S III
Du degré de sensibilité des nerfs.
Dans ce paragraphe , j’examine d’une manière succincte le degré de sensibilité des divers nerfs , et on voit par cet aperçu général qu’ils possèdent à peu près tous cette propriété, ce qui fait entrevoir déjà l’unité d’action et d’influence de leur part.
Les nerfs ont été divisés en ceux qui vont, en partie ou en totalité , se distribuer aux tégumens et aux muscles; aussi les a-t-on distingués par les noms de : 1° cutanés, 2° musculo-cutanés , 3° musculaires ou moteurs. Cette division peut être bonne en ellemême pour indiquer le mode d’aboutissement des nerfs et leur distribution anatomique ; mais elle ne détermine pas, comme on l’a dit mal à propos, que tel nerf doit être moteur , tel autre purement sensible: cela est si vrai, que, si une pareille définition était admise, un nerf ne servirait pas tout à la fois aux muscles et aux tégumens , puisqu’il donne le mouvement aux premiers et aux seconds la sensibilité. Quoi qu’il en soit, une grande partie des extrémités nerveuses va se distribuer aux muscles , et l’autreaux tégumens et aux surfaces muqueuses.
On peut formuler les usages des nerfs par la proposition suivante : Le mode de terminaison des nerfs
fait toute la différence de leurs usayes. Ainsi les uns , aboutissant à la peau et aux muqueuses , produisent la sensibilité et le tact ; ils servent à l’appréciation des changemens de température : les autres , qui vont s’épanouir ou se distribuer au milieu d’un liquide, servent de conducteurs aux ébranlemens et aux molécules des corps qui constituent le son : ceux-ci font apprécier les changemens de couleurs produits par un fluide intermédiaire que l’on appelle lumière; ceux-là enfin servent à donner le mouvement.
Tous les nerfs offrent un caractère commun , c’est qu’ils sont formés d’une même substance, formée elle-même: 1° de substance nerveuse blanche, fibreuse^0 d’une membrane qui lui sert d’enveloppe, et de vaisseaux : mais il existe des différences qui tiennent à la disposition des fibres nerveuses.
Dans les nerfs qui sont formés par des fibres nerveuses très rapprochées et très denses , comme le facial et le pneumo-gastrique , on retrouve la sensibilité à un degré inférieur à ceux dont les fibres sont plus Lâchement unies et dont les filamens sont faciles à isoler et à disséquer. Ainsi la sensibilité existe plus vive dans la cinquième paire, dont les rameaux sont unis par un tissu cellulaire Lâche et aisément isolable , dans les nerfs sciatiques , etc. , dont les cordons peuvent être isolés avec les doigts et sans le secours du scalpel, et qui contiennent presque toujours du tissu adipeux entre eux.
On peut donc dire : 1°que tous les nerfs des membres et de la tête sont doués de sensibilité ; 2° que celle - ci est extrême dans les uns , et dans les au-
très moins vive; 3° que ces différences dans le degré de sensibilité dépendent de la structure des nerfs relativement à l’arrangement des fibres. Plusieurs faits ont servi de preuve à ce que nous venons d’avancer.
Sur un animal auquel les bras et la cuisse avaient été coupés, j’ai successivement louché, pincé ou tordu les nerfs, et j’ai vu que tous , sans exception , sont sensibles. Je n’ai pu trouver une seule preuve qui me démontrât le contraire , quoique j’eusse d’ailleurs le plus grand désir de me convaincre par moi-même de ce que des observateurs habiles avaient cru avoir rencontré.
J’ai pincé le nerf radial , et à l’instant l’animal a poussé des gémissemens aigus. J’ai tordu le même nerf, et l’animal a manifesté les mêmes souffrances, la même agitation , et toujours il a montré l’envie de se soustraire à l’action des instrumens de l’expérimentation. La pince , pressant fortement le même nerf, a produit une dépression sensible dans l’endroit comprimé, et, au moment de cette pression , de nouveaux cris ont trahi de nouvelles souffrances. Mais, chose remarquable, j’ai pincé le même nerf au dessous de la partie comprimée, et l’animal a été alors insensible à cel attouchement auparavant si douloureux. J’ai répété, au contraire, cette expérience au dessus de l’endroit qui avait été le siège d’une forte pression , et l’animal a poussé des cris épouvantables, parce que, dans cet endroit, les rapports des nerfs avec la moelle épinière étaient demeurés sans interruption.
J’ai coupé ce nerf radial, en intéressant par chaque coup de bistouri une très petite quantité de filets nerveux, et les douleurs étaient atroces. La section, opérée au contraire d’une manière complète et d’un seul coup, n’a fait ressentir à l’animal qu’une souffrance incomparablement moins vive.
Tous les nerfs des membres abdominaux et thoraciques m’ont, chez l’homme ainsi que chez les animaux, donné des preuves d’une vive sensibilité. Toutes les fois qu’après des amputaiionsj’ai touché sur l’homme les extrémités des nerfs , soit radial , soit médian , soit cubital , soit musculo-cutanés , soit cutanés , j’ai toujours pu me convaincre qu’ils étaient très sensibles. L’expérience m’a prouvé aussi que les nerfs crural , sciatique, etc. , sont doués de la sensibilité la plus vive, qu’elle fût éveillée ou par la section , ou par le toucher seulement. Enfin tous les petits rameaux nerveux du corps qui accompagnent les artères sont pour le malade une source de douleurs aiguës lorsqu’on en opère la ligature , en même temps que celle des artères qui fournissent du sang.
Examinons maintenant la sensibilité dans chaque nerf. Après avoir mis chez un animal le cerveau à découvert, j’ai expérimenté sur le nerf olfactif, et je me suis convaincu qu’il n’était pas plus sensible que le cerveau lui-même. Ceci se comprend «à merveille, si l’on fait attention que le cerveau est en grande partie , pour ne pas dire en totalité , formé par les pyramides antérieures épanouies , qui ne sont ellesmêmes que la continuation du cordon antérieur de la moelle épinière ; que ce cordon sert à conduire les
impressions au cerveau, ou à faire parvenir aux membres la volonté conçue par cet-organe; et, comme le nerf dont nous parlons (1rc paire) n’est qu’une dépendance du lobe antérieur du cerveau , on conçoit aussi qu’il serve seulement à conduire à cet organe des émanations odorantes.
L’irritation du nerf optique a produit de légers mouvemens dans l’œil, et la douleur dont ils étaient accompagnés m’a prouvé que ce nerf est sensible.
Les expériences faites sur les 3e, 4e et 6e paires de nerfs , m’ont convaincu de leur sensibilité , que je les aie attaqués, soit dans leur trajet., soit dans leur terminaison en rameaux; mais cette faculté existe chez eux à un moins haut degré que dans ceux que je vais examiner , sans doute parce que leurs radicules nerveuses semblent être très rapprochées, et ne paraissent plus former qu’un seul tout, ou cordon.
Les nerfs maxillaire supérieur, maxillaire inférieur et branche ophthalmique sont doués d’une exquise sensibilité, qui s’est manifestée par des douleurs, dont l’intensité n’a été retrouvée nulle part à un aussi haut degré , toutes les fois qu’ils ont été pincés , touchés ou liés. Je n’ai pas remarqué que des branches fussent moins sensibles que d’autres.
Pour le nerf maxillaire supérieur, cette sensibilité s’explique par l’origine de ce nerf qui naît d’un point très sensible, et par sa structure qui consiste dans une multitude de filets unis lâchement, disposés en plexus, et dont les cordons peuvent être facilement divisés en filamens et isolés les uns des autres : il en est de même pour la branche ophthalmique et pour
le maxillaire inférieur. Les nerfs de la 5e paire se distribuent a des muscles et a des membranes, et donnent aux uns la sensibilité et aux autres la faculté de se mouvoir: ils seront d’ailleurs pour nous l’occasion d’un nouvel examen.
Le nerf acoustique, si j’en juge par analogie, doit être très sensible , car il nait du même point que le nerf facial , et sert de conducteur à l’impression du son.
M. Flourens a fait sur le nerf acoustique des expériences curieuses et intéressantes dont nous parlerons plus loin.
Le nerf facial n’est pas seulement moteur, comme on l’a prétendu , mais il est sensible , comme des expériences me l’ont démontré ; si les physiologistes se sont trompés sur ses usages, c’est sans doute au mode d’expérimentation qu’ils ont choisi qu’il faut attribuer leur erreur. La section du nerf facial cause une douleur légère par la section ; mais, si le nerf est pincé , la souffrance se traduit toujours par des cris que pousse l’animal.
Sur un chien, j’ai coupé le nerf facial d’un côté de la face, 1 animal a montré fort peu de sensibilité 5 1 air sortait facilement par le côté correspondant de la bouche, qui elle— même était déformée dans le même sens ; la paupière du même côté avait conservé sa mobilité, parce que la branche supérieure du nerf était demeurée intacte.
Sur le côté opposé de la face, j’ai pincé le nerf, et l’animal a poussé des cris violens.
Cette différence dans les résultats tient sans aucun
cloute à l’organisation du nerf et à sa structure serrée.
Sur un fort cheval , j’ai mis à découvert le gros nerf facial, et à l’instant il m’a semblé que ce nerf, lâchement uni aux parties environnantes , était soulevé pendant la tuméfaction de la veine. Je l’ai coupé par petits coups, de telle sorte que la division n’a été complète dans le même point qu’après plusieurs sections qui ont provoqué de la douleur : c’est alors que j’ai pincé le même nerf, et l’animal a témoigné de vives douleurs ; et la sensibilité a été ainsi prouvée par l’agitation, et un bruit particulier qui trahissait la souffrance.
J’ai rencontré les mêmes phénomènes dans une même expérience tentée sur le nerf pneumo-gastrique; je l’ai pincé à la base du crâne et dans la région cervicale, et le chien a manifesté une sensibilité vive : une douleur aigue est résultée de la même opération faite sur les nerfs laryngés supérieur et inférieur, et, par suite de cette irritation , les muscles auxquels le nerf pneumo-gastrique se distribue sont entrés en mouvement. La sensibilité et la propriété de rendre les muscles irritables existent chez lui à un très haut degré , parce qu’il naît d’une portion nerveuse très sensible, parce qu’il est composé d’un grand nombre de filets nerveux et d’espèces de plexus. La ligature de ce nerf cause des douleurs violentes.
Sur les nerfs spinal, glosso-pharyngien et grand hypoglosse, j’ai développé la sensibilité parla ligature et le pincement: elle était moins éveillée par la section. La pression et le pincement sur les nerfs cervicaux causaient aussi de très vives douleurs.
Nous avons , dans le chapitre précédent, posé des principes généraux dont l’expérience est venue démontrer la vérité. Ainsi nous avons établi que la substance blanche possède la faculté d’émettre le sentiment et le mouvement; que ces deux grandes propriétés se confondent en une seule , puisque la partie postérieure de la moelle épinière , douée spécialement de la sensibilité , est aussi seule apte à produire le mouvement: après avoir avancé cette opinion, nous l’avons prouvée par les résultats de l’attouchement de cette région de la moelle épinière , qui détermine des douleurs et des contractions dans les muscles voisins des lieux irrités , et dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés.
Nous avons démontré aussi , d'une part , que la sensibilité occupe la partie postérieure de Ja moelle , et que le mouvement ou la faculté de le produire réside également dans celte région ; de l’autre , que la moelle alongée est sensible dans toute sa circonférence, aussi bien à sa face inférieure qu’à sa face supérieure, et que celte propriété réside dans la substance blanche et non dans la grise. Ces faits ont été établis d’une manière convaincante par des expériences qui, tentées sur des mammifères, sur des oiseaux, sur des poissons et sur des reptiles, prouvent en même temps que la nature , toujours une dans ses actes , n’est jamais en désaccord avec elle-même. En effet , que j’aie dirigé mes expériences sur un gros poisson de mer , ou sur une carpe , un brochet, etc., j’ai toujours obtenu les mêmes résultats, c’està-dire que, en touchant la face postérieure de la
moelle épinière avec un instrument émoussé , j’ai déterminé des douleurs vives et des contractions dans les muscles.
Il a été établi ensuite que tout nerf naissant d’un point sensible est sensible lui-même; et, appuyant cette opinion par des faits, nous avons montré l’animal témoignant de la douleur par ses cris et son agitation, alors que les racines postérieures des nerfs rachidiens étaient ou touchées, ou pincées, ou divisées. Nous l’avons montré aussi manifestant sa souffrance par les mouvemens convulsifs qui survenaient dans les muscles de la face et de l’orbite , et par les cris perçans qu’il poussait , alors que nous agissions sur la moelle alongée. Nous cherchions en même temps à prouver qu’il n’existe pas de nerfs moteurs et de nerfs sensitifs proprement dits , mais que tout nerf qui est doué de la sensibilité possède la faculté de produire Je mouvement; d’où il faut conclure qu’il est impossible d’établir aucune distinction, sous le rapport de la structure et des fonctions, entre un nerf moteur et un nerf sensitif. Des irritations multipliées nous ont convaincu que les nerfs tirent d’une source commune la faculté d’agir sur les muscles et sur les membranes , faculté double qui produit le mouvement et la sensibilité : elles nous ont fait connaître aussi que les racines antérieures des nerfs rachidiens sont dépourvues de sensibilité , et conséquemment de toute action sur les muscles. En effet, quelque moyen que l’on puisse employer pour les irriter, on ne détermine aucune douleur, on ne produit aucun effet sur les muscles, ce qui s’explique
par l’origine des racines qui commencent à la partie antérieure de la moelle, où l’on ne trouve aucune trace de sensibilité. Ces faits nous ont conduits à penser que ces racines sont de simples conducteurs des impressions , et que le nerf olfactif, émanation du cordon antérieur de la moelle, est dépourvu de tout mouvement et de toute sensibilité, comme nous le verrons ailleurs , en même temps que de nouvelles expériences et de minutieuses recherches nous démontraient que ces cordons antérieurs servent de conducteurs aux impressions internes et externes.
Examinant ensuite quel est le degré de sensibilité de chacun des nerfs, nous avons vu que cette propriété est en rapport avec la structure du nerf; ainsi les nerfs formés de filets très serrés sont moins sensibles que ceux qui sont composés de filets nombreux, mais unis lâchement. Parmi les premiers, on compte le nerf facial, les moteurs oculaires commun et externe, le spinal, le grand hypoglosse, qui n’en possèdent pas moins une sensibilité réelle , développée plus sûrement d’ailleurs par les pincemens , les déchirures et les piqûres que par l’incision, qui la développe même facilement : parmi les seconds on trouve la cinquième paire et les nerfs rachidiens.
Nous avons suivi au delà du ganglion les racines antérieures et postérieures de ces derniers nerfs , sans trouver après leur rencontre autre chose que des filets sensitifs et moteurs , car il n’y avait plus de trace de cette insensibilité que nous avons rencontrée dans les racines antérieures à leur origine.
Dans le chapitre suivant, nous aurons l’occasion ,
en parlant de l’influence des nerfs sur les muscles soumis à la volonté ou placés hors de son pouvoir, de revenir encore sur les usages du cordon antérieur de la moelle, et de montrer qu’il sert à conduire les voeux du cerveau et les impressions du dehors.
Nous établirons aussi l’unité d’action des nerfs, et nous verrons que, si l’on observe des différences entre les mouvemens volontaires et involontaires , elles sont dues à des changemens que nous aurons soin de faire remarquer dans les nerfs qui viennent se rendre dans la colonne antérieure de la moelle épinière, et qui n’y communiquent que d’une manière indirecte, comme nous allons le voir encore dans le paragraphe suivant.