tact qui, en s'associant à celles de la vue, leur apporteraient le complément sans lequel elles nous ont paru impuissantes à constituer le monde visible.
Il y a en nous, avant tout mouvement volontaire, un effort instinctif, à peu près ininterrompu pendant la veille, par lequel nous maintenons notre tête et une partie au moins de notre corps élevées au-dessus du sol, en dépit de Tattraction terrestre. Nous percevons, en même temps que cet effort, la résistance d'un point d'appui, en partie organique, en partie étranger ; nous ne cherchons pas du reste à vaincre cette résistance, nous la prenons au contraire pour auxiliaire dans notre lutte contre la pesanteur. Nous obte-
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nons par là Tidée, en quelque sorte dynamique, de deux directions opposées, celle de la pesanteur, et celle de notre eflFort aidé de cette résistance ; et nous pouvons appeler cette dernière direction^ celle du haut, et la première, celle du bas, en dépouillant ces deux mots de toute signification spatiale. Un second genre d'effort, qui suppose le premier et s'y ajoute, est l'effort locomoteur: celui-ci n'est pas continu, mais se renouvelle de moment en moment; il n'est pas instinctif, mais déterminé par un désir, et tend à nous rapprocher de l'objet de ce désir. Dans la conscience de cet effort est enveloppée celle d'une double résistance : celle de nos organes d'abord, et ensuite celle des corps étrangers (ne fût-ce que l'air) interposés entre nous et l'objet que nous désirons atteindre ; et cette double résistance, qui n'est pas pour nous une aide, mais au contraire un obstacle, nous apparaît nécessairement comme dirigée dans un sens opposé à celui de notre effort. Seconde opposition, purement dynamique comme la première, entre une direction en avant, celle de l'effort qui nous rapproche du but poursuivi, et une direction en arrière, celle de la résistance qui arrête ou retarde notre poursuite. Je suppose maintenant, qu'arrêtés dans notre marche en avant par un obstacle, nous entreprenions de l'explorer, soit pour en trouver le point faible, soit par pure curiosité. La manière la plus natu-
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relie pour nous de procéder à cette exploration sera, après avoir posé nos deux mains Tune à côté de l'autre sur Tobjet qui nous barre le chemin, de les écarter peu à peu Tune de Tautre sur la surface de cet objet, pour les rapprocher de même ensuite ; et nous acquerrons ainsi Tidée, toujours exclusivement dynamique et qualitative, d'une troisième opposition, celle de la droite et de la gauche *. Ces mouvements de nos mains (et ceux qu'elles peuvent être en outre appelées à exécuter, de haut en bas et de bas en haut, ou encore d'arrière en avant et d'avant en arrière, pour que l'exploration soit complète) sont déterminés, comme l'effort locomoteur, par un désir : mais ce désir est uniquement celui de connaître ; ils ne tendent pas à surmonter une résistance, mais simplement à en constater, de place en place, la présence, et surtout à nous renseigner sur les qualités tactiles de la surface explorée ; enfin ils sont de leur nature réversibles et alternatifs. Haut et bas, avant et arrière, droite et gauche, trois oppositions essentiellement tactiles ou plutôt kinesthésiques, primitivement indépendantes de toute étendue, et cependant destinées à devenir pour nous la forme même de l'étendue, dont l'intuition visuelle ne nous fournit, à proprement parler, que la matière.
Il se rencontre, dans l'exploration tactile des
1. Cf. Bain, The Semés andthe Intellect^ 2» éd., p. 202, sq..
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surfaces, deux cas, et par suite deux combinaisons de mouvements, qui méritent une mention particulière. Je suppose que Tobstacle qui m'arrête me présente, au lieu d'une surface plane indéfinie, une surface convexe et revenant en arrière sur elle-même, que ce soit, par exemple, un tronc d'arbre. Je remarque, en explorant cette surface, d'abord que mes deux mains, pour rester en contact avec elle, sont obligées de s'avancer à mesure qu'elles s'écartent l'une de l'autre, et ensuite que leur pression, pour demeurer constante, doit s'exercer, non plus seulement d'arrière en avant, mais aussi et de plus en plus, pour ma main droite, vers la gauche, et pour ma main gauche, vers la droite, jusqu'au moment où ces deux pressions seront devenues exclusivement latérales et exactement opposées l'une à l'autre. Si l'arbre n'est pas tellement gros que mes mains ne puissent en achever le tour, leur pression, à partir de ce moment, deviendra, au contraire, de moins en moins latérale, et s'exercera de plus en plus, par rapport à moi, d'avant en arrière, jusqu'à ce que, s'étant rejointes de l'autre côté du tronc, elles le pressent uniquement dans cette dernière direction. Si la grosseur de l'arbre est telle que je ne puis en embrasser que la moitié, je tournerai moi-même autour, mettant ma poitrine là où était ma main droite, mettant ensuite à cette même place ma main gaucjhe, et par suite ma poitrine
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du côté opposé à celui où elle était d'abord, et ma main droite là où était ma main gauche. Je ramènerai ensuite mes deux mains Tune vers Tàutre sur la partie du tronc qui me fera face, et sachant que chaque pression qu'elles exercent maintenant est de signe contraire à l'une de celles qu'elles exerçaient tout à l'heure, je serai certain encore une fois d'avoir épuisé toutes les directions possibles. J'aurai donc constaté, par cette expérience, la solidité complète de l'arbre, au moins dans le sens horizontal. De l'exploration d'une surface convexe, passons à celle d'une surface concave. Je me suppose placé au centre d'une salle circulaire dont le rayon n'excède pas la longueur de mon bras, et j'entreprends d'en explorer la paroi, à l'aide de mes deux mains, graduellement écartées à partir de l'endrpit qui est en face de moi. Je m'aperçois bientôt que mes mains, à mesure qu'elles s'éloignent l'une de l'autre, sont ramenées, chacune de leur côté, en arrière, et que leur pression contre la paroi dont elles suivent le contour dévie de plus en plus, pour ma main droite, vers la droite, et pour ma main gauche, vers la gauche, jusqu'à ce que, mes bras étant entièrement ouverts, ces deux pressions deviennent exclusivement latérales, comme dans l'expérience précédente, mais en sens inverse . Ici je suis obligé, pour continuer mon exploration, de changer, non de place, mais de position.
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Je fais un demi-tour sur moi-même, ma main droite prenant sur la paroi la place de ma main gauche, et réciproquement : mes deux mains continuent à suivre le contour de cette paroi, allant maintenant Tune au-devant de Tautre, défaisant en apparence le chemin qu'elles ont fait tout à rheure, mais le complétant en réalité Tune pour le compte de l'autre, et se rejoignant enfin dans une situation semblable, mais diamétralement opposée, à celles qu'elles occupaient primitivement. J'aurai conscience, à la fin de cette seconde expérience, d'avoir épuisé toutes les directions horizontales dans lesquelles peuvent diverger des pressions et converger des résistances, et d'avoir fait en quelque sorte le tour d'un horizon tactile. Des expériences analogues, mais plus faciles à concevoir qu'à réaliser, dans lesquelles l'opposition du haut et du bas remplacerait celle de la droite et delà gauche, achèveraient de déterminer en tout sens, les unes, un solide tangible donné, les autres, la sphère tactile dont j'occupe le centre. Rien, dans tout cela, qui ressemble à ce que nous avons coutume de nous représenter sous les noms de convexe et de concave : point d'espace, à moins que ce ne soit celui de l'aveugle; point de figures, mais les schèmes dans le temps des figures que notre regard va dessiner dans l'espace.
Il ne nous reste plus qu'à montrer comment ces
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données du tact se combinent avec celles de la vue -pour constituer le monde visible. Rappelons-nous ce que nous donne la vue réduite à elle-même : des images d'une grandeur indéterminée, flottant devant nous à une distance indéterminée, et dont nous ne pouvons pas même dire si elles sont droites ou renversées. Mais parmi ces images, se trouve celle de notre propre corps : or nous savons par le tact, ou plutôt par le sens kinesthésique, ce que c'est, pour notre corps, que d'être droit ou renversé : il est droit lorsque nous triomphons de la pesanteur, c'est-à-dire lorsque, les pieds appuyés sur le sol, nous élevons autant que possible notre tête au-dessus. L'image de notre corps, dans cette position, devient pour nous par suite une image droite; et nous appelons -droites, par anal'ogie, toutes celles qui se présentent à nous dans la même position, c'est-à-dire dans lesquelles la partie qui nous paraît correspondre à notre tête est dirigée dans le même sens qu'elle. — Chaque image visuelle peut nous être donnée sous une infinité d'angles différents, et nous pouvons en outre, par un acte inconscient d'imagination, en faire varier nous-mêmes la grandeur : mais entre toutes les grandeurs possibles de la même image, il y en a une à laquelle s'associe en nous une sensation de contact et qui nous permet de distinguer en elle un nombre de détails égal à celui que nous fournit au même
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moment rexploration tactile : c'est donc celle-là que nous devons regarder comme la vraie grandeur de Tobjet visible, si nous appelons de ce nom, conformément à l'opinion commune, celui qui est à la fois visible et tangible. — Aucune image visuelle ne se place d'elle-même à une distance de nous plutôt qu'à une autre : mais chaque image nous est donnée, comme nous venons de le rappeler, tantôt sous un angle, tantôt sous un autre ; elle varie en même temps en vivacité et en netteté; enfln elle provoque, de la part de notre organe visuel, différentes réactions musculaires. Toutes ces circonstances ne sont encore pour nous que des signes possibles de distance : mais nous avons appris à y associer l'idée de différentes distances dans le temps, mesurées par des séries plus ou moins longues d'efforts locomoteurs : et la distance dans l'espace n'est au fond pour nous qu'une distance dans le temps, l'objet que nous appelons éloigné étant celui dont la vision ne coïncide pas avec une sensation actuelle de contact, mais rappelle ou annonce un contact passé ou à venir * . — Enfin il est facile de comprendre comment certains jeux de lumière et d'om-
1. Cf. Berkeley, On the Principles of human KnowledgCt g 43, sq.. — n reste cependant à expliquer comment nous croyons voir c«t objet au delà d'autres objets, situés eux-mêmes les uns au delà des autres ; et l'explication est peut-être celle-ci : lorsque nous marchions vers l'objet le plus éloigné, nous pouvions, en nous retournant à demi, voir les objets intermédiaires et cet objet lui-même.
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bre, perçus en réalité dans un seul plan, mais interprétés à Taide des deux séries de mouvements explorateurs que nous avons décrites en dernier lieu, nous suggèrent Tidée d'une disposition circulaire des images, soit autour de nous, soit autour d'un centre étranger, et font ainsi pour nous, de la concavité et de la convexité tactiles, une concavité et une convexité visuelles.
Si maintenant, derrière le monde visible, tel que nous venons de le construire, nous replaçons la résistance, telle que nous Pavons définie au début, aurons-nous rendu compte de l'idée que nous avons tous naturellement d'un monde extérieur? — Il s'en faut, nous dira-t-on probablement, de beaucoup : car ce monde, dans la pensée de tous les hommes, se compose de corps, c'est-àdire d'objets à la fois étendus et résistants : or à ces objets vous substituez, d'une part, des images visuelles, c'est-à-dire une étendue sans résistance, et de l'autre, des sentiments de résistance inétendus et renfermés en nous-mêmes.
— Mais que veut-on dire au juste, lorsqu'on parle d'objets à la fois étendus et résistants? On ne veut pas dire sans doute que la résistance soit,
non, comme maintenant, à la file et les uns derrière les autres, mais de front et les uns à côté des autres ; et l'aspect qu'ils nous offrent maintenant nous rappelant, quoique très différent, celui qu'ils nous offraient alors, nous croyons percevoir en profondeur les dimensions et les interyalles que nous nous souvenons d'avoir perçus en largeur.
Lachelier. — Syl'oglsme. 9
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par elle-même, étendue, ou que Tétendue soit, par elle-même, résistante : car nous ne saurions ce que c'est, pour une résistance, que de s'exercer ici et là, si nous ne savions d'ailleurs ce que c'est que l'espace ; et rien ne nous empêche de concevoir, au moins comme possible, une portion d'espace dans laquelle ne s'exerce aucune résistance. Ce qu'on veut dire, et ce qui est vrai, c'est que l'étendue et la résistance sont pour nous solidaires l'une de l'autre : c'est que nous n'éprouvons pas de sentiment de résistance qui n'ait ou ne puisse avoir dans l'espace sa traduction visuelle, et que nous ne percevons pas d'image visuelle à laquelle ne réponde en nous un sentiment au moins possible, et plus ou moins éloigné dans le temps, de résistance. — Mais, nous dira-t-on encore, lorsque vous êtes en présence d'un objet extérieur, vous ne percevez pas, d'un côté, une étendue, et de l'autre, une résistance : c'est dans l'étendue elle-même, ou plutôt à travers Tétendue que vous percevez la résistance, qui en est en quelque sorte le substratum^ et qui forme avec elle un seul et même objet. — Il n'y a là, croyonsnous, qu'une apparence, fondée sur une association d'idées. Voici un objet tangible qui me résiste : mes mains en explorent la surface et mes yeux, au même moment, parcourent l'image correspondante ; la résistance qu'il m'oppose est spécifiée, d'instant en instant, par de nouveaux
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détails tactiles; chacun de ces détails coïncide dans ma conscience avec un détail visuel, auquel il s'associe; et c'est par l'intermédiaire de cette double série de détails, associés chacun à chacun, que mon sentiment de résistance va lui-même s'attacher à toutes les parties de l'image visuelle et lui devient, en quelque manière, coétendu. Et comme cette image me paraît située en avant de moi; comme, d'autre part, la résistance de l'objet tangible s'exerce, par rapport à moi, d'avant en arrière; comme enfin elle ne commence à s'exercer qu'au moment où l'image de mes mains se pose sur la surface visible, il est naturel qu'elle me paraisse résider derrière cette surface et s*exercer perpendiculairement à elle. Voilà comment chacune de mes images visuelles devient pour moi un objet tangible; et il est naturel aussi qu'elle continue à me paraître telle, même lorsque je ne touche pas actuellement d'objet correspondant, et que je n'ai pour la doubler, que le souvenir ou le pressentiment d'une résistance. Que les objets visibles cependant ne soient pas tangibles en eux-mêmes, qu'ils soient des images et non des corps, c'est ce qui résulte clairement des changements de grandeur que nous leur voyons subir : concevrait-on qu'un objet tangible devînt plus petit parce qu'il s'éloigne de moi, et qu'il dépendît même de moi, dans une certaine mesure, de le rendre plus petit ou plus
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grand, selon que je le juge plus près ou plus loin*?
L'idée d'un monde de corps, c'est-à-dire d'objets à la fois et en eux-mêmes étendus et résistants, est quelque chose de beaucoup moins simple qu'on ne croit. Remarquons d'abord que ces objets, s'ils existent, sont entièrement distincts des objets visibles, puisque leur grandeur est nécessairement fixe, tandis que celle des objets visibles est variable. D'où cette conséquence bizarre et contraire au sens commun, qu'il y a pour nous deux mondes, l'un réel, que nous ne voyons pas, l'autre que nous voyons, mais qui n'est composé que d'apparences. Ajoutons que ce monde d'apparences est précisément le seul des deux qui nous soit familier et qui nous intéresse : nous connaissons et nous aimons la mer et les montagnes visibles ; qui se soucie, ou qui s'est jamais fait la moindre idée, du Mont- Blanc tangible? Remarquons ensuite que les prétendues réalités tangibles ne sont pas, quoi qu'on en dise, des données de l'expérience : ce sont des concepts abstraits, dont les éléments sont, il est vrai, empruntés à l'expérience, mais ont été tellement modifiés par le travail de notre
1. Voy. dans Helmholtz (Physiol. Optik, 2« éd., g 30, p. 780) et dans William James {Princ. of Paychol.^ ch. xix, vol. II, p. 91), le sorite inconscient en vertu duquel les objets devant lesquels nous passons en chemin de fer (arbres, maisons, etc.) nous paraissent plus petits qu'à l'ordinaire, lorsque la marche de notre train est exceptionnellement rapide.
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esprit, qu'aucune représentation sensible n'y peut plus correspondre. Nous n'avons jamais perçu, par exemple, et nous essaierions vainement de nous représenter une résistance indépendante de tout effort actuel, et s'exerçantàvide, à partir d'un point donné, dans toutes les directions à la fois, détendue que nous attribuons aux corps est au fond celle de nos images visuelles : mais il n'y a jamais eu pour nos yeux, et il n'y a pas davantage pour notre imagination, d'étendue sans aucune couleur, de solides donnés sous toutes leurs faces à la fois, de figures et de grandeurs affranchies de toutes les lois de la perspective. Essayons maintenant de nous faire une idée, non d'un corps en particulier, mais de l'ensemble de tous les corps. Nous commencerons par distinguer, dans cet ensemble, un haut et un bas, une droite et une gauche, ce qui est en avant et ce qui est en arrière. Nous nous souviendrons ensuite que ces distinctions sont entièrement relatives à notre point de vue, et que le monde, s'il existe en lui-même, doit être tel, non seulement qu'il nous apparaît, mais encore qu'il apparaîtrait à une infinité de spectateurs placés simultanément à tous les points de vue possibles. Nous tâcherons alors d'imaginer un haut qui soit en même temps un bas, un haut et un bas qui soient une droite et une gauche, toutes les directions en un mot, je ne dis pas comme permutables, mais comme cumulées et confondues les
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unes avec les autres. Nous nous eflForcerons de voir les mouvements planétaires s'exécuter, pour nous, de droite à gauche, mais en même temps, pour d'autres spectateurs, de gauche à droite, et pour d'autres encore, auquels le plan de Técliptique apparaîtrait comme vertical, de haut en bas ou de bas en haut. Il n'y a pas là, nous le reconnaissons, d'impossibilité intrinsèque : il y a seulement impossibilité pour nous de nous représenter ces mouvements, et en général le monde des corps, tels qu'ils sont censés exister en eux-mêmes.
Mais l'hypothèse d'un monde matériel existant en lui-même soulève deux difficultés beaucoup plus graves, et qui la rendent, si elles sont fondées, objectivement et absolument impossible.
Je prends pour accordé qu'il n'y a pas d'infini numérique actuel, en d'autres termes, que tout ce qui est ou peut être donné en même temps à une même conscience est en nombre fini; je né vois, en revanche, aucune difficulté à ce que des existences successives, ou données à des consciences différentes, et qui par conséquent ne forment pas un tout, surpassent tout nombre assignable^
1. L'infini.., à proprement parler, n'est pas un tout (Leibniz, Théod.^ g 195). — Sentio, propric loquendo, infinitum ex partibus constans neque unum esse neque totum(id., adR. P, Desbosses y éd. Gerhardt, t. II, p. 314). — Datur infinitum syncategorematicum.., possibilitas scilicet ulterioris in dividende, multiplicando, subtrahendo, addendo progressus... Sed non datur infinitum categorematicum seu habens actu partes infinitas formaliter (Note de Leibniz sur le passage précédent, éd. Gerhardt, ib., sq.).
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Les corps célestes visibles pour nous à l'œil nu sont en nombre fini et même relativement restreint, puisqu'on n'en compte guère que six mille. Il y en a d'autres, placés hors de la portée naturelle de notre vue, mais dont le télescope, ou à son défaut la photographie, nous permettent de constater l'existence : le nombre en est immense et probablement difficile à déterminer, mais en tout cas, et à quelque degré de petitesse que l'on descende, fini. Mais au delà des dernières étoiles saisies par le télescope ou enregistrées par la photographie, y en a-t-il d'autres, inaccessibles jusqu'à présent et peut-être pour toujours à notre expérience, au delà de celles-ci, d'autres encore, et ainsi de suite à l'infini? Nous n'avons d'abord aucune raison pour le nier : qu'importe en effet que ces étoiles nous paraissent, de notre point de vue actuel, au-dessous de toute petitesse imaginable? nous pouvons toujours nous transporter par la pensée assez près de la plus lointaine, pour qu'elle devienne égale en grandeur et en éclat à notre soleil. Mais nous avons en outre pour l'affirmer deux raisons dont Leibniz n'aurait pas contesté la valeur. La première est que, si le nombre des astres, et en général des êtres, était fini, il serait impossible de comprendre pourquoi ce nombre est tel plutôt que tel, un nombre plus grand ayant toujours pu être réalisé. La seconde, qui complète la première, est que l'être vaut mieux
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que le néant, et que c'est précisément pour cela qu'il y a un monde : de même donc que le monde, dans son ensemble, est parce qu'il était bon qu'il fût, toute partie du monde qui pouvait, sans faire tort aux autres, s'y ajouter, méritait elle aussi l'existence, et a dû y être appelée au même titre que le reste. Nous voilà cette fois, et en vertu tout au moins de raisons morales très fortes, lancés dans Tinfini : allons-nous donc nous heurter au principe que nous posions tout à l'heure, c'est-àdire à l'impossibilité de l'infini numérique actuel ? Pas le jmoins du monde : car ces astres, qui vont se multipliant au delà de tout nombre, n'existent pas, selon nous, en eux-mêmes; ils ne sont que la possibilité pour nous de perceptions toujours nouvelles, mais dont l'ensemble, à chaque moment et pour chacun des points de vue auxquels nous serions successivement placés, serait toujours fini. Sans doute il peut, il doit même y avoir des consciences placées simultanément à ces différents points de vue, et telles que ce qui n'est, pour l'une, que possible, soit toujours, pour quelque autre et sous une forme quelconque, actuel : car, que serait-ce qu'un infini dont la plus grande partie serait purement possible ? mais comme ces consciences ne communiquent pas entre elles et n'existent même pas les unes pour les autres, il n'y en a aucune qui puisse, en ajoutant à son contenu celui des autres, réaliser l'infini des
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perceptions qui constituent l'univers *. Mais il en serait tout autrement si les difTérentes régions du ciel étaient peuplées, non des perceptions possibles d'une seule conscience ou des perceptions actuelles de plusieurs, mais pour ainsi parler, d'astres en soi : car, bien que ces astres fussent censés exister hors de toute conscience, nous serions obligés, pour concevoir cette existence même, de nous les représenter tels que s'ils étaient donnés tous ensemble à la nôtre, c'est-à-dire comme tous actuels, et formant par leur réunion un tout actuel. Or c'est ce qui ne serait possible que s'ils étaient en nombre fini : de sorte qu'il faut de toute nécessité renoncer, ou à l'infini cosmique, ou au réalisme. Infini dans le nombre, ou plutôt dans la multiplication des objets qui le composent, le monde l'est-il aussi dans la division des parties qui composent chaque objet? Il s'agit, bien entendu, d'une division physique et réelle, telle que chaque partie se distingue, par une figure et des mouvements propres, des parties environnantes. Il est certain que Tinfini en petitesse n'est pas moins inaccessible à notre expérience que l'infini en grandeur, et que le microscope le plus
1. Leibniz pensait cependant que chaque conscience est un v miroir de l'univers », et enveloppe par conséquent un infini de perceptions : mais de ces perceptions, il n'y avait selon lui qu'une petite partie, et seulement dans les consciences humaines, qui fût l'objet d'une c aperception », et qui fût par suite susceptible de s'additionner et de se totaliser.
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puissant ne nous fera jamais distinguer, dans un objet donné, qu'un nombre fini de parties. Mais nous avons, pour dépasser ce nombre, des raisons analogues à celles qui nous ont déterminés tout à rheure. Peu importe d'abord le degré de petitesse auquel nous sommes, ou plutôt auquel nous nous croyons parvenus : car il n'y a de grandeur et de petitesse que par comparaison, et la moindre portion de matière peut être considérée comme aussi grande, en elle-même, qu'on voudra, et composée par suite d'autant de parties qu^on voudra. Mais pourquoi n'y aurait-il pas quelque part dans la matière des parties pleines et d'une seule pièce, des atomes en un mot, dans lesquels la division, toujours mathématiquement possible, ne serait plus physiquement réalisée? Parce que, dirons-nous avec Leibniz, il serait impossible de comprendre pourquoi la division, poussée jusqu'à cette limite, ne l'a pas été plus loin ; parce que surtout, la matière, restée brute et inerte à l'intérieur de ces atomes, aurait pu être revêtue de figures et animée de mouvements innombrables, qui auraient fait de chacun d'eux « un monde de nouvelles créatures », et enrichid'autantTunivers*. Nous voilà donc encore une fois, et au fond pour les mêmes raisons, en présence de l'infini; et nous allons, pour échapper à l'infini numérique
1. Voy. V Apostille de Leibniz à 8on Quatrième écrit contre Clarke.
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actuel, avoir recours à la même distinction que tout à l'heure. Ces divisions toujours renaissantes d'un objet donné n'existent pas, en effet, en ellesmêmes; elles n'existent pas non plus pour nous, tant que nous ne les percevons pas : il faut dire simplement qu'elles existeraient pour nous, si à notre système actuel d'images, nous pouvions en substituer une série d'autres, d'échelle toujours croissante, et tels par exemple qu'au minijnum ifisibile de l'un, correspondît, dans le suivant, l'étendue entière de notre champ visuel. Que ces différents systèmes d'images soient réalisés, pour chaque objet, dans autant de consciences différentes, c'est ce qui est possible à la rigueur, mais que rien ne nous autorise à supposer : ce qui est, en revanche, probable, c'est qu'au moins dans chaque être vivant, le détail entier des parties composantes et de leurs actions respectives est donné, sous des formes plus ou moins obscures, à une sorte de hiérarchie de consciences, et va même à la fin se concentrer dans une conscience dominante : mais ce n'est sans doute qu'à la condition de s'y fondre dans un sentiment général de la vie, qui exclut toute distinction numérique de sensations élémentaires. Mais si les corps, vivants ou non, étaient des choses en soi, il faudrait de toute nécessité, ou qu'ils fussent composés d'un nombre fini d'éléments, ou que l'infini numérique fût réalisé, une fois dans chacun
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d'eux, et dans l'ensemble du monde matériel, une infinité de fois.
En deux mots, si Platner a vu juste et s'il n'y a pas d'étendue tactile, il n'y a pas pour nous de corps existants en eux-mêmes; si comme l'a pensé Leibniz, la multitude des êtres et le détail de leurs parties vont à l'infini, et si comme il le pensait aussi, il n'y a pas d'infini numérique actuel, l'hypothèse d'un monde matériel existant en luimême est contradictoire et impossible.
Extrait du Bulletin de la Société française de philosophie (Séance du 7 janvier 1904)
« Je viens à Texposé des objections de M. D., et je lui demande la permission de le reprendre point par point.
Ma première observation portera sur le premier mot, qui est le nom même de Platner. Platner n'est pas le seul observateur qui ait cru que le temps fait, pour Taveugle-né, fonction d'espace. M. Piras, ancien directeur de l'Institut des Jeunes aveugles de Paris, a tenu à M. Dunan exactement le même langage, et cela sans connaître le texte de Platner. L'objection des aveugles géomètres, que M. Dunan lui a adressée, Ta embarrassé, mais ne l'a pas fait changer d'opinion. Deux fonctionnaires en activité dans le même établissement, M. Petit, censeur, et M. Bernus, professeur, ce dernier aveugle luimême, mais non de naissance, se sont exprimés
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devant M. Dunan dans le même sens que M. Piras ^. Il y a là un accord de témoignages autorisés, dont il est juste de tenir compte. Je ne crois pas devoir négliger non plus l'autorité de Hamilton, qui n'a pas fait, que je sache, d'observations sur les aveugles, mais qui avait tout lu, et dont l'esprit était singulièrement aiguisé et pénétrant. Lui aussi croyait à une origine exclusivement visuelle de ridée d'étendue ; et c'est à l'appui de cette opinion qu'il a été chercher, dans les Philosophische Aphorismen^ le témoignage de Platner, qui sans lui y serait peut-être resté enseveli 2.
Ma seconde observation portera sur deux expressions que M. D. considère comme équivalentes (§ 1 de son exposé), les trois dimensions de l'espace et Vintuition spatiale.
Je crois qu'autre chose sont ces trois dimensions, ou plutôt les six directions cardinales du mouvement, par rapport auxquelles nous pouvons déterminer toutes les autres (haut et bas, droit et gauche, avant et arrière), autre chose est l'intuition spatiale, que j'aimerais mieux appeler intuition de l'étendue.
J'ai essayé de montrer, dans la Revue de Meta-physique^ que l'idée, ou plutôt que le sentiment immédiat de ces six directions n'est, ni visuel, ni